‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 10 sur 182 · Guizot ; Mémoires, tome I", p · texte numérisé non relu

Guizot ; Mémoires, tome I", p

2. Sur la censure à cette date, lire l'article de B. Constant dans la Minerve, t. IX (1820), p. 133.

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en principe, n'existe pas; mais le Gouvernement se réserve de poursuivre les journaux pour les articles dont « l'esprit » peut lui sembler suspect. C'est l'époque où les procès de la presse se multiplient ; l'issue n'en est pas toujours favorable au ministère Villèle, qui cherche à domestiquer les journaux par Vamortisse~ ment (1), et qui finit par rétablir la censure.

Après une courte accalmie (Charles X ayant, comme don de joyeux avènement, supprimé, ou plutôt suspendu la censure), les procès reprennent de plus belle. Les journaux poursuivis, le Constitutionnel, le Courrier français, sont acquittés ; et la presse, du moins celle de l'opposition, devient de plus en plus puissante sur l'opinion publique. M. de Peyronnet propose alors à la Chambre, en décembre 1827, la fameuse loi de juslice et d'amour, laquelle, après une longue et brillante discussion, est votée par les députés, mais rejetée par la Chambre des pairs. — Nouveau rétablissement de la censure; mais chute du ministère Villèle.— En 1828, vote d'une nouvelle loi sur la presse, proposée par M. de Martignac, — loi relativement libérale.

1. « Le plan de cette opération financière d'un nouveau genre était des plus simples. Il existait alors à Paris dix ou douze journaux politiques, dont la propriété se divisait en plusieurs parts. Or, si l'on parvenait à acheter et à placer en mains sures la majorité de ces parts, et si en même temps toute autorisation de fonder un nouveau journal était systématiquement refusée, on devenait sans bruit maître de la presse périodique. A cet effet, un fonds considérable que M. de LaBourdonnaye, dans la séance du 12juillet 1824, évaluait à plus de deux millions, fut formé à l'aide de capitaux fournis par la liste civile, parles fonds secrets, et l'on se mit ardemment à l'œuvre. » Matin : Manuel, I, 205. — "Voir dans VHistoire de la Presse de Hatin (VIII, 383) l'affaire de Michaud, dépossédé de la direction de la Quotidienne, et réintégré par la Cour royale.

Mais bientôt le ministère Polignac inspire à Charles X les malheureuses ordonnances : la liberté de la presse est supprimée ; et au lendemain de la Révolution de Juillet, la situation des périodiques est modifiée.

C'est pendant cette période si agitée que se publient, nous l'avons dit, un certain nombre de petites revues, où la politique, les sciences, les lettres, se trouvent mêlées. Ces revues, on ne les a pas tout à fait négligées comme documents politiques ; elles sont, à ce point de vue, d'un très haut intérêt, si l'on songe à la qualité de rédacteurs qui s'appellent Benjamin Constant, A. Thierry, Guizot, etc.. Mais on les a un peu négligées comme documents littéraires : et c'est sous ce rapport, exclusivement, que nous allons ici les définir, les grouper et les consulter.

Les classifications que nous allons établir, sans être arbitraires, ne répondent pas, on s'en convaincra bientôt, à la réalité absolue. 11 ne faudra pas s'étonner outre mesure de rencontrer tantôt dans un périodique libéral une concession au romantisme, tantôt, dans une revue doctrinaire, quelque violente sortie contre le drame. La vie est complexe, variée, pleine de contradictions apparentes, — et c'est la vie même que nous cherchons à reconstituer. Mais enfin, à y regarder de haut, et à en croire les rédacteurs mêmes de ces journaux, il y a, de 1815 à 1830, trois écoles, trois partis : les classiques, les romantiques-ultras, les doctrinaires.

1" Les classiques sont ceux qui, même après Chateaubriand et M"°de Staël, croient encore à la fixité des genres et à la nécessité d'imiter les bons modèles ; ceux

pour qui Boileau est le « législateur de Parnasse », et qui donnent à tous les préceptesdel'Ar^/joë^tyuerinfaillibilité de lois scientifiques ; ceux pour qui, en dehors des chefs-d'œuvre de l'antiquité, de ceux du xvii» siècle, et des ouvrages qui en sont imités, tout n'est que barbarie ou décadence.

Les classiques sont, en majorité, des libéraux. On peut s'en étonner, et nous citerons à ce sujet des aveux singuliers. Mais le fait est indiscutable : les défenseurs d'Aristote, les maladroits amis de Boileau, les continuateurs de La Harpe, les admirateurs des ouvrages les plus poncifs, les adversaires les plus résolus de la nouveauté, sont, je le répète, les libéraux. Leur principal organe quotidien, le Constitutionnel, fait une guerre acharnée et stupide au romantisme, et s'établit gardien sévère dn classicisme. J'en cherche les raisons, et celles que je trouve ne me satisfont qu'à demi ; mais je dois les donner, tout en souhaitant que l'on m'en indique d'autres.

Ces raisons me paraissent être les suivantes: d'abord, tous ces libéraux, Lacretelle aîné, Etienne, Jouy, Jay, Ev. Dumoulin, Arnault, etc., sont nés sous le règne de Louis XV ou de Louis XVI, et ont été nourris tout enfants de cette poésie bâtarde des Saint-Lambert, des Roucher, des Delille, — et des tragédies de Voltaire, alors au grand répertoire, — et des imitations de ces tragédies,— et de la critique de La Harpe. Ils ont le pseudoclassicisme dans le sang. Peut-être aussi, de voir après 1789 que tout était sapé, ruiné, remplacé, et qu'au milieu de ce naufrage universel, la tragédie classique et le poème descriptif restaient honorés ; et que la religion elle-même n'avait plus d'autels ni de ministres, mais qu'il y avait toujours des Muses, et un Temple du goût, celui-là même que construisit Voltaire, — de voirjdis-je,

ce contraste stupéfiant, ce fut la raison intime et inconsciente d'un respect superstitieux pour le seul ordre de choses que la Révolution n'ait pas ébranlé.

Puis l'Empire vient. Et, sous l'Empire, c'est l'immobilité intellectuelle. On se fige dans le respect superstitieux des grands maîtres. Chateaubriand et M™'' de Staël, qui ont tenté d'émanciper les esprits, sont persécutés ou proscrits. Luce de Lancival est considéré comme l'héritier de Racine et de Voltaire.

Mais ces raisons littéraires sont fortifiées par des raisons morales et politiques. Les libéraux de la Révolution, d'origine jacobine ou césarienne, se rattachent au xviii® siècle encyclopédiste et voltairien. Ils sont classiques, comme d'Alembert ou comme Gondorcet, en ce sens qu'ils sont rationalistes et sensualistes. Philosophes, idéologues, géomètres, leur classicisme est celui dont Taine a fait une si merveilleuse et si paradoxale analyse (i). Ils savent gré à Boileau d'avoir banni le christianisme des ouvrages de l'esprit ; ce que l'auteur de VArt poétique faisait par respect de la religion, ils le demandent et l'imposent pour des raisons très différentes. Or Chateaubriand a voulu restaurer le christianisme, et M""" de Staël l'enthousiasme. C'en est assez pour qu'il y ait un irréductible malentendu entre les héritiers de l'école encyclopédique et les chefs du romantisme.

Mais tous les classiques ne sont pas des libéraux, si tous les libéraux sont classiques. Dans le parti monarchique, toute une fraction, composée de ceux qui ont fréquenté les derniers salons du xviii^ siècle, et des jeunes gens qui veulent être considérés comme « bien pensants »,

J. Taine. Les Origines de la France contemporaine, tome l", p. 240 (édit. in-S").

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défend également une littérature de tradition et d'imitation. Ces classiques de droite ne parlent pas, eux, du xviii« siècle, mais du siècle de Louis XIV. Ils rappellent, avec orgueil, et comme un argument sans réplique, que l'on vit coïncider jadis la sujétion politique et le plus bel essor du génie national. L'Académie française est la forteresse de ce parti, l'Académie qui repoussait Casimir Delavigne comme libéral et Lamartine comme romantique (1), l'Académie où Auger ne manquait pas une occasion de louer Vorthocloxie littéraire du récipiendaire (2), et de revendiquer les droits de la légitimité classique (3).

Ajoutons que l'Université, du jour où elle fut dirigée par Mgr Frayssinous, se constitua officiellement la gardienne des « saines traditions ». L'Ecole normale supérieure, foyer d'indépendance politique et littéraire avait été supprimée. En août 1825, à la distribution du Concours général, le professeur chargé da discours latin, Dalgue, du collège Charlemagne, lança d'ingénieuses périphrases et de puissantes périodes contre le romantisme. Après lui, l'évêque d'Hermopolisprit la parole, pour bien faire entendre aux jeunes élèves qu'il comptait sur leur double fidélité à la Charte et à VArt poétique (4),,.

Enfin, la Société des bonnes lettres, fondée en 1824, eut pour mission essentielle de maintenir l'accord entre la tradition monarchique et la tradition littéraire. Quand le jeune Victor-Marie Hugo y Hsait Louis XVII ou les Vierges de Verdun, on l'encourageait au nom de Boileau, de Delille et du roi (5).

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