Lettres champenoises, t. VIII (122), p
les efforts de cette génération qui s'élève au bruit des tempêtes publiques, et promet un siècle littéraire à la France... Chaque jour révèle un talent nouveau, et l'expérience prouve que ce public tout accusé d'indifférence, ne refuse qu'à l'harmonieuse [nullité de froids versificateurs cette attention qu'il accorde au véritable poète. Nous ne craignons pas d'avouer que nulle part le sentiment poétique n'a brillé à un plus haut degré que dans les différents poèmes dont se compose ce recueil... Ce qui nous a le plus frappés..., c'est cette originalité siprécieuse dans tous les temps, et si rare dans le nôtre ; partout il est lui-même, et partout il est poète ; ses beautés sont à lui^ ses fautes lui appartiennent, et ne sont jamais les fautes d'un homme médiocre. Ainsi que l'ont remarqué plusieurs critiques, on trouve des rapports frappants entre le talent d'André Chénier et celui de M. de Vigny; et cependant on ne peut pas dire que l'un ait servi de modèle à l'autre ; c'est une de ces ressemblances de famille qui sont moins dans l'exacte similitude des traits que dans l'ensemble de la physionomie.
Ici Ancelot cite le Bain, la Fille de Jephté, et fait des réserves sur le troisième chant d'Hélèna qu'il juge défectueux.
Nous connaissons fort peu de vers contemporains, ajoutet-il, qu'on puisse opposer à cette poésie si franche et mélodieuse; vous n'en connaissezpoint qu'on puisse luipréférer. Nous ne saurions trop engager (l'auteur), dans l'intérêt de sa gloire, à se défier de certains penchants au néologisme qui se montrent quelquefois dans son recueil, a renoncer à des tournures de phrases plus bizarres qu'onginales qui déparent des morceaux d'ailleurs pleins de charme et d'élégance, ainsi qu'à des enjambements vicieux dont l'effet inévitable est de donner aux vers une funeste ressemblance avec la prose (1).
1. Annales de la litléralure et des arts, tome VII (1822), p. 73.
sous LA RESTAUHATION
Nous retiouverons bientôt A. de Vigny avec Eloa. Mais il faut nous hâter vers Victor Hugo, qui publie en 18-22 son premier volume de vers : Odes et Poésies diverses.
Dans les Annales de la littérature, Saint- Valry consacre AVLxOdes un long article, dont le mérite est réel à sa date ; Saint-Valry cherche à expliquer par des considérations sociales la nature du talent de V. Hugo, et aussi son succès. — H commence par observer que la poésie renaît après les révolutions.
Charmées d'abord par la douceur de ses paroles, les nations s'arrêtent et l'écoutent ; puis peu à peu, comme cette harmonie lente et suave, dernier baume qu'on administre parfois aux convalescents, son langage triste et doux pénètre au fond des âmes, les remue, les attendrit, les réconcilie entre elles et avec elles-mêmes; et bientôt le souvenir, jusque-là si pénible, des infortunes et des erreurs passées, se change en une source féconde de leçons salutaires, d'espérance et de consolation (1). Tel est, il me semble, l'effet qu'ont produit généralement sur les esprits, après nos discussions civiles, les ouvrages admira-
1. On trouve des réflexions analogues, et presque dans les mêmes termes, dans la réponse de Guvier au discours de réception de Lamartine à l'Académie française : « Lorsque dans un de ces instants de tristesse et de découragement qui s'emparent quelquefois des âmes les plus fortes, un promeneur solitaire entend par hasard résonner de loin une voix dont les chants doux et mélodieux expriment des sentiments qui répondent auxsiens, il est comme saisi d'une sympathie bienfaisante ; il sent vibrer de nouveau ces fibres que l'abattement avait détendues ; et si cette voix qui peint ses souffrances, y mêle par degrés de l'espoir et des consolations, la vie renaît en quelque sorte en lui ; déjà il s'attache à l'ami inconnu qui la lui rend ; déjà il voudrait le serrer dans ses bras, l'entretenir avec effusion de tout ce qu'il lui doit. Tel a été, monsieur, l'effet que produisirent vos premières Méditations sur un grand nombre de ces âmes sensibles que tourmente l'énigme du monde. » (Séance du 1" avril 1830.)
bles et si poétiques de M. de Chateaubriand; et il est bien remarquable que cette noble impulsion une fois donnée, les beaux écrits soit en prose, soit en vers, publiés depuis ces dernières années, portent tous plus ou moins cette grande empreinte morale. — L'homme de lettres vulgaire ne peut pour ainsi dire que continuer le XVIII^ siècle... oAu contraire, les écrivains distingués que la France possède aujourd'hui, malheureusement en petit nombre, ont tous été vivement frappés de l'épouvantable catastrophe qui a terminé le siècle dernier... Ils ont été profondément émus... Aussi dans leurs ouvrages la vérité est-elle toujours éloquente, passionnée même... Après les avoir lus, il est difficile de ne pas sentir plus fortement la justesse du mot de Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur. »
Comme les belles Méditations poétiques de M. de Lamartine, l'ouvrage de M. Victor Hugo porte son cachet de vie. La plupart de ses odes sont singulièrement remarquables par la force et l'élévation des pensées ; sa poésie est grave, religieuse, mélancolique, telle qu'elle convient à des temps de malheurs, telle qu'elle nous convient à nous autres qui avons supporté de si grandes infortunes, ou à qui nos pères en ont tant raconté. — (Cit. Quiheron, La, Vendée, Les Vierges de Verdun, Le Dévouement)... Nous ne savons à quelle fatalité attribuer le silence des journaux quotidiens à son égard ; est-ce que par hasard la supériorité d'un écrivain aussi jeune que M. Victor Hugo donnerait de l'ombrage et du souci à quelques hommes de lettres en crédit ? Ce serait là un sentiment bien bas, mais au reste bien digne d'un siècle essentiellement jaloux et dépréciateur ; car, de nos jours, dans le compte que l'on rend des meilleurs ouvrages, il règne habituellement une certaine réserve cauteleuse, assez proche parente de l'envie et de la médiocrité. Heureusement pour M. Victor Hugo, une édition épuisée sans annonce, les éloges et l'amitié si honorables de M. de Chateaubriand et de M. de Lamennais sont une fort belle compensation (1).
■^1. Annales de la liUératnre, tome VIII (1822), p. 65.
sous LA RESTAURATION 263
Cependant tous les journaux ne se taisent pas. Les Let très champenoises consacrent aux Odes un compte rendu très élogieux, mais judicieux et critique. Le rédacteur qui signe A. V. est peut-être Alfred de Vigny :
Depuis quelques années, les hommes qui parmi nous sentent le besoin de retrouver leurs sentiments intimes revêtus des formes d'une belle poésie, s'étaient habitués à entendre les sons d'une belle lyre s'élever avec leurs gémissements, ou bien (mais plus rarement hélas I) accompagner leurs actions de grâce à la Providence... Un jeune homme a fait suivre de ses chants nos malheurs ou nos joies du temps présent, qui se rattachent au sort de nos Bourbons. Mais ce ne sont pas seulement les accords d'une belle poésie qu'il nous a fait entendre ; penseur sérieux et sensible, il y a mêlé les réflexions d'une morale religieuse, sévère ou tendre, selon ses sujets, et la marche d'un style lent ou rapide, selon qu'il avait à pleurer sur un tombeau, ou bien à suivre la course d'un peuple enivré d'amour et d'allégresse.
M. Victor Hugo a su, dans un temps où l'on répète sans cesse que tout est usé, et où tout l'est en eff'et pour les écrivains débiles qui suivent d'un pas chancelant les routes frayées, a su, dis-je, se créer un genre d'ode à lui seul, où la force de ses pensées s'unit à la fraîcheur de sa poésie ; il prend toutes les sommités des événements, les entoure d'inspiration, et jette dans ses récits des réflexions profondes qui font rêver longtemps. On dirait la religion qui chante l'histoire; et peintre, c'est peut-être ainsi que je représenterais ce beau talent... Je n'ai voulu que rendre compte de ce bel ouvrage et non le critiquer. Les taches en sont très rares, et viennent toutes d'un excès de verve et de jeune vigueur, qu'il serait fâcheux de chercher à éteindre : le temps s'en chargera (1).
Dans le même recueil, paraît bientôt un autre article