Annales... Tome XIII
§ 3. — Victor Hugo, des Nouvelles Odes aux Orientales. — Eloa, d'A. de Vigny. — Lamartine et le Dernier Chant du Pèlerinage de Childe-Harold. — Poètes secondaires (1824-1827).
La Muse française ne pouvait accueillir qu'avec enthousiasme, en 1824, les Nouvelles Odes de V. Hugo. Mais on peut savoir gré à l'auteur de l'article, Alex. Soumet, d'avoir étayé son admiration de cénacle sur quelques bonnes raisons critiques.
... Les tempsne sont plus, dit-il, oùd'aimables maximes et de riants préceptes suffisaient à l'inspiration. L'imagination des modernes a besoin de pénétrer plus avant dans les mystères de notre propre cœur, et ce que nous demandons avant tout à nos écrivains, c'est de posséder, si je puis m'exprimer ainsi, le génie des émotions. La poésie antique, fraîche et brillante, ressemble à l'espérance ; la poésie moderne, idéale et sérieuse, est l'image du souvenir. La religion, l'enthousiasme des dévouements sublimes, la contemplation de la nature et de la divinité, sont aujourd'hui les plus chers objets de la rêverie des muses ; et si l'on se méprenait encore sur le but que se proposent les jeunes littérateurs de l'époque, le beau recueil que nous annonçons suffirait seul pour le faire connaître.
...On est saisi d'une émotion qui va jusqu'aux larmes, lorsqu'on vient à se souvenir que de pareils vers sont l'ouvrage d'un jeune homme de vingt-deux ans. Ah 1 que M. V. Hugo ne désespère pas ainsi de lui-même, de son siècle et de la poésie...
Nous ignorons entièrement ce qui peut effaroucher certaines âmes dans la tendance actuelle de notre littérature Lorsque l'esprit du philosophisme se répandit en France et vint remplacer les belles inspirations du grand siècle, on crut pouvoir se passer de Dieu, parce que la physique et
sous LA RESTAURATION
lastronomie venaient de découvrir quelques-unes de ses lois ; tout ce qui ne tombait pas immédiatement sous les sens cessa d'exister; et, comme si toute bonne philosophie ne devait pascommencerpar l'incompréhensible, on quitta le monde idéal pour celui de l'expérience, et Malebranche pour Condillac... Dans un tel état de choses, la littérature qui est le plus fidèle représentant de l'opinion publique devait être frivole et impie (1)...
Dans l'article des Annales... signé par Gaspard de Pons, l'admiration est d'une nuance différente. Le jeune Victor Hugo est de la maison ; c'est à la Société des Bonnes Lettres qu'il a lu quelques-unes de ses premières odes, sous les auspices de Chateaubriand. Aussi, les éloges sont-ils tempérés par un ton protecteur.
Personne parmi les gens qui lisent ne peut contester le fait matériel de sa réputation que nous avons vue en si peu de temps se former et s'établir, et que, s'il plaît à Dieu, nous verrons s'ag'randirencore... Je me demande combien de fois on a vu des enfants de seize ans faire des odes comme la Vendée publiée en 1819 ; des jeunes gens de vingt-deux ans composer un volume tel que celui qui vient de paraître.
Je conçois très bien qu'un journal ait donné vingt-septans à l'auteur ; je lui en donnerais plutôt quarante, sans la flamme qui vivifie tous ses ouvrages et qui trahit perpétuellement sa jeunesse. 11 est si plein de pensées, et ses pensées sont d'un ordre si élevé; des images si variées se pressent en foule dans son cerveau et s'en échappent presque en même temps, qu'il devrait plus qu'un autre s'attacher à préparer et à éclaircir ses idées, sous peine de jeter dans son style de la tension, de l'incohérence. Mais il n'a pas encore appris à maîtriser entièrement sa propre force, dont le sentiment intime lui fait dédaigner parfois ces précautions vulgaires, mais indispensables, de la rhétori-