‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 120 sur 182 · Revue Encyclopédique, t. XX (1823), p · texte numérisé non relu

Revue Encyclopédique, t. XX (1823), p

loppe ici de très judicieuses considérations sur l'opportunité du romaatisme ; il ne fait point d'esthétique, ni de remarques sur le style ; il explique, par des raisons sociales et politiques, pourquoi la poésie romantique devait réussir auprès d'un public qui s'y reconnut tout de suite. Il en arrive à la Mort de Socrate et aux Nouvelles Méditations; et la critique devient plus littéraire.

On sait que M. de Lamartine se passe en général de plan et d'ordonnance. Il bâtit même quelquefois, sans trop de choix, sur les idées d'autrui; mais sa création, qui commence aux détails, revêt une première esquisse de richesses inattendues ; et il domine ordinairement la pensée qu'il emprunte de toute la hauteur d'un style plein de grâce et de charme. Mais faut-il essayer de louer le cygne quand on peut le laisser chanter ? le mérite de cette harmonie qui n'est pas saisissable se décrit toujours mal. (Citations de Bonaparte, desPréludes)...\lcouions le sublime rêveur nous parler des étoiles dans le langage des dieux. (Citation des Étoiles.)

M. da Lamartine (le rédacteur vient de le féliciter de dédaigner la politique) ne connaît jamais d'inspirations sans générosité. C'est un rapport de plus avec le seul poète vivant que nous lui croyons supérieur: Vauteur des Messénien'nes. . . S'il s'élève dans la région de la prière ou de la contemplation de Dieu, l'auteur des Méditations a peu de rivaux; mais il lui reste à apprendre, à exprimer aussi bien des sentiments également naturels, et qui appartiennent plus intimement aux infirmités de nos affections terrestres. La poésie qui veut nous émouvoir pose quelquefois aussi un de ses pieds sur cette terre ; et la sienne réalise trop souvent l'image contraire à la lutte d'Antée. Il peut se consoler toutefois : car c'est ainsi que l'aigle qui marche sans grâce sur nos gazons, reprend son nom quand il s'élance vers le ciel (1).

1. Tablettes Universelles, 46» livi'aison (1823). Article de Rabbe.

sous LA RESTAURATION 275

Quant à la Muse française, à laquelle Lamartine n'a point voulu collaborer, voici ce qu'elle pense, en 1823, des Nouvelles Méditations et de la Mort de Socrafe :

... La muse qui n'invente pas, renonce à l'un de ses grands privilèges ; elle oublie une partie de sa mission dès qu'elle ne veut pas imprimer à ce qu'elle touche un caractère de création. Or, je le répète, le nouvel ouvrage de M. de Lamartine me semble défectueux à cet égard ; on ne s'aperçoit pas qu'il ait songé à disposer savamment sa matière, à la présenter dans un cadre heureusement inventé ; ses accords ressemblent trop à ceux que le vent arrache en passant à une lyre suspendue ; mais aussi, par intervalles, combien ne résonnent-ils pas sublimes et mélodieux.

Le rédacteur reproche à Lamartine quelques négligences, surtout dans les rimes, la faiblesse du plan, la monotonie des images (dans la Mort de Socrate), et il ajoute: « On peut enfin ne pas voir là un poème; mais du moins on y rencontre un poète. » Autre critique aux Nouvelles Méditations : cette fois, Lamartine est blâmé d'avoir cherché à échapper au reproche de monotonie ou d'uniformité. « Lorsqu'on parle des hauteurs où s'est élancé M. de Lamartine, on ne doit point sacrifier l'unité d'une pensée profonde et sainte à la coquetterie du talent, à ce frivole plaisir de montrer qu'on peut déployer toutes les grâces et obtenir tous les succès.. »

Mais nous revenons aux éloges :

En général, la poésie de M. de Lamartine est pleine de la plus délicieuse rêverie ; on ne peut l'entendre sans attendrissement et même sans larmes. Nul poète n'a su mieux exprimer cette étrange inquiétude, cette rêveuse souffrance qui pèse sur certains hommes dans les âges de décadence ou de transition. Le vulgaire alors peut bien

continuer de vivre comme on a toujours vécu ; mais les âmes d'élite se dégoûtent de toutes choses matérielles sitôt qu'elles descendent de l'idéal; je ne sais quelle prévoyante terreur les saisit. La gloire même, ce doux prix de la vertu, leur semble un mal parce qu'elle leur vient des hommes, et elles s'élancent dans le sein de Dieu avec une vague tristesse, un brillant amour, et des espérances infinies.

Ces méditations offrent dans les détails, à côté de beaucoup d'imperfections, un grand nombre de ravissantes beautés, et le calcul des fautes est, je crois, un calcul trop négatif pour qu'il soit bon (1).

Ainsi, — les citations précédentes suffiraient à le prouver, — le caractère essentiel du lyrisme est bien, pour les contemporains, l'individualisme, Vintimité, la rêverie, la mélancolie... bref tout ce que nous y voyons nous-mêmes avec la sûreté de vue que donne la distance : critiques ou éloges, tout se ramène à ces principes.

J. de Rességuier dit encore, sur les Chants élégiaques d'x\l. Guiraud :

... Nous voulons aujourd'hui qu'on nous parle de nous; et ce que nous avons eu de malheurs nous justifie peutêtre de garder notre pitié pour nous-mêmes ; nous sommes devenus un peu froids pour les événements des siècles reculés, depuis que nous trouvons des émotions vives dans de plus récents souvenirs. Après nos coupables infortunes, faut-il se plaindre que les lettres soient sérieuses ? Il faudrait s'affliger si elles ne l'étaient pas, car leur légèreté serait sottise et leur rire serait impie.

On reproche aux poètes de nos jours de ne pas imiter les anciens ; on oublie donc qu'ils font comme eux, puis-

1. Mase française, tome I (1823), (Article signé Holmondurand).

sous LA RESTAURATION 277

qu'ils n'imitent pas... Les poètes recommencent ; il s'adressent à notre cœur, ils veulent nous émouvoir par des impressions qui les ont émus, et, comme les Grecs, ils puisent encore aux sources des plus nobles inspirations, la religion et la patrie (1).

Et cependant, il était si difficile de distinguer, dès la première heure, le bon du médiocre, qu'on s'y est longtemps trompé : il suffirait de parcourir la Muse française pour y trouver des encouragements un peu exagérés à l'adresse de jeunes poètes restés inconnus ; et l'on s'étonnerait moins du ton de ces articles, si des citations assez longues ne permettaient d'apprécier du même coup d'œil la singulière médiocrité des œuvres ainsi louées. A. de Vigny écrit quelques lignes vraiment bien complaisantes sur le petit opuscule de G. de Pons: Amour. A Elle. Le passage qu'il cite comme pièce justificative ne peut servir qu'à le condamner lui-même (2).

Alex. Guiraud consacre un long et enthousiaste

article aux Essais poétiques de M"« Delphine Gay, dont

il célèbre surtout le naturel et la simplicité ; à lire les

citations, nous dirions plutôt aujourd'hui : mélange

d'affectation et de platitude (3).

Enfin, qui croirait qu'en 1823, on puisse lire, dans les Annales delà littérature unlong morceau àla louange de Campenon, et que le rédacteur y oppose Louis Racine à Lamartine, et Campenon à Victor Hugo (4)?

Page 1