‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 123 sur 182 · Mercure du XIX' siècle, tomî V (liS2'r, p · texte numérisé non relu

Mercure du XIX' siècle, tomî V (liS2'r, p

M. Hugo est, dit-on, l'un des élèves de M, de Chateaubriand, qui, dans sa prédilection paternelle, ne l'appelait jamais que l'enfant sublime. Pourquoi le fils adoptif de l'auteur des Martyrs n'imite-t-il pas l'exemple de son père ?... Qu'il voie combien de choses du temps cet écrivain mêle à des idées fantastiques, et aux créations de son imagination poétique ! Combien de philosophie dans son enthousiasme religieux ! Comme il a lu Voltaire, Rousseau, Montesquieu et toute leur école I Comme il est souvent leur disciple en paraissant combattre leurs doctrines I Que de sentiments, de principes et d'opinions il a puisés, retenus et adoptés dans leur commerce ! Le xviii® siècle éclate partout dans les écrits de M. de Chateaubriand, au milieu de ses brillantes et mensongères apologies des temps barbares et des vieilles institutions que le temps a détruites, comme il détruit successivement toutes les erreurs. M. de Chateaubriand est plein des temps modernes; ses disciples les oublient ou ne les connaissent pas.

Évidemment, Tissot veut jouer un mauvais tour à Chateaubriand; mais son opinion ne manque pas de finesse ; si elle est d'un libéral, elle est aussi d'un critique. — Tissot commente ensuite quelques pièces des Nouvelles Odes. Il admire le Sylphe : « Parny n'eût pas fait mieux. » Mais, après une citation de la première ode : A mes vers, il s'écrie : « Malheur à ceux qui peuvent approuver un pareil oubli de toutes les convenances, de toutes les analogies, de toutes les lois du bon sens ! » Il reproche à Hugo « l'incohérence des idées, les images gigantesques,... l'absence de la raison, les sentiments forcés. » Il justifie de nouveau la philosophie, « aussi innocente du mal qui a été fait que la religion des excès commis en son nom. » Il conclut par une remarque assez judicieuse, que tous les critiques postérieurs semblent avoir répétée. Ces défauts^

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dit-il, « affaiblissent l'effet ou ternissent le mérite d'un certain nombre de passages dans lesquels je me plais à reconnaître l 'empreinte d'un talent qui éclate quelquefois d'une manière extraordinaire. En empruntant un moment la manière ambitieuse de certain poète en prose, on pourrait dire que M. Hugo lance quelquefois la foudre du haut de l'Olympe ; mais le ciel qu'il a fait briller un moment d'une manière imprévue, rentre aussitôt dans les ténèbres (1). »

Les articles de Tissot ne sont donc pas négligeables; on y trouve une thèse et des idées. Mais c'est seulement avec ironie que la Bévue encyclopédique accueille les Nouvelles Odes de V. Hugo. Ém. Héreau écrit:

... Si sa muse est devenue un peu plus française, si les sujets qu'il a rassemblés dans un second volume d'odes sont en général moins sombres et surtout plus vrais, considérés moralement, peut-être aussi sont-ils traités d'une manière moins poétique. On ne peut s'empêcher d'y reconnaître encore plus d'images fausses, plus d'incorrection et de bizarrerie dans le style que dans le premier volume. Nous voudrions pouvoir citer tout entière, à l'appui de nos critiques, l'ode quinzième, intitulée le Sylphe. C'est un assemblage d'idées où la recherche et l'alîectation sont voisines du ridicule... Citons encore un passage de Tode première... .«De semblables vers ne doivent pas craindre le grand jour », s'écrie un critique après avoir rapporté cette strophe (voyez la Muse française, tome II, p. 166); et ce critique est cependant un homme de goût, et un poète distingué de l'époque. Voyez où peuvent con. duire les complaisances littéraires, et dites par quelle étrange méprise M. Soumet a pu louer de semblables vers (2) !

1. Mercure du XIV» siècle, tome V (1824), p. 285. -2 . Revue encyclopédique, tome XXII (1824), p. 704.

Tandis que les critiques de l'école classico-libérale sont si sévères pour Lamartine et pour Hugo, ils réservent toutes leurs tendresses pour Casimir Delavigne. Parmi de nombreux articles où Vauieur des Messéniennes est proclamé supérieur à tous les lyriques de son temps, il suffira de signaler celui de Tissot dans le Mercure du XI X^ siècle.

Tissot loue surtout Delavigne de sa modération et de sa clarté; il le met au dessus de ceux qui chantent une mélancolie de convention (Lamartine), de ceux qui sont riches d'images et pauvres de sentiment {Hiigo), de ceux surtout qui, pour mieux chanter la religion, s'élèvent contre la liberté. Delavigne est un libéral, voilà son plus grand mérite. Tissot s'attendrit en s'adressant à son jeune disciple, et lui donne de paternels conseils : « Deviens un ami religieux du vrai, un admirateur passionné du beau, un juge inexorable pour toi-même, et ton nom ne périra pas (1). » L'article tout entier est à lire pour qui veut savoir à quel point les considérations politiques peuvent obscurcir le sens critique. Tissot est intelligent, et ses réflexions sur la maladresse avec laquelle certains romantiques servent la cause de la religion sont fort judicieuses ; mais la façon dont il subordonne, de la meilleure foi du monde, ses appréciations littéraires à ses idées libérales, est vraiment faite pour nous surprendre : elle n'en est d'ailleurs que plus instructive pour un historien de l'opinion publique.

Mais Victor Hugo, molesté par les libéraux, sera-t-il du moins bien accueilli par les royalistes ?

En 1826 débute, aux Annales de la littérature et des arts, un jeune provincial classico-monarchiste, Edmond Géraud. Gascon et orfèvre, il va traiter de haut, on le

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