DE L UTILITE DES JOURNAUX POUR L HISTOIRE LITTERAIRE
^La plus belle et la plus rare forme de la critique est, incontestablement, celle que l'on croit railler ou déprécier en la traitant de subjective. Un homme cuisait lire, qui est un penseur et un philosophe, qui a le goût fin et la sensibilité juste, s'il nous dit ce qu'il éprouve à la lecture d'un livre, nous apprend à lire : il nous aide à prendre conscience de nos propres impressions, et à dégager du trésor d'humanité renfermé dans les chefsd'œuvre tout ce qui convient encore à notre temps et à nous. La critique de ce critique vaudra ce qu'il vaut luimême. Voilà pourquoi il y a, tout compte fait, un si petit nombre de grands critiques. Mais contre ceux-là, qu'ils s'appellent, pour ne citer que des morts, Sainte-Beuve, Prévost-Paradol ou Nisard, les chicanes de détail ne prévaudront jamais. Ils peuvent (ce qui est rare) s'être trompés sur une date, avoir mal connu la bibliographie de leur auteur et cité un texte d'après l'édition qui
n'est pas la meilleure, peu importe ; ils restent aussi supérieurs aux érudits, que « l'esprit de finesse » l'emporte sur « l'esprit de géométrie ».
Quant à ceux qui écrivent Vhistoire littéraire, considérée soit dans son ensemble, soit dans une période restreinte, ils font ou ils essayent de faire delà critiqué objective. Telle qu'on la pratique aujourd'hui, l'histoire littéraire est parvenue à un tel point de sûreté et de clairvoyance, qu'elle semble bien avoir définitivement constitué sa méthode et sa forme. Mais, on doit l'avouer, s'il est un défaut qui guette incessamment la critique objective, c'est le retour inconscient au subjectivisme. Est-ce un défaut au sens propre du mot ? Non, sans doute, s'il est vrai qu'on a toujours plaisir et profit à renccntrer dans un livre des idées et des sentiments : on s'attendait de trouver un érudit, et l'on trouve un homme.
Mais cette contradiction n'est pas toujours heureuse ; et elle est en soi la ruine de toute méthode. Le subjectivisme, s'il se glisse dans la critique historique, y agit comme une sorte de dissolvant. Tel critique prétend reconstituer le milieu et le moment ; mais il tire cette reconstitution soit du chef-d'œuvre même qu'il étudie, soit de son propre fonds. Il s'est fait, de la meilleure foi du monde, une idée préconçue d'un siècle, d'une civilisation, d'une société ; et c'est son imagination qui dresse et plante le décor. Il cite des documents; mais il est guidé, dans leur choix, par la nécessité de soutenir sa thèse ou de ruiner celle d'autrui. Et l'on dirait qu'il ignore ou qu'il élimine tout ce qui ne rentre pas dans son système, système d'intellectuel ou de moraliste, non d'historien.
Faire de la critique objective et historique, ce n'est pas « mettre l'histoire au service de ses idées », c'est
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au contraire se mettre au service du vrai, en ne se réservant, après le mérite d'avoir cherché et classé les témoignages, d'autre rôle que celui du savant qui tire de ses expériences une conclusion. Les philosophes peuvent nous donner la théorie de la critique objective; ils sont peu propres à nous en enseigner la pratique. Ou, du moins, faudrait-il que, réellement positivistes dans leur méthode, ils n'aboutissent à des idées générales qu'après une série d'enquêtes impartiales et minutieuses. Mais leurs idées générales sont préalables à l'expérience ; et ils semblent être incapables de cette « indifférence expérimentale » qui est plutôt la qualité maîtresse des philologues et des historiens.
La philologie, au sens où les Allemands entendent ce mot, a déjà produit en France une école critique. Gaston Paris a laissé, en dehors de sa magistrale Histoire poétique de Charlemagne, une foule d'études et d'articles sur la langue et la littérature du moyen âge. On sait avec quelle pénétration et quelle exactitude il a traité les moindres questions comme les plus vastes. Chez lui, comme chez ceux de ses disciples qui continuent son œuvre, point de monographies, point de chapitres qui portent le nom d'un auteur ou d'une œuvre considérés isolément ; mais les œuvres, inséparables d'un ensemble, y sont étudiées dans leurs sources communes et dans leur évolution ; on y prend pour point de départ l'analyse des conditions historiques et sociales, et l'on suit les adaptations successives du genre à ces conditions toujours en mouvement. Bref, d'après cette méthode, on ne quitte jamais le terrain sur lequel ont germé les productions littéraires; on se retourne sans cesse vers les lecteurs pour lesquels les œuvres furent écrites ; il semble que l'on marche dans un pays dont les plans successifs se
rédoulent à vos yeux, dont l'ensemble conserve son unité et son harmonie, où la voix du poète trouve son inspiration dans le cœur même de ceux qui l'écoutent, où la vie, enfin, circule.
Quant aux historiens proprement dits, quelle leçon nous donnent-ils? Ils nous apprennent à chercher et à grouper les documents contemporains d'un fait, et surtout à laisser à chaque document sa valeur datée. Ils nous apprennent à reconstituer, au moyen de ces témoignages, le sol, la maison, l'habitant, la ville, la province, la croyance, le préjugé, la superstition, l'idéal, l'art, la science, à chaque moment social du passé. Ils rétablissent ainsi tous les degrés par lesquels on monte insensiblement et logiquement des habitudes et des mœurs d'un peuple considéré dans sa vie physique et morale de chaque jour, jusqu'à certains événements auxquels le lointain du passé a donné des caractères miraculeux et des proportions colossales, et aussi les degrés par lesquels on en redescend. Si bien que, par une suite de découvertes dont quelques-unes, prises à part, peuvent sembler mesquines ou inutiles, ils recréent à la fois les pensées et les actes de ceux qui dorment dans les tombeaux. Cette résurrection n'est pas une vision de leur cerveau, une projection de leur personnalité, comme chez un Michelet ; elle se produit d'elle-même, en quelque sorte, par la combinaison et par la cristallisation toute scientifique d'éléments primordiaux, retrouvés et rapprochés.
Sans doute, la méthode philologique et historique s'imposait, dira-t-on, pour le moyen âge. Là, point de personnalités littéraires ; tout, à peu près, y est anonyme et commun. Mais lorsqu'on arrive au xvi« siècle, le moyen de ne pas donner à ses chapitres un titre individuel, et de ne pas étudier séparément et en eux-
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mêmes Ronsard, Rabelais, Montaigne ? A plus forte raison pour les siècles suivants.
D'accord; c'est une manière très légitime et très critique de comprendre l'histoire littéraire. Nous possédons en ce genre, soit comme œuvre collective des plus célèbres critiques contemporains, soit comme Manuels, des ouvrages qui, conçus sur ce plan, satisfont toutes les exigences de l'esprit scientifique. En effet, peu importe qu'un chapitre porte pour titre Molière, si à propos de Molière et de ses comédies on étudie ses prédécesseurs, ses contemporains, ses sources et son public .
Mais ne pourrait-on essayer, par crainte d'un subjectivisme inconscient, d'appliquer soit au xviii'^ siècle, soit au XIX® surtout, une méthode différente ? Si au xvi* et au xvii' siècle, le chef-d'œuvre se détache et s'impose, et s'il est vrai que ce chef-d'œuvre est destiné à un public très restreint dont on croit pouvoir subordonner l'étude à celle de l'auteur lui-même ; et, encore, s'il n'est pas douteux que Polyeucte ou Athalie, les Fables ou les Maximes sont des œuvres littéraires, c'est-à-dire conçues et écrites par un écrivain qui cherchait avant tout à exprimer son idéal et à se satisfaire lui-même ; n'est-il pas évident, d'autre part, qu'à dater d'environ 1721 (les Lettres persanes), le livre, quel qu'il soit, redevient, si l'on peut ainsi dire, pins ffénéral et plus social? C'est l'opinion publique qui le provoque ; et c'est à l'opinion publique subitement élargie et multipliée que s'adresse l'auteur. Dès lors, qu'y a-t-il de plus intéressant que de chercher précisément dans quelle mesure et par quelles manifestations diverses, ce public a rendu peu à peu nécessaire et comme fatale l'œuvre qui va naître; et comment, par quels éloges, par quelles résistances, il a accueilli l'œuvre mise au jour ; enfin com-
ment il s'en est lassé, ou détaché, ou comment il a continué de s'y attacher, en y découvrant de jour en jour une nouvelle faculté d'adaptation à un milieu nouveau ? « Comment les œuvres se préparent, comment elles naissent, comment elles meurent, et pourquoi quelques-unes d'entre elles sont susceptibles d'évoluer avec l'esprit public ? » Telle serait la formule de ce genre d^histoire littéraire.
Bref, au lieu de prendre la critique du dehors, au lieu de se placer sur le sommet des monuments pour abaisser ses regards vers le sol ou pour les promener sur des lointains, on retournerait la méthode. On s'installerait sur le sol, je veux dire dans la société même dont on essaierait de retrouver la complexe psychologie; et Von tâcherait de se rendre semblable à fun de ceux qui attendaient le chef-d'œuvre, le lisaient, et éprouvaient à son contact des émotions et des surprises. Ainsi, l'on aurait plus de chances de bien comprendre quel est, à chaque époque, le rapport exact des lettres et des moeurs. Nous risquons, en effet, de commettre des erreurs bien singulières si nous reconstituonsjà distance, les mœurs de nos ancêtres d'après les œuvres mêmes qui leur étaient destinées. Que de fois ces œuvres n'ont provoqué de leur part que protestations ou défiance I Ne les jugeons pas sur ce qu'ils lisaient, mais sur les opinions qu'ils ont exprimées à propos de ce qu'ils lisaient. Guizot a écrit : « Quand je voudrai me faire une idée nette des mœurs d'un siècle, je la chercherai moins dans les faits que dans la manière dont ils sont racontés par les contemporains, et dans l'impression qu'ils ont produite sur ceux qui en ont été les témoins (1). »