‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 3 sur 182 · Archives philosophiques (1817), n · texte numérisé non relu

Archives philosophiques (1817), n

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Il me semble qu'une histoire littéraire qui serait, au fond, une histoire de l'opinion publique, pourrait être réellement suggestive.

Tout le monde n'est-il pas d'accord aujourd'hui pour admettre que la pensée intime d'un poète, par exemple, nous est mieux connue, que son œuvre définitive est mieux comprise et plus intelligemment admirée, quand on a pris la peine de suivre, sur les manuscrits d'abord, puis sur les éditions successives, les retouches et les variantes ? Hésitations, retours, ratures, corrections, sacrifices, additions, si l'on ne se borne pas à relever tout cela avec la minutie d'un honnête comptable, mais si l'on est capable de retrouver le secret de chaque modification, quel profit pour la critique !

Mais s'il est utile, et même indispensable, d'assister au travail intérieur d'un cerveau qui imagine et qui pense, et de suivre lettre par lettre la plume du grand écrivain qui cherche l'expression unique et irrévocable, pourquoi ne serait-il pas intéressant aussi, et instructif, d'étudier la préparation et les effets de l'œuvre d'art dans la société même à qui elle a été destinée ? Dans quelle mesure le poète tragique ou lyrique, le romancier, le critique, ont-ils été d'abord compris et goûtés ? S'ils ont provoqué des résistances, des éloges, des enthousiasmes, pourquoi ? Si leur œuvre a duré, si elle a survécu à l'auteur et à sa génération, la génération suivante a-t-elle admiré dans cette œuvre les mêmes choses, et pour les mêmes motifs ? Aujourd'hui enfin, quand nous lisons Le Lac ou Hernani, pour charmés et émus que nous sommes, le sommes-nous comme le furent Virieu ou Gautier ?

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Certes, en voilà des variantes à étudier ! Et sans dédaigner celles des manuscrits ou des éditions, je dirais volontiers que celles-ci ne nous font mieux connaître que la pensée d'un homme, et que celles-là nous initient à la vie d'un peuple tout entier. Vous tous qui n'avez pas laissé d'œuvre écrite, lecteurs méditatifs, spectateurs attendris, âmes souvent exquises et dont les impressions, évaporées aussitôt que conçues, raviraient nos propres âmes, nous ne saurons jamais pourquoi vous avez aimé ce livre ou applaudi ce drame. Mais il nous est permis, du moins, de nous rapprocher de vous, en interrogeant tous ceux des contemporains qui ont parlé. Peut-être, grâce à leurs témoignages, retrouverons-nous ce qu'il y eut de plus intime dans la vie intellectuelle et morale dont vous avez vécu.

« 11 y a, sachons-le bien, dans chaque génération vivante, dit Sainte-Beuve, quelque chose qui périt avec elle et qui ne se transmet pas. Les écrits ne rendent pas tout, et, dès qu'on a affaire à des pensées délicates, le meilleur est encore ce qui s'envole et qui a oublié de se fixer. On sait qu'il y a des langues d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne s'écrit point ; il en est ainsi de chaque littérature. Tout ce qui a vécu d'une vie sociale un peu compliquée a son esprit à soi, son génie léger, qui disparaît avec les groupes qu'il anime... (1). »

Il me semble, justement,que cette /jorf ion vocale, dont parle Sainte-Beuve, si elle ne se retrouve plus dans les œuvres mêmes, s'est en partie conservée dans les jugements contemporains, lesquels nous apprennent, à nous qui ne pouvons plus lire que les lignes, ce qu'on lisait alors entre les lignes.

1. Sainte-Beuve. Derniers Portraits, éd. 1858 (Rémusat), p. 301.

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Mais où retrouverons-nous ces jugements ?

Une règle s'impose tout d'abord, qui est de ne dédaigner aucun document, si médiocre qu'en soit l'auteur, et fût-il anonyme, pourvu qu'il soit authentique et qu'on le fasse figurer à sa date. Nous avons en effet, quand nous écrivons l'histoire littéraire, la superstition desffrands critiques. Nous tiendrons compte, auxviii'siècle, d'un jugement de Vauvenargues, de Voltaire, de La Harpe; mais Clément, Fréron, le Journal de Trévoux, etc., nous paraissent très négligeables. Pour le xix« siècle, nous citerons avec empressement Chateaubriand et M'"^ de Staël, Sainte-Beuve et Taine; mais nous ne nous informerons pas d'une opinion de Feletz ou de DussauU, d'un feuilleton de Béquet ou de Merle. Or il n'y a pas d'enquête possible, ni de reconstitution du milieu, si nous commençons par établir, en nous basant sur nos idées ou sur nos préjugés actuels, une sorte de hiérarchie arbitraire entre les témoignages. Ces témoignages, aujourd'hui, ont telle ou telle valeur ; mais, jadis, à leur date, ils en avaient une autre, souvent très différente, et relative, en tout cas, à des préoccupations, à des préférences, à des besoins qui ne sont plus les nôtres. Bien plus, on pourrait soutenir, sans tomber dans le paradoxe, que les jugements essentiellement originaux d'un critique qui s'est imposé à la postérité, sont beaucoup moins révélateurs de l'opinion publique à une certaine date, que ceux des critiques de second ordre, lesquels pensent et parlent comme la masse de leurs contemporains.

C'est ce dont nous avertit très finement Rémusat : « Quand on veut bien connaître l'esprit d'un temps, il ne faut pas le chercher de préférence dans les hommes supérieurs ' en eux domine l originalité, ils ne sont qu'euxmêmes. On ne doit pas non plus descendre trop au-des-

SOUS d'eux, ni observer seulement la foule irréfléchie qui passe son chemin sans le regarder, et ne s'avoue ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle sent. Mais, s'il se rencontre, à une époque instructive, un jeune homme attentif à tout ce qui se passe, à tout ce qui se pense, à tout ce qui s'écrit, curieux, animé, flexible, et cependant ainsi fait qu'il lui faut des croyances pour agir et des raisons pour croire ; si, se précipitant avec ardeur dans le mouvement général de la société où le sort l'a placé, il a employé son intelligence à décrire, à mesurer, à propager ce mouvement sans aspirer à le conduire, sans prétendre envers aucune cause à un autre rôle que celui d'un serviteur fidèle, on pourra, ce semble, l'écouter avec un peu de confiance en sa qualité de témoin, donner à ses écrits là valeur d'une déposition, et prendre sa pensée comme une image assez ressemblante de ses contemporains (1). »

Voilà pourquoi, plus encore que les lettres et les mémoires, qui n'ont été conservés qu'autant que l'individualité de Fauteur était originale,je crois devoir chercher, lorsque la période étudiée le permet, dans les journaux.

Non seulement, en efl'et, les journaux expriment, sur les ouvrages contemporains, des opinions communes, ou collectives, celles d'une caste sociale^ d'un parti politique ; et, en les comparant les uns aux autres, on peut s'en servir pour déterminer presque mécaniquement les poussées et les résistances du public. Mais encore, et surtout, par leur complexité, par leur confusion même, ils sont uniques pour représenter le milieu de préparation et le milieu d'adaptation du chef-d'œuvre. Us contiennent la nomenclature de tout ce qui, à une

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