‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 35 sur 182 · Conservateur, journal politique, tome VI (1820), p · texte numérisé non relu

Conservateur, journal politique, tome VI (1820), p

sous LA RESTAURATION 93

vons ranimer le goût des lettres et éveiller de jeunes talents ; plus heureux encore, si nous pouvons propager le royalisme et convertir aux saines doctrines de généreux caractères I

Lorsqu'il s'agira des personnes, nous distinguerons toujours, dans nos critiques, l'homme de lettres de l'homme de parti, parce que la partialité tue la vraie critique littéraire . Nous sommes loin de vouloir nous interdire par là toute réflexion sur la vie et les actions publiques des écrivains que nous examinerons ; bien au contraire ; mais nous respecterons sans cesse la vérité, que nous nous engageons du reste à dévoiler sans crainte toutes les fois qu'elle sera à notre connaissance, et que l'occasion s'en présentera.

Et l'on peut se reposer sur nous du soin de faire éclater notre impartialité, car, on Ta pu voir jusqu'ici, nous avons toujours eu tant à admirer parmi les royalistes, que toutes les fois qu'il s'est présenté quelque chose à louer dans le parti contraire, c'a été pour nous une bonne fortune que nous avons saisie avec empressement.

Enfin, puisque notre redoutable aîné, le Conservateur, a cessé de paraître, nous promettons de conserver intact l'héritage de saints principes qu'il nous a légués avec son titre ; nous espérons que ses honorables rédacteurs reconnaîtront entre eux et nous une confraternité, sinon de talent, du moins de zèle et d'opinions ; et nous croyons dire assez quel haut prix nous attachons à ce titre de royalistes, en ajoutant que cette seconde confraternité ne nous paraît pas moins glorieuse que la première.

On voit très exactement par cette Préface quelle est la position du Conservateur ; nous sommes, avec lui, à l'extrême droite, et le romantisme s'y confond avec le royalisme ultra. Victor Hugo, qui a dix-sept ans quand il commence à rédigerle Conservateur littéraire, se jette sur tous les sujets avec une fougue juvénile ; sa critique n'a pas, à vrai dire, d'intérel durable, et l'on n'ira

pas chercher, pour juger définitivement Voltaire ou Delille, les articles du Conservateur. Mais, à leur date, et comme exprimant l'état d'esprit, en 1819 ou 1820, d'un jeune yaco/>i7e qui s'appelle Victor Hugo, ces pages sont des plus précieuses. Voilà pourquoi il faut, plus que d'autres encore, les relire dans le journal lui-même, et les citer d'après le texte original.

Quelle est exactement la part de collaboration de V. Hugo? Nous ne saurions mieux faire ici que de reproduire une partie de la notice consacrée par M. Ém. Paul, dans le catalogue Noilly, au Conservateur littéraire.

... On a vu, dit-il, que nous lui avons attribué les articles signés des initiales: E., H., M., V. et P. et B. et les pièces devers signées: V. d'Auverney, Aristide, et ****(1), et cependant M. Paul Lacroix, dans les notes placées en tête de volumes, indique seulement comme étant de Victor Hugo (en dehors des quatorze pièces où son nom est en entier), les morceaux signés : V., V. d'Auverney et Aristide. D'après lui, la signature E. désignerait Eugène Hugo ; la signature H., quelquefois, Victor Hugo ; la signature M., M. Mennechet ; et la signature B.,M. Brifaut ; il passe sous silence la pièce signée ****. Nous croyons donc devoir donner les motifs qui nous ont amené à penser que V^ictor Hugo s'était caché sous les initiales que nous avons indiquées plus haut. Et d'abord il est

1. Sans compter, bien entendu, celles qui sont signées Victor- Marie Hugo et V.-M. Hugo, M. Emile Paul croit pouvoir aussi lui attribuer les articles signés Piihlicola Peiissot (I. pp. 228 et 262); les Préfaces des tomes H et III, non signées; deux articles du tome Iil : Sur quelques articles du Défenseur (p. 246) et Sur un article des Lettres normandes (p. 366) ; enfin, une grande partie des Xouvelles liltéraires. M. Souriau accepte toutes ces attributions ; il se sépare de M. Em. Paul en ce qui concerne la lettre U, qui, pour lui, désigne encore V. Hugo : M. Ém. Paul croit voir dans cet U. la signature de Ulrich Guttinguer.

sous LA RESTAURATION 95

incontestable que les vingt-deux articles signés V., et les seize articles signés M. sont de lui ; ces deux lettres sont les initiales de ses prénoms : Victor et Marie, et en outre, plus de la moitié des premiers articles et trois des seconds, les n"^ 6, 10 et 20, sont reproduits en partie dans son ouvrage : Littérature et philosophie mêlées. Nous ne devons pas oublier de mentionner que son roman Bug- Jargal, imprimé ici pour la première fois, porte à la fin la lettre M. pour toute signature. Le doute n'est pas possible non plus pour les n'^ 11 et 16, signés B., le n' 63, pièce en vers, signée **** (autant d'étoiles que de lettres dans le nom de Hugo) et VEpître à Brutus (n° 9), signée Aristide, car on retrouve des fragments de tous ces articles dans l'ouvrage cité plus haut. Le pseudonyme V, d'Auverney est trop connu pour que nous nous y arrêtions ; disons pourtant que les sept pièces de vers qui portent cette signature ont toutes été réimprimées, mais avec des changements et des suppressions, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

Les seize articles signés H. sont-ils de Victor Hugo ? Nous ne saurions nous prononcer d'une façon affirmative ; mais cependant un de ces articles, le n" 22, étant reproduit en grande partie dans Littérature et philosophie mêlées, nous avons cru devoir les lui attribuer tous. La signature E. appartient-elle à Eugène ou à Victor Hugo? Ici, notre indécision est grande. De prime abord, cette lettre initiale paraît s'appliquer au premier des deux frères, et ce qui semblerait confirmer cette opinion, c'est que la notice sur André Chénier (Tome I, p. 15) a été réimprimée en tête de l'édition des œuvres de ce poète, publiée par Gosselin en 1840, avec le nom de Eugène Hugo en entier, et que, d'autre part, la traduction de la poésie erse le Duel du précipice, lui a été de tout temps attribuée. Mais cependant, Victor Hugo, parle fait qu'il a reproduit, dans Littérature et philosophie mêlées, la plus grande partie des sept articles signés E., sauf un, le Duel du précipice, les revendique comme siens. D'un autre côté, nous lisons, dans le Conservateur littéraire, tome I,

p. 320, que Vaîné (Abel) et le plus jeune (Victor) des frères Hugo comptent seuls parmi les rédacteurs. Cette note laisserait donc supposer que Eugène Hugo ne collaborait pas à cette Revue, et qu'il n'y a de lui que les deux pièces de vers qui portent son nom en entier '.Séances à Thaliarque, et la Mort du duc d'Enghien, ode.

M. Jean-Abel Hugo, frère aîné de Victor, a fourni un grand nombre d'articles à ce recueil. Nous en comptons vingt-trois signés A., quatorze signés J., six signés A. H., un signé J.-A., et trois pièces de vers, au tome I, signées D. ^/o/iiéres, pseudonyme sous lequel s'est caché cet écrivain, dans une pièce de théâtre faite en collaboration avec M. Romieu (voir Quérard, Supercheries, II, col. 1182). M. Jean-Abel Hugo, qui avait, croyons-nous, un troisième prénom, celui de François, ne serait il pas également l'auteur des articles signés F. ? M. Paul Lacroix attribue à M, Jal les articles signés .T., et à M. Victor Foucher, beau-frère de Victor Hugo, les articles, au nombre de vingt, signés F. (1).

Ainsi, Victor Hugo et ses deux frères étaient les principaux rédacteurs du Conservateur littéraire. Leur père, le général Hugo, s'inquiétait, paraît-il, de les voir négliger leurs études pour s'occuper de littérature. On trouve, en effet, dans le catalogue Noilly (2) la curieuse note que voici : « Lettre autographe du général Hugo, I>ère du poète, au doyen de la Faculté de droit de Paris; Blois, le 28 avril 1820, 1 p. 1/2 in-4». Il s'informe auprès du doyen de la Faculté de droit de Paris si Eugène et Victor Hugo suivent leurs cours. Il craint qu'une entreprise littéraire dont il a entendu parler (Le Conservateur littéraire) n'absorbe leur argent et ne les détourne de leurs études. »

Page 1