‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 51 sur 182 · Hatin. Bibliogr,, p · texte numérisé non relu

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Le premier prospectus de cette revue (réim[)rimé sous le titre d'Introduction en titre de la première livraison) est signé de Tissot. En voici les passages essentiels :

Si comme l'a dit Voltaire, tous les heureux succès en tout genre sont fondés sur les choses faites ou dites à propos, la nouvelle entreprise que ce jour voit paraître serait menacée de ne point obtenir l'assentiment public. Quel moment, en effet, pour ressusciter le Mercure que l'époque où une nouvelle guerre d'Espagne commence pour l'affliction des gens de bien qui aiment leur pays... Ces objections ont une apparence de force au premier abord, maiselles ne soutiennent pas longtemps l'examen... On répète sans cesse que la politique a tué la littérature ; il n'y a rien de moins fondé que cette accusation banale...

Tissot donne pour exemple le « vénérable Ducis » et « l'audacieux Lebrun » qui ont « conservé le feu sacré au plus fort de nos orages ». Puis viennent le « tendre » Legouvé, le « tragique » Arnault, l'auteur d'Affamemnon (N. Lemercier), Andrieux, Duval, Ginguené, M.-J. Chénier, Delille, le peintre David. Un peu plus tard Baour- Lormian « qui répand les beaux vers comme un homme riche et prodigue sème l'argent » et Parceval-Grandmaison. Dans l'Académie, Maun*-, Suard, Morellet. Tissot nomme encore Parny, Chateaubriand, Jouy, Leraontey, Cabanis, et qvielques autres qu'il désigne par des périphrases en vers latins ou par des allusions à la manière alexandrine, sorte de logogriphes devenus très obscurs. Et il conclut sur cette première partie : « Certes, elle n'est ni morte, ni dégénérée, une littérature représentée par de tels hommes !... »

Pendant que toute cette génération de talents florissait chez un peuple enivré de triomphes, de brillants rejetons s'élevaient à côté d'elle. Les ^'illemain, les Ancelot, les

Soumet, les Lamartine, les Casimir Delavigne, autour desquels nous voyons déjà de jeunes successeurs qui les poussent pour prendre leur place, sont venus partager l'opinion publique, et inspirer ce vif intérêt que prête au talent un âge brillant d'espérances et de jeunesses. Ils avaient été étouffés par le spectacle de notre gloire qui faisait palpiter leurs cœurs, lorsque leur jeune intelligence apprenait à lire Homère et \'irgile, Tacite et Gicéron ; leur talent n'a point été flétri par le douloureux tableau des revers de la patrie ; ils ont voulu protester, autant qu'il était en eux, contre les torts de la fortune, en montrant que la France, même vaincue, était digne encore de servir d'exemple à l'Europe. Tous ces écrivains, et même ceux d'entre eux qu'une erreur quine saurait durer, paraît avoir rangés sous le drapeau contraire, ont reçu de la liberté renaissante une impression forte qui est la cause de leurs succès. Tous, en examinant leurs ouvrages, ont dû reconnaître en secret que tout ce qui leur a obtenu les suffrages publics est marqué au sceau des opinions généreuses.

Tissot affirme ensuite que la jeunesse « dévore avec la même avidité les principes de la Charte, les mystères de la science, les secrets des arts, et l'étude de la littérature. » Il la félicite de sa connaissance des littératures étrangères. « Nous étions un peu rassasiés de nos richesses, nous allons renouveler la vivacité de vos anciennes impressions par des impressions nouvelles... Peut-être sera-t-on téméraire et peu judicieux d'abord dans les imitations ; mais on sortira du moins des bornes trop étroites que l'on s'était prescrites; une légitime audace remplacera enfin une timidité excessive... » Il termine par quelques réflexions sur le rôle social des lettres.

Au tome 111 (1), paraît un nouve&u prospectus, pré-

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cédé d'une liste de collaborateurs citée plus haut. Cette fois, ce n'est pasla plume élégante de Tissot qui rédige; aussi est-ce plus net et plus clair.

Si la littérature est l'expression de la société, elle ne doit pas se borner à la peindre telle qu'elle est, et à retracer, seulement pour en perpétuer le souvenir, ses mœurs, ses travers et ses vices ; il faut encore qu'elle essaie d'exprimer ses besoins pour hâter le moment de changer ses espérances en réalité.

La littérature, comme la politique, est aujourd'hui plus que jamais divisée en deux partis d'un, mécontent du présent, craignant l'avenir, et redoublant d'efforts pour rétrograder vers le passé; l'autre qui pense que tout est susceptible d'amélioration, que l'esprit humain ne peut décroître et que la vérité, compagne inséparable de la raison, ne saurait avoir ni trop d'interprètes, ni trop de défenseurs pour répandre ses maximes et ses bienfaits.

... De nos jours, la littérature n'est plus pour une certaine classe d'esprits serviles, qu'un moyen de parvenir aux richesses, aux honneurs, aux dignités. Ceux qui voudraient la rendre exclusive, ne reçoivent que les inspirations du pouvoir, et se plaisent dans une dépendance productive. Cette littérature financière travestit l'histoire au gré des passions contemporaines, dénature les faits pour flatter l'orgueil en crédit, corrompt le goût, prostitue le talent et l'irrite contre le génie, ..

... Tel n'est point l'esprit du Mercure du A'/X» siècle, il adopte tous les talents vrais, toutes les gloires non usurpées. Pour lui, le mieux n'est point ce qui est, encore moins ce qui a été, il essaye de le découvrir dans ce qui sera. En rappelant les saines doctrines, il voudrait arriver à des conséquences salutaires et à une application positive.

(Le Mercure se propose donc de développer la partie relative aux arts utiles, aux sciences, à l'agriculture, à Vindustrie... Il donnera chaque mois la statistique d'un département de la France),

Le nom des hommes qui vont concourir à la rédaction du Mercure se présentent avec trop de titres à l'estime publique, nous osons le croire, pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans de plus longs détails. Une telle réunion peut déplaire à l'esprit intolérant de parti; peu importe; nous ne cesserons d'être dans un état permanent d'opposition contre les fausses doctrines, contre les préjugés nuisibles et tous les systèmes qui ne tendraient pas à procurer à l'espèce humaine la plus grande somme de prospérité à laquelle elle puisse prétendre. Nous serons vrais avant tout, et le véritable homme d'Etat, l'artiste habile, le savant éclairé, l'artisan laborieux, le poète et le littérateur dignes de leur mission, n'ont rien à redouter des lumières et de la vérité.

Le Mercure aura souvent à combattre, sans doute; il y est préparé. La lutte sera pénible; c'est une raison de plus pour s'y livrer sans crainte ; et nous entrons avec confiance dans la lice, sous le drapeau de la tolérance et delà raison, sous la bannière de la philosophie et de la liberté.

Ce prospectus a été rédigé et publié en 1823.

Cependant, les collaborateurs restent les mêmes; la signature de Tissol y alterne avec celle de L. Thiessé; on y trouve plusieurs articles importants de H. de Latouche, de Félix Bodin; Etienne y continue ses Lettres sur le théâtre jusqu'au tome XII, à partir duquel le rédacteur dramatique est Saint-Marc Girardin. On est surpris, dans ces volumes où le classique domine, de rencontrer çà et là des articles plutôt favorables au romantisme, et dont nous ferons notre profit.

Au tome XIII (1826) paraît un nouvel Avant-Propos, qui, d'ailleurs, ne nous fait pas présager un changement notable dans les doctrines. Toutefois, les noms de Ph. Ghasles, de G. de Pons, de Saint-Marc Girardin, qui n'excluent pas, il est vrai, ceux des anciens rédacteurs> annoncent un véritable éclectisme.

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Au tome XIX (1827), cet éclectisms s'affiche, pour ainsi dire : dans un quatrième prospectus, la direction du Mercure affirme qu'elle gardera une parfaite neutralité entre classiques et romantiques. On y voit apparaître les signatures de : Ch. Nodier, d'A. Dumas (qui donne de nombreuses poésies), de Ch. de Rémusat, d'E. Deschamps; le 3/ercure publie des vers de Chateaubriand, de Lamartine, de Pichald, de Soumet; et, d'une façon générale, il semble se préoccuper surtout des œuvres romantiques.

Avec le tome XXI (1818), cette tendance s'accentue : le romantisme, français ou étranger, prend toute la place. Mais autre changement au tome XXVI (1829). Dans un Nouvel Avant-propos, la direction annonce qu'elle veut « suivre les faits scientifiques... »; et les ai'ticles de sciences et de voyages deviennent en effet plus nombreux, sans que la critique cesse d'être romantique. Il dut en résulter quelques tiraillements, car, au tome suivant (XXVII), on lit encore un Nouvel Avantpropos, signé J.-J. ; le style seul, à délaut de la signature, dénoncerait bien Jules Janin. Après une modeste allusion au prospectus du tome précédent, et une rapide histoire du Mercure, Janin écrit :

... Voilà le bon temps qui recommence; le journal redevient en lumière; la lutte renaît plus vive et plus franche; les débats littéraires recommencent avec plus d'énergie ; on remet tout en question; on ne sait plus où en est la chose littéraire, pas plus que la chose politique. Vive le chaos en fait de journal! Le bâton du roi Jean ne se jette que dans un tournoi bien mêlé ; alors, il fait beau voir tous ces chevaliers qui s'arrêtent, ces visières qui se lèvent, ces écuyers qui s'essuient le front. Mêlez-vous donc, hommes de style et de pensée, hommes de gouvernement et d'opposition, hommes selon Boileau et selon Schlegel;

confondez-vous, Racine et Shakespeare, Vnltaire et Schiller, Byron et Delavigne; qu'il y ait schisme, qu'il y ait colère, qu'il y ait fureur, tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il n'y ait pas ennui, qu'il n'y ait pas dégoût.

Mais il faut croire que le schisme menaça de ruiner tout à fait l'entreprise, car, en tête du tome XXVIII (1830), on lit encore un avertissement nouveau.

Le Mercure a changé de rédacteurs en même temps que de couverture. . . Il nous a été confié brusquement vers le milieu du vingt-septième volume, qui, par cela même, est bigarré d'éléments hétérogènes et d'opinions contradictoires. C'est donc seulement à compter de ce présent volume que nous prenons acte de propriété. Nous sortirons peu du domaine de la littérature; mais comme nous sommes jeunes et nés avec le siècle, nous nous adresserons de préférence à tout ce qui est jeune en France. Cette vocation nous prescrit d'avance une inexorable impartialité, libre de tout engouement et de toute coterie.

Ces nouveaux directeurs sont, je crois, Amédée Pictot et Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), qui signent des initiales A. -P. — P.-L., la préface du tome XXXIII, où ils disent : « Le Mercure continue à offrir un asile aux gens de lettres... »

Au tome XXXV, A. -P. et P.-L. annoncent que le Mercure change de mains : et il n'y a pas de tome XXXVl.

Telle est, en résumé, l'histoire de ce périodique, d'abord classique, puis neutre, puis romantique aussi exagéré que la Muse française, enfin romantique assagi. Il est des plus curieux et des plus utiles à consulter ; mais il faut tenir compte des dates : la période la plus féconde en renseignements utiles est celle de 1829-

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1832 (tome XXIV à XXXV), où le Mercure est tout romantique.

Essayons maintenant de signaler quelques-uns des collaborateurs les plus importants de ce changeant périodique. Tous ceux que le premier titre indique n'ont pas signé, si tous ont écrit ; et les alfrihutions sont très problématiques. Retenons d'abord les Lettres sur le Théâtre, d'Etienne, au nombre de cinquante et une, du tome !«'' au tome IX, réimprimées dans ses OEuvres complètes. Tissot, a donné de nombreux articles, entre autres les Méditations de Lamartine (1); la Mort de Socrate, du même (2) ; Trois Messéniennes nouvelles de C. Delavigne (3) ; Odes de V. Hugo (4); Nouvelles Odes, du même (5), jBî/roa (6) ; Mélanges poétiques, d'U. Guttinguer (7) ; Poésies de M'"^ A. Tastu (8).

L. Thiessé, qui avait dû renoncer aux Lettres normandes en 1820 (9), collabore activement au Mercure. J'ai déjà dit qu'il était beaucoup plus intelligent que Tissot ; sa critique est bonne à consulter chaque fois qu'il touche au romantisme. Nous relevons sous son nom : Tablettes romantiques (10) ; Han d'Islande (très spirituel éreintement) (11) ; Poésies de Gœthe (12) ; Le dernier chant du pèlerinage d'Harold, de Lamartine (13); Correspondance de Byron (U).

1. Mercure du XIX' siècle, I 8. /J.,XV (1826), p. 210 et 411. (1823), p. 101. 9. Cf. p. 58.

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