CHAPITRE PREMlEIl
L'Enfance et les années de Collège
Naissance u' Alfred Nettement. — M. Philippe Nettement et l'ambassade DR r^NDREs. André Chénibr et m. Barthélémy. — La DUGifEssB' d'Orléans. — Joseph Bonaparte et le Gonorés d'Amiens. — La maison d'Aulnay-lez-Bondy, Monge et Barras. L'astronome Lalande ut sa bonbonnière. Le marquis de Villevieille. —
lÀ maison de ChAILLOT El' LE PALAIS DU Roi DE RoME. L'EMPEREUR
Napoléon, l'intendant Daru et l'architecte Fontaine. — La pension LiAUTARD ET l'iNSTITUTION NiCOLLE. — La NUIT DU 29 SEPTEM- BRE 1830. — Désiré Nisard et Jules Michelbt. — Les vacances. JjA comtesse de Montmort et m. Babault. — Le Concours général et Félix Arvers. - Discours sur les avantages de la I^giti/nité. — Discours français et vers latins. — La politique et l\ RKLioioN AU Collège Sainte-Barbe.
\j& dix-neuvième siècle finissant n'a pas tenu, en littérature, les promesses de ses débuts. Sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, pendant les trente-quatre anni^es de la monarchie parlementaire, la France a été témoin d'une véritable renaissance, d'un admirable épanouissement littéraire. Si le mouvement intellectuel com-
yà^i^hif^
mencé en 1814 cesse de se développer après 1848, il ne s'arrêle pas cependant tout à fait et il se continue sous la seconde République et sous le second Empire. Des poètes, des historiens, des romanciers et des orateurs qui ont illustré la période précédente, plusieurs vivent encore; leur vieillesse se couronne d'œuvres nouvelles, dont quel-" ques-unes sont dignes de leurs alaées. Avant de s'éteindre, le flambeau brille encore d'un vif et suprême éclat ; mais après 1870 l'ombre se fait peu à peu. Pareils à des spectateurs restés dans un théâtre après la chute du rideau, nous avons vu les acteurs partir l'un après Tautre, les lumières pâlir, puis disparaître complètement, et voil'i que nous sommes maintenant devant une scène vide, dans une salle envahie par Tombre et le silence.
Revenons à la lumière, remontons vers le passé. Je suis de ceux, et je ne m'en cache pas, qui, mécontents du pré sent, peu confiants dans l'avenir, aiment à revivre les jours d'autrefois. Déjà dans l'Année 18 il et dans Victor Hugo avant 1830, y^\ parlé tout à mon aise des hommes et des choses de la Restauration, ne me refusant pas le plaisir de m'arrêter aux anecdotes, aux petits faits, aux menus détails, composant ma gerbe des épis que les historiens avaient négligé de ramasser. Aussi bien, il m'en coûtait de m'arracher aux souvenirs d'une époque qui, au milieu de ses faiblesses et de ses misères, eut du moins l'honneur de se passionner pour de nobles causes. J'avais peine à m'éloigner de ces rives, où je me sentais retenu par un invincible attrait, celui des causes vaincues, des grandeurs tombées et des splendeurs évanouies — ripœ ulterioris amore.
Je voudrais entreprendre aujourd'hui, non plus sur la
Restauration, mais sur les années qui l'ont suivie, un travail analogue, — moins un livre savamment ordonné, moins une œuvre didactique, composée d'après toutes les règles de l'art, qu'une simple et modeste causerie, un peu longue, je Ta voue, une sorte de promenade à travers champs, dans le passé.
« Chaque siècle a sa jeunesse et comme son printemps », a dit un ingénieux moraliste *. Les quinze années de 1814 à 1830 ont été le printemps du xix« siècle. Cette impression de fraîcheur et d'aurore qui pénètre jusqu'à l'âme et que l'on ressent aux premières heures quand la rosée réfléchit à l'œil la lumière du soleil qui se lève, quand les nids s'éveillent et que leur gazouillement faible et doux se mêle au frémissement des feuilles, ce charme de jeunesse et de nouveauté, propre à la littérature de la Restauration, nous ne le retrouverons plus dans les œuvres publiées de 1830 à 1848, dans la période qui va nous occuper maintenant. On est entré dans une saison nouvelle ; le printemps a fait place à l'été. Les semences, jetées en terre durant la période précédente, couvrent le sol d'abondantes et riches moissons. Sur plus d'un point, cependant, le soleil a brûlé les fleurs et desséché les épis. Plus d'une espérance a été détruite, plus d'un champ est resté stérile; il y a dans l'air un souffle de révolution, et là même où la moisson est la plus belle, on se demande avec inquiétude si, avant que Ton ait eu le temps de rentrer les gerbes, elles ne seront pas balayées par l'orage qui s'annonce à l'horizon.
1. E. Garo, Nouvelles étiédes morales sur le temps présent, p. ms,
Cela est vrai, sans doute, et il ne faut pas l'oublier. Mais, pour grand qu*ait été le trouble produit par la Révolution de 1830, pour funestes qu'aient été ses conséquences, dans Tordre littéraire comme dans l'ordre politique, il n'en reste pas moins que les dix-huit années de la monarchie de Juillet ont été pleines d'éclat et de fécondité. Quelle vie ! quel mouvement ! quel entrain t quelle ardente et chaude mêlée ! Il y a plus d'un camp, hélas ! et plus d'un drapeau. Mais dans tous les rangs et sous toutes les bannières, quelle audace ! quelle confiance dans la bonté de sa cause ! Personne n'amène son drapeau, et s'il en est un que l'on défende avec plus de fierté, autour duquel on se presse avec plus de dévouement, ce n'est pas celui qui abrite les triomphateurs, c'est le drapeau vaincu !
C'est surtout dans la presse que ce mouvement atteignit son plus haut point de développement. Sous la Restauration elle-même, ni la tribune, cette improvisation parlée, ni le journal, cette improvisation écrite, n'avaient joué un rôle aussi considérable. La presse ne devint pas seulement, comme on Ta dit, un quatrième pouvoir dans l'Etat : elle fut le premier.
En un temps où le journal a tenu une si grande place, Alfred Nettement a été le type du journaliste, ardent, convaincu, passionné. Nul n'apporta* dans la défense de ses idées, une persévérance plus infatigable, un esprit plus chevaleresque, un dévouement plus désintéressé. Ecrire sa vie nous sera donc une occasion toute naturelU» de grouper autour de lui les combattants, de rappeler les péripéties de la bataille et de saluer avec respect le drapeau qu'il a servi.
Alfred-F'rançois Nettement est né à Paris le 21 août 1805*.
Son père, Philippe-François Nettement, appartenait à une bonne famille de Bourgogne. Il remplissait à Londres les fonctions d'attaché d'ambassade, sous les ordres de M. le comte d'Adhémar, lorsqu'au mois de janvier 1788, ce dernier fut remplacé par M. le marquis de la Luzerne. Le nouvel ambassadeur amenait avec lui, comme secrétaire particulier, André de Chénier. Ije premier secrétaire était M. Barthélemj'*, neveu de Fauteur du Voyage d'Anacharsis, qui venait justement de paraître et d'obtenir un succès d'éclat •. On eût sans doute fort étonné le marquis
1. « Diocèse de Paris. — Paroisse de Saint-Roch. — Kœtrait du Registre des Actes de baptême.
« L'an mU-hoit-cent-cinq, le dix-neuf septembre, a été baptisé Airred-François Nettement, né le trois fructidor an treize (21 août 18(Xî^ fils de Philippe-François Nettement et de Anne-Honorine- Clotilde Granet, son épouse, demeurant rue Saint-Honoré, »^23. — Le parrain a été Jean-Marie Nouail de la ViUegille, rue des Mathurins, 72. La marraine a été Emilie-Louise-GabrieUe de Suzanne! Viilep^Ue. épouse du parrain, lesquels ont signé avec nous. »
2. Barthélémy (François, marquis de), né le 20 octobre 1747 à Aubagne en Provence, mort à Paris le 3 avril 18S0. Ministre de France en Suisse, il conclut à B&le, en 1795, deux traités, l'un avec la Presse, l'autre avec l'Espagne, qui furent deux grands succès diplomatiques. Ëlu membre du Directoire le 20 mai 1797, il fut déporté à la Guyane après le 18 fructidor (4 septembre 1797); ayant réussi h s'échapper, il se rendit en Angleterre, rentra en France sous le Consulat et devint membre du Sénat conservateur. Louis XVIII le nomma pair et le créa marquis.