Ibid., p
sa recette ; et c'est pourquoi il est mort garçon de bureau, pendant que le propriétaire de son vinaigre devenait plusieurs fois millionnaire.
La Quotidienne, après avoir tenu le premier rang dans la presse politique de la Restauration, en face du Journal (les Débats et du Constitutionnel^ était donc menacée de déchoir, peut-être même de disparaître et de finir, sinon faute de combattants, faute du moins d'un vrai rédacteur en chef, lorsque, au mois de septembre 1830, M. Francis Nettement présenta son frère Alfred au baron de Brian. Ce jour-là, la feuille de la rue Neuve-des-Bons-Enfants était sauvée. M. de Brian eut vite fait de reconnaître quelle bonne fortune c'était pour le journal qu'une telle recrue, et, sans hésiter, avec une abnégation bien rare, il s'effaça devant son jeune collaborateur. Alfred Nettement venait d'entrer, depuis quelques semaines seulement, dans sa vingt-cinquième année. Il fut convenu, au bout de peu de temps, qu'il ferait les grands articles politiques et quïl serait chargé de la direction de la Quotidienne pendant les « absences » de M. le baron de Brian. Or ces « absences » allaient être fréquentes, et il leur arrivera de durer parfois une année entière. Est-ce donc qu'il allait, à son tour, à l'exemple de M. Michaud, « entreprendre un voyage en lointain pays > et pousser jusqu'à Jérusalem? Point ; tout au plus poussera-t-il jusqu'à la rue de Jérusalem, se bornant à voyager « aux rives prochaines » ; c'est
Sainte-Pélagie que je veux dire. M. de Brian avait résolu, en effet, de signer lui-même la Qtwtidienne et de subir en personne les conséquences des procès qui ne pouvaient manquer de lui être intentés. Nous verrons tout à Tbeure que s^s prévisions, si pessimistes qu'elles fussent, devaient être singulièrement dépassées.
Alfred Nettement a donc été, pendant plus de cinq ans, du mois de septembre 1830 au mois de janvier 1836, époque à laquelle il quitta la Quotidienne, le rédacteur en chef et, au besoin, le directeur de cette feuille; grâce à son talent, à son courage, à son infatigable activité, il la maintint, au premier rang, à côté de la Gazette de France, du Journal des Débats et du National. Seulement, tandis qu'à la Gazette de France^ M. de Genoude a deux lieutenants tels que M. de Lourdoueix et M. Lubis*; qu'aux Débats, M, de Sacy est doublé de M. Saint-Marc Girardiii ; qu'au National, Armand Carrel a pour collaborateur M. Fiévée», à la Quotidienne^ Alfred Nettement est seul. Il est seul, et il lui faut faire face à tous, à Fiévée, à Garrel, à Sacy et à Saint-Marc Girardin, quelquefois même à Genoude et à Lourdoueix, qui luttent pour la même cause, mais avec d'autres armes et sur un autre
1. M. I^ubis {18()(>-1859), rédacteur do la Gazette de France, de U ■ Quotidienne, do la France et de V Union, auteur d'une Histoire de la Reitauration en six volumes, à laquelle Lamartine a fait de très < larges emprunts.
"i. « Fiévée, publiciste, moraliste, observateur, écrivain froid, aiguisé ; et mordant, très distingué », a dit Sainte-Beuve au tome v de ses Causeries du lundi. Correspondant de Bonaparte sous le Consulat et j l'Empire, rédacteur de la Quotidienne et du Conservateur sous U' Restauration, Fiévée devint, dans les derniers mois de 1830 et peu* dant les années 1831-1832. un des rédacteurs les plus assidus du Na-tional.
terrain. Il lui faut, presque à la même heure, repousser les attaques de ses adversaires, relever le courage de ses amis, envoyer à Texil des paroles de consolation et d*espoir.
La chute de la monarchie traditionnelle avait inspiré à ses partisans des sentiments de douleur et de colère. Ils n'étaient pas seulement vaincus, ils étaient bafoués, taxés publiquement de lâcheté. On attaquait avec fureur le gouvernement qu'ils avaient ser\i ; la tribune, la presse et le théâtre* déversaient l'outrage sur les princes, objets de leur affection et de leurs respects. Ce parti, en butte à tant de railleries et d'insultes, venait pourtant de donner des exemples de fidélité, de désintéressement et de sacrifice, dont aucun autre parti n'était capable, l'avenir l'a bien prouvé. On avait vu les officiers briser leur épée, les magistrats inamovibles descendre de leur siège, les pairs de France renoncer à leur titre héréditaire, les plus humbles fonctionnaires renoncer au modeste traitement qui était le pain 'de leur famille. C'était par milliers que se comptaient ces martyrs de la religion de l'honneur, d'autant plus grands que leur sacrifice était plus obscur. N'était-il pas besoin que ces braves gens eussent un vengeur, qu'une voix s'élevât pour glorifier leur dévouement, pour leur dire que la défaite, lorsqu'elle est accompagnée de tels actes de générosité et de grandeur morale, est triomphante à l'égal de la victoire ? N'avaient-ils pas droit, à défaut d'une revanche matérielle, si elle était impossible, à une revanche morale ? Et cette tâche n'était-elle pas faite pour tenter un homme de cœur de répondre aux attaques dont
1. Voy. l'Histoire par le théâtre, de Théodore Muret, t. m, ch. 1.
les journaux du parti vainqueur poursuivaient la Restauration tombée, les princes proscrits, les royalistes vaincus, en prenant à son tour Toffensive, en rendant à Tennemi coup pour coup, en étant sans pitié pour ceux qui étaient sans merci?
Tel fut le rôle qui échut à Alfred Nettement, ou plutôt tel fut le rôle dont il s'empara et qui répondait admirablement à l'ardeur de ses convictions attisée par l'ardeur de son âge. Certes, il lui arriva plus d'une fois d'être injuste, violent, passionné ; mais sa passion fut toujours sincère, son désintéressement complet, sa loyauté inattaquable; et c'est pourquoi, vingt ans plus tard, lorsque la poussière du combat était depuis longtemps tombée et que les événements l'avaient rapproché de plus d'un de ses adver- | saires de 1831, il pouvait se rappeler avec quelque orgueil ces années où sa voix, si jeune encore, était la voix d'un grand parti, il pouvait écrire, au souvenir des luttes d'autrefois : « Heures, d'enthousiasme et de colère, d'espoir et d'impatience, où l'on saisissait, chaque matin, sa plume comme une épée, vous passâtes vite, mais en laissant dans l'âme de ceux qui vécurent de cette vie de eonviction fervente et de dévouement passionné, d'ineffaçables souvenirs ' ! »
La Quotidienne n'avait pas seulement à soutenir le feu des journaux ministériels et des feuilles de gauche e^
1. Histoire de la littérature française sous le gouvernement de, Juillet, par Alfred Nettement, t. i, p. 290. — 1854.
d'extrême gauche ; le parquet lui faisait une guerre sans merci. Voici quel fut, de novembre 1830 à décembre 1835, le bilan de ses condamnations, et encore je crois bien que j'en oublie quelques-unes :
Novembre 1830. — Deux condamnations: 7 mois de prison; 3^500 francs d'amende.
1831. — Quatre condamnations: Il mois de prison, 14,125 francs d'amende.
1832. — Trois condamnations: 7 mois et quinze jours de prison ; 2,500 francs d'amende.
1833. — Deux condamnations: 7 mois de prison; 3,000 fr. d'amende.
1834. — Trois condamnations : 2 ans de prison ; 8,000 fr. d'amende.
1835. — Cinq condamnations : 2 ans et 11 mois de prison ; 22,000 fr. d'amende.
Total: sept ans, sept mois et quinze jours de prison, 52,125 fr. d'amende.
A ces condamnations, pour avoir au complet le bilan judiciaire de la Quotidienne en ces cinq années, il convient d'ajouter huit ou neuf autres procès, suivis ceux-là d'acquittement. Car, à cette singulière époque, tout arrivait, même l'impossible ; tout se voyait, même cette chose invraisemblable, un jury de Juste-milieu acquittant le principal organe des Carlistes! En quatre mois, du 27 février au 30 mai 1833, Berryer fit acquitter quatre fois de suite la Quotidienne,
Il est vrai qu'à cette date de 1833 Berryer était à l'apogée de son talent; au barreau comme à la tribune, son éloquence était incomparable. Si même il me fallait absolument choisir entre Berryer avocat et Berryer orateur
politique, je mettrais peut-être le premier au-dessus du second. La vraie place de sa statue était bien au Palais de justice. Le lecteur me pardonnera-t-il si je rappelle ici un souvenir personnel, encore bien qu'il soit postérieur de plusieurs années à l'époque qui nous occupe? J'étais au collège, dans une ville de province, siège de Tune de nos principales cours d'appel. Berryer était venu plaider une affaire civile d'une importance exceptionnelle; il s'agissait d'une question d'Etat, à laquelle se rattachaient des intérêts pécuniaires considérables. Son client étant un ami de mon père, il me fut donné d'assister à Taudience. Son adversaire, professeur de la Faculté et bâtonnier de l'ordre, était un fort en thème... et en droit; il s'appliqua de son mieux, entassant arguments sur arguments, textes sur textes, arrêts sur arrêts. Cela dura trois jours. Lorsqu'il s'arrêta, le soir du troisième jour, il était plus de quatre heures, Berryer se leva. « Maître Berryer, lui dit le premier président, la Cour va renvoyer l'audience à demain, aân de ne pas scinder votre plaidoirie. — Si la Cour veut bien m'accorder une demi-heure, reprit Berryer, cela me suffira. Je suis attendu demain à Nantes, où je dois plaider devant la Cour d'assises, et je désirerais pouvoir partir ce soir. » Je vois encore la stupéfaction du client de Berryer et celle non moins grande de mon père. Comment, en une demiheure, renverser cette forte et solide plaidoirie de Tavocat .. Limosin, cette plaidoirie qui avait duré dix heures ? Comment, en trente minutes, démolir cette épaisse muraille bâtie à chaux et à sable? — Cependant, Berryer parlait. Sa voix harmonieuse et pure remplissait sans effort l'enceinte de la grande salle. Il avait pris un code, il avait lu un tout petit article, puis, avec son bon et loyal
sourire: « Messieurs, avait-il dit, ma cause est gagnée. » Et elle l'était, en effet. Point n'avait été besoin de démolir le mur, il avait suffi de quelques paroles pour montrer que ce mur, qui avait toutes les qualités, avait pourtant un léger défaut : il était en dehors du vrai terrain du débat, à côté de la vraie question. Cinq heures n'étaient point encore sonnées à l'horloge de la Cour, et Berryer se rasseyait, ayant porté dans tous les esprits la conviction la plus complète. Ainsi procédait, dans les affaires civiles, le puissant avocat, ne s'attardant jamais aux menus détails, mettant tout d'abord le doigt sur la vraie difficulté, sur le nœud de la question, puis le dénouant sans efforts, avec une aisance et une bonne grâce charmantes, et, quand il le fallait, le tranchant du glaive de sa parole.
Mais c'est surtout dans ses plaidoyers politiques, quand les circonstances amenaient sous son patronage ces augustes et nobles clientes, la Liberté et la Monarchie, que son éloquence s'élevait à une hauteur incomparable. Lorsqu'il développait, devant la Cour d'assises de la Seine, quelque grande thèse d'histoire ou de droit public, il était plus à son aise qu'à la tribune de la Chambre des députés. Ne se sentant plus gêné par les nécessités de la tactique parlementaire, s'abandonnant tout entier et sans réserve à son inspiration, s'adressant, non plus à des partis divers, mais à la conscience des jurés, ou plutôt à la conscience de la France, il déployait les maîtresses voiles de son éloquence*.
C'est en défendant la Quotidienne que Berryer a remporté quelques-uns de ses plus magnifiques triomphes.