Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. vu, p
2. Critiques t portraits et caractères contemporains , par Jules
Au mois de septembre 1830^ de tous les écrivains de la première et de la seconde Quotidienne, deux ou trois à peine demeuraient encore attachés au journal de la rue Neuvedes-Bons-Enfants* : Emile Morice, Audibert et J.-T. Merle. Merle, à qui son royalisme avait valu d*ètre appelé un Merle blanc, avait presque autant d'esprit que M. Michaud. Quelques-uns de ses vaudevilles, Préville et Taconnet, le Ci-devant jeune homme, avaient eu cent représentations à une époque — fempf passati, — où les auteurs dramatiques se contentaient de toucher un louis par soirée. Il avait écrit les premiers chapitres, — les meilleurs, — de VHcrmite de la Chaussée-d'Antin^ dont le succès devait conduire M. de Jouy à l'Académie française. L'Académie n'était point le fait de Merle, qui, bien qu'il eût très grand air et portât, avec une correction parfaite, le costume à la mode, habit bleu à boutons de métal, gilet jaune clair et pantalon gris-perle, était, au demeurant, un bohème, ou, comme on disait alors, un panier percé. Ancien directeur de la Porte-Saint-Martin, mari de M™« Dorval, il publiait chaque lundi dans la Quotidienne un feuilleton dramatique, le plus judicieux et le plus spirituel du monde. Très instruit, faisant mentir le proverbe: « Ignorant comme un vaudevilliste », il savait l'histoire aussi bien que le théâtre ; sur la société de son temps et du temps passé, il était plein de mots et d'anecdotes ; nul mieux que lui, surtout, ne connaissait, de source et
Janin, p. 221. — Jules Janin écrivait son article quelques jours après la mort de M. Michaud, arrivée le 30 septembre 1839.
1. Les bureaux de la Quotidienne étaient situés au n« ii de cette rue. derrière la Banque de France.
d'original, la Comédie-Française, le vieux répertoire et la tradition.
Avec Merle, que sa spécialité confinait au rez-de-chaussée du journal, restait Emile Morice, qui avait aussi sa spécialité, les affaires étrangères ; restait encore M. Audibert, qui venait de donner sa démission de maître des requêtes au Conseil d'Etat, homme d'esprit, très capable d'écrire les seconds articles politiques y mais qui ne pou vaitdécemment se hausser jusqu'au premier-Paris^ sans lequel, en ce temps-là, il n'y avait pas de journal. Le jeune frère d'Alfred Nettement, M. Francis Nettement, attaché, avant les journées de Juillet, au cabinet de M. de Polignac, était bien entré à la Quotidienne dès les premiers jours du mois d'août, mais le premier-Paris lui était interdit, aussi bien qu'à Merle et à Emile Morice, à M. Audibert et à M. de Brian lui-même. Et, cependant, en dehors d'eux, il n'y avait plus personne, sauf deux figures originales, deux types d'autrefois, que je me reprocherais d'oublier : le caissier et le garçon de bureau.
Levinho, le caissier, était un Israélite converti, qui avait eu pour marraine M"« la duchesse d'Angoulême. Entré au journal en 1816, il y devait rester plus de quarante ans. D'une fidélité et d'une obligeance à toute épreuve, il était la providence des rédacteurs, ayant toujours dans sa caisse quelques louis au service de ceux qui avaient besoin d'une avance sur le mois courant *.
Si le nom de Levinho est oublié, celui du garçon de bureau est resté célèbre. Ce garçon de bureau, en eflfet,
1. Indiscrétions contemporaines ^ par Joseph d'Arçay (docteur J. de Malherbe), p. 190. — A travers champs. Souvenirs et Causeries cTun Journaliste, par Théodore Muret, t. i, p. 69.
n'était autre que Jean-Vincent Bully, l'inventeur du fameux vinaigre de toilette. « Bully, dit M. Joseph d'Arçay dans ses Souvenirs 9 était un type curieux, parfaitement placé à la Quotidienne^ très assidu à son poste ; c'était la première personne que l'on rencontrait lorsque l'on venait au journal, et il y rappelait à merveille, aussi bien par son costume que par ses allures, les bedeaux qui offrent de l'eau bénite k l'entrée des églises*. »
Sous la Restauration, Bully avait, dans la rue Saint- Honoré, près de la rue de Rohan, un magasin de parfumerie, voisin de celui que tenait, au n» 397 de la première de ces deux rues, près de la place Vendôme, César Birotteau,
MARCHAND PARFUMEUR, SUCCESSEUR DE RaGON. Royaliste
comme César, il avait donné asile, le 39 juillet 1830, à quelques soldats de la garde royale ; les vainqueurs avaient envahi et saccagé de fond en comble son magasin, sans oublier de vider complètement le tiroir où se trouvaient les fonds destinés aux échéances de la fin du mois. Ruiné du coup, il fut recueilli par la Quotidienne. Les événements l'avaient rendu philosophe! Un jour, c'était vers 1838, le gérant, le comte de Lostanges, qui était très soigné dans sa mise et faisait une assez grande consommation de vinaigre de Bully, le sonne et lui dit : « Mon cher Bully, vous devriez bien me donner la recette de votre vinaigre ; je le préparerais moi-même et cela me coûterait moins cher que celui que me vend le parfumeur. — Oh ! monsieur le comte, répondit Bully, c'est absolument impossible, j'ai vendu sa recette*. » Le pauvre Jean-Vincent avait vendu