Gazette de France, du 17 avril
2. Elle était alors âgée de 62 ans accomplis. Elle avait débuté le i" janvier 1793 dans un petit opéra du théâtre Montausier.
une si bonne maT^raine — débuta avec succès au mois de novembre 1839. Elle ne devait pas cependant parvenir à recueillir l'héritage de Célimène, et Alfred Nettement semblait bien le prévoir, lorsque, le 22 décembre 1839, à la suite d'une représentation de V Ecole des maris ^ où elle avait joué le rôle d'Agnès, il écrivait cette jolie page:
« C'est toujours une jeune fille gracieuse, dont la voix est singoliôremeat liarmonieuse et aimable, dont le jeu est parfaitement spirituel et fin, dont tous les mouvements sont remplis de grâce, qui a des accentuations parfaitement calculées, des airs de tête et des jeux de physionomie qui surprennent; mais ce n'est pas M"* Doze, c'est M"* Mars telle que vous l'avez vue, telle que vous la voyez encore. La grande comédienne a mis toQt son écrin sur la tête de cette petite fille, elle lui a donné sa voix, ses gestes, ses mouvements, sa manière de dire, sa manière de s'asseoir, sa manière de marcher. L'illusion est si complète, qa aux premiers mots on cherche M"' Mars, et l'on est tout surpris de ne pas la trouver. Sans doute c'est beaucoup d'avoir si bien réussi à copier M"* Mars, mais ce n'est pas assez.
a Lorsque M^i^Doze aura bien profité de ces utiles et savantes leçons, il faudra qu'elle apprenne à se les approprier, à dominer ses études, à y ajouter ses propres inspirations, à mettre à ses dons naturels ou acquis le dernier cachet du talent, l'originalité : car, il ne faut pas le lui cacher, cette parfaite et si fidèle imitation, qui charme au premier coup d'œil, fatigue au second. On sent trop que ce n'est pas une jeune fille de seize ans qui peut avoir l'initiative de ces coups d'œil si profonds, de ces jeux de physionomie si habilement calculés; la grande coquette se laisse voir derrière l'Agnès, la grande actrice derrière la Jeune débutante. M"* Mars a appris à M"* Doze à être M"* Mars : il lui reste un dernier et plus grand service à lui rendre : c'est de lui apprendre à. être M"* Doze. »
La crainte qu'exprimait si discrètement le spirituel critique s'est réalisée. La jeune et jolie comédienne, ne
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pouvant parvenir « à être M"*" Doze », quitta un jour le théâtre pour devenir M"»« Roger de Beauvoir et se faire auteur. 11 restera d'elle un aimable volume, les Confidences de JVf"' Mars\
Si la Comédie-Française avait le privilège dattiivr surtout Alfred Nettement, il ne laissait pas de suivn» consciencieusement les représentations des autres théâtres. Ne lui arrivait-il pas d'ailleurs d*y rencontrer, à roccasion, une autre grande actrice, régale par le talent de Rachel et de Mars, M"« Dorval? Elle était au drame romantique ce que Rachel était à la tragédie, tour à tour Adèle Hervey dans Antony, la Tisbé dans Angelo, Kitty-Bell dans Chatterton, Sa vie elle-même était un drame — DésoMre et Génie. — Elle allait, elle venait de Victor Hugo à Victor Ducange, des plus beaux vers à la plus viîe prose, du Théâtre-Français aux sc^nes du Boulevard, à la Porte- Saint-Martin ou au Gymnase. C'est au Gymnase qu'Alfred Nettement la vit en 1839, dans la Maîtresse et la Fiancée, vaudeville en deux actes, tiré du roman d'Indiana. Le critique de la Gazette de France parle d'elle en ces termes dans son feuilleton :
«i Malgré tout ce qu'il y avait d'ingrat dans son rôle et tout ce que le génie des vaudevillistes y avait ajouté de faux et de mauvais^ M™» Dorval a joué le personnage de la Maltresse
1. M"' Doze créa avec succès le rôle d'Abtgaïl dans le Verre tfeau, de Scribe (7 novembre 1839). — Lorsqu'elle fut devenue M"* Roger (lu Beauvoir, et qu'elle eut quitté le théâtre, elle fit jouer plusieurs comédies: L*Une et Vautre (au Théâtre-Français); L'Amour à U marée f mie (an Palais-Royal); Au coin du feu (aux Variétés). — Les Confidences et Causeries de AT** Mars forment trois volumes, qni parurent en 185Ô.
avec sa supériorité accoutumée. Il y a dans cette actrice un instinct profond de ces positions exceptionnelles et équivoques qui appartiennent au vice par les actions et qui se rattachent encore à la vertu par les remords, et par de lointains souvenirs. Elle excelle à rendre les émotions de ces natures autrefois élevées, mais tombées de leur piédestal ; fleurs que le soleil des passions a déjà touchées et qui ont vu Téclatde leurs couleurs terni par une tache de boue ; anges qui ne sont plus des anges, car ils ont cédé à la chaude atmosphère des passions humaines « mais qui entrevoient encore^ par de rapides échappées, le ciel qui fut leur premier séjour.
« 11 y a dans son jeu, dans sa physionomie, et presque dans le caractère de sa voix un idéal altéré, une réalité ardente et passionnée. Ce qu'elle exprime admirablement, c'est une nature déchue qui a conserva des traces de l'ancienne beauté. Aussi a-telle été incomparable dans la Marion de Lorme et dans ]a Tisbé du drame de M. Hugo. Mais ce talent est à l'étroit dans les petites proportions des vaudevilles du Gymnase, il manque d'air, il étouffe sur cette scène resserrée, il n'a pas ses coudées franches dans les boudoirs. 11 lui faut quelque chose à la fois de plus vulgaire, de plus énergique, de plus fort et de plus élevé.
« Le véritable champ de bataille de M»« Dorval c'est le
^ drame moderne avec ses allures vives, ses robes traînantes, son désordre, sa confusion du vrai et du faux, du beau et du laid. Elle est l'interprète des natures déchues, comme Mlle Rachel est l'interprète des natures choisies. Elle est la grande actrice du drame, comme M"* Rachel est la grande actrice de la tragédie. Elle doit prêter sa voix à M. Dumas et à M. Hugo, comme M'*' Rachel prête la sienne aux deux types du beau idéal, à Racine et à Corneille. Que dirons-nous de plus ? M"' Rachel est la poésie de la tragédie, et Mme Dorval en est
ila prose, quelquefois vulgaire, mais énergique, accentuée, ardente, passionnée, telle enfin que personne n'en saurait contester la puissance et l'ampleur* ».