‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 53 sur 151 · Gazette de France, du 2B mai lS:r · texte numérisé non relu

Gazette de France, du 2B mai lS:r

I^s pièces nouvelles qu'Alfred Nettement avait à juger étaient loin de valoir leurs interprètes. II est juste pourtant de reconnaître que le thé&tre de ce temps-là avsdt cela pour lui d'être vivant, et c'est bien quelque chose. C'était jadis un commun proverbe de dire : « Ceci est à moi, comme Paris est au roi. » Rien n'était moins exact ; Paris était au bourgeois, le thé&tre surtout était son bien propre, sa chose. Il y était véritablement chez lui. On apercevait bien, à certaines places, quelques étrangers ou quelques bonnes gens de province, Picards ou Bretons — rari nanies^ — mais à peine quatre ou cinq pour cent. Aussi n'était-ce pas pour eux que jouaient les acteurs, mais pour les seuls Parisiens et principalement pour les habitués ; car chaque thé&tre possédait les siens. Chaque thé&tre avait son public. A ce moment d'ailleurs la grande bataille romantique n'était pas finie. Si les grandes ardeurs de 1830 étaient un peu tombées, si le découragement commençait à gagner la Garde elle-même, les grognards d'Hernani et du Roi s'amuse^ la vieille flamme n'était pas entièrement éteinte. Il y avait encore de belles soirées où Ton se passionnait, où l'on applaudissait avec frénésie, où l'on sifflait avec fureur.

De ces batailles d'autrefois il ne reste plus rien sans doute, à peine un peu de poussière. De toutes ces pièces, trois ou quatre exceptées, il reste & peine un souvenir. Oubli certes immérité. Ni l'esprit et le talent, ni l'ingénio-

site et la vigueur ne manquaient à des auteurs dramatiques qui, sans parler de Victor Hugo (celui-là avait autre chose que du talent), s'appelaient Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, Casimir Delavigne, Eugène Scribe, Les feuilletons qu'Alfred Nettement leur a consacrés se lisent encore aujourd'hui avec intérêt. Peut -être mêîne ont-ils moins vieilli que ceux de Jules Jaoin ou de Théophile 6autier,parce qu'il ne perdaitjamaisde vue, dans ses jugements, ce qui est l'âme même de sa critique : le respect du goût et de rhonnêteté, la défense de la religion et do la morale. Il n'admet pas que, même au théâtre, il soit loisible d'attaquer les principes sur lesquels repose la société. De tous les écrivains de ce temps, celui qui se montrait alors le plus hardi, le plus violent dans ses attaques contre les idées de hiérarchie sociale et de moralité publique, c'était

^ l'auteur de Diane de Chivry^dn Proscrit et de VOuvrier^ c'était Frédéric Soulié. C'est aussi contre lui qu'Alfred Nettement déploiera surtout ses sévérités. Il lui reproche d'avoir inventé « ce qu'on pourrait appeler le drame vitriolique ». Dans son feuilleton sur le Proscrit^ après avoir analysé la pièce, dont l'héroïne, Louise Bernard,

. se suicide au dernier acte, il termine par ces lignes :

« On pourrait croire que M. Soulié considère ses compositions comme des machines électriques, destinées à donner d'effroyables secousses aux spectateurs. Quand il a chargé un drame d'une quantité d'électricité assez considérable pour tuer on bœuf, il pense que tout est fait, et il appelle le public. Mais k vraisemblance ?. . . Peu importe. —Mais la morale?. . . H ne [ s'agit point de morale, il s'agit de succès. — Mais le suffrage des esprits éclairés et des intelligences d'élite ?. . . La grande question n'est point de conquérir ces suffrages peu nombreux, mais d'emporter les applaudissements des masses qui se préci-

ALFRED NBITEMËNT

pilaient, hier, à la Porte Saint-Martin pour voir dévorer Van- Amburg par ses lions, et qui demain afflueront au Cirque- Olympique pour contempler Carter aux prises avec sa menagerie rugissant en liberté. — Mais les émotions nobles et généreuses du cœur qu'on éteint, la sensibilité qu'on émousse, le sens littéraire qu^on pervertit ?. . . L'auteur n'a point à s'en occuper : ce qui lui importe, c'est de terrasser son parterre, c'est de foudroyer le bœuf : le reste est indifférent.

i( Nous ne nions pas qu'on ne puisse obtenir de grands succès avec un pareil système, mais nous maintenons que ce système est la perte de l'art et la dégradation de la littérature. Si le drame n'est plus qu'une machine à produire des sensatiouB physiques, électricité pour électricité, j'aime mieux celle qu'on tire de la roue qui tourne ou des bouteilles de Leyde qui se déchargent : elle ne galvanise que le corps ; l'autre étend son influence délétère sur l'àme. Puis, voyez les conséquences de ce sjrstéme de littérature violent et désordonné. Comme les émotions doivent aller en croissant, il faut qu'après avoir traversé tant d'effroyables péripéties, le drame aille se dénouer dans la sanglante et immorale catastrophe du suicide. S'il avait été conçu dans un autre ordre de sentiments, avec des passions qui, pour être moins furieuses, n'en eussent été que pi us. touchantes, cette femme, qui ne peut plus aioier personne sur terre, eût mis des larmes dans tous les yeux, en se retirant dans quelque solitude sacrée, aûn d'y pleurer sous les regards de Dieu et d'ouvrir vers le ciel un c(ï»ur désormais fermé du côté (le lu terre * ».

l. Gazelle df France, ilu 1/ iiovi'inl»re IKJÎ).

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