Gazette de France, 28 avril
et sa fille lui répondait que cette vanité-là faisait partie de Tamour filial. Parmi les lettres ainsi conservées, j'en ai déjà cité plusieurs, dont quelques-unes de Chateaubriand. Eq voici d*autres de l'illustre écrivain. Elles joignent à leurs autres mérites celui d'être admirablement datées.
En novembre 1843, à la veille du voyage de Belgrave<- Square et de la visite de Chateaubriand au comte de Chambord, Alfred Nettement avait rappelé les titres de l'auteur du Qénie du Christianisme à l'estime et à l'admiration de tous les Français. Chateaubriand le remercia en ces termes :
« Paris, ce 16 novembre 1843.
« J'ai vu avant-hier votre frère, Monsieur ; nous avons parlé
-de l'article beaucoup trop flatteur que vous aviez eu la bonté
de faire sur moi. Je l'avais lu, non avec l'admiration d'un
raatear qui s'enfle en s'entendant louer, mais avec la satisfaction
d'un homme qui a quelque connaissance de la manière des
■ grands écrivains.
« Si je ne vous ai pas encore remercié. Monsieur, malgré . toate l'envie que j'en avais, c'est que je suis souffrant d'une ' tdle manière, que j'en suis à craindre d'être incapable de me ' jfndre à Londres.
« Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de croire à la nnaissance du vieil ami de Monsieur votre père et d'agréer, vec mes remerciements très sincères, la nouvelle expression 4e toute mon admiration.
« ("hateaubriand. »
Dès l'apparition de la Vie de Rancé, Alfred Nettement avait rendu compte dans la Gazette de France^ le 23 ^ût 1844. Le même jour. Chateaubriand lui écrivait:
« Paris, 23 août 1844.
« Je n'ai pas eu besoin, Monsieur, pour vous reconnaître, de
224 ALFRED NBTTEBfBNT
lire jusqu'au bout votre article; dès la seconde ligne, vous vous étiez décelé. Quand on écrit comme vous, on ne peut se cacher. Vous m*avez vu avant-hier: vous aurez été apparemment touché de mes souffrances, de ma vieillesse, et puis vous vous serez souvenu des rapports d'amitié qui m'ont lié jadis à votre père. Je consens très volontiers à nourrir cette amitié qui a pris naissance pour vous dans un tombeau*. Les cendres paternelles m'auront protégé auprès de vous. Votre talent a fait le reste.
<( Chateaubriand. »
En 1845, un nouvel article valait à Nettement cette dernière lettre :
« Mes vieux doigts se redressent pour vous remercier, Monsieur. Vous n'avez vu en moi qu'un ancien serviteur de U monarchie dont vous déplorez la perte avec tant de cœur et d'éloquence. J'ai bien peur que vous soyez le dernier à la pleurer, mais il y a de la gloire à se promener comme vous sur des ruines immortelles.
« Pardonnez a mon écriture. Les morts tiennent mal la plume.
i< Vous connaissez, Monsieur, toute mon admiration et toute mon amitié.
u Chateaubriand.
a 20 septembre 1845. »
L'abbé de Féletz avait été au Journal des Débats, sous ' le Consulat, l'Empire et la Restauration, un excellent critique littéraire, le premier, sans contredit, de tous ceux de son temps. L'Académie française* lui avait ouvert ses portes le 14 décembre 1826. Il n'en était pas moins profondément oublié en 1838, quand parurent dans la Oazette6$\ France les feuilletons sur le Journal des Débats et son,
1. Le père d'Alfred Nettement était mort quelques mois auparaTant le 1*' janvier 1844.
histoire. Alfred Nettement y parlait longuement du très spiritael abbé, qui s'empressa de lui écrire :
a MONSIBUB,
ir Je voofi dois de très anciens et de nouveaux remerciements, et n'est avec plaisir que je m'acquitte, aujourd'hui, de cette double dette. Il y a déjà plusieurs années qu'en rendant compte àvas Y Universel de mes Mélangés ^j vous fîtes deux articles si bienveillants qu'ils me plurent beaucoup et si spirituels qu'ils ne plurent pas moins à tous vos lecteurs. J'ignorai ' longtemps que vous fussiez l'auteur de ces articles et ne l'appris que l'année suivante à Périgueux, par M^^^ laC^sse de Lestrade, que vous connaissez sûrement. Aujourd'hui vous faites de moi ré]ogeleplusflatteurdan8laG^a^e^<e,qui,jusqu*àvous,ne m'avait ]»a8 habitué à cette courtoisie. Je vous remercie aussi de l'exa- : gération que d'autres pourront lui reprocher et que j'y recon- [ nais tout le premier. Dans ces intéressants essais historiques sur le Journal des Débats et sur la critique de cette époque, TOUS développez supérieurement des idées que j'ai indiquées dans mon article sur Dussault *, qui va paraître dans le supplément de la Biographie universelle, mais vous les exprimez bien plus vivement et bien mieux que moi. Je le dis avec franchise et sans honte, car on peut bien faire encore, sans avoir fait aussi que bien vous.
« Agréez, Monsieur, avec l'expression de ma gratitude, celle de ma considération et de ma haute estime.
« Féletz.
« il mai (1888). »
En 1840, M. de Féletz fit paraître» sous le titre de Jugements historiques et littéraires j un nouveau volume
1. Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature, par Gh.-M. es Féletz, de rÂcadémie française. Six volumes in-8«, 1828-1880.
% Jean-Baptiste-François Dussault, (1769-1824), avait été, avec Seoifroy, Hofibuan et M. de Féletz, un des principaux rédacteurs fittérairee du Journal des Débats. Il a réuni ses critiques 8on9 le Htie à' Annales littéraires (1818-1824, 5 vol. in-S»).
de Mélanges. Alfred Nettement en rendit compte, ce qui lui valut» de la part de Taimable académicien, cette nouvelle lettre :
a Je voua remercie bien tard, Monsieur, des choses aimables et flatteuses que vous avez bien voulu dire de moi dans la Gazette de France, mais je ne reçois point cette feuille et j'étais à la campagne lorsque votre charmant article a para. J'avais la vanité. Monsieur, de croire que je n'avais pas de vanité, mais je me trompais et vous m'avez bien désabusé. J'û été très sensible et peut-être trop sensible aux éloges que vous voulez bien me donner. J'ai bien voulu me persuader d'aboid' que c'était le tour aimable et spirituel que vous saviez leur donner qui me charmait, que c'était surtout la forme ingénieiua qui me plaisait ; mais il a bien fallu m'u vouer que le fonds m'es plaisait infiniment aussi. Mon amour-propre y était vivement intéressé. Mais après cet aveu et cette sorte de confession, jt veux aussi me vanter un peu et me rendre une justice plai favorable. Non, Monsieur, ce ne sont point les éloges que votf avez bien voulu me donner en plus d'une occasion, qui m'o&t le plus fait goûter vos écrits ; ce qui m'y a toujours charmii ce sont les bonnes doctrines et les excellentes opinions vous y défendez, les sentiments généreux que vous y ptofe ce sont les haines vigoureuses qui vous animent contre méchants et ceux qui sont atuc méchants complaisants. quelque talent que soient empreintes yps pages éloquentes, trouve votre cœur et votre àme encore supérieurs à votre es ce qui est bien difficile quand on en a autant que vous. V< parcourez ime belle carrière et vous la parcourez avec bonne je vous y suis avec un vif intérêt et je vous prie de me compl au nombre de vos lecteurs qui vous applaudissent le plus.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée, et, permettez-moi de le dire, quoique je n'aie l'honneur de vous connaître personnellement , de mon sini attachement.
« Paris, 3 juin. »
M. de Falloux pablia son premier livre — un volume sur Louis XK/ — au mois de mai 1840. Alfred Nettement lui consacra un premier article dans la Gazette du 11 juin. Le second article tardant à paraître, le critique reçut du jeune historien la lettre suivante :
ti Monsieur,
« J'ai été si encouragé par votre double bienveillance que
j'ose profiter d'une occasion pour vous poursuivre encore du
fond de l'Anjou. Je sens mon pauvre Louis XF7 tellement hors
d'état de disputer la moindre part d^attenti in auK débats de la
Chambre que je viens renouveler mes instances auprès de
TOUS, et vous demander d'achever de le présenter au public. Il
ne peut être accueilli que sous vos auspices ; c'est à vous qu'il
a dû ce dont il peut le plus se vanter, et c'est sur vous qu'il a
besoin de s'appuyer encore.
a En me ramenant à Paris, Monsieur, Thiver me ramènera à
"-'votre porte, et je serai bien empressé de vous porter mes plus
^ lacères remerciements. Veuillez agréer de nouveau ceux que
']e vous dois déjà à tant de titres ; veuillez surtout, Monsieur,
ime faire l'honneur de prendre le prix que j'attache à votre
:*i8Qffrage pour excuse de mon indiscrétion et pour mesure de
ma reconnaissance.
« Si je paraissais plus désintéressé, j'y joindrais certainement, ^-Monsieur, l'expression personnelle de tous les sentiments S'estime et d'admiration de votre très-humble serviteur,
« Alfred de Falloux*. »
Le second ouvrage de M. de Falloux, V Histoire de saint ^Pie V, parut au mois de septembre 1843. Alfred Nettement rendait compte dès le 9 octobre. Ce n'était encore qu'un remier article, et le critique ne laissait pas de s'y montrer
1. Le second article d'Alfred Nettement sur le Louis XVI de M. de Falloux parât seulement le 12 mars 1841.
assez sévère pour Pie V, considéré dans ses rapports avec les hérétiques et le tribunal de l'Inquisition. M. de Falloux lui soumit sans tarder les observations suivantes:
« Je vous avais promis. Monsieur, toute ma reconnaissance pour votre franchise, et j'ai h&te de tenir parole en vous exprimant de nouveau combien je l'apprécie comme une véritable marque d'intérêt et, si je l'osais dire, d'amitié. J'emporte la Galette ce soir dans la malle-poste et je continuerai de la méditer en Bretagne. Je crois que vous n'avez pas assez distingué dans l'Eglise le droit de se défendre et celui d'imposer, et je ne renonce pas à vous soumettre plus tard d'amples ob8e^ vations. Laissez-moi seulement vous dire que, pour saint Pie Y en particulier, vous ne l'avez présenté absolument à vos lecteuft que dans le personnage d'Inquisiteur, et vous avez plongé dans l'ombre toute son action Européenne pour la réforme de l'Bgliset toute son action en Orient pour l'extinction de la Barbarie.
« J'avais prévu les points qui vous ont choqué, mais j'avaii espéré que ceux qui devaient vous séduire seraient présentai ici comme contre-poids. Le lecteur de la Gazette devra que toutes les pensées de Pie V se concentraient sur la to et la hache ; il ignorera, à ce point de vue-là même, et l'anecdi de Sixte-Quint et la délivrance de Sixte de Sienne et caUe Carrouge, et ses efforts en faveur des Américains contre lieutenants Espagnols. Il ignorera surtout que toutes grandes questions d'Orient, si étrangement comprises par toi les grands révolutionnaires d'aujourd'hui, étaient envii par un pauvre moine du XVI« siècle à un point de vue ment plus civilisateur ; il ignorera ce qu'était encore le carai chrétien dans les Chevaliers de Malte ou les combattants Lépante.
a Vous m'avez accordé comme écrivain, Monsieur, beaai plus de consolation que je n'avais le droit d'y prétendre, et me plais à y reconnaître votre bienveillance personnelle m'est si précieuse ; mais, en jugeant fort sévèrement un spécial de la carrière de saint Pie V, vous avez oublié le coni
poids, et c'est en son nom que je réclame auprès de votre conscience de fidèle.
a Quelle que soit la suite de notre débat, Monsieur, veuillez croire surtout que vous vous êtes créé un titre de plus aux sentiments de gratitude et d'attachement que vous a voués depuis longtemps votre très humble serviteur,
« Vt« DE Falloux. »
ni
, Peu d'années avaient suffi à Alfred Nettement pour se fiiire» dans la politique et dans les lettres, une place éminente. Ses adversaires, ceux-là mêmes qu'il avait le plus Tivement attaqués, rendaient hommage à son caractère. Les royalistes étaient fiers de lui. Les princes qu'il servait rsvec un si entier dévouement, tenaient à honneur de lui Iffimoigner publiquement leur gratitude. En 1840, un fils était né. Il demanda au duc de Bordeaux de vouloir ien en être le parrain, et à la duchesse de Berry d*en être marraine. Tous deux acceptèrent avec empressement, duchesse de Berry lui écrivait, le 24 novembre 1840 :
« Brunsée, 24 novembre.
c Je vous félicite. Monsieur, de la naissance d'un garçon et snds ma part du bonheur que cet événement vous fait éprou- Je sais que mon fils a répondu à votre désir et j'en suis innée. Pour moi, je m'applaudis d'avoir un tel filleul, qui itéra, je suis silre, des nobles sentiments de son père. J'ai ât à M>n« la princesse de Bauffremont ^ pour me remplacer is la cérémonie du baptême.
\X L'aînée des sœurs d'Anne-Louis-Raoul- Victor de Montmorency, de Montmorency. M»* la princesse de fianffremont est morte en Son frère, le due de Montmorency, est mort sans enfants le 18 186SL
« Je profite de ce petit mot pour vous témoigner ma satisfaction de vos derniers articles insérés dans la Mode. Vous me dites que votre dévouement est depuis longtemps arrivé an degré au delà duquel il ne peut s'accroître. C'est ce que d^jà j'avais pensé de votre talent, mais vous parvenez chaque jour à me faire croire à l'impossible.
(c Faites à Mm» Nettement mes compliments sincères et croyez à toute mon estime et affection.
« Marie-Caroline. »
Le baptême eut lieu, le 14 juin 1841, à Saint-Philippe-du- Roule ^ L'enfant d'Alfred Nettement fut tenu sur les fonts, au nom de S. A. R. W le duc de Bordeaux, par M. le duc de Fitz-James*, au nom de iS. A. R. MADAME, duchesse de Berry, par M"« la princesse de Bauffremont. Le célébrant fut Tabbé de Genoude, qui avait voulu donner à son collaborateur cette marque d'affection. L'église était trop petite pour contenir tous les assistants ; les équipages descendaient depuis Saint-Philippe-du-Roule jusqu'au bout du faubourg Saint-Honoré. Berryer était alors i Augerville ; prévenu trop tard, il avait écrit à Nettement:
« Je reçois ici l'invitation que vous avez bien voulu, Monsleoi, m'envoyer pour la cérémonie de demain. Certes, je regretterai beaucoup de ne pouvoir être au nombre de vos amis, heuretii de votre joie, heureux de voir, dans cette bienveillance dt
1. En 1841, Alfred Nettement habitait ayec ses parents une msisoa avec jardin, au n« 34 de la rue Verte (aujoard'hni me de PenthièTi^' tout près de Saint-Philippe-du-Roole.
2. Jacques, duc de Fitz-James, fils atné d'Edouard, duc de Fit^ James, successivement pair de France et député, qui avait été, apiM Berryer, l'orateur le plus éloquent du parti légitimiste. Le dnf Edouard de Fitz-James était mort subitement le 20 novembre 18K — Voir, dans le Livre des Orateurs, par M. de Gormenin, t n, p> 128, le chapitre qtd lui est consacré.
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jeune roi et de son auguste mère, une noble et juste récompense de vos travaux, de vos services, une justice dignement rendue à votre caractère et à votre talent. Croyez, je vous prie, que je m'unirai, par mes vœux pour vous et pour tout ce qui vous est cher, aux hommes qui vous aiment et vous honorent le plas.
« Bbrryer.
« AugerviUe, 13 juin 1841. »
Tous les journaux royalistes parlèrent du brillant et nombreux concours de personnes réunies, le 14 juin, à Saint-Philippe-du-Roule. La Gazette de France terminait son compte rendu par ces réflexions :
« On a beaucoup reproché aux Bourbons et aux royalistes de tenir tout ce qui ne tient pas à la noblesse à distance, et d'avoir surtout pour les existences qui se créent par la pensée un invincible éloignement. On peut voir combien ce reproche est injuste, et dans quelle estime Henri de France et les royalistes tiennent Tintelligence, quand elle est appliquée à la défense des principes auxquels la prospérité, la gloire et l'existence même de la France sont attachées. Voici un baptême qui offre, pour parrain, le petit-flls de Louis XiV ; pour marraine, son héroïque mère ; pour représentants de ces augustes absents, les plus grands noms de la monarchie : ceux du duc de Fitz- James, Montmorency, Bauffremont ; pour témoins, tout ce que la France compte en ce moment à Paris de plus illustre et de plus élevé. Or quel est l'enfant que l'on baptise? C'est le fils d'un écrivain.
a n faut donc que cette calomnie, qui avait aliéné bien des esprits à la cause royaliste, tombe devant cet éclatant honneur rendu à toute la presse dans la personne d'un de ses représentants*... »
Alfred Nettement avait maintenant un intérêt de plus