‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 78 sur 151 · Paroles de Mirabeau et de Barnabe · texte numérisé non relu

Paroles de Mirabeau et de Barnabe

maire qui prenait dans le ruisseau voisin les juges et Texécuteur ; ces têtes portées comme des trophées sur des piques sanglantes ; ces projets et ces tentatives d'assassinat contre la Reine ; ces menaces homicides proférées publiquement contre la cour, la noblesse, le clergé, le côté droit de l'Assemblée constituante; Tinsurrection invoquée comme le plus saint des devoirs : tout cela datait des premiers jours de la Révolution. 93 était déjà tout entier dans 89, En présence d'une telle situation, d'une société désorganisée, d'un présent sinistre, d'un avenir plus sombre encore, des malheurs du Roi et de sa famille, de la triste condition qu'on leur avait faite, des menaces dont ils étaient l'objet ; à la vue des progrès de l'anarchie qui grandissait de jour en jour, de l'abolition de la justice, de la profanation de la Religion, des dernières résistances des amis de l'ordre vaincues, de Tapplication enfin, en toute rencontre, de cette loi que Danton allait bientôt formuler dans cette phrase : « En révolution, Tautorité appartient au plus scélérat » ; dans de telles et si terribles conjonctures, les émigrés purent ne pas croire faire la perre àla France en la faisant à la Révolution. H purent ne pas croire combattre pour l'Europe, mais conpbattre avec l'Europe pour la cause de la civilisation générale et de l'ordre social même, contre le renversement de toutes les sociétés humaines et contre une barbarie d'un nouveau I genre, qui menaçait de faire du monde un sanglant chaos. ' La Révolution invoquait sans cesse l'autorité de Rous- ? seau ; elle avait fait du Contrat social son Evangile. Or Rousseau avait écrit : « Entre la patrie et les citoyens qui € la composent, le premier devoir est imposé à la patrie. « Ne pouvant commander l'amour, il faut qu'elle Tins-

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« pire. Elle ne serait pas même digne d'être aimée, là où « elle n'accorderait à ses citoyens que ce qu'elle ne peut « refuser à des étrangers. Ce serait bien pis, s'ils ne « jouissaient pas même de la sûreté civile, et que leurs « biens, leur vie ou leur liberté fussent à la discrétion des <c hommes puissants, sans qu'il leur fût possible de « réclamer les lois. Alors, soumis aux devoirs de l'état « civil sans jouir même des droits de l'état de nature, « et sans pouvoir employer leur force pour se défendre, « ils seraient dans la pire condition où puissent se trouver « des hommes libres, et le mot de patrie ne pourrait avoir c pour eux qu'un sens ridicule ou odieux. >

Ainsi, Rousseau allait jusqu'à dire qu'en certains cas, la patrie pouvait être odieuse. L'excès même de leur malheur ne put jamais amener les émigrés à concevoir contre la terre de France les sentiments que Ton vient de i voir excusés, autorisés même par l'auteur du ContreU social. Us aimaient passionnément la France, comme ils aimaient passionnément le Roi. Tous voulaient que la France fût monarchique au lieu d'être révolutionnsdre ; les plus exagérés auraient souhaité qu'elle fût aristocratique, au lieu d'être démocratique : leur pensée n'allait pas au delà. S'ils faisaient cause commune avec l'Europe, c'est parce qu'ils se trompaient sur ses intentions. Ds croyaient que ce n'était pas à la France, mais à la Révolution seule qu'elle faisait la guerre. Ils supposaient les vues pures et désintéressées d'une croisade à des cabinets dont l'intérêt seul et les calculs de la politique dirigeaient la conduite.

Si forte, si légitime, il faut le dire, que fût leur haine contre la Révolution, plus fort encore était dans leur

cœur le sentiment national, Famour pour la patrie. C'est Madame de Staël, si peu favorable aux émigrés, qui dit : • Les émigrés ont été souvent fiers des victoires de leurs « compatriotes ; ils étaient battus comme émigrés, mais

ils triomphaient comme Français*. » C'est Hoche luimême qui écrit en 1796 : « J'avais vu des émigrés, plus • Français que royalistes, pleurer de joie au récit de nos « victoires '. » C'est le prince de Condé, qui dit au duc d'Bnghien : « Ne sommes-nous pas trop malheureux d'avoir à combattre sans relâche ceux que nous voudrions embrasser' ? » C'est le duc d'Enghien qui écrit avec orgueil, après la journée d'Oberkamlach : « Il n'y a rien « d'égal à la valeur des Français royalistes, que la valeur « des Français républicains *. » C'est encore le duc d'Enghien qui, à Munich, ville demeurée neutre comme tous les Etats de l'électeur de Bavière, rencontrant un détachement de républicains dont le chef s'étonne de le voir si tranquille au milieu d'une troupe ennemie, lui dit vivement : « n n'y a point d'ennemis ici ; c'est déjà trop de c l'être sur un champ de bataille * . » C'est la femme de Louis XYIII qui s'écrie, en apprenant la nouvelle de la . bataille de Marengo, gagnée par Bonaparte : « Messieurs, « réjouissons-nous de la gloire delà France*. »

Je ne fais ici que résumer les chapitres d'Alfred Nettement sur rémigration :

1. Madame de Staël, Considérations sur la Récolution française. % Thiers. Histoire de la Révolution, t. viii» p. 'J66.

3. Histoire de la Révolution de France, par M. Félix de Conny.

4. Mémoires de 2d" le duc d'Enghien, précédés d'une notice par H. de Choalot.

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