PETER MULLER
(52 axs)
PULSATIONS i
mètres
êo
11 (Halte.)
12 55 (ir. ïusommet)
2 (Après repos.)
Un voyageur allemand, Calberla s a publié des observations du même ordre prises sur le mont Rose. Ci-contre est un tableau (tableau XXI) qui résume les observations faites sur lui-même et sur deux guides ; les températures ont été prises dans le rectum, pendant la marche même.
Les variations des respirations et des pulsations sont en rapport avec tout ce qu’on connaissait déjà. Quant aux températures, on voit qu’elles ont oscillé, pour Calberla et P. Millier, de à 37%5; pour P. Bohren, de 36°,4 à o7®,2. Pendant l’ascension, la température s’est toujours élevée; le minimum observé a été pendant une halte, à 4371 mètres, ou après le repos au sommet du mont Rose, la température de Pair étant de H- 4°, 8.
Le professeur L. Thomas, dans une note jointe au Mémoire de Calberla, déclare avoir mesuré sa température sous la langue pendant plusieurs années au Roccia Melone (3550 mètres), au Levanna (3750 mètres), au grand Pelvoux(3954 mètres) , sans jamais avoir constaté d’abaissement de la température par le fait de l’ascension.
Mais il convient de faire rema^rquer que toutes ces observations laissent entière la question de savoir ce qu’il adviendrait si les observateurs avaient réellement souffert de l’altitude ; il reste donc encore un point obscur, et sur lequel j’appelle l’attention des voyageurs scientifiques : la température diminue-t-elle par Pacte de l’ascension, pendant l’état bien prononcé de mal des montagnes? Mais je dois insister à nouveau sur les précautions à prendre dans l’emploi du thermomètre buccal : deux minutes d’application sous la langue sont pour le moins nécessaires, suivant les observations de M. Thorpe. Et encore les causes d’erreur (voy. p. 300) sont telles, que le mieux est de prendre la température dans le rectum, à l’aide de thermomètres à maxima.
Je citerai encore, comme document intéressant pour notre sujet, quelques extraits d’une lettre que j’ai reçue de M. le docteur Ward, qui fut attaché, à titre médical, aux travaux
i Veber das Verhalten der Eôrpertemperatur bei Bergbeistungen. Arch. der Heilkunde, XVI, p. 276-281, 1875.
DIMOÜTION DE PRESSION.
du chemin de fer qui traverse les Andes, du Callao à la Oroya :
Presque tous les ouvriers qui ont travaillé au tunnel, excepté les indigènes nés dans la montagne, ont souffert plus ou moins durement de la diminution de pression ; cependant ils se sont presque tous assez rapidement accoutumés à cette influence, c’est-à-dire après une ou deux semaines. Les animaux souffraient comme les hommes.
Les natifs sont des hommes courts et trapus, avec une capacité pulmonaire immense, comme le prouvent les mesures suivantes, prises sur la peau nue, au niveau des mamelons.
Age.
Taüle.
Circonférence de la poitrine.
14 ans.
. 4 pieds 10 pouces
56 pouces
Ces hommes mangent du hlé sec, de la coca, du sucre grossier, des pommes de terre, avec peu ou plus souvent point de viande. Avec une poignée de grain et de coca, ils peuvent travailler toute une journée sans donner signe de fatigue.
M. Malinowski, ingénieur à Lima, en m’envoyant la lettre du docteur Ward, ajoute :
Un Américain du Nord, aide-ingénieur, ayant été un jour faire une visite au tunnel, y fut attaqué du sorroche d’une manière très-violente. Ün s’empressa de le faire transporter vers un endroit moins élevé de iOOO mètres environ, mais il expira bientôt.
M. le docteur Vacher^ a publié une intéressante étude sur les stations médicales de Davos (1650 mètres), dans les Grisons, et du mont Dore, en Auvergne(1050 mètres). Il constate, comme beaucoup de ses prédécesseurs, l’immunité pour la phthisie de la population de ces hauts lieux, et étudie la question du traitement par la cure des hauteurs de cette redoutable maladie. Pour ce qui nous intéresse ici, nous ne relèverons que les observations suivantes :
A Davos, le nombre des mouvements cardiaques est sensiblement plus élevé que dans la plaine ; à Paris, mon pouls donne 69 pulsations ;
\ Le mont Dore; Davos. Étude médicale et climatologique. — Paris, 1875.
à Davos, 78. C’est à ce phénomène qu’on a donné le nom assez impropre de fièvre d’altitude.... 11 persiste pendant toute la durée du séjour dans la station, ce qui le distingue des phénomènes d’excitation produits par les eaux minérales .
2° Les fonctions du poumon sont également modifiées dans ce milieu raréfié, où l’on constate une amélioration notable des mouvements respiratoires. Le docteur Spengler déclare expressément que, dans l’atmosphère de Davos, le poumon supplée au déficit d’oxygène par des inspirations plus profondes et plus lentes que dans les conditions normales de pression. Il est bien vrai qu’à l’altitude de 1650 mètres il y a dans l’air un déficit notable d’oxygène, mais l’observation prouve que ce n’est pas par des inspirations plus profondes et plus prolongées que le poumon y supplée, mais par des mouvements respiratoires plus fréquents. A Davos, où je me suis observé avec soin pendant plusieurs jours, j’ai constaté 18,2 mouvements respiratoires par minute, tandis qu’à Paris, je n’en compte que 16,6 (p. 12).
Gomme premier signe d’amendement des symptômes thoraciques dans la phthisie, on observe à Davos un accroissement de la capacité respiratoire, mesurée à l’aide du spiromètre, instrument couramment employé dans cette station (p. 13).
C’est le 22 mars 1874 que Crocé-Spinelli et Sivel firent leur premier voyage à grande hauteur, dans lequel, encouragés par le résultat des tentatives faites dans nos cylindres (V. p. 754), ils emportèrent des ballonnets d’oxygène, afin de combattre en respirant ce gaz les effets de la décompression. L’Étoile polaire, qu’ils montaient, aérostat de 2800 mètres cubes, les porta en deux heures à 7300 mètres de hauteur. Je reproduis ici la partie de leur récit’ qui touche à notre sujet :
Nous ressentîmes dans notre voyage, disent-ils, des impressions analogues à celles que nous avions éprouvées dans les cloches à dépression de M. Bert, où nous étions entrés quelques jours avant l’ascension pour descendre jusqu’à la pression de 304 millimètres. Cependant, dans la nacelle, où nous arrivâmes à 300 millimètres, le malaise était bien plus vif que dans la cloche, ce qui doit être attribué au travail plus considérable effectué, au grand abaissement de la température et à la durée du séjour dans les couches élevées. Tandis que dans la nacelle, nous avons subi un froid de 22 à 24 degrés, nous n’avions qu’une températnre constante de -}- 13° pendant la dépression à terre ; de pins, le séjour dans la cloche ne fut que d’une heure, ce qui est presque la durée des ascensions à grande hauteur au-dessus de 7000 mètres, tandis que nous restâmes 2 heures 40
* Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. LXSMII, p. 946 et 1060; 1874.
DIMINUTION' DE PRESSION
lOo’J
minutes en l’air, et 1 heure 45 minutes au-dessus de oOOO mètres. Ajoutons que dans la cloche, l’oxygène pur que nous inspirions nous produisit des étourdissements analogues à ceux de l’ivresse, et qu’au contraire nous nous trouvâmes très-bien des deux mélanges, l’un à 40 pour 100 d’oxygène et 60 pour 100 d’azote, et l’autre à 70 pour 100 d’oxygène et 50 pour 100 d’azote, que M. Bert nous avait fournis pour notre ascension.
Nous commençâmes à respirer le mélange à 40 pour 100 à partir de 5600 mètres et jusqu’à 6000 mètres; nous eûmes recours à celui de 70 pour 100 dans les grandes hauteurs, parce que le moins riche était insuffisant, surtout pour M. Crocé-Spinelli. Dans les régions les plus raréfiées, nous dûmes tous deux laisser dans la bouche les tuyaux de caoutchouc qui correspondaient aux ballonnets. Nous respirions ainsi de temps en temps, en ayant soin de serrer avec les dents l’ajutage élastique quand nous nous sentions mieux. Lorsque M. Sivel jetait du lest, ce qui l'empêchait de respirer du gaz, les sacs de 15 kilogrammes lui semblaient en peser 100.
Pour M. Crocé-Spinelli, tempérament lymphatico-nerveux, les effets étaient bien autrement marqués que pour M. Sivel, homme très-vigoureux, de tempérament sanguin. Lorsque le premier ne respirait plus d’oxygène, il était obligé de s’asseoir sur un sac de lest et de faire ses observations, immobile dans celte position. Pendant l’absorption du gaz comburant, il se sentait renaître, et après une dizaine d’inspirations, il pouvait se lever, causer gaiement, regarder le sol -avec attention et faire les observations délicates. L’esprit était précis et la mémoire excellente. Pour voir dans le spectroscope, il lui fallait inspirer ce gaz, justement appelé vital; les raies, d’abord confuses, devenaient alors très-nettes.
L’oxygène produisit encore chez M. Crocé-Spinelli un effet dont l’explication est facile, après ce qui vient d’être dit. Pour réagir contre les effets combinés du froid et de la raréfaction, il essaya de manger. Le résultat ne fut d’abord pas favorable; mais, ayant eu l’idée de respirer en même temps de l’oxygène, il sentit l’appétit revenir et la digestion s’opérer facilement. Quant au pouls, il marquait chez lui entre les hauteurs de 6560 et 7400 mètres, 140 pulsations avant l’absorption, et 120 tout de suite après. Son pouls, à terre, est de 80 en moyenne.
Nous n’eûmes, ni l’un ni l’autre, ces saignements de nez, des lèvres et des oreilles dont s’était plaint Gay-LussacS bien que la face fût devenue très-rouge et les muqueuses presque noires. Nous ressentîmes, par moments, comme dans la cloche, de la chaleur à la face et des picotements dans la tête. Le front, par instants, semblait serré comme dans un étau, et l’on avait la sensation d’une barre dure, de faible diamètre, que l’on appuierait très-fortement au-dessus du sourcil. Une inspiration d’oxygène faisait disparaître en grande partie les sensations douloureuses.
* M. Crocé-Spinelli a reproduit ici une version accréditée à tort. Gay-Lussac n’a eu à souffrir d’ aucune hémorrhagie. (Voy. plus haut, p. 189.)
La descente s’opéra presque sans lest et sans oxygène; la provision, dont M. Crocé-Spinelli avait absorbé presque les deux tiers, était épuisée. Vers 4000 mètres, alors que la température était remontée à — 7®, M. Sivel fut pris d’un tremblement très-fort et d’un malaise extrême. Sa figure était contractée, et sa bouche était ouverte avec un certain rictus. Son compagnon, moins vigoureux cependant, ne ressentait alors qu’un froid très-sensible produit par le passage rapide dans l’air. Tandis qu’à — 22“ nous ne ressentions tous deux qu’une sensation de froid assez faible, parce que l’air était calme, nous grelottions dans la descente rapide. 11 y avait d’ailleurs certainement une autre cause du malaise de M. Sivel : peut-être avait-il trop travaillé. Ce malaise disparut à 2500 mètres.
Nous avions des compagnons de nacelle : nous possédions, en effet, des pigeons voyageurs qui nous avaient été prêtés par M. Van Roosbecke. Quatre pigeons, choisis parmi les meilleurs coureurs, se trouvaient dans une cage, avec la plume préparée qui devait recevoir la dépêche. Ils semblaient fort mal à l’aise dans les hautes régions; ils s’appuyaient sur le ventre et avaient les paupières baissées.
Le premier pigeon fut lancé à 5000 mètres, une demi-heure après le départ. Il commença par battre des ailes, se soutint quelque temps en cherchant à remonter sur sa cage, puis, voyant que ses efforts étaient vains, il descendit les ailes étendues, en décrivant des courbes de 200 à 300 mètres de diamètre, et cela avec une effrayante vitesse de translation d’environ 40 à 50 mètres par seconde. C’est le seul qui soit revenu avec sa dépêche, et cela après avoir mis plus de 30 heures pour arriver à sa destination. Le second, lancé après le départ, vers 5200 mètres, se comporta de m.ême. Il eut cependant la force de remonter en volant sur sa cage.
Nous appelons tout spécialement l’attention sur les effets favorables des respirations oxygénées. Retour des forces et de l’appétit, diminution des douleurs de tête, rétablissement de la vision nette, du sang-froid, de la présence d’esprit, tous les phénomènes déjà observés dans les cylindres de mon laboratoire se reproduisirent avec une sûreté qui, dans ces circonstances dramatiques, frappa fortement l’opinion et inspira aux deux aéronautes une confiance poussée jusqu’à l’imprudence, et qui leur devint fatale.
Le 15 avril 1875, ils repartaient pour une nouvelle ascension à grande hauteur, emmenant avec eux M. Gaston Tissandier. Au cercle de l’aérostat étaient attachés trois ballonnets remplis d’un mélange à 72 pour 100 d’oxygène. Ces ballonnets, je puis le dire aujourd’hui, étaient d’une capacité
DDII^■ÜTIO^’ DE PRESSIO>'.
tout à fait insuffisante. J’étais alors absent de Paris, et prévenu par une lettre de Crocé-Spinelli de leur prochain voyage, lettre dans laquelle il m’indiquait la quantité d’oxygène qu’ils allaient emporter (elle devait être, je crois, de 150 litres) , je lui en fis remarquer l’insuffisance. « Dans les hauts lieux où cette respiration artificielle vous sera indispensable, lui disais-je, vous devez compter, pour trois hommes, sur une consommation d’au moins 20 litres par minute; voyez comment votre provision sera vite épuisée ! » Ma lettre arrivait, paraît-il, trop tard; le jour de l’ascension était fixé, et l’on tira simplement de mes observations cette conclusion qui fut si funeste, qu’il fallait attendre l’extrême nécessité pour faire usage des ballonnets. On sait ce qui advint : quand les aéronautes, sentant l’asphyxie les gagner, voulurent saisir les tubes sauveurs, leurs bras étaient paralysés.
M. Gaston Tissandier, le seul survivant de la catastrophe du Zénith^ en a écrit ^ une narration saisissante et à laquelle nous allons faire de larges emprunts :
]<e jeudi 15 avril 1875, à H** 35“ du matin, l’aérosfat le Zénith s’élevait de terre à l’usine à gaz de la Villelte. Crocé-Spinelli, Sivel et moi avions pris place dans la nacelle. Trois ballonnets remplis d’un mélange d’air* à 70 pour 100 d’oxygène étaient attachés au cercle. A la partie inférieure de chacun d’eux, un tube de caoutchouc traversait un flacon laveur rempli d’un liquide aromatique. Cet appareil, dans les hautes régions de l’atmosphère, devait fournir aux voyageurs le gaz comburant nécessaire à l’entretien de la vie. Un aspirateur à retournement rempli d’essence de pétrole, que l’abaissement de température ne peut solidifier, était suspendu en dehors de la nacelle ; il allait être arrimé verticalement à 3000 mètres d’altitude pour faire passer de l’air dans les tubes à potasse destinés aux dosages de l’acide carbonique .
On part, on s’élève au milieu d’un flot de lumière, emblème de la joie, de l’espérance!...
Trois heures après le départ, Sivel et Crocé-Spinelli allaient être trouvés inanimés dans la nacelle ! Au delà de 8000 mètres d’altitude, l’asphyxie a frappé de mort ces disciples de la science et de la vérité !
Il appartient à leur compagnon de voyage, miraculeusement échappé au trépas, de fermer un instant son cœur à la douleur, de chasser les tristes souvenirs et les sombres visions, pour rapporter les faits recueillis pen-
‘ Journal la Nature, n® du 1" mai 1875; 3® année, 1®' semestre, p. 357-5-44.
1062 FAITS RÉCEiSTS, RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.
dant l’exploration et pour dire ce qu’il sait de la mort de ses infortunés et glorieux amis .
A 4500 mètres, nous commençons à respirer de l’oxygène, non pas parce que nous sentons encore le besoin d’avoir recours au mélange gazeux, mais uniquement parce que nous voulons nous convaincre que nos appareils, si bien disposés par M. Limousin, d’après les proportions indiquées par M. P. Bert, fonctionnent convenablement.
Je dois dire à ce sujet que mon cher et regretté Crocé-Spinelli avait insisté avec énergie pour que je fasse partie de l’ascension à grande hauteur, qu’il devait d’abord accomplir seul avec Sivel. M. Hervé-Mangon, président de la Société de navigation aérienne, et M. Bureau de ViBeneùve, secrétaire général, n’approuvaient pas ce projet, dans la seule crainte, je me hâte de l’ajouter, de priver Sivel de la quantité de lest suffisante et dont ma présence devait diminuer le poids. Ces messieurs avaient cependant cédé aux pressantes instances de Crocé-Spinelli. Qui eût résisté au charme de sa parole entraînante et de son regard? « Mon ami Tissandier, me disait Crocé quelques jours après la première ascension du Zénith, soyez tranquille, vous partirez avec nous. Je ne vous quitte pas, ajoutait-il en me serrant dans ses bras. Il faut être trois pour faire une ascension en hauteur, pour mieux confirmer les résultats. Et qui sait? un accident peut survenir. Six bras valent mieux que quatre ! D’ailleurs, il faut que vous respiriez l’oxygène, dans les hautes régions, pour affirmer comme nous que cela est efficace, que cela est nécessaire. »
Crocé-Spinelli avait un ardent amour de la vérité, et il ne pouvait admettre, lui si franc, si loyal, que l’on mît en doute ses affirmations. C’est à l’altitude de 7000 mètres, à 1’' 20“, que j’ai respiré le mélange d’air et d’oxygène, et que j’ai senti en effet tout mon être, déjà oppressé, se ranimer sous l’action de ce cordial; à 7000 mètres, j’ai tracé sur mon carnet de bord les lignes suivantes : Je respire oxygène. Excellent effet.
A cette hauteur, Sivel, qui était d’une force physique peu commune et d’un tempérament sanguin, commençait à fermer les yeux par moments, à s’assoupir même et à devenir un peu pâle. Mais celte âme vaillante ne s’abandonnait pas longtemps aux mouvements de la faiblesse : il se redressait avec l’expression de la fermeté ; il me faisait vider le liquide contenu dans mon aspirateur après mon expérience, et il jetait le lest pardessus bord pour atteindre des régions plus élevées. Sivel avait été l’an dernier à 7300 mètres, avec Crocé-Spinelli. Il voulait, cette année, monter à 8000 mètres, et quand Sivel voulait, il eût fallu de bien grands obstacles pour entraver ses desseins.
Crocé-Spinelli avait depuis longtemps l’œil fixé au spectroscope. Il paraissait rayonnant de joie, et s’était écrié déjà : « 11 y a absence complète des raies de la vapeau d’eau. » Puis, après avoir fait entendre ces paroles, il s’était mis à continuer ses observations avec une telle ardeur, qu’il m’avait prié d’inscrire sur mon carnet le résultat des lectures du thermomètre et du baromètre.
DIMINUTION DE PRESSION
Pendant le cours de cette ascension rapide, an milieu d’occupations multiples , il nous a été difficile d’apporter aux observations physiologiques l’attention qu’elles nécessitent. Nous réservions nos forces à cet égard, pour le moment où nous serions plongés dans l’air des régions supérieures, sans soupçonner le dénoiiment funeste qui allait paralyser nos efforts. Il nous a été possible cependant d’obtenir les résultats suivants, que nous enregistrons d’après les carnets de bord :
Heure. Altitude.
Tissandier, 110 pulsations à la minute.
Crocé, température buccale 37°,50.
Crocé, 120 pulsations à la minute.
Tissandier, nombre d’inspirations déterminées par Crocé, 26.
Sivel, 155 pulsations à la minute.
Id.
Id.
Id. température buccale 37%90.
Voici la moyenne des observations qui avaient été recueillies précédemment à terre pendant plusieurs jours consécutifs :
Pulsations Inspirations Température
à la minute. à la minute. buccale.
Crocé-Spinelli. . . 74 à 85 24 57",5
Sivel . 76 à 86 inconnu 37°, 5
Tissandier . 70 à 80 19 à 25 37°,4
J’arrive à l’heure fatale où nous allions être saisis par la terrible influence de la dépression atmosphérique. A 7000 mètres nous sommes tous debout dans la nacelle; Sivel, un moment engourdi, s’est ranimé; Crocé-Spinelli est immobile en face de moi. « Voyez, me dit ce dernier, comme ces cirrhus sont beaux! » C’était beau, en effet, ce spectacle sublime qui s’offrait à nos yeux. Des cirrhus, de formes diverses, les uns allongés, les autres légèrement mamelonnés, formaient autour de nous un cercle d’un blanc d’argent. En se penchant au dehors de la nacelle on apercevait, comme au fond d’un puits, dont les cirrhus et la buée inférieure eussent formé les parois, la surface terrestre qui apparaissait dans les abîmes de l’atmosphère. Le ciel, loin d’être noir et foncé, était d’un bleu clair et limpide ; le soleil ardent nous brûlait le visage. Cependant le froid commençait à faire sentir son influence, et nous avions, antérieurement déjà, placé nos couvertures sur nos épaules. L’engourdissement m’avait saisi, mes mains étaient froides, glacées. Je voulais mettre mes gants de fourrure; mais sans en avoir conscience, l’action de les prendre dans ma poche nécessitait, de ma part, un effort que je ne pouvais plus faire.
A cette hauteur de 7000 mètres , j’écrivais cependant presque machinalement sur mon carnet; je recopie textuellement les lignes suivantes, qui ont été écrites sans que j’en aie actuellement le souvenir bien précis;
1064 FAITS RÉCENTS, RÉSUMÉ ET COîîCLUSTOSS.
elles sont tracées d’une façon peu lisible, par une main que le froid devait singulièrement faire trembler :
(( J’ai les mains gelées. Je vais bien. Nous allons bien. Brume à Thorizon avec petits cirrhus arrondis. Nous montons. Crocé souffle. Nous respirons oxygène. Sivel ferme les yeux. Crocé aussi ferme les yeux. Je vide aspirateur. Temp. — 10°. 1 b. 20, H. 520. Sivel est assoupi.... 1 h. 25, temp-. — H = 500. Sivel jette lest. Sivel jette lest. » (Ces derniers mots sont à peine lisibles.)
Sivel, en effet, qui était resté quelques instants, comme pensif et immobile, fermant parfois les yeux, venait de se rappeler sans doute qu’il voulait dépasser les limites où planait alors le Zénith. 11 se redresse, sa figure énergique s’éclaire subitement d’un éclat inaccoutumé ; il se tourne vers moi et me dit : Quelle est la pression? — 50° (7450 mètres d’altitude environ). — Nous avons beaucoup de lest, faut-il eu jeter? — Je lui réponds : Faites ce que vous voudrez. — 11 se tourne vers Crocé et lui fait la même question. Crocé baisse la tête avec un signe d’affirmation trèsénergique.
11 y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest; il y en avait encore à peu près autant, pendus en dehors par leurs cordelettes. Ceux-ci, nous devons l’ajouter, n’étaient plus entièrement remplis; Sivel avait certainement su estimer leur poids, mais il nous est impossible de rien fixer à cet égard.
Sivel saisit son couleau et coupe successivement trois cordes; les trois sacs se vident et nous montons rapidement. Le dernier souvenir bii n net qui me soit resté de l’ascension remonte à un moment un peu antérieur. Crocé-Spinelli était assis, tenant à la main le flacon laveur du gaz oxygène; il avait la tête légèrement inclinée et semblait oppressé. J’avais enc-ore la force de frapper du doigt le baromètre anéroïde pour faciliter le mouvement de son aiguille; Sivel venait de lever la main vers le ciel, comme pour montrer du doigt les régions supérieures de l’atmosphère. La figure 86 reproduit le plus exactement possible l’aspect de la nacelle du Zénith à cet instant solennel.
Mais je n’avais pas tardé à garder l’immobilité absolue, sans me douter que j’avais déjà peut-être perdu l’usage de mes mouvements. A^ers 7500 mètres, l’état d’engourdissement où l’on se trouve est extraordinaire. Le corps et l’esprit s’affaiblissent peu à peu, graduellement, insensiblement, sans qu’on en ait conscience. On ne souffre en aucune façon ; au contraire. On éprouve une joie intérieure, et comme un effet de ce rayonnement de lumière qui vous inonde. On devient indifférent; on ne pense plus ni à la situation périlleuse ni au danger; on monte et on est heureux de monter. Le vertige des hautes régions n’est pas un vain mot. Mais autant que je puis en juger par mes impressions personnelles, ce vertige- apparaît au dernier moment; il précède immédiatement l’anéantissement, subit, inattendu, irrésistible.
Lorsque Sivel eut coupé les trois sacs de lest, à l’altitude de 7450 mètres environ, c’est-à-dire sous la pression 500 (c’est le dernier chiffre que
Fig. 86. — La nacelle du Zénith dans'^les hautes régions de l’atmosphère.