‹ La pression barométriqueChapitre 172 sur 191 · SIYEL G. TISSANDIER CROCÉ-SPINELLI · texte numérisé non relu

SIYEL G. TISSANDIER CROCÉ-SPINELLI

les cordelettes qui retien- observe les baromètres. après avoir fait les observations

à la nacelle les sacs de spectroscopiques, va respirer

remplis de sable. l’oxygène.

j’aie écrit alors sur mon carnet), je crois me rappeler qu’il s’assit au fond de la nacelle, et prit à peu près la position qu’avait Crocé-Spinelli. Quant à moi, j’étais appuyé dans l’angle de la nacelle, où je me soutenais grâce à cet appui. Je ne tardai pas à me sentir si faible que je ne pus même pas tourner la tête pour regarder mes compagnons.

Bientôt, je veux saisir le tube à oxygène, mais il m’est impossible de lever le bras. Mon esprit cependant est encore trés-lucide. Je considère toujours le baromètre; j’ai les yeux fixés sur l’aiguille qui arrive bientôt au chiffre de la pression il90, puis 280 qu’elle dépasse.

Je veux m’écrier : « Nous sommes à 8000 mètres ! » Mais ma langue est comme paralysée. Tout à coup je ferme les yeux et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir. 11 était environ 1 h. 50 m.

A 2 h. 8 m. je me réveille un moment. Le ballon descendait rapidement. J’ai pu couper un sac de lest pour arrêter la vitesse, et écrire sur mon registre de bord les lignes suivantes que je recopie :

« ]Som descendons; température — 8°; je jette lest, fl = 515. Nous descendons. Sivel et Crocé encore évanouis au fond de la nacelle. Descendons très-fort. »

A peine ai-je écrit ces lignes qu’une sorte de tremblement me saisit et je retombe affaibli encore une fois. Le vent était violent de bas en haut, et dénotait une descente très-rapide. Quelques mom.ents après, je me sens secouer par le bras, et je reconnais Crocé, qui s’est ranimé. « Jetez du lest, me dit-il, nous descendons. » Mais c’est à peine si je puis ouvrir les yeux, et je n’ai pas vu si Sivel était réveillé.

Je me rappelle que Crocé a détaché l’aspirateur qu’il a lancé par-dessus bord, et qu’il a jeté du lest, des couvertures, etc. Tout cela est un souvenir extrêmement confus qui s’éteint vite, car je retombe dans mon inertie plus complètement encore qu’auparavant, et il me semble que je m’endors d’un sommeil éternel.

Que s’est-il passé? Il est certain que le ballon délesté, imperméable comme il l’était, et très-chaud, est remonté encore une fois dans les hautes régions.

A 5 h. 50 m. environ, je rouvre les yeux, je me sens étourdi, affaissé, mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante; la nacelle est balancée fortement et décrit de grandes oscillations. Je me traîne sur les genoux et je tire Sivel par le bras ainsi que Crocé.

« Sivel î Crocé ! m’écriai-je, réveillez-vous ! »

Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tête cachée sous leurs couvertures de voyage. Je rassemble mes forces et j’essaye de les soulever. Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béanie et remplie de sang. Crocé avait les yeux à demi fermés et la bouche ensanglantée.

Raconter en détail ce qui se passa alors m’est impossible. Je ressentais un vent effroyable de bas en haut. Nous étions encore à 6000 mètres d’altitude. Il y avait dans la nacelle deux sacs de lest que j’ai jetés. Bientôt la terre se rapproche, je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette

DIMINUTION DE PRESSION. 1067

de l’ancre ; impossible de le trouver. J’étais comme fou, je continuais à appeler : « Sivel ! Sivel ! »

Par bonheur, j’ai pu mettre la main sur un couteau et détacher l’ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d’une violence extrême. Le ballon sembla s’aplatir et je crus qu’il allait rester en place, mais le vent était rapide et l’entraîna. L’ancre ne mordait pas et la nacelle glissait à plat sur les champs ; les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là, et je croyais à tout moment qu’ils allaient tomber de l’esquif. Cependant j’ai pu saisir la corde de soupape, et le ballon n’a pas tardé à se vider, puis à s'éventrer contre un arbre. 11 était quatre heures.

En mettant pied à terre, j’ai été pris d’une surexcitation fébrile, et je me suis affaissé en devenant livide. J’ai cru que j’allais rejoindre mes amis dans l’autre monde.

Cependant je me remis peu à peu. Je suis allé auprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. J’ai fait porter leur corps à l’abri dans une grange voisine. Les sanglots m’étouffaient !

La descente du Zénith a eu lieu dans les plaines qui avoisinent Ciron (Indre), à 250 kilomètres de Paris à vol d’oiseau .

Après avoir retracé l’histoire de l’ascension du Zénith, j’arrive aux deux points importants qui ont si vivement préoccupé l’attention du monde savant et du public.

Quelle est la hauteur maximum atteinte par le Zénith?

Quelle est la cause de la mort de Crocé-Spinelli et de Sivel?

La première question est aujourd’hui résolue par l’ouverture des tubes barométriques témoins, imaginés par M. Janssen, et déjà employés par Sivel et Crocé-Spinelli lors de leur ascension à 7300 mètres (22 mars 1874) .

Un tube avait été cassé, quelques autres avaient éprouvé des accidents ou fonctionné mal, mais il y en a deux dont la marche a été régulière, et qui nous ont fourni des résultats concordants. Ils tendent à établir que la plus faible pression était de 264 à 262 millimètres, ce qui porte la hauteur maximum à 8540 et 8601 mètres (correction faite de la pression à la surface du sol).

Comme au moment de mon anéantissement, à 8000 mètres, l’aiguille du baromètre passait rapidement sur le chiffre de la pression 28 (8002 mètres) et indiquait ainsi une ascension d’une assez grande vitesse, j’ai la persuasion que nous avons atteint cette altitude de 8600 mètres, dès la première ascension. Après la première descente, Crocé-Spinelli et trèscertainement Sivel vivaient encore; iis ont été frappés de mort quand le ballon a atteint une seconde fois les niveaux élevés qu’il venait de quitter, mais qu’il n’a pas dû dépasser, son poids et son volume ne lui permettant certainement pas de monter plus haut.

Il ne me semble pas douteux que la mort de ces infortunés est la conséquence de la dépression atmosphérique ; il est possible de supporter, pendant un temps de faible durée, l’action de cette dépression ; il est diffi-

cile d’e:i subir l’effet coup sur coup pendant près de deux lieures presque consécutives. Notre séjour dans les hautes régions a été, en effet, bien plus long que celui d’aucune ascension précédente à grande hauteur, •l’ajouterai que l’air particulièrement sec n’a peut-être pas été sans exercer une funeste influence.

On se demandera à présent quelle est la cause de mon salut. Je dois la vie probablement à mon tempérament particulier, essentiellement lymphatique, peut-être à mon évanouissement complet, sorte d’arrêt des fonctions respiratoires. J’étais à jeun au moment du départ, et je pensais d’abord que cette circonstance m’était particulière, mais j’ai eu depuis la preuve que si Sivel avait mangé, Crocé n’avait, comme moi , presque aucun aliment dans l’estomac.

La dépression est considérable à l’altitude de 8600 mètres, puisque la colonne mercurielle du baromètre n’est, plus que de 0“,26 environ.

J’ai la persuasion que Crocé-Spinelli et Sivel vivraient encore, malgré leur séjour si prolongé dans les hautes régions, s’ils avaient pu respirer l’oxygène, lis auront, comme moi, subitement perdu la faculté de se mouvoir. Los tubes abducteurs de l’air vital auront échappé de leurs mains paralysées! Mais ces nobles victimes ont ouvert à l’investigation scientifique de nouveaux horizons; ces soldats de la science, en mourant, ont montré du doigt les périls de la route, afin que l’on sache après eux les prévoir et les éviter.

M. G. Tissandier a essayé de représenter, par le diagramme ci-contre (fig. 87), la marche du ballon, qui a, comme on le voit, décrit dans l’espace une sorte de M gigantesque de 8600 mètres de hauteur. La partie ponctuée de la courbe représente la deuxième phase de l’ascension : il est probable qu’elle ne s’éloigne pas beaucoup du tracé véritable. C’est pendant cette partie du voyage que Crocé-Spinelli et Sivel ont perdu la vie, au milieu de ces déserts glacés des hautes régions atmosphériques !

Je crois utile de reproduire encore quelques extraits d’une note rédigée par M. Limousin \ pharmacien distingué, qui avait été chargé de fournir l’oxygène nécessaire au gonflement des ballonnets :

Afin d’obvier à la rupture probable de la baudruche par suite de la dilatation du gaz à une grande altitude, 100 litres seulement du mélange (oxyg. 65 ; air 55) furent introduits dans chaque ballonnet dont la capacité était environ de 200 litres.

* Les inhalations d’oxygène et l'ascension du Zénith. Répertoire de pharmacie. Avril 1875.

DIMliMTIO^ DE PRESSION.

Pour neutraliser autant que possible la détestable odeur que la baudruche graissée communiquait au mélange gazeux, j ’installai pour chaque voyageur de très-petits flacons laveurs munis d’un tube recourbé garni de caoutchouc qui permettait de les tenir à la bouche à la manière d’une pipe, laissant les mains libres de façon à pouvoir noter les observations.

fig. 87. — Diagramme de l’ascension à grande hauteur du 15 avril 1875.

sur un carnet. De cette façon, le gaz, traversant de l’eau aromatisée avec du benjoin, arrivait frais et parfumé dans les poumons .

Malheureusement toutes ces précautions furent, sinon inutiles, au moins d’un bien mince secours. Par suite de la rapidité de leur marche ascensionnelle et de la soudaineté de l’évanouissement des aéronautes, les in-

halations ne purent être faites au moment où elles étaient le plus indispensables.

M. Gaston Tissandier, qui au début en avait éprouvé de bons effets, ne put, à un moment, trouver assez d’énergie pour élever la main à portée du tube d’aspiration. A son retour, il m’assura que lors de la descente de l’aérostat, qui eut lieu, comme on sait, à Giron, près du Blanc, dans l’Indre, les ballonnets étaient attachés au-dessous de la nacelle contenant encore la plus grande partie de l’oxygène qu’on y avait introduit.

Ainsi donc, on le voit, le seul moyen qui pouvait conjurer la terrible

Fig. 88. — Sivel.

catastrophe qui a terminé cette ascension n’a pu être mis en œuvre.,..

Chargé par la Société de navigation aérienne d’assister l’artiste qui doit exécuter les bustes des deux malheureux aéronautes, nous avons fait ouvrir les cercueils, à leur arrivée à la gare d’Orléans, le dimanche 18 avril, à onze heures quarante-cinq du soir, et j’ai été frappé de l’état de conservation des traits et de la physionomie.

J’aurais presque pu me dispenser de recourir aux agents de désinfection dont je m’étais muni pour faciliter le moulage des visages. . .

Sivel avait conservé son mâle et énergique visage; il ne présentait au nez ni à la bouche aucune trace d’hémorrhagie ; la face légèrement tuméfiée n’était pas cyanosée.

DliimUTION DE PRESSION.

Crocé-Spinelli avait les narines et la bouche remplies de sang que nous dûmes enlever par des lavages réitérés. Il portait au front, au nez et à la joue droite des plaques noirâtres produites par les ecchymoses résultant des meurtrissures déterminées par les oscillations de la nacelle. Néanmoins, malgré le sang qui les recouvrait, les lèvres n’avaient pas cette teinte bleuâtre caractéristique de l’asphyxie et le côté gauche de la face avait presque conservé sa coloration normale.

La catastrophe du Zénith a profondément ému notre pays;

Fig. 89. — Crocé-Spinelli.

chacun se souvient des funérailles solennelles faites aux victimes, des manifestations des corps politiques et savants, de la souscription ouverte en faveur des familles de Crocé et de Sivel, souscription qui produisit près de 100 000 francs. Le 25 mai, dans un grand meeting où pour la dernière fois M. le pasteur Athanase Coquerel fils fit entendre sa voix éloquente, j’ai pu dire* en toute vérité :

Un mois et demi déjà s’est écoulé depuis la catastrophe du Zénith, et

1 VAé-onaule, juillet 1875.

FAITS RÉCEATS, RÊSUjIÉ ET COACLUSICNS.

dans notre pays, qu’on accuse injustement de légèreté et d’oubli, l’émotion qu’elle a suscitée n’est point encore calmée.

Il y a là un fait remarquable et sur lequel il est utile d’insister. Chaque jour, les feuilles publiques nous apportent le récit de désastres terribles, inondations, explosions, incendies, naufrages, qui coûtent la vie à des dizaines, à des centaines d’honimes : il semble que notre sensibilité s’y doive émousser, et que la perte de deux hommes doive à peine l’atteindre. Que dis-je? Notre pays, notre héroïque et malheureux pays, sort à peine d’une période de douleurs et de sacrifices, dans laquelle il a dû pleurer non-seulement ceux qui sont morts pour sa défense, mais ceux qui, vivants encore, lui sont à cette heure arrachés ; et cependant on apprend la mort de deux hommes, de deux hommes seulement, et voici que la France entière tressaille et s’émeut.

C’est que tout, dans celte double mort, est étrange et sublime. Certes, Sivel et Crocé-Spinelli ne sont pas les premiers aéronautes dont la science ait à déplorer la perte ; leurs noms sont les derniers d’une liste en tête de laquelle brillent les noms de deux autres savants, Piiâtre du Rozier et Romain, qui se brisèrent en 1785 sur la plage de Boulogne. Mais la mort qui avait frappé ces deux aéronautes était une mort connue, prévue, vulgaire en quelque sorte; une mort à laquelle chacun avait pensé, que chacun avait redoutée, depuis le jour où parut dans les airs la machine de Montgolfier ; c’était la chute. Ils étaient morts en tombant. Mais ici, pour la première fois, on voyait deux hommes mourir au sein même des airs, et mourir en montant. Ils sentent venir la mort, une mort inconnue jusqu’alors; leur poitrine oppressée les avertit du danger; ils se consultent : Faut-il redescendre? Ah! la consultation ne fut pas longue. Nous avons du lest, nous pouvons là-haut faire encore des observations utiles ; excelsior,^\u?> haut! Et puis, l’on dit qu’un Anglais a pu vivre et observer par delà 8000 mètres : il faut que le pavillon que nous portons aille flotter plus haut encore. Ils bondissent, et la mort les saisit, sans efforts, sans souffrances, comme une proie à elle dévolue dans ces régions glacées où règne un éternel silence. Oui, nos malheureux amis ont eu cet étrange privilège, ce funeste honneur, de mourir les premiers dans ce que nous appelons les cieux.

Et, par une douloureuse dérision du sort, ils sont morts à l’heure où la science leur fournissait les moyens de triompher du péril auquel ils allaient succomber.

C’était un but scientifique de grande portée théorique C d’immenses conséquences pratiquas, que poursuivaient nos deux amis. Déterminer la direction, la force, l’épaisseur des couches aériennes en mouvement ; mesurer les variations de la température, de l’électricité, de l’humidité, de la composition chimique de l’air, à diverses hauteurs ; aller analyser les

* Ce passage est une réponse à l’assertion de 31. Paye, que les ascensions audessus de 70Ü0“ ne présentaient point d’utilité pour la science. {Comptes ren-^ dus de V Acad, des sciences, t. LXXX, p. 1057, 1875.

DIMINÜTION DE PRESSION.

éléments constitutifs des astres, en se plaçant au-dessus de l’espèce d’écran que forment les couches inférieures de l’atmosphère : tels étaient les principaux problèmes qu’ils s’étaient posés. On a nié Tutilité des ascensions à grande hauteur : c’était nier l’évidence. Tout aihène à croire que le ballon pourra, par sa force ascensionnelle, porter l’observateur jusqu’aux limites extrêmes où flottent les nuages les plus élevés. Or, quelle source de prospérité pour l’humanité pourrait être comparée à la prévision certaine du temps? Comment pourrait-on espérer y arriver, sans connaître à fond cette région où se forment la pluie, la neige, la grêle, où s’engendrent les vents et les orages? Et comment connaître celle-ci sans l’ascension à grande hauteur, qui permet d’atteindre ses confins et de faire, si j’ose ainsi parler, l’aiiatomie de l’atmosphère?

Je devais ces explications à la Société de navigation aérienne; je les devais à la mémoire de nos malheureux amis. Au reste, personne ne s’y est trompé. Chacun a compris qu’il s'agissait d’hommes de science, morts en faisant d’utiles recherches de science, et c’est là la seconde raison qui explique l’émotion suscitée par leur mort.

11 en est une troisième encore, plus saisissante, plus poignante peutêtre. Transportons-nous par la pensée cinq années en arrière, pendant l’hiver terrible. Paris est enfermé dans un cercle de fer ; toutes communications sont coupées ; sur terre, d’infranchissables obstacles ; des filets barrent le fleuve. Mais l’air nous reste, cette voie nouvelle ouverte par un Français, Montgolfier, sur laquelle s’est le premier aventuré un Français, Pilâtre du Rbzier; des hommes intrépides, — M. G. Tissandier en était, — s’élancent dans les airs, bravant mille périls, sans parler des balles ennemies, répandant en province les nouvelles qui adoucissaient les angoisses de la séparation, emportant avec eux le sentiment énergique, l’indomptable résolution de la grande ville de faire jusqu’au bout son devoir. Aussi, j’ose le dire, et qui me démentira? lorsque se répandit le bruit que deux hommes étaient morts en ballon, Paris se reporta à ces heures de douleurs et d’espérances, la France tressaillit, et tous les cœurs battirent, comme ils battaient lorsqu’on nous disait qu’un ballon avait pris terre, qu’on avait vu un ballon dans les airs.

Ainsi cette double mort, qui apparaissait comme empreinte d’une étrange et lugubre poésie, comme éclairée par l’auréole de la science, éveillait encore les souvenirs du patriotisme le plus pur. N’en est-ce pas assez pour expliquer quelle ait excité dans la France entière un sentiment si vif, si universel, si durable?

L’émotion des hommes de science se manifesta spécialement, d’un côté par des notes et mémoires tendant à expliquer la mort des deux aéronautes, de l’autre par des inventions destinées à éviter désormais de si terribles catastrophes. Je suis obligé de déclarer que rien de ce qui a été dit ou imaginé à ce propos ne mérite d’être reproduit

i074 FAITS RÉCE^'TS. RÉSUMÉ ET CO^’CLÜSTO^■S.

ici. Au point de vue théorique, ce ne sont que des rééditions des vieilles idées, déjà condamnées, dont nous avons reproduit dans notre historique la bizarre série; on y a ajouté gratuitement, pour le cas particulier, l’intervention toxique du gaz d’éclairage s’échappant à flots du ballon trop rapidement dilaté et venant empoisonner les aéronautes. Les inventions protectrices valent ce que valent les théories qui ont inspiré leurs auteurs. La plupart parlent de scaphandres, de cages vitrées, de nacelles closes, avec air confiné ou comprimé, atmosphères artificielles, sources d’oxygène, etc.; mais rien de ce qui a été ainsi sérieusement proposé ne vaut la charmante mystification du Voyage à la lune, et M. Jules Yerne me pardonnera de ne pas le discuter ici.

Le docteur Stoliczka, géologue fort connu par d’importants travaux sur les montagnes de l’Inde, avait, en 1864, traversé nombre de passes au-dessus de 5000 mètres dans l’Himalaya ; il y avait fait « une horrible expérience ^ » des fatigues et du mal des montagnes, et n’était revenu que lentement à la santé. En juin 1874, il repartit avec une mission anglaise commandée par le lieutenant-colonel Gordon, et mourut subitement le 19 juin, à l’âge de 54 ans, trois jours après avoir traversé le Karakorum. Les détails donnés sur sa mort par les lettres du lieutenant-colonel Gordon et du capitaine Trutter ® semblent bien indiquer que l’influence fatale de l’air raréfié a joué un rôle important dans la mort du malheureux géologue.

Je reproduis ici la lettre du capitaine Trutter, la plus intéressante et la plus complète :

Le 16 juin, ;le jour où nous traversâmes le Karakorum, il se plaignit d’une douleur à la partie postérieure de la tête ; comme d’ailleurs il souffrait toujours plus ou moins de douleurs de tête, tant qu’il restait sur les grandes hauteurs, je pensai que son mal n’avait pas d’autre signification ; le mal continua le 17, jour où nous traversâmes les déserts de Dipsang, dont le niveau est encore très-élevé. Hier 18, il partit de bonne heure

Obituary. — The geological Magazine, 1874, p. 585.

- Nachrichten vber die letzten Toge der verstorhenen D. F. Stoliczka. — Verhandl. der K. K. geoîogischen Reichsanstalt, 1874, p. 279-285.

biîILNUTIOS JbE PRESSION. 1075

pour aller chercher quelques roches à Bruchsé, et à moitié chemin il se rencontra avec nous au déjeuner. Il paraissait très-fatigué, et se plaignait de la tête. Lorsque vers midi nous fûmes arrivés ici, il se jeta sur un lit, et commença bientôt à respirer difficilement, à tousser beaucoup, et il vomit. La tête et les mains étaient très-chaudes et le pouls battait vite et fort. Il se plaignait beaucoup de douleurs dans le cou et Locciput. Sur mon conseil, il mit deux emplâtres de moutarde l’un sur le cou, l’autre sur la poitrine, sans en ressentir grand soulagement. Le soir, la toux devint très-rude et le médecin indigène prépara une mixture pour calmer l’irritation qui causait la toux; celle-ci n’en continua pas moins pendant toute la nuit. Au matin, elle disparut; mais le malade, très-affaibli, semblait à peine avoir conscience de lui-même. Depuis la veille au soir il n’avait rien dit, et ne répondait que par quelques syllabes aux questions qu’on lui adressait, sans paraître bien comprendre ce qù’on lui disait. Ce matin, je lui demandai deux fois s’il éprouvait des douleurs, à quoi il répondit : non.

Le médecin indigène parut croire qu’il était atteint de bronchite aiguë et de pneumonie. Mais d’après ce que le capitaine Biddulph et moi avions vu de sa maladie qui l’avait frappé au mois d’octobre dernier, à Kizil- Jilga, sur la route de Kashgar, et dont nous reconnûmes les symptômes, il fut clair pour nous que le mal était le même que la première fois, c’està-dire une méningite spinale. Sur le conseil du docteur, on lui appliqua un emplâtre sur le côté droit. Il resta jusqu’à midi dans un état de demiinconscience, et prit à plusieurs reprises du bouillon de poulet et de l’eau- de-vie. dans sa potion.

Il ne parut être ni mieux ni plus mal ; il faisait habituellement 50 respirations à la minute, irrégulières, et souvent alternativement profondes et difficiles, ou brèves et faciles. La respiration était accompagnée de bruits sonores, qui ressemblaient au bruit du bord de la mer ou au crépitement d’une fusillade lointaine. Plus tard, au matin, il me sembla que le bruit était devenu plus rude. Pourtant la respiration devint un peu plus facile, et il fit vers 1*^ 1/2 signe qu’il désirait se placer dans sa chaise. On l’y porta et je lui donnai un peu de porto, mais il semblait si défait et si anéanti, que j’appelai Biddulph qui, trouvant le malade fort mal, alla prévenir le colonel. Reporté dans son lit, il chercha aussitôt à s’asseoir ; je le tirai en arrière pour le soutenir, pendant qu’arrivait le colonel ; le bruit de râle cessa — mais il respirait encore profondément, ses mouvements respiratoires devinrent de plus en plus lents, comme son pouls ; enfin il rendit le dernier soupir, mourant si tranquillement qu’il fut impossible de fixer d’une manière précise le moment oû il s’est endormi. Il n’eut aucune agonie, mourut apparemment sans douleur, et après sa mort une expression de repos et de paix resta sur son visage.

Depuis le moment oû il vint ici jusqu’à celui oû il mourut, il dit à peine un mot, et toute conversation devint impossible ; cependant, lorsqu’il me regardait, je croyais pouvoir comprendre sur son visage qu’il avait connaissance de sa position critique.

Il m’avait dit quelques semaines auparavant qu’une deuxième attaque de méningite amènerait une mort certaine, puisqu’il est rare qu’on survive à une première attaque.... Je ne puis m’empêcher de croire que les hauteurs étaient pour beaucoup dans l’aggravation des symptômes; il avait été exposé au même froid dans l’expédition du Pamir, et cependant, la hauteur étant moindre, il n’avait pas souffert.

Je pense que le capitaine Trutter a raison. Je ne crois pas que le docteur Stoliczka ait succombé à la seule influence de Fair raréfié ; il a probablement, sous l’influence d’un froid intense, été atteint d’une méningite spinale compliquée de broncho-pneumonie; mais la prostration immédiate, la mort en deux jours doivent être attribuées à une complication inconnue aux niveaux ordinaires. Je n’hésite pas à croire qu’une diminution dans l’étendue ou l’intégrité de la surface hématosante qui n’eût amené sur les bords de la mer que des troubles légers, a dû entraîner la mort par asphyxie dans des régions oû l’absorption d’oxygène était réduite déjà à son minimum. Nous aurons à revenir sur ces faits dans le souschapitre suivant.

Un anatomiste de grand mérite, qui vient de publier un travail considérable sur l’appareil respiratoire des oiseaux, a essayé, parmi des considérations fort intéressantes sur le jeu de cet appareil, d’expliquer la singulière immunité dont jouissent, par rapport aux effets de Fair raréfié, les oiseaux de haut vol. Aux yeux de M. Campana % tout s’explique par la suractivité imprimée par les actes musculaires du vol aux phénomènes respiratoires; aussi, dit-il, faisant allusion aux expériences dans lesquelles j’ai vu des crécerelles (p. 757) ne pas résister à la décompression notablement plus que les autres oiseaux :

J’admettrais sans peine que ces mêmes condors, ou, mieux encore, des condors pris dans une ménagerie, pourraient bien subir tous ces désordres fonctionnels, si, au lieu de s’élever librement en volant, ils participaient, d’une manière passive, à l’ascension d un aérostat, retenus captifs et im-

‘ Recherches d'anatomie, de physiologie et d’organogénie pour la détermination des lois de la genèse et de l'évolution des espèces animales. 1" mémoire. — Physiologie de la respiration chez les oiseaux. — Paris, 1875.

DIMOÜTION DE PRESSION.

mobiles dans une cage, au fond de la nacelle. A plus [forte raison, si on les déprimait en vases clos. (P. 336.)

Cette survie sans malaises à des hauteurs qui, pour les condors, atteint 7000“, tient, selon M. Campana, à deux causes ; examinons-les avec le soin que mérite son important travail.

Ces deux causes sont exprimées dans la formule suivante:

Chez les mammifères, le mal des montagnes, le mal des aéronautes, s’explique par l’impossibilité d’une amplification thoracique régulièrement continue et suffisante, due à l’impuissance des muscles qui meuvent le thorax; et aussi par l’exposition immédiate d’un parenchyme pulmonaire rétractile à une pression atmosphérique extérieure, notablement affaiblie, et par l’annulation de la fonction compensatrice de la glotte. (P. 341.)

D’abord, selon M. Campana, les mouvements des ailes auraient pour conséquence une mise en jeu de la partie des sacs aériens (prolongements brachiaux du réceptacle antérieur-supérieur) située entre les muscles moteurs du bras, sacs qui restent immobiles en dehors du vol ; ils se dilateraient lors de l’élévation de l’aile (c’est-à-dire, d’après les observations de M. Marey, au moment de l’inspiration trachéale), et se videraient d’air lors de son abaissement. Il en résulterait une circulation aérienne notablement plus rapide à travers les poumons, une ventilation plus parfaite, qui aurait pour conséquence que :

Dans les mêmes conditions où le mal des montagnes se manifeste chez les mammifères, les oiseaux au vol échappent aux deux causes d’anoxyhémie qui frappent les mammifères, sinon absolument et indéfiniment, du moins à un degré extrêmement supérieur. (P. 341.)

Je considère comme parfaitement exactes les observations de M. Campana relativement au développement des cellules aériennes alaires pendant l’acte du vol. Mais je crois qu’il a extrêmement exagéré l’importance de cette constatation; d’abord le surcroît de volume acquis de la sorte est en somme peu considérable, eu égard à celui des autres réservoirs gazeux qui agissent en même temps, c’est-à-dire aux sacs extra-thoraciques. En second lieu, si je voyais ces adjuvants de l’acte respiratoire ne se développer que pen-

dant le vol aux grandes hauteurs, j’accorderais volontiers qu’ils peuvent alors présenter une certaine utilité : mais ils agissent également à toutes les hauteurs, pourvu que l’oiseau vole; et si je veux bien croire qu’ils aident ainsi à produire le surcroît de forces nécessaires pour le travail dans l’air et à établir l’équilibre de l’organisme à l’état dynamique, je ne comprends pas comment ils pourraient y ajouter, là où la faible pression devient menaçante, un supplément de ventilation et par suite d’oxygénation qui n’aurait pas été déjà fourni dans les bas niveaux. Enfin, en admettant même la ventilation rendue parfaite, nous avons vu que cela est de peu d’importance, puisque c’est la capacité du sang pour l’oxygène qui, ayant diminué avec la hauteur, constitue le véritable péril, La perfection de la ventilation ne peut jouer qu’un rôle très-restreint, puisqu’elle ne peut qu’éiever la quantité d’oxygène contenue dans le sang artériel en circulation à ce que ce sang serait capable d’absorber s’il était convenablement saturé. Cette augmentation n’est point à dédaigner chez les mammifères, et nous insisterons sur ce point dans le sous-chapitre suivant. Mais précisément on doit à peine en parler chez les oiseaux, puisque, d’après les recherches récentes deM. Jolyet% leur sang artériel est toujours à peu prés saturé d’oxygène; c’est là, pour le dire en passant, un fait du plus haut intérêt, puisqu’il montre que chez les oiseaux, au contraire des mammifères, les conditions du brassement aéro-sanguin sont parfaites dans l’appareil respiratoire.

La seconde raison indiquée par M. Campana pour expliquer la résistance des oiseaux hauturiers, c’est

Qu’ils possèdent le moyen de soustraire le parenchyme pulmonaire et jusqu’à un certain point les réceptacles moyens eux-mêmes à cette absolue dépendance de la pression barométrique que les poumons des mammifères subissent forcément pendant l’inspiration. (P. 542.)

En d’autres termes, pendant l’inspiration comme pendant

* Contrihution à F étude de la physiologie comparée du sang des vertébrés ovipares.

Comptes rendus de la Société de biologie, t. XXVI, p. 278, 1874.

DIMIÎÎUTION DE PRESSION.

l’expiration, les poumons, par suite de l’injection énergique exécutée alternativement par les réceptacles extra et intrathoraciques, « sont gorgés d’air sous une pression supérieure à celle de l’air extérieur. » (P. 543.)

Ainsi, l’appareil respiratoire est soustrait jusqu’à un certain point à la dépression barométrique, ce qui rend possible l’ascension dans les hautes l égions de l’atmosphère, et a fortiori le vol plané au sein d’un air glacial et asphyxiant. (P. 346.)

Je ne veux ni rapporter ni discuter les détails du mécanisme très-compliqué par lequel M. Campana explique cette , compression de Pair dans l’intérieur des poumons; il se réduit en définitive à une injection d’air trop considérable pour la section des ouvertures de débit, dans les mailles du parenchyme pulmonaire. Mais je ne puis admettre qu’on attribue à ce léger excès de pression un rôle sérieux au point de vue qui nous occupe, et qu’on le considère comme pouvant contre-balancer l’énorme dépression à laquelle va s’exposer l’oiseau ; c’est par millimètres de mercure que se peuvent compter ces modifications intra-pulraonaires, et c’est par dizaines de centimètres que se mesure la dépression extérieure.

A mes yeux, la question reste entière et l’immunité des condors et des vautours demeure inexpliquée pour moi. Quand même l’étude de l’influence de la dépression, en vases clos, nous montrerait un de ces oiseaux résistant beaucoup plus que ne l’a fait notre crécerelle, nous serions débarrassés d’une espèce de contradiction, mais nous n’aurions pas encore d’explication. Je reviendrai sur ces faits en parlant dans le prochain sous-chapitre des habitants des hauts lieux, qui semblent présenter une immunité analogue, ainsi que les yacks de l’Himalaya et les lamas des Andes.

Je terminerai cette revue des travaux publiés depuis la publication des principaux résultats obtenus dans mes recherches par une brève analyse du nouveau livre de M. Jourdanetf Cette œuvre considérable, dont j’ai annoncé l’apparition et cité quelques passages dans la première partie du présent ouvrage

1 hifluence de la p-ession de l'air sur la vie de l'homme. ‘1 vol. Paris, 1S75.

1080 FAITS RÉCEÎSTS, RÉSUMÉ ET CO^■CLUSIO^■S.

(p. 517, 519), est divisée en cinq parties. Dans la première (t. I, p. 5-84), intitulée « Études barométriques préliminaires », je signalerai seulement ici, et sans pouvoir m’y arrêter, le curieux chapitre sur les modificatioirs de la pression barométrique dans les âges géologiques, et leur influence sur les êtres vivants. La seconde (p. 85-567), « Climats des altitudes », contient, en outre d’une description magistrale des régions élevées et habitées du globe, et d’une importante statistique du Mexique, un résumé de mes propres expériences, et l’étude de l’influence qu’exerce la décompression sur les voyageurs (mal des montagnes) et sur les habitants des hauts lieux. Dans la troisième partie (t. II, p. 5-154), « Constitution pathologique des altitudes », est développée et appuyée par des observations médicales du plus haut intérêt, la remarquable découverte faite par M. Jourdanet, de l’influence déprimante des grandes hauteurs, de l’état anémique (anoxyhémique) des habitants des hauts lieux lorsqu’ils sont atteints de quelque maladie. La quatrième partie (p. 155-204) traite des « Climats de montagne ». M. Jourdanet explique dans les termes suivants la valeur qu’il attribue à ce mot, opposé à celui de climat des altitudes :

J’appelle climats d’altitude ceux qu’une élévation suffisante, combinée avec la distance à l’Équateur, caractérise par les signes certains d’une altération respiratoire, comme conséquence de la diminution de densité de l’air ambiant.

Au-dessous de cette limite physiologique, la dépression barométrique n’agissant pas dans un sens nuisible par elle-même, et pouvant au contraire produire des résultats heureux sur la santé, je désigne par la dénomination de climats de montagne les conditions qui se rattachent à des hauteurs modérées et aux basses ondulations du sol des pays montueux. {Préface, p. 2.)

On trouvera dans cette quatrième partie des faits et particulièrement des statistiques qui sont de nature à faire faire de sceptiques réflexions ^ur Vair vivifiant et l’action fortifiante de la montagne. Enfin, dans la cinquième partie (p. 205-292), sous le titre de « Transitions barométriques naturelles et artificielles », le séjour momentané sur les lieux

DIMIKUTIOX DE PRESSION.

montagneux est opposé avec un grand art à l’effet d’une habitation prolongée; de fort curieuses observations s’y trouvent en outre relatées, sur l’emploi thérapeutique de l’air raréfié.

On voit que la seconde partie seule de cet important ouvrage se développe sur le terrain même où nous nous sommes cantonné. Or, j’ai donné dans le présent livre (voy. p. 266 à 291, et 317, 419), en analysant les travaux antérieurs de M. Jourdanet, la place qu’elles méritent à ses remarquables observations; je ne pourrais, sans tomber dans des redites, y revenir ici. Quant aux considérations hygiéniques et médicales auxquelles mon savant confrère a su donner tant d’ampleur et d’intérêt, je ne puis que renvoyer le lecteur à ce livre, qui renferme tant d’observations curieuses, d’aperçus nouveaux, tant de preuves d’une érudition profonde, tenace, si l’on peut ainsi dire, et guidée par une idée théorique, heureuse, féconde. Il admirera l’étendue des conséquences générales relatives à la constitution des races humaines, à l’histoire des civilisations, à la politique philosophique, que M. Jourdanet a su tirer de cette première observation, que, pendant une opération chirurgicale faite à Mexico, le sang qui s’échappait des artères ne présentait pas la rutilance habituelle (t. I, p. 171). Mais je ne puis ici insister davantage.

SOUS-CHAPITRE II

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