CHAPITRE IV
RÉSÜMÉ ET CRITIQUES.
Le moment est venu de résumer la longue série d’observations, d’expériences et de théories dont nous venons d’énumérer les détails. Après avoir, par la méthode laborieuse, mais sûre, des citations textuelles, mis sous les yeux du lecteur à peu près tout ce qui a été écrit sur l’influence de la diminution dans la pression atmosphérique, nous devons maintenant simplifier sa tâche en condensant tant d’assertions variées, souvent redondantes, parfois contradictoires.
Il faut, de plus, soumettre à un examen sérieux les explications émises, combattues, ou éclectiquement cumulées par les voyageurs, les médecins, les physiologistes, les physiciens, qui ont envisagé sous ses aspects divers cette question si complexe en apparence, si simple en réalité, comme nous le démontrerons. Dans cette partie de ma tâche, je devrai, bien entendu, laisser de côté les arguments tirés de mes propres expériences. C’est à l’aide des notions antérieurement connues que j’espère prouver qu’au moment où j’ai commencé mes recherches, il n’existait dans la science aucune théorie — je ne dis pas démontrée, cela est évident — mais pouvant supporter une critique approfondie. La vérité même, lorsqu’elle a été rencontrée, était mêlée à tant d’erreurs ou si peu armée de preuves, qu’elle ne pouvait imposer aux esprits rebelles sa lumineuse évidence. Or, l’on n’a raison que lorsqu’on peut prou-
ver à tous qu’on a raison : Toujours répondre, a dit Voltaire, c’est prouver qu’on n’a pas répondu.
Le présent chapitre se divise tout naturellement en trois parties ; les conditions dans lesquelles se manifeste le mal des montagnes, le résumé des symptômes qui le constituent, l’examen critique des théories émises pour l’expliquer.
g 1*'. — Conditions d’apparition du mal des montagnes.
Le fait le plus général qui ressort de notre étude, c’est qu’en s’élevant à de grandes hauteurs au-dessus du niveau de la mer, les hommes et les animaux finissent toujours par éprouver une série d’accidents plus ou moins graves, dont l’ensemble constitue le mal des montagnes.
L’existence même de ces accidents a cependant été niée, comme nous l’avons vu ; mais ces négations, généralisations imprudentes et antiscientifiques de quelques cas isolés, ne méritent pas de nous arrêter ici.
Le premier fait qui frappe, lorsqu’on examine la série de ceux que nous avons recueillis, c’est la différence de hauteur à laquelle apparaissent les symptômes fâcheux, suivant qu’il s’agit de voyages en montagnes ou d’ascensions en ballon. Tandis que dans le premier cas, en effet, les voyageurs deviennent parfois malades aux environs de 3000“, et ne dépassent presque jamais, sans souffrances sérieuses, une hauteur de 5000“, Gay-Lussac, Barrai et Bixio, M. Glaisher, à 7000“, ont à peine ressenti quelques troubles légers. Nous trouverons facilement, dans un instant, la raison de cette énorme différence.
Sur terre comme dans les airs, la gravité des accidents va croissant avec la hauteur ; mais elle suit, dans sa marche ascendante, une loi de progression, non de proportion. Jusqu’à 5000“, un voyageur parti du niveau de la vallée, à 1000“, par exemple, ne sera averti de la diminution de pression que par une légère accélération du pouls et de la respiration ; de 5000“ à 4000“, les accidents augmentent considérablement d’intensité ; au-dessus, chaque dénivellation de quelques centaines de mètres est marquée par leur aggravation progressivement croissante, et il arrive un moment où il est plus difficile de gravir 50“, qu’il ne l’était de monter 500“ au début du voyage. Il n’est donc pas étonnant de voir.
HISTORIQUE
comme l’a rapporté le capitaine Gérard, les montagnards du Koonawur, habitués à observer les sensations de cet ordre, estimer l’altitude du point où ils sont parvenus, par la difficulté de respirer qu’ils y éprouvent.
c La hauteur à laquelle apparaissent les symptômes du mal des montagnes varie d’une manière remarquable dans les diverses régions du globe. Nous avons vu que, dans les Pyrénées, il n’arrive d’accidents notables, et encore sont-ils très-rares, qu’en approchant des plus hautes cimes, c’est-à-dire au-dessus de SOPO”. C’est à ce même niveau, dans les Alpes, que les récits des voyageurs commencent à signaler quelques troubles ; ils sont assez habituels entre 3500 et 4000® ; au-dessus, leur existence constitue une règle à laquelle échappent beaucoup moins de personnes que ne voudraient le faire croire les rédacteurs des Clubs alpins. L’Etna, avec ses 3513®, est, sous ce rapport, comme nous l’avons dit, une montagne limite, ainsi que le pic de Ténériffe (3716®), Dans le Caucase et les montagnes arméniennes, le niveau auquel presque tout le monde est gravement frappé paraît un peu plus élevé que dans les Alpes ; sur les volcans du Pacifique, qui dépassent 4000®, on ne paraît guère plus malade que sur le pic de Ténériffe ; il en est de même des monts Cameron, et, sur le Kilimandjaro, New atteignit 5000“ environ, sans souffrances sérieuses ; dans l’Amérique du Nord, Frémont et ses compagnons se trouvèrent malades vers 3500®; mais au Mexique, il faut, pour éprouver des accidents manifestes, dépasser la hauteur de 4300® ; encore ne sont-ils pas toujours très-graves au sommet même du Popocatepetl (5420®). La longue chaîne montagneuse de la Sud-Amérique ne se laisse traverser sur aucun de ses points, du Chili à la Colombie, sans frapper la plupart des voyageurs de la terrible puna. Mais il ne semble pas qu’il y ait, pour ces souffrances, uniformité complète de hauteur ; tandis qu’aux passes de Santiago de Chili, beaucoup sont malades par moins de 4000®, que presque tous les étrangers sont rudement atteints à la Paz (3720®), et même à Chuquisaca (2845®), et tous à Cerro de Pasco (4350®), l’ascension des montagnes voisines de Quito est à peu près inoffensive jusqu’à 5000®, et mille mètres de plus ne présentent pas d’insurmontables difficultés au point de vue physiologique.
Les immenses montagnes de l’Asie centrale peuvent être comparées aux Andes du haut Pérou, au point de vue de la limite où se manifeste le mal des montagnes. Les passes de moins de 4500® sont
franchies sans souffrances sérieuses ; il en est d’assez fréquentées qui ont plus de 5500“; plusieurs voyageurs ont atteint 6000“, et nous avons vu les frères Schlagiïitweit s’élever à la hauteur prodigieuse de 6882“, sur les flancs de l’Ibi-Gamin.
Ces inégalités, au point de vue de notre étude, entre les diverses régions montagneuses du globe, se dégagent de la multitude des faits que nous avons cités ; mais on y trouvera aisément des exceptions nombreuses à ces règles générales. En effet, et ce n’est pas le fait le moins intéressant que nous révèlent ces observations multiples, on voit, dans une même région du globe, dans une même masse montagneuse, que certains lieux déterminés sont particulièrement redoutés des voyageurs et des indigènes ; et ces lieux ne sont pas toujours les plus élevés, tant s’en faut. Cette singularité s’observe même dans l’ascension d’une montagne donnée : tel le Couloir du Mont-Blanc, où apparaissent souvent des troubles qui se dissipent au sommet. En un mot, et ces faits ont été particulièrement signalés dans les Andes et dans l’Himalaya, l’intensité des accidents n’est pas toujours en proportion de la hauteur atteinte. Là s’est trouvée l’origine d’étranges hypothèses imaginées par les indigènes, et auxquelles les voyageurs ont trop souvent accordé foi ; de là, en effet, la croyance aux émanations métalliques, aux gaz méphitiques sortant de terre, aux exhalaisons funestes de diverses plantes.
Mais, sauf ces exceptions fort intéressantes, que nous essaierons d’expliquer dans une autre partie- de cet ouvrage, les différences de hauteur moyenne auxquelles apparaissent les troubles graves suivant les parties du monde où on les observe, sont, lorsqu’on les considère d’ensemble, dans un rapport remarquable avec celles des hauteurs où se maintiennent les neiges perpétuelles. Le résumé que nous avons inséré plus haut (voir page 18), sur ce dernier sujet, facilite pour le lecteur cette comparaison. Mais il ne faudrait pas aller jusqu’à croire, comme l’ont fait quelques voyageurs, qu’il existe une relation directe, et presque de cause à effet, entre ces deux ordres de phénomènes si distincts. Tout d’abord, bien évidemment, on ne s’est jamais plaint du mal des montagnes dans les régions polaires, où les moindres collines restent éternellement recouvertes de neige. Mais, sans recourir à cette démonstration par l’absurde, nous voyons que, dans nos Alpes, c’est presque toujours à 500“ au moins au-dessus de la limite de fusion que se manifestent les troubles physiologiques avec une intensité suffisante pour appeler l’attention. Il en est de même sur les volcans de l’Équateur
HISTORIQÜE.
et du Mexique, les Montagnes Rocheuses et bien d’autres points. Au contraire, sur les Andes boliviennes, et encore plus dans l’Himalaya, les récits précédemment publiés nous montrent les voyageurs fort malades, alors qu’ils foulent le sol ferme, et sont encore assez éloignés de la zone éternellement glacée. Mais il n’en est pas moins vrai de dire que, d’une manière générale, plus élevée sera la limite des neiges perpétuelles, plus tard, dans les ascensions, les voyageurs seront menacés des accidents que nous avons tant de fois décrits.
A côté de ces inégalités dues aux circonstances extérieures, il en est qui dépendent des personnes elles-mêmes qui se soumettent à l’influence de la décompression.
Tout d’abord, en effet, dans la même région, sur la même montagne, on voit les voyageurs tantôt se plaindre de souffrances sérieuses, tantôt se réjouir ou s’étonner de n’avoir presque rien ressenti. Au passage du Cumbre d’üspallata, la plupart de ceux qui font la traversée des Andes sont frappés de la puna; Samuel Haigh, Schmidtmeyer et bien d’autres en ont porté témoignage : or, nous avons vu Miers, Brand, Strobel, etc., y échapper complètement. Tandis que de Humboldt et Bonpland furent très-malades dîins leurs ascensions du Chimborazo, M. Boussingault et le colonel Hall, qui les dépassèrent en hauteur, n’éprouvèrent que de faibles symptômes, et M. Jules Rémy, qui dit avoir atteint le sommet, affirme n’avoir ressenti aucun symptôme de malaise. Au Popocatepetl, le baron Gros et ses six compagnons, puis M. Laverrière, se plaignent de véritables souffrances; MM. Turqui et Craveri, M. Virlet d’Aoust, déclarent avoir été complètement épargnés, tandis que la Commission scientifique du Mexique fut un peu moins favorisée.
Ces différences sont encore plus frappantes sur les montagnes moins élevées. Nous avons vu Riche et Blavier, atteints d’hémoptysie, renoncer à gravir le sommet du pic de Ténériffe, auquel parvinrent sans encombre de Humboldt, Léopold de Buch, Elie de Beaumont^, et tant d’autres. Sur l’Etna, le comte de Forbin, A. de Sayve, souffrirent beaucoup, tandis que Spallanzani demeura indemne, et que Ferraro prétendit s’y porter mieux que dans la plaine.
De même pour les Alpes. Dans les centaines d’ascensions dont son sommet a été le but, le Mont-Blanc nous a présenté les plus
* Comptes rendus de V Académie des sciences, t. XX, p. 1502 ; 1845.
contradictoires résultats. De Saussure, Beaufoy, Clark et Sherwill, Hawes et Fellowes, Bravais, Martins et Lepileur, accusent de violents malaises, dont ils ne purent triompher que par des prodiges d’énergie; au contraire, Clissold, Piachaud, Albert Tissandier, furent à peine malades. J’ai entendu des « alpinistes » réputés affirmer qu’ils n’avaient absolument rien éprouvé d’extraordinaire dans cette ascension jadis si redoutée. Or, par un contraste saisissant, Laborde, le frère de M. Lepileur, etc., furent malades en montant simplement au Grand-Saint-Bernard (2490“) ; Spitaler et ses compagnons racontent, sur leur ascension au Venediger (5675“), les plus pénibles détails, alors que Desor, que Gottlieb Studer affirment n’avoir absolument rien ressenti en montant à la Jungfrau (4170®). En Arménie, nous voyons Radde se coucher épuisé à 5700®, tandis que les montagnes voisines et bien autrement élevées, de l’Elbrouz (5620“), du Kasbek (5030®), et de l’Ararat (5155®), ont vu d’intrépides voyageurs fouler presque impunément leurs cimes. Bien plus, en 1868, Freshfield, Moore et Tucker font sans souffrances l’ascension du Kasbek; en 1874, des montagnards non moins expérimentés, Gardiner, Grove, Walker et Knubel souffrirent notablement dans la même ascension. Je ne citerai pas d’autres exemples. Il, suffit de se reporter à ce que nous avons dit dans les chapitres précédents, pour trouver, parmi tant d’observations, des exemples d’inégalités non moins considérables constatés dans les Pyrénées, l’Himalaya et les autres régions montagneuses.
Ces différences sont surtout saisissantes lorsqu’elles se manifestent sur des voyageurs qui, dans des conditions semblables en apparence de santé, d’hygiène, d’exercice antérieur, exécutent simultanément une même ascension. Sur le Pichincha, TJlloa tombe en défaillance ; La Condamine ne ressent aucune difficulté dans la respiration. En montant au Cotopaxi (5943®), un des muletiers de Stuebel fut tellement malade qu’il ne put dépasser 5600®; un autre ne sentit absolument rien. Sur le mont Etna, de Gôurbillon n’éprouva rien, tandis que son compagnon Wilson souffrit étrange ment. Dans l’ascension du Finsteraarhorn (4275®), Hugi se trouvait fort bien, de même que ses compagnons, sauf l’un des plus vigoureux guides de l’Oberland, qui eut des vertiges et des nausées. Sur le glacier de la Maladetta, Néergaard s’arrête, incapable de continuer une ascension que termine sans accident le célèbre géologue Cordier. iDI. Lortet et Durier montent le même jour au Mont- Blanc : les récits de leurs sensations sont aussi dissemblables que
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possible. A 5500“, Crocé-Spinelli est pris dans son ballon d’une oppression manifeste; ses compagnons de voyage déclarent ne rien éprouver.
Mais ce n’est pas tout : la même personne exécutant, dans des conditions qui lui semblent identiques, la même ascension à deux reprises différentes, ne se comporte pas toujours de même. A sa première ascension du Buet, le chanoine Bourrit tombe sans connaissance ; l’année suivante, il n’éprouve rien de particulier. Sur le Breithorn (4100“), M. Lepileur, en 1875, ne ressentit aucun malaise, tandis que l’année suivante il y fut pris d’un sommeil invincible. Semblable inégalité entre les trois ascensions du Mont-Blanc parM. Tyndall, elles deux par M. Lortet. Les observations faites sur les guides sont encore plus concluantes.
Il faut enfin noter que, tandis que certaines personnes semblent extrêmement sensibles aux effets des ascensions, d’autres dépassent sans se plaindre le niveau où la grande majorité des voyageurs est frappée des malaises habituels. Nous avons vu que le D” Martin de Moussy avait ressenti lapwwa à 1970“, tandis que Jules Bémy a pu monter à peu prés impunément au sommet du Chimborazo (6420“). Victor Jacquemont semblait particulièrement indemne sous ce rapport, comme on peut le voir dans les extraits de ses lettres. Ce sont là, du reste, des faits bien connus de tous les « mountainers; » on sait que certains guides sont incapables de suivre « leurs messieurs » à partir d’un certain niveau, et des voyageurs, intrépides et infatigables dans les montagnes de second ordre, ont dû renoncer à atteindre les plus hauts sommets des Alpes.
Les nombreuses ascensions dont nous avons énuméré les récits diffèrent donc en définitive les unes des autres, par rapport au mal des montagnes, d’abord par des raisons qui paraissent dépendre de la montagne elfe-même, puis par des raisons qui dépendent des voyageurs, ces dernières pouvant être constantes et pouvant aussi n’être que transitoires. Les extrêmes de ces différences peuvent osciller entre 1500“ (M. Javelle) et 6000“ ; c’est là ce qui explique, sans les justifier, les dénégations inconsidérées que nous avons tant de fois enregistrées.
Nous devons maintenant nous attacher spécialement à l’étude des influences d’ordre transitoire, et chercher, en analysant d’une manière plus détaillée les relations citées, s’il est possible d’expliquer ces différences par certaines conditions de milieu, par les circonstances dans lesquelles se sont trouvés accidentellement les
voyageurs ou par cet ensemble de conditions intrinsèques propres à chacun de nous, dont les unes sont susceptibles de mesure, les autres plus ou moins inconnues et qu’on désigne parles expressions générales de tempérament et d’idiosyncrasie. C’est ici le lieu de rechercher l’influence de l’habitude, de l’acclimatement, de tenir compte de la race humaine à laquelle appartient le voyageur.
Sous ce dernier rapport, les résultats observés semblent bien contradictoires : tandis que d’Orbigny, Pœppig, Tschudi, de Saint-Cricq, Weddell, les frères Grandidier, etc., remarquent avec étonnement l’immunité des Indiens qui courent à côté de leurs mules sans laisser paraître le moindre malaise, nous voyons, dans l’ascension de de Humboldt au Chimborazo, un métis né sur les hauts lieux souffrir plus que les Européens ; de même , Caldcleugh , Brand , Stuebcl voient leurs péons malades alors qu’eux-mêmes n’éprouvent presque rien ; cependant, d’une manière générale , il est évident que, dans les Andes, les Indiens résistent beaucoup plus que les Européens aux effets du mal des montagnes.
Je ne puis m’empêcher de citer à ce propos un passage d’une lettre pleine d’intérêt qu’a bien voulu m’écrire un ingénieur français, M. E. Roy, ancien sous-directeur de l’école des arts et métiers de Lima, qui a beaucoup fréquenté les' hautes régions des Andes ;
La race indigène indienne est forte et vigoureuse, la nature ou l’effet d’une espèce d’atavisme l’a douée d’un puissant appareil respiratoire qui lui permet, probablement par la respiration d’une plus grande quantité d’air, de retrouver l’équivalent d’oxygène nécessaire à son existence et au maintien d’une bonne constitution. L’Indien de ces hauts plateaux est trapu, a le torse et le bassin énormes et les jambes relativement courtes ; c’est un marcheur de premier ordre. Chaussé de ses doubles bas de laine et de ses mocassins, il fera 50 kilomètres, sans sourciller, dans ses montagnes, et, pourvu qu’il ait des feuilles de coca à mâcher, il fera ce trajet d’un trait. C’est bien pour lui et ses lamas que le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite : il ne cherche pas à contourner les vallées pour aller de l’une dans l’autre, il pique droit devant lui, si la déclivité de la montagne n’est pas infranchissable : c’est vous dire combien il faut qu’il respire librement.
En retour, quand ces montagnards descendent sur le bord de la mer, ils ne peuvent se livrer à un travail pénible, comme dans leurs montagnes; beaucoup deviennent poitrinaires. Ainsi, à l’école dont j’étais sous-directeur, beaucoup de jeunes gens venant de ces hautes contrées ont dû, pour cette cause, retourner à l’air natal avant d'avoir fini leurs études, à cause du travail de l’atelier trop pénible pour eux.
Le contraire paraît résulter des récits faits par les voyageurs de l’Asie centrale. Déjà Fraser se plaint vivement de ses coolies. D’après
HlbTuRIQUE.
leD'' Gérard (p. 148), les habitants duKoonawur, nés sur les hauts plateaux, sont aussi malades que les voyageurs. Johnston raconte que tandis que les indigènes qui l’accompagnaient sur le pic de Tazigand respiraient avec la plus grande peine, lui et ses compagnons anglais ne ressentaient aucune souffrance (p. 150). Oliver Cheetam, Godwin Austen, Henderson, racontent des faits semblables. Pour les frères Schlagintweit , la différence des races est de peu d’importance. Drew a vu un natif du Pendjab malade à 11 000 pieds (3300“). Ainsi, les Indiens, même ceux qui sont nés dans les régions montagneuses, semblent au moins aussi sensibles que les Européens aux effets des ascensions.
De même, en Afrique, dans les ascensions des monts Cameron et du Kilimandjâro ; de même à Hawaï, sur le Mauna-Loa, les indigènes ont été frappés du mal des montagnes avant les voyageurs européens, et plus gravement qu’eux.
Mais il convient de dire, dès maintenant, qu’indigènes et Européens n’étaient pas, pendant ces voyages, dans des conditions identiques, au point de vue des vêtements, de la nourriture et du travail.
Si des indigènes appartenant à des races qui semblent , suivant l’expression du D" Gérard, « nées pour vivre et mourir dans des régions inaccessibles, » sont atteints par l’influence de la montagne, il doit en être de même, à plus forte raison, des populations de races européennes, qui habitent les hauts lieux. Tous les récits du chapitre F" montrent, en effet, les porteurs et les guides malades aussi vite et aussi gravement que les voyageurs, lorsque ceux-ci ont déjà l’habitude de l’exercice en montagnes. Quelquefois même, ce sont eux qui en sont pris les premiers; le récit de Dolomiêu (p. 76) est tout à fait caractéristique. Le léger avantage qu’ils présentent, en moyenne, est assez rapidement acquis par les gens des plaines que l’humeur vagabonde pousse dans la montagne.
Une autre preuve , et non la moins saisissante , du peu d’importance de l’accoutumance au séjour des hauts lieux , se tire de l’intensité avec laquelle le mal atteint les animaux domestiques. Tous les récits des voyageurs dans les Andes et l’Himalaya sont riches en détails attristants sur le piteux état des mules ou des chevaux qui portent les fardeaux ; ces derniers périssent fréquemment ; les chameaux ne se comportent pas mieux; les mules de de Saussure poussaient des cris plaintifs sur le glacier de Saint-Théodule ; les bœufs sauvages eux-mêmes, quand on les chasse, vomissent souvent le sang, dit de Humboldt, et l’on a vu quelle triste figure ils faisai^t par-
RÉSUMÉ ET CRITIQUES, fois, selon de Castelnau, dans les combats de taureaux. Les chiens sont également très-durement frappés, et ont de la peine à courir. Les chats surtout paraissent présenter une susceptibilité excessive, puisque, selon Pœppig et Tschudi , ils ne peuvent pas vivre audessus de 4000“. (P. 43, 49.) Il convient cependant de faire remarquer que, d’après Tschudi et Elliotson, les animaux nés dans la montagne sont moins malades que les autres.
Mais il faut avouer que tout ceci se rapporte aux animaux domestiques importés. Les espèces indigènes paraissent fort à l’aise aux plus grandes hauteurs ; seul, le capitaine Webb a vu des yacks atteints de la maladie {p. 144); les lamas en semblent tout à fait exempts, eux qui, du reste, à l’état libre, paissent à des hauteurs de plus de 4000 mètres Enfin, depuis Ulloa, tout le monde a été frappé d’étonnement en voyant les condors planer habituellement à 4 ou 5000“, et dépasser quelquefois 7000 mètres; dans l’Himalaya, les huppes et d’autres passereaux habitent par plus de 5000 mètres.
Nouj touchons ici à l’un des points les plus intéressants de cette revue .d’ensemble. L’influence de l’habitude, l’accoutumance au mal des montagnes, est indéniable; mais on en a tout à la fois exagéré et mal déterminé les conditions.
Au témoignage de d’Orbigny, de Pœppig , de Gay, de Tschudi, do Guilbert, on s’habitue parfaitement à vivre dans les hautes régions des Andes, et les malaises souvent insupportables qui frappent l’Européen dans les premiers jours disparaissent graduellement. «Dans les rues, dit Guilbert, on reconnaît facilement les nouveaux venus ; tous les quarante ou cinquante pas ils s’arrêtent quelques secondes. » (P. 57.) Des effets analogues ont été remarqués dans nos montagnes d’Europe ; tel novice qui , arrivant des plaines, est malade à une faible hauteur, pourra, plus tard, faire impunément des ascensions beaucoup plus élevées. Mais il ne faudrait pas croire que cette immunité soit absolue ; un changement de niveau un peu considérable, des circonstances particulières, font soudain reparaître le malaise disparu; nous en trouverons la preuve dans les récits de M. Weddell, de M. Pissis, de d’Orbigny lui-même. En un mot, il en est de l’arrivée en montagne comme de tous les changements brusques auxquels nous pouvons nous soumettre ; un certain temps écoulé laisse rétablir l’équilibre un instant ébranlé, et que des transitions plus ménagées auraient permis de conserver.
Nous essaierons de préciser plus tard la nature et l’importance des conditions changées par le fait de l’ascension ; mais, dès main-
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tenant , nous pouvons constater la réalité de l’accoutumance , ou , comme on dit d’ordinaire, de l’acclimatation sur les hauts lieux.
Mais nous ne parlons ici, nous ne saurions trop le redire, que des accidents violents et soudains du mal des montagnes, en un mot; nous n’avons nullement l’intention de nous jeter dans l’étude délicate, complexe , où les moyens de démonstration sont d’autant plus nombreux qu’ils sont moins probants, de l’acclimatation véritable, sur les hautes régions, des générations successives tendant à la constitution d’une race.
Tout en faisant quelques réserves , car il paraît prouvé que certaines personnes ne peuvent s’habituer au séjour des hauts lieux, nous constatons simplement qu’un voyageur arrivé depuis quelque temps dans la montagne n’éprouvera rien d’extraordinaire là où il était, à ses débuis, malade; que ses descendants, s’il y fait souche, conserveront son immunité relative ; que la race qui se sera ainsi formée jouira des mêmes avantages, jusqu’à frapper d’étonnement le voyageur nouveau venu. Mais sous la réserve déjà faite qu’il n’y a là rien d’absolu.
Encore faudrait-il bien s’entendre sur la question d’habitude. En effet, ainsi que nous allons le dire dans un moment, la fatigue est un élément considérable, dans l’intensité du mal des montagnes. Or, l’une des conséquences de l’exercice prolongé en montagnes, c’est la moindre disposition à la fatigue. 11 en est de cette gymnastique spéciale comme de toutes les autres ; on arrive à ne faire contracter que les muscles, que les faisceaux musculaires indispensables pour le mouvement qu’on cherche à obtenir; on ne les amène qu’au degré de contraction précisément nécessaire ; en un mot , on réduit à son minimum la dépense des forces. De plus, les muscles, et sans doute aussi les nerfs, sollicités plus fréquemment à l’action, dont une circulation locale plus active enlève sans cesse les déchets, peuvent fournir à un emmagasinèment et à une décharge dynamiques plus considérables, deviennent, comme on dit, plus forts, et, pour un même travail, donnent à un bien moindre degré la sensation de fatigue.
De là suit qu’on se dispose, à l’accoutumance sur les hauteurs par le simple exercice gymnastique des ascensions médiocres dont les « alpinistes » de profession ont toujours soin de faire précéder leurs prouesses à grande hauteur. Faute de s’astreindre à cette règle, les plus énergiques payent souvent leur tribut. Un des membres du Club alpin autrichien, des plus familiers avec les sommets élevés des
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Alpes, qui se vantait à moi de n’avoir jamais rien ressenti au mont Rose ni au mont Blanc, m’avoua avoir été fort malade un jour pour avoir fait, en sortant d’une vie sédentaire, et sans nulle transition, une ascension de 2500“. C’est là une des raisons pour lesquelles les médiocres montagnes de la vallée de Chamounix, le Buet, parfois même le Brévent (2525”), rendent malades les voyageurs qui arrivent par Genève; c’est aussi cette absence d’entraînement qui explique la fréquence des accidents du mal des montagnes dans l’ascension du mont Blanc, alors que celle du mont Rose est beaucoup moins redoutée sous ce rapport ; c’est que la première est souvent faite par des novices ou même par des « mountainers » expérimentés, mais qui, quelques jours avant, vivaient dans l’atmosphère de Londres ou de Paris, tandis qu’on n’atteint généralement au mont Rose qu’après une série d’exercices préalables qui ont discipliné l’appareil locomoteur.
Les exemples de l’influence de la fatigue sont nombreux dans les récits mêmes que nous avons cités.
En faisant l’énumération des symptômes du mal des montagnes, nous aurons à insister sur le fait de son exagération par l’exercice, même le plus modéré. Ici, nous devons simplement signaler les cas où il n’apparaît que sous l’influence de la fatigue, et nous pouvons même dire, d’une fatigue passagère, due à un exercice violent. J’ai moi-même ressenti des accidents assez sérieux, pour avoir fait au pas gymnastique une course ascendante de près d’un kilomètre, sur la route du grand Saint-Bernard, à une hauteur qui ne devait pas dépasser 1500“. C'est à l’influence de la fatigue, des charges portées à dos d’homme, qu’il faut rapporter, pour une grande part, les malaises violents qui frappent parfois les péons des Andes et surtout les coolies de THimalaya, avant les voyageurs européens.
Ceux-ci, du reste, se laissent d’ordinaire transporter tranquillement sur le dos des chevaux, des mulets ou des yaks. Nous avons énuméré bien des cas dans lesquels la maladie les frappait soudain, aussitôt qu’ils descendaient pour cheminer à côté de leurs montures. S’ils marchent sur un terrain difficile, dans la neige nouvelle où enfonce le corps, la fatigue s’en augmente, et avec elle l’intensité des accidents.
, Si, comme l’ont fait d’ordinaire les Ivoyageurs, nous appliquons le mot fatigue non-seulement au résultat de contractions musculaires exagérées, mais à l’influence d’autres causes épuisantes, ce facteur du mal des montagnes prend encore plus d’énergie. Ainsi
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l’insommie, le manque de repos et de confort ne sont point à négliger. A leur seconde ascension du Mont-Blanc, MM. Lortet et Marcet furent beaucoup moins malades qu’à la première : ils avaient passé une bonne nuit aux Grands-Mulets. La généralité des malaises, en grimpant cette montagne, tient en partie à ce que le lieu de repos, la cabane des Grands-Mulets, est fort mal installé ; au contraire, sur le mont Rose, se trouve l’auberge du Riffelberg, où l’on se repose à son gré, et où l’on peut demeurer plusieurs jours à une élévation de 2570“.
A la fatigue, à l’insommie, il faut joindre l’alimentation insuffisante ou mauvaise. Les guides sont unanimes pour recommander de manger peu, mais souvent et substantiellement. Un mauvais état de l’estomac ou de l’intestin amène infailliblement les troubles bien avant le niveau habituel. On a vu fréquemment des guides devenir malades assez bas, pour s’être enivrés la veille; les péons qui ont des habitudes vicieuses souffrent plus de la puna que les autres, dit Caldcleugh (page 57).
Telles senties principales circonstances, variableset accidentelles, qui peuvent modifier l’intensité du mal des montagnes : non-acclimatement, non-entraînement, fatigue, insomnie, mauvaise alimentation, dispositions momentanées mauvaises. Les tempéraments divers paraissent inégalement atteints. Suivant la plupart des voyageurs, suivant A. Smith (p. 47), Tschudi (p. 49), Burmeister (p. 55); Pissis (p. 61), les pléthoriques et aussi les personnes âgées ou très-faibles sont particulièrement frappées. 11 n’est pas rare de voir des gens d’apparence assez frêle, mais bilieux ou nerveux, faire impunément des ascensions où échouent des personnes corpulentes. On peut dire qu’ils -ont moins lourd à soulever, ce qui a son impor^ tance, surtout quand ils cheminent sur la neige, où ils. enfoncent moins ; en outre, leur surface pulmonaire est, comme celle des enfants, plus grande, proportionnellement à leur poids ; mais, quoi qu’il en soit de l’explication, le fait est d’observation courante.
L’état de mauvaise santé, pour une cause quelconque, prédispose également à être plus tôt malade. « Quand je ne me portais pas bien, dit Al. Gérard, j’ai souffert à 15 000 pieds, tandis qu’en bonne santé, je n’ai rien ressenti à 16000 pieds » (p. 149).
Une influence d’une nature générale est celle du froid, qui prédispose au mal des montagnes. C’est, nous l’avons vu, à la région des neiges perpétuelles qu’il apparaît d’ordinaire, et dans les contrées intertropicales, il retule avec elles jusqu’à d’énormes hau-
teurs- Tous les voyageurs sont d’accord pour déclarer que le vent glacé des hauts lieux, lorsqu’il s’élève, rend insuppoidables lea malaises, et peut amener la mort^ le fait a été remarqué d’abord dans les Andes par Acosta (p. 27)..
Si donc à la fatigue de la marche et des fardeaux portés on joint l’alimentation insuffisante, les privations de la misère, les vêtements impuissants à préserver du froid, on< trouve réunies toutes les causes qui peuvent augmenter l’intensité du mal des montagnes. Ces causes, sans parler des habitudes vicieuses, se donnent rendezvous pour frapper les malheureux coolies indiens et aussi, bien qu’à un moindre degré, les péons des Andes ; cela suffit bien pour expliquer la violence avec laquelle ils souffrent ordinairement de Xd.'puna ou du 6zes, suivant leurs expressions.
Que si maintenant npus nous reportons aux différences signalées dès le début de ce paragraphe entre les diverses montagnes, relativement à la hauteur à laquelle surviennent d’ordinaire les malaises, nous pouvons les expliquer en partie par les observations qui viennent d’être relevées.
Si, sous les tropiques, le mal des montagnes n’arrive guère avant 4500“, tandis que dans nos Alpes il n’est pas rare Tnille mètres plus bas, la température est certes pour beaucoup dans cettè inégalité considérable ; ainsi que je le faisais remarquer il n’y a qu’un instant, la zone des neiges éternelles est à peu près celle à laquelle apparaissent les malaises. Si la ville de Cerro de Pasco est si redoutée de tous les voyageurs, c’est que son climat glacé vient augmenter l’intensité des accidents occasionnés par la hauteur. Evidemment, c’est à leur position sous l’Équateur même que les montagnes gigantesques qui environnent Quito doivent en partie l’immunité relative dont ont joui ceux qui en ont fait l’ascension. A Quito, dit JamesonS la température moyenne est d’à peu près 14°; le thermomètre oscille entre 18“ et 8“.
Mais cet élément n’est pas le seul. 11 y a une grande différence, d’après ce que nous avons dit précédemment, entre une montagne située sur le bord de l’Océan, comme le pic de Ténériffe (5715“), par exemple, et une autre de même hauteur dans le massif de nos Alpes, comme le Galenstock (3800“). Pour faire l’ascension du premier, en effet, le voyageur part du niveau de la mer, et franchit d’un coup une hauteur verticale considérable : pour le second, la
* joürney from Quito to Cayambe. — Joüriial roy. geogr. Soi;.; t. XXXI, p. 184-190,
540 mSTORlQlE.
distance à parcourir est diminuée de 4000® au moins. La transition est donc, dans ce dernier cas, infiniment plus ménagée. De plus, on ne peut accéder au pied même des montagnes alpestres qu’aprés avoir fait une sorte d’acclimatement avec entraînement musculaire, au lieu qu’on débarque simplement au pied du Pic ou de l’Etna. Il en résulte que sur ces montagnes médiocres, malgré la température élevée de leur région, les accidents sont encore plus fréquents que sur les montagnes équivalentes des Alpes.
C’est pour la même raison, en outre de leur situation dans la zone torride, que le Chimborazo, l’Antisana, le Cotopaxi, etc., n’occasionnent que de médiocres accidents ; la ville de Quito, qui est à leurs pieds, et d’où l’on part après un séjour plus ou moins long, est située par 2910®, en telle sorte qu’il ne reste que 1950® à monter en verticale, pour arriver au sommet du Pichincha ; c’est le cas de se souvenir de l’irrévérencieuse comparaison du chanoine Pourrit (p. 15).
Le lecteur peut s’assurer, en passant en revue les voyages à travers les Andes (p. 23-64), que les accidents frappent bien plus généralement et bien plus durement les voyageurs qui vont du Pacifique à l’Atlantique, que ceux qui suivent la route inverse. Pour moi, l’explication de cette singularité apparente se trouve en grande partie dans ce fait, que du côté chilien, l’ascension est extrêmement brusque, tandis qu’elle est lente et progressive pour le voyageur qui va de l’est à l’ouest.
Enfin, la hauteur considérable à laquelle il faut s’élever dans THimalaya pour être atteint par le mal des montagnes peut être due à la même cause. Dans l’énorme massif d’où sortent l’Indus, le Bramapoutra et le Gange, on n’atteint les passages redoutables qu’après avoir longtemps marché sur un terrain montueux, dont les assises dé plus en plus élevées préparent lentement à l’influence des grandes hauteurs. C’est là que les transitions sont le plus ménagées : c’est là que les accidents à craindre doivent se faire sentir le plus tardivement, ce qui arrive en effet.
Mais, bien entendu, cette influence considérable doit être rapprochée des conditions climatériques et des autres causes de variations que nous avons déjà signalées. 11 nous semble que, sauf quelques cas encore difficiles à interpréter, et sur lesquels la discussion des théories émises jettera quelque lumière, les inégalités si singulières que nous indiquions au commencement de ce paragraphe se laissent à peu pr^'s toutes expliquer d’une manière satisfaisante.
§ 2, — Symptômes du mal des montagnes.
Le mal des montagnes, la veta, la puna^ le mareo, le soroche des Sud-Américains, le bis, le tunk, le dum, le mundara, le seran, Tais des montagnards de l’Asie centrale, Vikak des naturels de Bornéo, est constitué, à son maximum d’intensité, par un ensemble de symptômes redoutables, qui portent à la fois sur toutes les grandes fonctions physiologiques : l’innervation, la locomotion, la circulation, la respiration, la digestion. Nous allons d’abord les résumer, d’après les récits qui précèdent, en les rapportant à chacune de ces divisions des phénomènes naturels.
Digestion. — La soif exagérée, le dégoût non-seulement pour l’ingeslion, mais pour la vue et Todeur des aliments, le manque de sapidité des liquides, les nausées, les vomissements ont été signalés par presque tous les voyageurs . On mange très-peu sur les hautes montagnes ; Martins et Bravais, avec trois guides, firent un bon repas de là ration d’un homme seul. Quant aux accidents violents, rien de plus saisissant que la description faite par Acosta : « Après avoir vomy la viande, les phlegmes et la colère, l’une jaune et l’autre verde, ie vins iusque à jetter le sang » (p. 25). Les pudiques périphrases des voyageurs anglais sur les « soulèvements du diaphragme », « les malaises d’estomac, » laissent entrevoir le tableau énergiquement retracé par le vieux jésuite. On n’aura, dans les récits du premier chapitre, que l’embarras du choix entre les descriptions. Quelquefois l’estomac devient d’une susceptibilité telle, qu’il ne peut supporter une cuillerée d’eau (P. 170).
La diarrhée a été signalée, vraisemblablement comme conséquence des jets de bile lancés dans l’inlestin pendant les efforts de vomissement. « Mes compagnons étaient perdus de vomissement et de force d’aller à la selle, » raconte encore Acosta (P. 26). Il faut dire cepen(fent que, dans quelques cas, elle paraît être due simplement au froid, aux pieds humides, etc.
L’ensemble de ces phénomènes est, en tous lieux, ce qui a le plus frappé et le plus effrayé les voyageurs ; c’est à eux qu’est duc la vieille comparaison qui a fait donner au mal des montagnes, au mareo, son nom significatif.
décrétions. — Les troubles sécrétoires sont peu importants; leur relation d’effet à cause avec l’acte même de l’ascension n’est rien moins que démontrée. Que la sueur s’exagère, l’exercice violent,
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l’action directe des rayons solaires, l’expliquent suffisamment. La diminution dans la sécrétion urinaire peut en être la suite, mais plusieurs voyageurs n’hésitent pas à y voir l’influence directe des hautes régions. Du reste, aucune mesure exacte n’a été prise, aucune analyse chimique n’a été faite.
Respiration. — La respiration plus fréquente, plus courte, puis difficile, entrecoupée et anxieuse, a été éprouvée et signalée par tout le monde. L’oppression s’aceompagne souvent de douleurs de poitrine. C’est, avec la fatigue exagérée, la première manifestation du mal des montagnes. Les animaux n’en sont pas exempts. Nous avons vu quelle importance ont attachée au nombre augmenté des respirations les théoriciens qui se sont occupés de la question : nous y reviendrons dans un moment.
Les observations de M. Lortet (P. 120) ont précisé les modifications apportées par l’altitude dans le rhythme respiratoire : l’amplitude diminue, si le nombre augmente. C’est aussi ce qu’a constaté Yivenot dans ses appareils (p. 295).
Quant aux conséquences, relativement à la respiration, d’un séjour habituel dans les hauts lieux, les faits rapportés semblent en contradiction avec ces résultats. Pour ne citer que les plus récents auteurs, nous voyons M. Jaccoud affirmer que le nombre et l’amplitude des respirations augmentent sur l’Engadine (p. 311). Drew trouve aussi « la respiration plus rapide et plus ample » (p. 309), M. Armieux arrive au même résultat pour le nombre ; de plus il constate une capacité respiratoire augmentée chez les infirmiers de Baréges. Tout le monde paraît être d’accord sur la question de la fréquence ; mais celle de l’amplitude appelle de nouvelles recherches. 11 en est ainsi, à plus forte raison, si l’on fait intervenir la question des races (p. 315).
Circulation. — L’accélération du pouls, si elle n’a pas été notée par tous les voyageurs, comme les troubles digestifs et respiratoires, n’est pas moins constante. On peut la- constater, alors même qu’aucun sentiment de malaise n’appelle l’observation. En faisant la très-modeste ascension du Nivolet (1558“) près Chambéry (269“), j’ai vu mon pouls et celui de toutes les autres personnes qui composaient notre petite caravane monter de 4 à 8 battements ; il était compté, bien entendu, après un long repos. Le lieutenant Wood ne s’est aperçu que par hasard de la rapidité extraordinaire de son pouls, si bien qu’il se crut alors pris de fièvre (p. 154).
RÉSUMÉ ET CRITIQUES. ô43
Quand la différence de niveau est très-grande, l’accélération devient considérable. Elle est, du reste, comme l’a dit de Saussure (p. 92), en rapport avec l’intensité du malaise éprouvé. Les nombres extraordinaires de 150, 140 pulsations ne sont pas trèsrares dans les hautes montagnes : « Mon cœur, dit mistress Henderson, allait un train de chemin de fer » (P. 160). Nous avons vu Parrot chercher à établir une sorte de rapport, qui aurait pu servir de mesure pour la hauteur, entre le nombre de ses pulsations et l’altitude atteinte (P. 151). Le tableau publié par Lortet (P. 122) est très-curieux sous ce rapport; mais il s’en faut de beaucoup qu’une pareille régularité soit générale. A de grandes hauteurs, l’accélération du pouls devient insupportable ; elle s’accompagne de bourdonnements d’oreilles, de battements dans les carotides, dans les tempes, de palpitations plus ou moins violentes, et qui deviennent effrayantes. Cette accélération ne paraît pas impressionnable par l’emploi de la digitale (P. 162).
Cette modification n’est pas transitoire ; elle persiste pendant le séjour dans les lieux élevés. Sur ce point, il est à regretter que les observations précises soient extrêmement rares. Aussi, je crois devoir reproduire ici celles qu’a récemment publiées M. Mermod.
M. Mermod* a compté sur lui-même, à maintes reprises, le nombre des pulsations, aux trois stations d’Erlangen (525“), de Lausanne (614“), et Sainte-Croix (1090™) ; le séjour dans chacun de ces pays durait plusieurs mois. Ces observations ont été faites avec un soin rigoureux, et toutes les précautions nécessaires ont été prises pour que les causes d’erreur fussent inférieures aux variations, évidemment bien légères, que pouvait présenter la circulation sous d’aussi faibles différences d’altitude. Or, la moyenne de 900 observations faites à Erlangen a donné 62,76 pulsations, celle de 577 observations faites à Lausanne, a donné 66,68 pulsations, et celle de 555 observations faites à Sainte-Croix, 68,87. L’augmentation du nombre avec l’altitude a été constatée à toutes les heures U jour.
M. Jaccoud (voy. p. 510) a observé aussi sur l’Engadine une accélération permanente de son propre pouls.
Je dois cependant citer dans un sens inverse les observations du D' Armieux (p. 515), trouvant une diminution moyenne de 5,85 pulsations de Toulouse (200“), à Baréges (1270“).
Élude de l'influence de T altitude sur la fréquence des battéments du cœur. — Bul~ letin delà Société vaudoise des sciences naturelles, t. XïII, p. 391-59,9, 1873.
344 HISTORIQUE
La fréquence n’est pas seule modifiée dans le pouls. Sa force diminue beaucoup, il devient irrégulier, très-nettement dicrote, de plus en plus petit et dépressible. Les tracés pris par M. Lortet pendant l’ascension du mont Blanc (voy. p. 121) sont des plus nets sous ce rapport. La tension artérielle diminue notablement.
D’autres observateurs ont trouvé au contraire le pouls plein, fort, « vibrant, dit Guilbert, comme dans l’insuffisance aortique. » (Voy. p. 58.) Selon Junod, qui expérimentait en vases clos, il est plein, dépressible, fréquent (p. 259). Sans perdre de force, dit M. Lepileur, le pouls augmente notablement de vitesse (p. 248).
Le système veineux présente des phénomènes non moins frappants; plénitude des vaisseaux, congestion de la peau, des lèvres, des conjonctives; apparence violacée, vultueuse, enflée de la face; lèvres bleues et gonflées -
Puis, parfois, tout à coup, la scène change du tout au tout : la face devient pâle : c’est la syncope qui menace. Elle arrive souvent même, allant jusqu’à la perte complète de connaissance. La station debout la favorise singulièrement. (Voy. p. 85, 109.)
Le plus effrayant, sinon le plus grave des troubles circulatoires, ce sont les hémorrhagies ; elles sont plus rares qu’on ne le dit généralement ; par ordre de fréquence, on signale d’abord les hémorrhagies nasales et pulmonaires, celles des yeux, des lèvres, des oreilles, les hémorrhagies intestinales ; enfin, M. Martins a éprouvé une hématurie légère. Mlle Dangeville vit son époque de menstruation notablement avancée ; mais l’exercice violent peut suffire pour expliquer ce fait.
Ces pertes de sang ont été observées chez les animaux, notamment chez les chevaux et les bœufs. Je signale en passant l’importante observation du D’’ Clark, qui remarqua que le sang venu du nez était « d’une couleur plus noire qu’à l’ordinaire » (p. 98).
Locomotion. — La pesanteur des membres inférieurs, le « coup aux genoux », une fatigue que n’expliquent pas les efforts accomplis, sont l’un des premiers signes du mal des montagnes. Nous avons vu, par des citations nombreuses, qu’à une certaine hauteur, il devient impossible aux plus robustes marcheurs de faire plus de quelques pas sans s’arrêter. Et il s’agit bien là de la hauteur, non des difficultés ordinaires de la route en montagnes. « J’ai fait, dit le capitaine Gérard, 34 milles à pied dans des pays qu’appelleraient montagneux ceux qui ne connaissent pas les parties difficiles du Koonawur, avec plus de facilité et en moins de temps que, dans ces
hautes régions, je ne pouvais marcher 12 milles. Quand l’élévation dépasse 14 000 pieds, chaque mille, même quand la route est bonne, demande au moins deux fois plus de temps qu’à la hauteur de 7 à 8000 pieds. » (Voy. p. 149;)
Ce n’est pas seulement la marche qui devient pénible. Le moindre poids fatigue les épaules ; un travail, médiocre dans les régions ordinaires, ne peut s’exécuter dans la montagne qu’au prix de véritables souffrances, parfois de dangers. « Nous ne pouvions nous servir de nos bras, dit le D' Gérard (p. 147), pour briser un morceau de pierre d’un coup de marteau. » Hamel affirme que « la parole même fatigue ». (P. 97.) Et les frères Schlagintweit, qui font la même observation, ajoutent qu’ « on ne s’occupe ni du confort ni du danger. (P. 167.)
Je n’ai trouvé de convulsions citées que dans les récits de mistress Hervey (p. 159) et, nonobstant l’irrévérence de ce rapprochement, chez les chevaux dont Liguistin a rapporté l’histoire. (P. 284.) Mais dans l’un et l’autre cas il y a peut-être autre chose encore que l’influence des hauts lieux.
Innervation. — En tête de cette catégorie se placent les maux de tête, si violents, si insupportables, comparés à « un cercle de fer serrant les tempes » (Guilbert), comme si « la tête allait se fendre en deux » (Mrs. Hervey.), dont se plaignent particulièrement les voyageurs dans l’Himalaya.
Les altérations sensorielles, et surtout la dépression intellectuelle, ont été beaucoup moins notées que les symptômes précédents. Cependant, on parle encore assez volontiers des bourdonnements d’oreilles, de la diminution du goût et de l’odorat. L’affaiblissement de l’ouïe est expliqué par la moindre intensité des bruits transmis par un air peu dense. De la vue, il est plus rarement question, bien que nous ayons cité des exemples de voyageurs cessant d’y voir, ou se plaignant d’éblouissements, d’obscurcissements, etc. (Yoy. p. 102, 158.) On accuse encore la perte de connaissance, la défaillance totale, suite, dit-on, de la syncope. Mais ce qu’on n’avoue pas volontiers, c’est ce que le capitaine Gérard appelait avec franchise la « dépression des esprits » (p. 149), et Henderson, une « grande prostration du corps et de l’esprit » (p. 170).
Et cependant, quand on lit avec soin les récits des voyageurs, on en trouve presque toujours la trace manifeste. Beaucoup la déguisent sous le nom de somnolence ; on ne fait pas difficulté de parler ouvertement d’une envie de dormir qui devient parfois invincible :
HISTORIQUE
mais on ne reconnaît pas aussi aisément que les sens sont émoussés, l’intelligence affaiblie, l’énergie affaissée, que l’esprit est comme le corps envahi par une suprême paresse, ou bien, par une réaction singulière, jeté dans des exagérations malsaines.
Le comte deForbin déclare cependant (p. 78) qu’il était « affaibli, troublé par les terreurs d’un cerveau fiévreux. La fatigue des sens, l’exaltation de l’imagination, jettent dans un état voisin du délire ». Henderson parle aussi, et de Saussure l’avait fait bien avant lui, d’une grande excitabilité de caractère. D’un autre côté, de Saussure avoue qu’il n’a pas travaillé avec un grand entrain au sommet du mont Blanc. M. Lepileur va plus loin et raconte (p. 111) que ses compagnons et lui cheminaient machinalement, sans penser, pour ainsi dire. 11 attribue à cet affaissement intellectuel les contradictions qu’il signale dans les récits des ascensionnistes qui l’ont précédé. Pour moi, qui ai lu des centaines de récits d’ascensions, dans les recueils des clubs alpins de toutes les nations, je ne puis m’empêcher de penser que leur monotonie, leur peu d’intérêt sérieux, le défaut de préoccupations d’ordre élevé qui les caractérise presque tous, tiennent en grande partie à l’inconscient état de dépression mentale dans lequel le séjour des hauts lieux a. pla-cé leurs auteurs. La moyenne des narrations d’ascensions faites à de moindres niveaux est infiniment plus intéressante, plus riche en observations extérieures, en manifestations intellectuelle ; les tours de force de gymnastique, les préoccupations culinaires, y tiennent en tous cas une bien moindre place.
Les aéronautes ont signalé des faits analogues, c’est-à-dire une lente dépression, conduisant à l’indifférence et au sommeil : « Les facultés morales s’éteignent avant les facultés physiques. D’abord on n’a ni mémoire ni souci. On oublie la surveillance de l’aérostat bientôt un sommeil lent et doux assoupit tous les membres » (Robertson, p. 192). Dans d’autres cas, il s’agit d’excitation singulière. Enfin, à de grandes hauteurs, l’aéi’onaute, même dans le calme physique le plus complet, est tout à coup frappé d’insensibilité complète. C’est ce qui est arrivé à Zarnbeccari et à M. Glaisher.
Tels sont les fâcheux phénomènes que produit l’influence des hauts lieux. Au début, sensation de fatigue inexplicable, respira tion courte, anhélation rapide, batfenaents de cœur violents et précipités ; dégoût pour la nourrituft ; puis, hourdonnCtnents d’oreilles, angoisse respiratoire, éblouissements, vei’Mges, faiblesse sans cesse croissante, nausées, vomissements, somnolence ; enfin, affaisse-
ment, obscurcissement de la vue, hémorrhagies diverses, diarrhées, perte de connaissance. Telle est la série ascendante des symptômes, en rapport avec l’altitude atteinte. Parmi tous les récits que nous avons recueillis, qui peignent avec énergie toutes ces angoisses, il n’en est pas, à mon sens, de plus énergique et de plus complet que celui de Tschudi, tombant inanimé sur le sol, dans la Puna glacée du Pérou. (Yoy. p. 50.)
La mort même, une mort immédiate, peut être la conséquence de ces graves accidents. Nous en avons cité quelques cas, dans les Andes (voy. p. 35, 40, 46, 49), et dans l’Himalaya (p. 148). Et ce ne sont pas seulement les hommes qui peuvent succomber ; les animaux, chats, chiens, chameaux, mulets et chevaux surtout, périssent plus souvent encore.
L’intensité de ces symptômes est singulièrement exagérée par la marche, la course, une dépense de forces quelconque. Nous en avons eu maints exemples. Ici (p. 102), c’est un des meilleurs guides de rOberland qu’un travail un peu énergique rend par deux fois aveugle ; là, c’est le voyageur Weddell, jusqu’alors indemne du soroche, qui est frappé, à la suite d’une course rapide (p. 54); c’est de la Taranne, tombant à terre presque sans connaissance, pour avoir voulu doubler le pas tout à coup (p. 59) ; c’est d’Orbigny, qui, se croyant acclimaté, était forcé de s’arrêter chaque fois qu’il valsait (p. 41) ; c’est Hedringer tombant sur la neige, parce qu’il a voulu courir au sommet du mont Blanc (p. 105) ; c’est un habitant des montagnes alpines, qui, s’efforçant de dépasser ses compagnons, roule « comme si on lui avait tiré un coup de fusil » (p. 124). Les voyageurs racontent que c’est à l’ardeur des chevaux, qui s’élancent sous l’éperon, qu’est due leur mort si fréquente, tandis que les mules, patientes et têtues, survivent, refusant de hâter le pas. C’est surtout la marche ascendante qui fatigue et épuise.
Cette influence funeste de l’activité musculaire se fait sentir à toutes les hauteurs. Mais dans les régions moyennement élevées le repos suffît pour en faire disparaître les effets, pour ramener même un calme complet. Et c’est là le caractère le plus remarquable peut-être du mal des montagnes. A l’anxiété du voyageur, à sa fatigue extrême, à son trouble mortel, succède aussitôt qu’il s’arrête, assis ou surtout couché, un bien-être inespéré : le cœur reprend son rhythme, la respiration se régularise, le sentiment de la force revient, le tout comme par enchantement ; si bien qu’au bout
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de quelques minutes, étonné tout à la fois de ces malaises inconnus et de cette guérison subite, le voyageur inexpérimenté reprend avec confiance sa marche ascensionnelle. Mais bientôt le voici de nouveau assailli et vaincu.
Sur les montagnes plus élevées, le repos, même le repos horizontal, s’il fait disparaître les symptômes les plus violents, ne ramène cependant pas le calme. Les palpitations, les étouffements, troublent ou éloignent le sommeil. Parfois, un accident étrange se présente : pendant la nuit, au point du jour surtout, des angoisses respiratoires soudaines réveillent en sursaut. (V. p. 42, 58, 59, 143, 160, 166, 169, 170.) Quelques grandes inspirations ramènent le calme ; il faut probablement voir là une conséquence de cet oubli de respirer dont avait parlé de Saussure (p. 90) : l’asphyxie qui menace réveille tout à coup le dormeur.
Telle est la série des accidents qui, à des degrés divers, à des hauteurs diverses, frappent les ascensionnistes et les aéronautes. 11 ne semble pas qu’il y ait grande différence, sauf l’intensité, entre les accidents observés dans les diverses régions montagneuses. Si les troubles que nous avons décrits arrivent plus tôt dans nos Alpes que dans les Andes et l’Himalaya, ils n’y atteignent jamais la redoutable gravité qui met en danger dans ces régions la vie des voyageurs et de leurs guides, même indigènes. C’est que la hauteur du mont Blanc (4810“) est le maximum qu’on puisse atteindre dans notre Europe, et qu’on n’y séjourne] au plus que quelques heures. Bien différentes sont les conditions dans l’Himalaya, où l’on reste pendant longtemps sur des plateaux dépassant 4000“,^en traversant presque chaque jour des passes qui atteignent de 5000 à 5500“.
Une influence fâcheuse dont bien des voyageurs ont signalé les effets redoutables, est celle du vent. « 11 court en cet endroit, dit Acosta, qu’il faut toujours citer, un petit air qui n’est pas trop fort ni violent. Mais il pénètre de telle façon, que les hommes y tombent morts quasi sans se sentir. » (P. 27.) M. Lepileur, à un degré bien moins redoutable, a également souffert du vent. (P. 111.) Les frères Schlagintweit s’en plaignent aussi très-vivement (P. 166), et Henderson l’accuse de tuer souvent les voyageurs. (P. 171.)
Beaucoup de récits s’accordent pour déclarer que les accidents sont particulièrement intenses dans les points de la montagne où l’air se renouvelle plus difficilement. Est-ce à réchauffement de cet air, dilaté par le soleil, qu’il faut attribuer cette inégalité? Est-
ce à l’ennui de la marche dans ces couloirs monotones 1 Les observations de M. Javelle et de M. Forel tendent à appuyer cette dernière hypothèse. Ils déclarent, en effet, que le mal des montagnes disparaît dans les endroits périlleux (p. 302) et aussi par l’observation attentive du paysage ou de soi-même. (P. 506.)
Il serait peu intéressant d’insister sur les médications opposées par les indigènes aux accidents de la montagne. Ils s’accordent généralement pour proscrire les boissons alcooliques ; en Amérique, ils vantent la saignée, surtout chez les animaux. Dans les Andes on attribue des vertus protectrices à l’ail ou à l’oignon introduit dans les naseaux des animaux; dans l’Himalaya, on emploie des fruits acides et secs. Enfin, à peu près partout on recommande de manger peu et souvent. M. Dufour déclare avoir fait disparaître, en mangeant un seul morceau de pain, un mal des montagnes déjà violent. (P. 304.)
§ 5. — Explications théoriques.
On peüt diviser en deux grandes catégories les hypothèses et les théories mises en avant pour l’explication du mal des montagnes : les unes, de beaucoup les plus intéressantes, s’efforcent de déterminer le rôle mécanique, physique ou chimique de la pression atmosphérique diminuée; les autres, les plus bizarres, cherchent ailleurs que dans l’abaissement du baromètre la cause des accidents. Nous commencerons par celles-ci.
Exhalaisons pestilentielles. — Les explications qui mettent en avant des exhalaisons pestilentielles, venant soit du sol, soit de plantes toxiques, doivent nous arrêter un moment.
Elles tirent leur origine de l’ignorance absolue où se trouvaient les populations indigènes de l’existence même d’une atmosphère. Aussi, les Indiens et les Tartares de l’Himalaya, les Peaux-Rouges des Andes et leurs successeurs presque aussi grossiers qu’eux, n’hésitèrent-ils pas à attribuer les accidents qui les frappaient, eux et leurs animaux domestiques, à quelque empoisonnement mystérieux. Dans les Andes, la présence si fréquente des minerais métalliques, l’action si manifeste du mal des montagnes sur les malheureux mineurs, ont fait penser qu’il sortait des métaux enfouis, et particulièrement de l’antimoine, « qui joue, dit Tschudi, un rôle de premier ordre dans leur physique et leur métallurgie, » des émanations funestes pour tous ceux qui passaient sur leurs gise-
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ments. De là le nom de soroche, qui désigne à la fois l’antimoine et le mal des montagnes.
Dans l’Asie centrale, l’idée des exhalaisons telluriques s’est aussi présentée à l’esprit des populations, surtout du côté de la Chine ; nous avons vu que le père Hue n’avait pas hésité, avec sa crédulité habituelle, à déclarer que les accidents du Bourhan-Bota étaient dus à de l’acide carbonique sorti du sol. (P. 249.)
Les montagnes volcaniques, comme l’Etna, le Pic de Ténériffe, les monts de l’Amérique du Nord, ont, à cause des vapeurs délétères qui s’élèvent de certaines crevasses, donné lieu, de la part des voyageurs, à une confusion bien plus excusable entre l’action de la hauteur et celle des gaz méphitiques; nous en avons vu des exemples.
Dans tout l’Himalaya, les montagnards n’hésitent pas à rapporter aux poisons volatils émanant de fleurs ou de plantes les malaises dont ils souffrent. Le plus souvent, les récits des voyageurs s’en tiennent à ces vagues expressions ; mais lorsqu’ils prennent plus de précision, on voit apparaître les plus curieuses divergences.
l’auteur chinois que nous avons cité (p. 139) met en cause la 1-hubarhe. Au moment où Fraser voit ses coolies se plaindre du seran et accuser les fleurs qui couvrent le sol, il regarde autour de lui et trouve des primevères, des bruyères, des polyanthüs. (P. 145.) Pour mistress Hervey, dont nous avons raconté les misères, c’est une sorte de mousse, la bôôttee, que les natifs lui montrent comme cause de tous ses maux. (P. 160.) On ne put faire voir à Cheetam le dewaïghas, la plante mystérieuse et toxique. (P. 164.) Henderson rapporte qu’on accusait l’artémise (p. 308), et Drew, l’oignon. (P. 309.)
Ces hypothèses, produit naturel de l’ignorance des indigènes, ont' été parfois acceptées par les voyageurs européens. Elles leur servaient à expliquer aisément ce fait curieux, que l’intensité des malaises n’est pas régulièrement proportionnelle à l’altitude, et que dans certains points, quelquefois médiocrement élevés, presque tout le monde est malade. Ce sont surtout les voyageurs des Andes qui croient aux émanations telluriques. Certains diraient volontiers,comme les péons de Brand : « Ici il y a beaucoup de puna » (p. 39).
Cependant, bien peu avouent d’une manière nette leur crédulité ; ils se contentent de dire qu’il y a des « causes concomitantes, inconnues, agissant avec la raréfaction de l’air » (p. 59) ; que « la pression atmosphérique n’entre pour rien dans les causes du soro-
RÉSUMÉ ET CRITIQUES, qhe, qu’on doât peut-être attribuér aux émanations du sol ». (P. 62.)
les voyageurs asiatiques ont été plus prudents. Seul, Hodgson laisse «itrevoir une certaine créduMté (p. 235) ; mais tous les autres se refusent à admettre Tintoxication par les plantes ; ceux qui out daigné s’en occuper déclarent formellement que les malaises arrivent fréquemment là où fl n’y a nulle végétation, pas même de mousse : de Fraser à mistî^ss Hervey et à Drew, ils sont tous d’accord sur ce point.
Ces hypothèses n’qnt point, à vrai dire, besoin d’autre réfutation. Bu reste, l’identité des symptômes morbides attribués ici à l’antimoine, là aux vapeurs telluriques, ailleurs aux émanations de plantes indéterminées, suffit pour montrer qu’ils ont une cause unique, laquelle est en rapport intime avec l’élévation au-dessus du niveau de la mer.
Électricité. — Quand les gens ne savent plus que dire, il y a grande chance pour les voir mettre en cause et invoquer l’électricité. C’est ce qu’a fait le Dr Govan (p. 231) : « Ces phénomènes, dit-il, dépendent de circonstances atmosphériques, moins générales que la diminution de pression, comme l’agent électrique qui doit être en présence de conducteurs si élevés dans un état de constante flüctua^fe.. » Pour Heusinger (p. 256) l’électricité doit agir, car elle est plus forte et moins souvent négative. Mais ces auteurs furent dépassés pai* le Dr Cunningham, qui déclara que « dans l’hémisphère nord, l’électricité attire le sang à la tête, et dans l’hémisphère sud, aux pieds,... d’où résulte le mal des montagnes, ce qui explique pourquoi le ttialade est guéri par la position horizontale » (p. 235). Le plus curieux, c’est que cette bizarre doctrine a rencontré des sectateurs (p. 309).
Pauvreté de Vair en oxygène. — C’est l’inégalité d’effet de la hauteur, suivant les régions, qui a mis en tête toutes ces explications singulières. Des hommes sérieux, éminents même, n’ont pas échappé à ce besoin de chercher aiUeurs que dans l’influence de la pression diminuée^ la cause des malaises éprouvés.
Certains ont cru la trouver dans une altération particulière de l’air ou, pour parler plus exactement, dans sa moindre richesse en oxygène. C’était déjà l’avis de Humboldt (p. 31), qui dit n’avoir trouvé que 20 p. 100 d’oxygène sur le Chimborazo, et attribue une grande influence à cette différence.
M. Bous^ngault, frappé de ce fait que le mal des montagnes ne survient guère que quand on a atteint les neiges perpétuelles, reprit
552 HISTORIQIE.
une ancienne idée de de Saussure, qui avait prétendu que l’air dégagé des pores de la neige contient moins d’oxA^éne que l’air libre; il fit une analyse qui ne lui donna que 16 p. 100 d’oxygène, et alors il attribua à cet air vicié, dégagé par l’action des rayons solaires, la suffocation qu’il avait éprouvée (p. 257). A ce compte, on devrait éprouver le mal des montagnes dans les plaines couvertes de neige, par un beau soleil de janvier. D’autres voyageurs {p. 307) ont, sans autre objection, accepté cette hypothèse, que le célèbre chimiste a tini par reconnaître lui-même comme erronée.
Fatigue, froid. — Ce sont deux causes fréquemment invoquées, non à titre adjuvant, ce qui serait exact, mais comme cause principale ou même unique. C’est même là le cheval de bataille de ceux qui nient le mal des montagnes : « Nous pouvons affirmer, dit l’un d’eux, que ce sont les mêmes sensations éprouvées par les voyageurs ordinaires quand ils s’approchent de la cime d’une montagne quelconque » (p. 241). « Ce qui prouve d’une manière incon= testable que ces malaises sont dus à la fatigue, dit Bouguer, c’est qu’on n’y était jamais exposé lorsqu’on allait à cheval, où lorsqu’on était une fois parvenu au sommet, où l’air cependant était encore plus subtil » (p. 218).
Il faut bien avouer qu’à première vue, et pour des accidents légers, la confusion est possible. La rapidité de la respiration, la dyspnée, l’accélération circulatoire, les palpitations, les vertiges même, la pesanteur des membres, sont la conséquence de tout exercice un peu fatigant et prolongé. Mais il suffit de jeter un coup d’œil sur les faits si nombreux rapportés ci-dessus pour y trouver la preuve qu’il s’agit bien là d’une influence spéciale aux lieux élevés : les malaises, nous l’avons vu, arrivent pendant le repos même et le sommeil. Acosta avait, du reste, dès le premier jour, réfuté ces erreurs (p. 207) et aussi de Saussure (p. 223, 226).
C’est cependant la fatigue, mais d’une espèce particulière, qu’invoque encore Rey (p. 243). Les idées de M. Lepileur (p. 247) sont évidemment du même ordre ; ce savant médecin donne en effet une importance prépondérante dans l’explication de la lassitude à « la congestion sanguine qui a lieu dans les muscles pendant leur action. » Quant aux autres phénomènes, ils sont le résultat de congestions du poumon et du cerveau, lesquelles dépendent de la répétition incessante des efforts effectués dans l’acte de grimper. De plus, « la raréfaction de l’air, en rendant la respiration plus fréquente et l’anhélation plus rapide, hâte nécessairement le reste des
RÉSUMÉ ET CRITIQUES. ôo5
effets ordinaires de l’effort. » Mais comment la raréfaction de Fair rend-elle l’anhélation plus rapide? C’est ce que ne dit pas M. Lepileur.
Théories de M. Lortet et de M. Dufour. — Yoici maintenant deux théories fort sérieuses, qui prouvent une connaissance approfondie des questions les plus difficiles de la physiologie. Leur place est ici marquée, parce qu’elles ne sont, en définitive, qu’une forme scientifique des accusations banales dirigées contre la fatigue et le froid.
Pour M. Lortet, la température propre de l’homme diminue quand il déploie l’énorme quantité de travail nécessaire pour élever à une grande hauteur le poids de son corps. Nous avons rapporté dans toute leur extension les faits observés par Lortet (p. 121) et les conclusions théoriques qu’il en tire (p. 297). Malheureusement, comme Font montré MM. Forel (p. 300) et Clifford-Allbutt (p. 302), les observations mêmes du physiologiste français étaient erronées : la température du corps s’élève toujours par l’acte de l’ascension, comme par toutes les gymnastiques violentes.
En s’en rapportant même aux chiffres de M. Lortet, qui prétend que de Chamounix aux Grands-Mulets la température aurait baissé de 2°, et qu’à Chamounix, l’acte de marcher refroidirait le corps de 1“,7, des malaises importants devraient suivre le moindre exercice à ces hauteurs, où jamais cependant on n’a constaté le mal des montagnes. D’ailleurs, selon lui, le repos ramènerait presque instantanément la température normale : or, il s’en faut qu’il fasse disparaître aussi tous les troubles.
Il faut dire cependant que M. Forel, n’ayant pas eu le mal des montagnes, n’a pu mesurer sa température dans cette condition spéciale; on pourrait toujours dire, jusqu’à preuve contraire, qu’il la trouverait dans ce cas abaissée. Mais, quand même il en serait ainsi, il faudrait encore admettre qu’un autre élément que le travail doit entrer en jeu, et que la hauteur est cet élément.
Nous parlerons dans un moment des théories sur l’oxygénation insuffisante due à la diminution de pression. En introduisant ce facteur nouveau dans la théorie de Lortet, on pourrait être amené à penser que le travail de l’ascension demandant un surcroît de combustion, et la dose d’oxygène étant trop faible, la chaleur, devrait se transformer en mouvement, d’où abaissement de température et, partant, troubles généraux. Mais il faudrait démontier cet abaissement, et les observations de Lortet sont évidemment en-
554 mSTORIQUE.
tachées de causes d’erreur qui ne leur permettent plus de faire preuve : les expériences même de Legallois (p. 228), si remarquables qu’elles soient, ne pourraient être invoquées en sa faveur, puisqu’il s’agit d’air confiné.
. La théorie de M. Dufour (p. 305) est, elle aussi, indépendante de l’idée d’altitude. Pour lui, le mal des montagnes est la conséquence pure et simple de la fatigue, laquelle résulte de l’épuisement des matériaux ternaires emmagasinés dans les muscles ; aussi, il affirme en avoir éprouvé les symptômes même en plaine, après une grande fatigue. Ce ne peut être la simple raréfaction de l’air, dit-il, qui rende malade au sommet du mont Blanc, puisqu’il a fallu que les aéronautes atteignissent 7 et 8000“ pour éprouver des troubles sérieux; du reste, ceux-ci ne ressemblent point à ceux que produit la montagne.
Nous laissons au lecteur le soin d’apprécier la valeur de cette dernière assertion, et quant à l’assimilation du mal des montagnes à la fatigue simple, nous nous contenterons de demander pourquoi elle n’a jamais été faite par des touristes, qui, non sans fatigues sérieuses, marchent toute la journée dans des montagnes de moins de 2000“. Au moins jamais n’ont-ils confondu la lassitude durable qu’ils éprouvent le soir avec le soudain « coup aux genoux » qui brise les membres, et disparaît après quelques instants de repos ; l’essoufflement et l’accélération du pouls dus à une marche pénible ou rapide avec la dyspnée, les palpitations, l’épuisement total qui, à 4000“ de hauteur, arrête souvent le voyageur au bout de quelques pas. Il y a donc autre chose que l’usure des matériaux ternaires, et ce quelque chose est la hauteur atteinte ou, pour parler plus nettement, la pression diminuée. Cette objection s’adresse évidemment aux idées de Bouguer, de Lepileur et de Lortet, aussi bien qu’à la théorie de Dufour.
Nous en arrivons maintenant aux théories qui font intervenir cette diminution dans la pression atmosphérique. Les expériences de laboratoire avaient fait voir que les animaux placés sous la cloche de la machine pneumatique y devenaient malades, y périssaient même, quand la pression est suffisamment diminuée, et l’on en avait conclu que la pression de l’air diminuée sur les hautes mon- . tagnes devait être la cause prédominante des accidents. Mais comment agit-elle? Ici les théories deviennent nombreuses.
Diminution du poids supporté par le corps. — L’une des premières qui se soit présentée à l’esprit des voyageurs peut se résu-
mer ainsi : A la pression normale, chaque centimètre carré de notre corps supporte un poids de 1 kil.Oo, soit, pour la surface entière, un nombre qui doit être, pour un homme de taille moyenne, de 18000 kil. Nous ne sentons pas, disent les auteurs, ce poids énorme qui nous écraserait, grâce à la tension intérieure des fluides du corps qui le contrebalancent ; mais, qu’il vienne à diminuer, aussitôt cette tension, que rien ne maintient plus, poussera les fluides à la périphérie, remplira la peau de sang, la gonflera, la congestionnera et, faisant rompre les vaisseaux, déterminera des hémorrhagies : le corps sera comme plongé dans une immense ventouse. Or, c’est ce qui arrive quand on s’élève dans l’air : à 3300“ de hauteur, 5000 kil. auront été enlevés ; à 5500“, la moitié du poids total, soient 9000 kil. Comment s’étonner des troubles graves qui surviennent alors?
Telle est la théorie à laquelle ont adhéré la grande majorité de ceux qui se sont occupés de la question, particuliérement, il faut le dire, des voyageurs et des médecins. Nous la trouvons émise, pour la première fois, en quelques mots, par Bouguer (p. 218). Haller la développe tout au long (p. 220) ; il est vrai que, reprenant une idée singulière de Cigna (p. 216), il déclare qu’il y a unegrande différence entre « l’air raréfié par la soustraction d’une partie de lui-même et celui qui est plus léger à cause de la hauteur... Dans celui-ci, bien que diminué de moitié de son poids, la respiration se fait sans difficulté )>. Cela n’est pas plus curieux, du reste, que de voir Bourrit prétendre qu’à hauteur égale, « l’air des Alpes est plus rare que celui des Cordillères » (p. 222). De Saussure accepta complètement la théorie du « relâchement des vaisseaux produit par la diminution de la force comprimante de l’air » (p. 224). C’est même cet illustre physicien qui l’a exprimée avec le plus de netteté. Elle fut également acceptée par Fodéré (p. 226) ; Hallé et Nysten {p. 227) ; Gondret (p. 229) ; le D” Gérard (p. 232) ; Hipp. Cloquet (p. 233) ;Burdach(p. 236) ; Rey (p. 242) ;Brachet(p. 246) ; Lombard (p. 255); IJpusinger (p. 256); Foleÿ (p. 283); Scoutetten (p. 288) : nous ne citons que les principaux.
On voit que cette doctrine se présente avec l’appui des noms les plus respectables. 11 est vraiment pénible d’avoir à la repousser par une sorte de question préalable, comme absolument contraire aux lois de la physique élémentaire. Mais, bien avant moi, MM. Giraud- Teulon {p. 257) et Gavarret (p. 292) avaient invoqué pour combattre cette erreur le principe de l’incompressibilité des liquides.
HISTORIQUE
Valentin (p. 250) avait même calculé que la suppression d’une demi-atmosphère n’augmenterait le volume du corps que de trois cent-millièmes environ. Il est bien évident que toutes les pressions ou dépressions exercées sur le corps humain s’équilibrent, se contrebalancent immédiatement, en se communiquant à tout le corps, puisqu’il est tout entier composé de liquides et de solides. S’il y a pression diminuée à la surface de la peau, sur la paroi extérieure des vaisseaux sanguins, la diminution est absolument égale sur leur paroi intérieure, et il n’y a rien de changé dans l’état d’équilibre.
Il est vraiment étrange qu’on ait pu sérieusement penser qu’en allant à Cauterets on soit soulagé de 2744 k. (p, 289), et que Gay- Lussac se soit senti en quelques minutes enlever 10 000 k. de dessus les épaules. Si les liquides de l’organisme étaient ainsi réellement maintenus par la pression extérieure, il suffirait de quelques centimètres de diminution de pression pour produire les plus terribles désordres. C’est la comparaison avec la ventouse qui a amené l’erreur : on a oublié que, dans la ventouse, c’est l’effet de la pression sur le reste du corps qui amène le gonflement, la congestion, les hémorrhagies locales.
Sortie des gaz du sang. — Les physiciens, qui ont pour la plupart échappé à l’hypothèse erronée que nous venons de discuter, ont été mieux inspirés en faisant jouer un rôle important à la sortie des gaz du sang, sous l’influence de la pression diminuée. Robert Boyle, le premier (p. 210), avait vu que tous les liquides du corps, sang, urine, bile, humeurs de l’œil, laissent échapper des bulbes de gaz, lorsqu’on les place dans le vide. Il en tira cette conséquence, que chez les animaux qui périssent dans ces conditions, la mort peut être, « en outre du défaut de respiration, » la conséquence de la formation de ces bulles, qui viennent « arrêter ou troubler la circulation en mille manières. » Il pensa même que, lors des variations légères du baromètre, ce sont « les particules spiritueuses ou aériennes qui, retenues en abondance dans la masse du sang, gonflent naturellement le liquide, pouvant ainsi distendre les gros vaisseaux et changer notablement la rapidité de la circulation du sang dans les artères capillaires et dans les veines ».
Borelli eut la même idée et attribua à une sorte d’effervescence du sang les accidents qu’il avait éprouvés sur le mont Etna (p. 213); mais il abandonna bientôt cette idée (p. 217), à laquelle cependant se rallièrent Musschenbroeck (p. 207), auteur d’une dissertation
aeris existentiâ in omnibus animalium hnmorihus, Veratti (p. 215), Rostan (p. 235), F; Hoppe, qui fit pour les vérifier des expériences sur les animaux (p. 258), Guilbert (p. 266), et enfin Gavarret (p. 292).
On a surtout expliqué par le dégagement ou la tendance au dégagement des gaz du sang, l’accélération circulatoire et les hémorrhagies. « Au moment où la pression extérieure diminue, dit M. Gavarret, ces gaz tendent à se dégager du liquide sanguin, refoulent les parois des vaisseaux de dedans en dehors et distendent les capillaires pulmonaires et généraux, dont les parois, minces et peu résistantes, peuvent se rompre. Tel est le mécanisme de production des hémorrhagies. »
Il paraît, en effet, bien établi, malgré les objections de Ch. Darwin (p. 217), de John Davy (p. 235), de M. Giraud-Teulon (p. 257), qu’à une pression suffisamment basse, il se dégage des gaz dans le sang des animaux vivants placés sous la cloche pneumatique : F. Hoppe ri’a même pas hésité à conclure que c’est à ce dégagement gazeux qu’est due, dans ces conditions, la mort des animaux. Mais rien dans les expériences connues jusqu’ici ne prouve que le dégagement ait lieu aux pressions qui coïncident avec le mal des montagnes, ni que la tendance au dégagement puisse amener les troubles dont on l’accuse. Il n’y a nulle comparaison à, établir entre un animal amené en quelques minutes à une dépression mortelle et un voyageur qui met six heures à monter de 2000“ en verticale. Si les gaz étaient pour quelque chose dans les accidents, les aéronautes, qui subissent avec une extraordinaire rapidité d’énormes changements de pression, devraient être les premiers frappés, et l’on sait qu’il n’en est rien.
Dilatation des gaz intestinaux. — L’idée que la diminution de pression doit dilater les gaz intestinaux n’a évidemment rien d’erroné physiquement; mais de là à conclure que cette augmentation de volume est la cause ou l’une des causes du mal des montagnes, il y a loin. Cependant, Clissold (p. 234) a considéré qu’elle devait singulièrement gêner la respiration et la circulation. M. Lepileur (p. 248) et Speer (p. 253) tendent aussi à lui attribuer quelque rôle ; M. Maissiat est plus affirmatif : « Les gaz intestinaux, prenant du volume, distendent tout, jusqu’à rupture. » (P. 245.) Le savant physicien a raisonné comme si l’intestin était une vessie natatoire close, et il a oublié la double communication avec l’extérieur qui, dans la pratique, ne permet aucune distension. Il en est de môme
de M. Colin, qui voit une cause de mort dans « le refoulement du diaphragme par l’expansion du gaz >> (p. 321).
Belâchement de V articulation coxo- fémorale. — C’est sous le patronage de l’illustre de Humboldt (p. 258) que s’est présentée cette bizarre explication de la fatigue extrême, de la pesanteur des membres inférieurs, qui accompagnent les hautes ascensions. Elle a été acceptée depuis par beaucoup d’écrivains : Tschudi (p. 245), Meyer- Ahrens (p. 254), Lombard (p. 264), Guilbert (p. 266).
n est incontestable, comme l’a montré Bérard (p. 238), que la surface de la cavité cotyloïde est suffisante pour permettre à la pression atmosphérique de soutenir le poids de la jambe, alors que toutes les parties molles ont été sectionnées. D’après M. Jourdanet, la pression ainsi exercée équivaudrait à 25 kil. environ. Nous avons vu comment cet -auteur a montré, d’après des calculs basés sur la surface de la cavité cotyloïde, qu’au moment où la fatigue du membre inférieur arrive, la pression atmosphérique est encore capable de soutenir un poids double de celui de ce membre (p. 269).
M. le docteur Farabœuf a bien voulu, a ma demande, prendre avec exactitude ces mesures sur un cadavre humain. Voici le résultat qu’il m’a fourni :
Homme de quarante-huit ans, pesant 52\5 ; taille 1“,65, dont 0”,85 pour le membre inférieur; bien proportionné, amaigri, mais encore musclé en apparence.
Diamètre de la cavité cotyloïde . 51““,5
Surface . 20'S8
Poids de l’atmosphère sur cette surface . 21‘^,4
Poids du membre inférieur désarticulé dans le pli de la
fesse et de l’aine . 6'‘,5
Poids du membre inférieur dépouillé des muscles qui s’insèrent au bassin . . 5*"
Ainsi la pression atmosphérique est capable, à elle seule, de soutenir un poids quatre fois plus considérable que celui du membre inférieur dépouillé des muscles qui se soutiennent eux-mêmes parleur attache au bassin. Il faudrait donc aller jusqu’au quart d’atmosphère, soit 19' de pression, pour voir s’annuler le soutien fourni par la pesanteur de l’air. Évidemment donc, la cause invoquée par de Humboldt n’a rien à voir dans la fatigue qui survient au mont Blanc, sous la pression de 41', où l’atmosphère représente encore ll‘',5.
On a très-certainement exagéré l’influence de la pression sui- la
RÉSnrÉ ET CRITIQEES. 359
solidité des articulations; cette exagération à part, de Humboldt n’a pas tiré la conséquence vraiment logique du principe qu’il croyait exact. Ce n’est pas une plus grande fatigue musculaire qui devrait survenir, et elle ne devrait pas être limitée aux muscles de la cuisse ; ce qu’il faudrait craindre pour le voyageur dans les régions où la pression atmosphérique est diminuée, ce sont les luxations, et cela dans toutes les articulations ; or, malgré les efforts extraordinaires qu’entraînent les ascensions, pareil accident n’a jamais été signalé.
Autres actions mécaniqv es de la diminution de pression. — Borelli attribuait la fatigue à la présence dans le thorax d’un air dilaté qui « n’aide plus, dit-il, l’effort des muscles, en comprimant par son élasticité les vaisseaux aériens et sanguins ». Il n’est pas facile de voir clairement ce que voulait dire le savant iatro-mathématicien. Mais il y a quelque vérité dans ce que nous pouvons supposer avoir été sa pensée. Si, dans le phénomène de l’effort, la cage thoracique se trouve, comme l’a montré M. J. Cloquet*, immobilisée dans un certain état de gonflement, grâce à l’équilibre établi entre la pression des muscles expirateurs et l’élasticité des gaz intra-pulmonaire que la glotte fermée empêche de s’échapper, la densité primitive de ces gaz ne doit pas être indifférente. S’ils sont raréfiés, l’étet d’équilibre n’arrivera qu’avec une contraction plus forte, ou un gonflement moindre du thorax, et cette situation peut être défavorable aux phénomènes d’effort maximum. Mais l’influence ne doit pas être, en tous cas, de grande importance.
La mort des animaux dans le vide avait reçu de. Musschenbroeck une explication fort ingénieuse. Il leur avait trouvé les poumons « petits, flasques, solides (p. 207), spécifiquement plus pesants que l’eau », et il avait considéré que la mort est le résultat de l’arrêt dans la circulation que doit amener cet affaissement ; le même fait fut constaté par les physiologistes hollandais {p. 212), qui l’interprétèrent un peu différemment. Mais ces explications ne peuvent, en tous cas, s’appliquer aux troubles et à la mort dans un air trèsraréfié, mais encore loin du vide parfait. Cigna a depuis bien longtemps fait remarquer que la respiration doit continuer à se faire dans ces conditions, tant que « l’air sera assez dense pour dilater le poumon par sa pression » ; or, pour cela, il suffît « que cette pression puisse soumettre la résistance qu’oppose la force contractile du
* Be l'influence de l'effort sur les organes renfermés dans la cavité thoracique. — Paris, 1820
ôon HISTOP.IOrE.
poulmon, car il n’y a aucun air thoracique qui augmente cette résistance, et cette pression excède à peine celle de deux pouces de mercure. » (P. 216.)
On lie saurait mieux dire, et Cigna répondait, sans le savoir, par avance, à ceux qui feraient jouer plus tard un rôle dans le mal des' montagnes à la tendance des poumons à se rétracter en présence d’une moindre densité de l’air intra-pulmonaire. Leur force, c’està-dire leur élasticité, équivaut à quelques centimètres de mercure seulement, comme l’avait dit Cigna. Ce ne peut donc être que pour une pression moindre encore que le poumon pourrait quitter le thorax en faisant le vide dans la plèvre. L’action imaginée est donc absolument nulle.
Pravaz est tombé dans une erreur analogue lorsqu’il dit que « la respiration est, dans l’air des montagnes, mécaniquement restreinte dans son étendue par le défaut d’élasticité de l’atmosphère qui presse l’intérieur des poumons » (p. 250). Son opinion est justiciable des mêmes objections. Mais au moins a-t-elle quelque air de vraisemblance, tandis que je ne puis comprendre ce qui a fait dire à A. Vogt que « la pression atmosphérique diminuée aide beaucoup l’ampliation de la cavité thoracique, et par là facilite la respiration » (p. 249).
Le savant médecin lyonnais ne me paraît pas mieux inspiré quand il met sur le compte de la pression moindre les congestions veineuses, parce que « l’appel du sang dans les cavités droites du cœur aura moins d’activité ». Sa comparaison du cœur avec « une pompe fonctionnant dans un milieu où l’air serait très-raréfié, et qui ne pourrait aller puiser l’eau qu’à une profondeur beaucoup moindre » (p. 251) n’a aucune valeur; personne ne croit plus à la dilatation active, aspirante du cœur.
Enfin, nous citerons du même auteur une idée plus juste, relative à l’appel du sang veineux par la dilatation pulmonaire. On peut penser que la puissance de cet appel doit être diminuée par la diminution de pression. Cependant, en y réfléchissant, on voit qu’il n’y a là rien de démontré : la poussée du sang des gros troncs veineux vers le cœur se fait en vertu de la différence entre la tension de l’air extérieur et celle de l’air qui s’introduit dans le poumon en se dilatant, puisque, ainsi que nous l’avons il y a .longtemps prouvés chez aucun animal . l’orifice de la
' P. Bert, Leçons sur la physiologie de la respiration. Paris, i870, p. 581-589.
glotte ne peut suffire au débit de la pompe respiratoire. Il resterait à démontrer que cette différence, la pression négative des Allemands, est moindre dans l’air raréfié que dans l’air normal, ce que nous ne savons nullement, ce qui même n’est pas vraisemblable.
Excès diacide carbonique dans le sang. — Nous avons rapporté avec tous les développements qu’elle mérite la curieuse théorie de M. Gavarret (p. 287), expliquant le mal des montagnes par un véritable empoisonnement par l’acide carbonique. Selon le savant .professeur, l’acte de l’ascension nécessiterait un tel surcroît de combustion organique , que l’acide carbonique qui en est la conséquence ne pourrait plus être expulsé assez vite, malgré l’augmentation du nombre des mouvements respiratoires et des battements du cœur. De là un emmagasinement qui amène des accidents toxiques; de là l’amélioration qui suit immédiatement le repos, pendant lequel l’évacuation se fait pour le gaz en excès.
Nous avons vu cette théorie acceptée par M. Leroy de Méricourt, par M. Aug. Dumas, par M. Seoutetten, par M. Lortet (p. 299) et beaucoup d’auteurs modernes.
Je n’insiste pas sur la différence qui existe entre les symptômes du mal des montagnes et ceux de l’empoisonnement par l’acide carbonique. Mais il est bien évident que la théorie de M. Gavarret est susceptible de la même objection que nous avons victorieusement opposée aux théories invoquant la fatigue et à celle de M. Lortet. Il est clair, en effet, que la quantité d’acide carbonique qui doit être produite pour élever le corps de 1000“, par exemple, est indépendante de l’altitude ; d’où il résulte qu’il devrait y avoir excès de gaz emmagasiné, et par suite malaises, aussi bien en montant de Chamounix (1050“) à îa Pierre-Pointue (2040“), que du Grand-Plateau (3930“) au sommet du mont Blanc (481 0“) ; or, cela ne s’est jamais vu. Bien plus, au niveau même de la mer, un travail suffisamment énergique et prolongé devrait amener le même résultat, et il n’en est rien. L’élément nécessaire, l’altitude, n’est nullement visé par cette explication.
Quant au fait allégué, en lui-même, il n’est rien moins que démontré. Rien ne prouve que l’acide carbonique, dont la formation est augmentée pendant le travail de l’ascension, puisse s’emmagasiner réellement dans le sang. D’après M. Gavarret lui-même, en s’élevant de 2000 mètres en verticale, un homme forme 63 litres
562 HISTORIQUE
d’acide carbonique, en sus des 22 litres qu’il produit par heure pour ses besoins normaux. Oi’, ces 2000“, il faudra, pour les franchir, au moins six heures. (MM. Lortet et Marcet ont mis 8 heures pour aller de Chamounix (10o0“) aux Grands-Mulets (3050“). Il faut donc ajouter 63 litres aux 132 litres formés pendant ce temps ; en d’autres termes, la quantité d’acide carbonique produite aura été augmentée d’un tiers. Or, il est très- vraisemblable que l’excrétion pulmonaire aura été suffisante pour rejeter au dehors ce léger excès gazeux; le sang artériel, le sang -nourricier, celui dont l’altération est si grave, n’est donc probablement pas surchargé du gaz toxique. . D’autre part on sait, d’apres les expériences de M. Cl. Bernard, que l’on peut impunément injecter dans le système veineux d‘un animal des quantités énormes d’acide carbonique, sans produire d’accidents, à cause de la rapidité et de l’énergie de l’exhalation pulmonaire. Ainsi, rien ne prouve qu’il y ait excès d’acide carbonique dans le sang artériel ; rien ne prouve que cet excès, s’il existe, soit capable, dans les proportions où il se trouve, d’amener des accidents ; en tous cas, ces accidents devraient survenir à n’importe quelle altitude, et par conséquent n’ont rien à voir avec le mal des montagnes.
Théorie de de Saussure et de Martins. — De Saussure fît remarquer, comme nous l’avons rapporté (p. 225), que, au sommet du mont Blanc, « l’air n’ayant guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations . C’est là, dit-il plus tard, la cause de la fatigue que
l’on éprouve à ces grandes hauteurs. Car, en même temps que la respiration s’accélère, la circulation s'accélère aussi. » Cette vue supérieure était cependant incomplète, ou plutôt incomplètement exprimée. De Saussure laissait croire en effet que l’accélération respiratoire pouvait compenser la densité diminuée de l’air. Or, il savait certes qu’il n’en était rien, et qu'au sommet du mont Blanc, le nombre ou l’amplitude des respirations ne doublait pas la venfilation pulmonaire.
Cette explication fut acceptée par tous les auteurs qui suivirent de Saussure. Hallé et Nysten (p. 227) ; Courtois (p. 227) ; Gondret (p. 229) ; Clissold (p. 233) ; de Humboldt (p. 238) ; Brachet (p. 246); Lepileur (p. 247); A. Vogt (p. 249) ; Pravaz (p. 250) ; Marchai de Calvi (p. 252) ; Meyer-Ahrens (p. 234) ; Lombard (p. 255) ; Longet (p. 261) , etc., la reproduisent sous des formes diverses. Les uns se contentent, comme l’avait fait de Saussure, de parler d’une ma-
nière assez vague de la trop faible quantité d’air introduite dans les poumons sur les grandes hauteurs ; d’autres, précisant davantage les faits, déclarent que, comme il arrive moins d’oxygène aux poumons dans un temps donné, il doit y en avoir moins d’absorbé par le sang, d’où les troubles ; il eij est, comme Longet, qui nient cette conséquence, affirmant que « l’individu qui habite la montagne... supplée à l’aide d’inspirations plus fréquentes, de manière que... la même quantité d’oxygène peut se trouver absorbée dans le même temps. » (P. 261.)
M. Martins releva cette erreur manifeste; il déclara qu’il devait y avoir une moindre oxygénation du sang provenant de cette circulation pulmonaire insuffisante, d’où « une cause physiologique de froid spéciale aux hautes régions, et probablement la principale de toutes celles qui amènent les symptômes connus sous le nom de mal des montagnes. » (P. 265.)
Mais nous avons fait connaître l’objection fondamentale que Payerné (p. 251) éleva contre la théorie de de Saussure. A ses yeux, il y a bien assez d’oxygène dans Pair, même au sommet des plus hautes montagnes atteintes, pour subvenir aux besoins de la respiration, pour faire face aux combustions augmentées par le travail de l’ascension.
Lombard seul (p. 263) paraît s’être ému des calculs de Payerne ; il ne fait contre eux aucune objection, et avoue que, « même à des hauteurs de 7000“, l’atmosphère pourra fournir à l’homme une quantité suffisante d’oxygène pour entretenir la respiration •» (p. 263). Il n’en conclut pas moins, cependant, « qu’un sang incomplètement oxygéné parvient aux divers organes . D’où ré¬
sulte une portion ^notable des troubles qui surviennent dans l’innervation et la motilité » (p. 264).
Dans une autre partie de cet ouvrage, je discuterai à fond l’objection de Payerne, et je montrerai quelle part de vérité elle contient. Mais il me suffit ici de démontrer que personne n’y a répondu, et que, par conséquent, la théorie de de Saussure, avec les commentaires chirnico-physiologiques dont elle a été enrichie, reste actuellement fortement battue en brèche par elle. Si, même à 7000“, et sans tenir compte de l’accélération respiratoire, il pa^se dans les poumons bien plus d’oxygène que n’en exigent les consommations organiques, pourquoi le sang n’y prendrait-il pas ce dont il a besoin et qu’il y peut trouver?
Et d’abord en fait, et non plus en théorie, le sang est-il réelle-
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ment « moins bien hématose », comme disait Brachet? Il est curieux d’avoir à constater que Hamel seul s’était proposé de faire une expérience pour « extraire, en haut du mont Blanc, le sang de quelque animal, et voir à sa couleur s’il avait été suffisamment décarbonisé dans les poumons » (p. 253). Cependant, il faut avouer que la teinte violacée des lèvres, des conjonctives, donnait quelque solidité aux affirmations de ceux qui soutenaient que l’hématose était incomplète : un des guides de Clark ayant saigné du nez, « son sang parut d’une couleur plus noire qu’à l’ordinaire. » (P. 98.)
Théorie de M. Jourdanet. — Quelques auteurs avaient entrevu, pour expliquer cette insuffisance de l’hématose, une autre cause que celle dont nous venons de parler. Ce n’était pas seulement la trop faible quantité d’oxygène circulant dans les poumons en un temps donné, qu’ils accusaient; mais, pour emprunter les paroles même de Prave^z, « le défaut de pression qui rend la dissolution de ce gaz dans le sang moins abondante. » (p. 250.) Cette idée ne fut nettement formulée que par Pravaz, dans le passage que je vi’ens de citer : personne ne la releva depuis. M. Gavarret la combattit énergiquement ; le savant professeur de la Faculté de médecine de Paris déclara « que l’absorption de l’oxygène par le sang veineux n’est pas un fait purement physique, mais que les forces chimiques jouent un rôle important dans cette fixation » (p. 262). D’ailleurs, s’il en était ainsi, qu’adviendrait-il des habitants de la métairie d’Antisana, où le baromètre marque 47 centimètres, qui n’absorberaient plus « qu’un poids d’oxygène inférieur aux deux tiers de celui qu’on consomme au bord de la mer »? Et Longet disait un peu plus tard : « Si la loi des dissolutions s’appliquait, on arriverait à cette conséquence, que le sang des habitants des régions où la pression atmosphérique n’est guère que de 0“,580, renfermerait moitié moins d’oxygène que le sang des habitants des bords de la mer... Mais, sans doute, la précédante loi ne trouve pas ici son application. » (p. 261.)
Mais la question était précisément de savoir ce qui arrivait à ces habitants de hauts lieux, et le raisonnement des savants professeurs était un vrai cercle vicieux. Heureusement pour eux, les expériences remarquables de M. Fernet (p. 260), exécutées sur ces entrefaites, semblèrent leur donner entièrement raison, en paraissant montrer que les volumes d’oxygène absorbés par le sang sont à peu près indépendants de la pression barométrique.
Chacun s’inclina alors devant ces conclusions étayées par des ex-
périences qui ne laissent prise à aucune objection d’ordre purement physico-chimique.
M. Jourdanet seul (p. 266) ne se déclara point convaincu. Il fit remarquer avec sagacité que, quelle que soit l’affinité des globules pour l’oxygène dans l’acte respiratoire, on ne pouvait mettre en doute que, dans un air pauvre en oxygène , la solubilité de ce gaz dans le sang ne soit moindre. 11 ne peut en être autrement dans l’air raréfié, et le sang ne s’y doit charger que d’une quantité plus faible, et qui peut être insuffisante, d’oxygène. Joignez à cela la diminution due à la cause dont avait parlé de Saussure, et à laquelle M. Jourdanet attribue une sérieuse impor tance, et vous arriverez, pensait-il, à cette certitude que, sur les montagnes, le sang est moins riche en oxygène qu’au niveau de la mer; et cette pauvreté en oxygène produit, bien que le nombre des globules sanguins reste le même, les mêmes effets funestes qu’une diminution dans le nombre de ces globules. Vanoxyhémie est le pendant pathologique de l’anémie ; d’où cette parole remarquable : « Une ascension au-delà de 3000“ équivaut à une désoxygénation barométrique du sang, comme une saignée est une désoxygénation globulaire. » (P. 273.) Quand les phénomènes sont poussés à l’extrême, comme il arrive sur les hautes montagnes, les accidents violents que nous avons décrits sont la conséquence de l’irrigation des organes par un sang trop peu oxygéné, incapable de les exciter et de les nourrir. A de moindres hauteurs, comme sur le plateau mexicain, la différence dans la richesse oxygénée .n’est pas assez forte pour amener des troubles capables de frapper l’observateur, dans les conditions ordinaires de la vie. Mais si quelque maladie survient, elle prendra aussitôt un caractère si particulier qu’un médecin expérimenté n’hésitera pas à reconnaître dans son malade un véritable anémique. Telle est la thèse générale qu’avec une grande ardeur, a, depuis 1861 , soutenue M. Jourdanet; il l’a étayée dans les ouvrages successifs que nous avons plus haut analysés, d’une étonnante quantité d’observations personnelles et de citations en harmonie avec elles.
Certes on avait , comme nous l’avons vu , parlé plus ou moins clairement avant lui, d’absorption insuffisante d’oxygène, et même de sang incomplètement hématosé; mais personne n’avait rapproché l’une de l’autre les deux causes qui peuvent produire la pauvreté du sang en oxygène, mesuré leur importance, montré leur généralité; personne ne semblait avoir supposé même qu’elles pussent agir aux
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altitudes médiocres, là où aucun accident violent n’appelle l’attention du voyageur ou du médecin ; personne n’en avait poursuivi les conséquences et montré l’influence redoutable dans les conditions pathologiques ; personne enfin n’avait tenté de rechercher quel rôle elles jouent dans l’hygiène des populations qui habitent les hauts lieux, quelle influence elles peuvent exercer sur leur caractère, leurs coutumes, leur destinée.
S’il est vrai de dire que la découverte appartient non à celui qui a rencontré, comme par hasard, la vérité, et qui l’a négligemment énoncée, mais à celui qui, l’apercevant à son tour, en a senti toute l’importance, a accumulé les preuves à l’appui, l’a défendue contre les attaques passionnées, alors même qu’elles venaient d’autorités considérables; qui, en un mot, d’une idée isolée a fait une théorie, c’est à M. Jourdanet et non à de Saussure, à Martins, àBrachet ou à Pravaz que nous attribuerons le mérite d’avoir trouvé la véritable y explication des malaises de la décompression, comme il a celui de 'f- ! les avoir si nettement définis et décrits à la fois par le nom d’anoxyhémie.
Cependant, il faut ici encore faire remarquer que la base même de la théorie n’était assise que sur des raisonnements et des déductions fort bien enchaînés, à coup sûr, mais qui ne suffisent pas à établir la démonstration complète pour les esprits habitués à la rigueur des méthodes scientifiques. Il était nécessaire de faire la preuve expérimentale de l’anoxyhémie , et de son influence sur la production des troubles qui surviennent dans l’air raréfié. C’est ce que je disais déjà en 1869 : « Je ne saurais trop le répéter, ce sont là raisonnements, vraisemblances, probabilités tout au plus. A quand l’expiBrience qui entraînera la conviction? Qui viendra faire, pour l’étude de la respiration, sous diminution ou augmentation de pression, ce qu’a fait le roi de Bavière, fournissant à Pettenkofer tous les appareils nécessaires pour l’étude des produits de la respiration normale*? » •
Cet appel a été entendu. C’est M. Jourdanet lui-même qui m’a permis de soumettre à la critique expérimentale et sa propre théorie et toutes celles qui méritaient d’être ainsi examinées. Le récit des expériences que j’ai faites à l’aide des appareils que j’ai pu, grâce à lui, faire construire, va constituer la deuxième partie de cet ouvrage.
* Leçons, etc, p. 129.
RÉSUMÉ ET CRITIQUES. 5g-
11 me reste, en terminant cette analyse des opinions émises pour expliquer le mal des montagnes, à rappeler en résumé au lecteur que beaucoup d’entre elles n’ont pu supporter l’examen critique auquel nous les avons soumises; que d’autres, dont l’exactitude est peu vraisemblable, attendent, pour être jugées définitivement, le contrôle expérimental; que d’autres, enfin, et celle-là même qui nous semble la plus solidement établie, celle de l’anoxyhémie, ne pourra entraîner la conviction qu’après l’intervention du juge souverain : l’expérience.