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CHAPITRE III

Nous allons, dans le présent chapitre, passer en revue les explications multiples qu’ont données les divers auteurs, voyageurs, médecins, physiologistes, des accidents dont nous avons, dans les chapitres précédents, reproduit les descriptions si variées. Nous y joindrons le récit des expériences peu nombreuses qui furent faites dans les laboratoires pour éclairer ces problèmes obscurs. Il ne s’agit que d'une exposition de doctrines : les critiques viendront dans le chapitre suivant.

Nous suivrons ici l’ordre purement chronologique, les explications proposées devant tout naturellement se ressentir des théories physiologiques courantes.

Le premier voyageur qui ait décrit le mal des montagnes est, comme nous l’avons vu, le jésuite Acosta il n’a pas manqué d’en donner une explication que nous reproduisons intégralement, et qui est des plus remarquables par la sagacité, la sûrelé des vues et la netteté de l’expression. D’une part, en effet, il indique la véritable cause, de l’autre il repousse par avance une hypothèse erronée :

Il n’y a point de doute, dit-il, que la cause de cette intempérature et si étrange altération est le vent, ou l’air qui y règne, parce que tout le remède et le meilleur qu'ils y trouvent est de se boucher tant qu’on peut le nez, les oreilles et la bouche et de se couvrir d’habits, spécialement l’estomac, d’autant que l’air est si subtil et pénétrant, qu’il va donner jusqu’aux entrailles .

‘ Loc. cit., cbap. is, — Sevilla, 1590.

Par quoi je me persuade que l’élément de l’air est en ce lieu-là si subtil et si délicat, qu’il ne se proportionne point à la respiration humaine, laquelle le requiert plus gros et plus tempéré. .

Les passages des montagnes Nevades et autres de l’Europe que i'ai veuës, combien que l’air y soit froid, néantmoins ce froid n’oste pas l’appétit de manger, au contraire il le provoque, ny ne cause point de vomissements en l’estomach . ül

des Indes . advient au même endroit que le soleil y est chaud, qui me fait croire

que le mal qu’on en reçoit vient de la qualité de l’air que l’on y respire. (P. 87.)

Quand on songe que ces lignes ont été écrites à la fin du seizième siècle, cents ans avant Lavoisier et Priestley, par un homme dont l’étude des sciences chimiques et naturelles n’était point la spécialité, on est frappé d’admiration pour la haute sagacité du savant jésuite et la merveilleuse propriété des expressions quïl emploie. Notons encore que la machine pneumatique n’était point inventée, que Torricelli n’était pas encore au monde, quand Acosta disait que « l’élément de l’air est en ce lieu-là si subtil et si délicat qu’il ne se proportionne pointa la respiration humaine».

Il est intéressant de rapprocher des explications d’Acosta ce que trente ans plus tard écrivait, sur le même sujet, dans son Novum organum (paru en 1620), le célèbre François Bacon A Si je ne me fais illusion, la comparaison n’est pas à l’avantage du savant chancelier de Verulam :

Les rayons de soleil ne produisent pas de chaleur dans ce que l’on nomme la région moyenne de l’air ; ce que l’on explique assez bien dans les écoles, en disant que cette région n’est pas assez proche, ni du soleil dont les rayons émanent, ni de la terre qui les réfléchit. A l’appui de cette explication, on peut citer les sommets des montagnes (à moins que l’élévation n’en soit extrême) où séjournent les neiges perpétuelles. Quelques voyageurs, en effet, ont remarqué qu’il n’existe point de neige au sommet du pic de Ténériffe, ni sur les Andes du Pérou, tandis que les flancs de ces montagnes en sont couverts jusqu'à une certaine hauteur. On assure en outre qu’à ces hauteurs extrêmes l’air n’est nullement froid, mais seulement rare et âcre; c’est par là que sur les Andes il attaque et blesse les yeux et l’estomac qui ne peut garder la nourriture. Les anciens avaient remarqué déjà qu’au sommet de l’Olympe l’air était si rare qu’il fallait, pour y monter, emporter avec soi des éponges imbibées de vinaigre et d’eau, et les approcher souvent des narines et de la bouche, l’air, à cause de sa rareté, ne suffisant plus à la respiration. On ajoute que sur ce même sommet où ne tombait ni la pluie ni la neige, où le vent ne soufflait jamais, il régnait un tel calme que, les sacrificateurs traçant de leur doigt des caractères avec la cendre des victimes sur l’autel de Jupiter, ces empreintes demeuraient parfaitement intactes jusqu’à l’année suivante. Aujourd’hui encore les voyageurs qui montent au sommet du pic de Ténériffe font leur ascension de nuit et non de jour ; aussitôt après le lever du soleil, leurs guides les engagent à descendre sans délai, à cause apparemment du danger qu’il y aurait à respirer un air si rare et si suffocant.

‘ Novum organum, liv. II, § 11. Traduction de Lorquef, p. 85.

HISTORIQIE.

Ce n’est en effet qu’un demi'Siècle après Acosta, que Torricelli inventait le baromètre, et Otto de Guéricke la machine pneumatique. Désormais, les expériences de laboratoire pouvaient marcher simultanément avec les observations faites par les voyageurs. Mais, chose curieuse, pendant longtemps les physiciens cherchèrent exclusivement à étudier l’influence du vide, c’est-à-dire de la soustraction totale de l’air. Ils ne se denaandèrent pas ce qui arriverait du séjour dans l’air simplement raréfié; pour eux, semble-t-il, il n’existe que deux circonstances : avoir de l’air ou en être privé. Et cependant, par une contradiction étrange, beaucoup d’entre eux, cherchant pourquoi meurent les animaux maintenus en vases clos, restent persuadés que c’est à cause de la « diminution du ressort de l’air » . Chose curieuse ! ils ne s’enquièrent pas expérimentalement de ce qu’il adviendrait d’animaux soumis d’emblée à une semblable diminution; après les fameuses expériences de Pascal sur le Puy-de-Dôme (22 septembre 1648), ils ne s’étonnent pas de voir continuer à vivre des animaux qui, sur les montagnes, sont soumis à une diminution de l’élasticité de l’air énormément supérieure à celle qui coïncide avec l’axphyxie en vases clos.

Quoi qu’il en soit, les membres de la fameuse Académie del Cimento ^ nous apprennent que :

Dès le temps que Torricelli le premier a inventé l’expérience avec le mercure, il commença aussi à penser comment il enfermerait divers animaux dans le vuide, afin d’observer en eux le mouvement, le vol, la respiration et tous les autres phénomènes qui pourraient être observés. Mais, étant destitué pour cette sorte d’expérience des instruments nécessaires, il fît tout ce qu’il put. Car les petits et tendres animaux étaient opprimés par le mercure, à travers lequel ils étaient obligés de monter vers le haut, lorsqu’on renversait ensuite le vaisseau, et qu’on le plongeait dans d’autre mercure. De là il y arrivaient, ou morts, ou à l’agonie, de sorte qu’on ne pouvait bien discerner s’ils recevaient plus de dommage, ou du mercure qui les suffoquait, ou de la privation de l’air. (P. 46.)

Quant à eux, ils racontent, dans leurs mémoires pour l’année 1667, les nombreuses expériences qu’ils firent sur des animaux en employant des tubes barométriques dont la vaste chambre était fermée par une vessie.

Ces animaux étaient des sangsues, des limaçons, des insectes de divers ordres, des reptiles, des oiseaux. Les expériences mention-

* Relation de divers phénomèties arrivés dans le vuide, à des animaux qu’07i y avait enfermés. — Collect. aca4 , partie étrang., t. I, p. 46-61.

nent avec une remarquable exactitude les divers symptômes que présentent ces animaux soumis instantanément à un vide presque parfait. Les physiciens de Florence remarquèrent en outre que chez les poissons placés dans le vide, la « vessie d’air» se désenfle et que les poissons restent ensuite au fond de l’eau : de là, de curieuses expériences, grâce auxquelles ils découvrirent le «petit soupirail» par où sort l’air quand il est dilaté par l’effet de la diminution de pression.

On ne trouve dans ce récit aucune indication théorique,- bien nette, sur Faction du vide. 11 en ressort cependant que, pour les académiciens del Cimento, le vide agit simplement par la soustraction de Fair. Au reste, leur traducteur et commentateur van Musschenbroeck s’en explique d’une manière fort claire lorsqu’il dit :

Si nous Youlons sçavoir exactement combien de temps un petit oiseau peut seulement manquer d’air, qu’on le plonge sous l’eau ; car alors il ne peut point respirer l’air, et il est aussitôt comme danslevuide.

Ces notes de van Musschenbroeck ^ contiennent encore une trèscurieuse description des phénomènes présentés par un animal soumis à Faction du vide, avec une interprétation des causes de la mort, interprétation extrêmement remarquable, bien qu’elle se ressente des idées fausses de l’époque sur la circulation pulmonaire :

On renferma dans un récipient de verre un lapin, et par le moyen de la machine pneumatique on tira tout l’air; l’animal commença d'abord par être inquiet, à chercher l’air, à s’enfler de toutes parts : ses yeux lui sortaient hors de la tête, son ventre se lâcha, il chercha une issuë par tout le vaisseau, se dressa en respirant à peine, s’affaiblit et tomba en convulsions, se coucha sur le côté, et enfin il mourut; toutes ces choses arrivèrent dans une demi-minute, dès que l’on eut agité la pompe, qui tira promptement tout l’air du vaisseau : ayant rendu l’air, tout le corps de l’animal se désenfla ; ayant ouvert ensuite la poitrine, on trouva les poumons petits, flasques, solides, spécifiquement plus pesans que l'eau. Mais tout le corps de l’animal s’enfle dans le vuide, parce que le ventricule et les intestins renferment beaucoup d’air qui, n’étant plus comprimé par le poids extérieur de l’atmosphère, se dilate de toutes parts par son élasticité et enfle l’abdomen. Mais le sang et les autres humeurs ont entre leurs parties de l’air élastique entremêlé qui alors, n’étant point comprimé, se dilate, recouvre son élasticité et dilate tous les vaisseaux, d’où tout le corps de l’animal doit s’enfler de toutes parts, surtout les yeux, dont les humeurs renferment beaucoup de cet air; c’est ce que l’expérience m’a appris, comme j’ai tâché de le prouver dans ma dissertation. De aeris eocistentiâ in omnibus animalium humorihus.

Outre cela, l’animal renfermé dans le vuide ne peut inspirer l’air dans ses pou-

^ Je ne sais de quelle époque exacte elle sont. Musschenbroeck vécut de 1692 à 1761 ; le volume de la Collection académique où elles sont insérées parut en 1755.

HISTORIQUE

raons, et quoiqu’il tàcbe de dilater sa poitrine, et qu’il répète souvent cette dilatation, néanmoins il n’y a rien qui entre de la partie extérieure des poumons dans les vaisseaux aériens ou les vésicules. C’est pourquoi la force contractile naturelle à toutes les fibres resserre les vésicules, les poumons décroissent, deviennent plus denses, et spécifiquement plus pesans que l’eau : mais tandis que les vésicules attachées aux extrémités de la trachée artère se resserrent, la circulation du sang est empêchée dans les artères et les veines qui environnent en abondance toute la surface vésiculaire, et dans celles qui sont placées dans les interstices laissés entre chaque vésicule. Mais dans cet animal adulte, le sang de tout le corps, chassé par le ventricule droit du cœur, doit passer par les vaisseaux des poumons dans l’oreillette et le ventricule gauches, afin qu’il puisse de là être chassée! envoyé dans les parties du corps. Les vésicules des poumons étant tombées et resserrées dans le vuide, les vaisseaux sanguins sont aussi comprimés, il ne passe rien du ventricule droit du cœur dans le gauche, le sang n’est pas envoyé au cerveau, au cervelet ou aux autres parties du corps, et c’en est fait de la circulation du sang en quoi consistoit la vie. Mais avant que la circulation du sang cessât entièrement dans les poumons, l’air qui est mêlé dans le sang se dégageoit des interstices, se rassembloit, se raréfioit, étoit poussé au cerveau, causoit çà et là des obstructions ; de là la sécrétion mal ordonnée des esprits animaux dans le cerveau, et de là leur inégale influence dans les muscles du corps, qui étoit la cause des convulsions et retardoit la mort. Je ne doute point que tous les animaux dont le cœur a deux ventricules et n’est point percé d’un trou ovale ne mourussent dans le vuide avec les phénomènes que j’ai rapportés .

Les animaux qui ont un trou ovale ouvert dans le cœur vivent longtemps dans

le vuide, et ne meurent point pour d’autres causes que pour la soif, lafaim, etc .

Ainsi, pour le célèbre professeur de Leyde, la mort des animaux soumis au vide arrivait par suite d’un arrêt dans la circulation du sang, arrêt dû à l’affaissement des poumons dont le vide a enlevé tout l’air; de plus, les gaz se séparant du sang obstruaient les vaisseaux, surtout dans le cerveau :

On dit, ajoute Mussenbroeck, que les oiseaux supportent plus facilement et sans incommodité un air rare, que les animaux terrestres, car ils ont coutume lorsqu’ils volent en haut de respirer un air plus rare : ils ne supportent cependant pas un air raréfié aux trois quarts ; c’est pourquoi ils ne peuvent monter qu’à une certaine hauteur dans l’atmosphère, et non point à toutes sortes de hauteurs : ces animaux sont inquiets dans un air plus rare, parce que cet air peut à peine, par son élasticité, étendre les vésicules des poumons si la poitrine ne se dilate par une très-grande force ; d’où vient cette inquiétude qu’ont ressentie les hommes qui sont montés sur le sommet des hautes montagnes d’Arménie, de Savoie, des Pyrénées, de Ténériffe, où l’air est beaucoup plus rare que celui qui est proche de la surface de la terre. (P. 57.)

En France, l’Académie des sciences pensa tout d’abord à faire des expériences avec « la machine de M. Guéricke de Magdebourg » ; mais la seule dont ses Mémoires ‘ nous aient apporté le récit a trait à

* Expérience du Vuide. — Histoire de V Acad, des sciences de Paris, 1668; t. I, p. 45. — Collect. acad., partie française, t. I, p. 23.

lin goujon qui, après l’action du vide, tomba au fond de l’eau, « sa vessie s’étant vidée ».

Cependant, en Angleterre, un des physiciens expérimentateurs^ les plus remarquables du dix-septième siècle, Robert Boyle, avait entrepris sur la vie des animaux soumis au vide des recherches du plus haut intérêt. 11 se servait de la machine pneumatique. Ses expériences, publiées en 1670 parles Philosophical Transactions, sont à coup sûr notablement antérieures à cette époque, puisque quelques-unes d’entre elles sont citées dans le mémoire plus haut cité des Physiciens de Florence, imprimé en 1667.

Ce travail considérable est divisé en plusieurs titres :

Dans lel®% Boyle se demande si les oiseaux aquatiques, qui peuvent rester quelque temps plongés dans l’eau « par la structure particulière de quelques vaisseaux qu’ils ont autour du cœur », pourraient soutenir mieux que d’autres animaux la privation de l’air dans la machine pneumatique. Et, après expérience faite sur un canard, il répond négativement.

Dans le 2® et le 5®, Boyle rapporte les résultats d’expériences faites sur les serpents et les grenouilles, qui supportèrent longtemps le vide.

Dans le 4® titre, il dit qu’il expérimenta sur des chats nouveaunés, et qu’il vit avec étonnement ces animaux résister trois fois plus longtemps que probablement n’auraient pu résister des animaux plus âgés et de même grosseur.

Titre V. — Expérience pour reconnaître le volume d’air contenu dans les pores de l’eau.

Titres Y1 et VH . — De l’action du vide sur des huîtres, des écrevisses et un goujon.

Titre VllI. — Expérience sur un oiseau et une grenouille renfermés dans la machine pneumatique, ayant tous deux Tahdoraen ouvert.

Titre IX. — Expérience sur le cœur de l’anguille.

Titre X. — Comparaison du temps qu’il faut pour faire mourir les animaux dans l’eau et dans la machine pneumatique.

Dans le titre XI, Boyle rapporte les souffrances dont s’est plaint Acosta dans son passage du Pariacaca, et il déclare avoir entendu de semblables rapports de voyageurs ayant fait l’ascension du mont Ararat, du pic du Midi, du pic de Ténériffe et même des Cévennes.

* Boyle, R., JVeiü Pneumatical experiments about Respiration. Philos. Transact., t. V, p. 2011-2058, 1670. — Extrait et traduit : Collect. acad., partie étrangère, t. VI, p. 23-59; 1761.

210 HISTORIQUE

Nous avons reproduit au chapitre P" ces diverses observations. Il se demande à ce propos ;

Si la difficulté de respirer qu’ont éprouvée quelques personnes sur les hauteurs du Pariacaca, et peut-être sur quelques autres montagnes fort élevées, vient uniquement du défaut de ressort de l’air dans ces endroits élevés ; si on ne doit pas l’attribuer, au moins en partie, à quelques vapeurs pénéfrantes dont l’air peut se trouver chargé en certains endroits. (P. 42.)

Thre XII. — Effets produits sur un animal par la raréfaction et la condensation alternatives du même air.

Le titre XIII contient le récit d’une bien remarquable expérience, que devra reprendre Magnus, plus d’un siècle et demi apres :

Le sang d’un agneau ou d’un mouton m’ayant été apporté tout chaud de la boucherie, où l’on avait eu soin de briser les fibres pour émpêcher la coagulation, je mis ce sang dans un vaisseau de verre à large orifice, et le vaisseau fut placé dans un récipient ; on pompa l’air aussitôt et avec grand soin ; mais l’effet de cette opération ne fut pas si prompt lîi si apparent, surtout au commencement, que j’aurais cru qu’il devait l’être suruneHqueur aussi spiritueuse; cependant, après une longue attente, nous vîmes que les parties les plus subtiles du sang se faisaient jour à travers les plus visqueuses, et formaient des bouillons dont quelques-uns étaient aussi larges que de grosses fèves ou des noix muscades ; quelquefois l’expansion était si forte, que le sang s’élevait en bouillonnant au-dessus du vaisseau de verre, dont cependant il n’occupait guère que le quart au commencement de l’expérience. (P. 46.)

Robert Boyle fit ainsi sortir de l’air d’autres liquides organiques et de toutes les parties molles. Et il explique avec une sagacité supérieure le but de ces expériences ; il voulait reconnaître

Ce qui, joint au défaut de respiration, pouvait contribuer à faire mourir les animaux dans le vuide de la machine pneumatique ; en effet, il paraît que les bulles qui, lorsque l’air ambiant est supprimé, se forment dans le sang, dans les autres liqueurs et dans les parties molles du corps, peuvent par leur multitude et leur distension gonfler en quelques endroits et en d’autres resserrer les vaisseaux qui portent dans tout le corps le sang et la nourriture, surtout les plus petits de ces vaisseaux, boucher les passages ou changer leur figure, enfin arrêter ou troubler la circulation en mille manières. Ajoutez à cela l’irritation causée dans les nerfs et les parties membraneuses par ces distensions forcées ; irritation qui produit les convulsions et occasionne une mort plus prompte que n’aurait fait la simple privation de l’air. Cette formation des bulles a lieu même dans les plus petites parties du corps, car j’ai vu une buUe très apparente se mouvoir de côté et d’autre dans l’humeur aqueuse de l’œil d’une vipère à l’instant où cet animal paraissait violemment tourmenté dans le récipient d’air épuisé. (P. 47.)

Dans le titre XIV est rapportée une très-belle expérience, par laquelle Boyle montre que les animaux s’habituent à l'action de la

raréfaction de l’air, et en souffrent moins dans les expériences successives.

Titbe XV. — Expérience qui prouve que l’air peut conserver son ressort en cessant d’être propre à la respiration.

Titbe XVI. — De l’usage de l’air pour faire sortir les exhalaisons du corps.

Titbe XVII. — Force de la limace et de la sangsue pour supporter la privation de l’air.

Titbe XVIII. — Essai du vuide sur quelques insectes rampants.

Titbe XIX. — Des insectes ailés renfermés dans le vuide.

Titbe XX. — Du besoin que les fourmis et les mites ont de l’air pour se mouvoir.

Dans un autre travaiP, le célébré physicien insiste à nouveau sur l’expérience relative aux bulles d’air qui s’échappent des liquides organiques placés dans le vide, et il est amené à faire jouer au dégagement de ces bulles un rôle important dans les accidents dus à la diminution de pression :

Lorsque je me rappelle, dit-il, combien notre machine (la machine pneumatique) fait paraître d’air invisiblement retenu dans les pores non-seulement de l’eau, mais du sang, du sérum, de l’urine, de la bile et des autres liquides du corps humain ; quand je réfléchis que (comme je l’ai démontré expérimentalement ailleurs) la pression de l’atmosphère et l’élasticité de l’air agissent sur les liquides et sur les corps immergés dans ces liquides, et aussi sur les corps solides immédiatement exposés à l’air, je penche à croire que les simples altérations de l’atmosphère au point de vue du poids peuvent, dans quelques cas, avoir une influence sensible même sur l’état de santé ou de maladie de l’homme. Lorsque l’air ambiant, par exemple, devient subitement plus léger qu’auparavant ou qu’habituellement, les particules spiritueuses ou aériennes, qui sont retenues en abondance dans la masse du sang, gonfleront naturellement ce liquide, pouvant ainsi distendre les gros vaisseaux, et changer notablement la rapidité de la circulation du sang dans les artères capillaires et les veines. Que par cette altération plusieurs changements puissent survenir dans le corps, cela ne semblera point improbable à ceux qui savent, en général, combien est important le rhythme de la circulation du sang, quoique, quant à ses effets particuliers, je les laisse à la spéculation des médecins.

Ces expériences furent répétées et variées de différentes manières par tous les physiciens de ce temps : Slairs,Derham, Huyghens, Papin, du Hamel, etc.

Je citerai un extrait du travail fait en commun par Huyghens et Papin ; ce passage est remarquable par l’explication toute mécanique qu’on y trouve de la cause de la mort des animaux placés dans le vide de la machine pneumatique.

^ A new Experhnent conceming an Effect of ihe varying Weight ofthe Atmosphère upon senne Bodies in the Water. — Philosoph. Transact., VII, 1672; p. 5156.

HISTORIQUE

Selon Huyghens et PapinS les animaux à sang chaud ne reviennent jamais quand il ont été mis dans un vide parfait. Ils ajoutent alors :

M. Guide, qui a souvent disséqué de ces animaux que nous faisions mourir dans le vuide, a observé entre autres choses que leurs poumons vont au fond de l’eau, et il prétend que la solidité ou la densité des poumons des animaux qui sont morts ainsi dans le vuide vient de ce que le sang, poussé dans les poumons par la veine artérielle, presse avec tant de violence les bronches de la trachée artère, qu’il en exprime l’air et qu’il fait joindre les parois de ces conduits affaissés, comme si elles étaient collées ensemble; mais, pour moi, je ne croispas que le sang de la veine artérielle puisse comprimer ainsi les bronches, parce que le sang a sesvaisseaux propres qui le contiennent et l’empêchent d’en comprimer d’autres. .

11 est donc plus probable que si les poumons sont comprimés ils le sont par la plèvre qui peut se gonfler au dedans de la poitrine comme la peau se gonfle à l’extérieur ; mais il n’est pas nécessaire que les poumons soient comprimés dans le vuide pour qu’ils puissent aller au fond de l’eau ; car j’ai plusieurs fois mis dans le vuide des morceaux de poumons et des poumons entiers, et ils y restaient extrêmement gonflés ; mais dès qu’on faisait entrer de l’air dans le récipient ils devenaient plats et rouges et ils allaient au fond lorsqu’on les mettait dans l’eau. (P. 150.)

Enfin, avant de quitter cette époque féconde, je crois devoir reproduire un fort curieux plan d’expériences suggéré au physicien anglais Beale% par son célébré compatriote Boyle :

11 serait, je pense, très-important de voir les effets produits sur les plantes placées dans la machine à raréfier l’air de M. Boyle, et ainsi que sur les fleurs des cerisiers, etc.

L’illustre M. Boyle me suggère, pour la saison qui approche, d’essayer :

1° Si les graines germent dans le récipient privé d’air ;

2“ Si l’enlèvement de l’air sera nuisible aux sensitives ;

3° Si la greffe de poirier sur la spina cervina (le seul végétal purgatif connu en. Angleterre) communiquera aux poires des qualités purgatives.

4° Si les œufs de ver-à-soie écloront dans le récipient quand la saison sera venue.

Il faudrait rechercher en outre si les plantes aquatiques vivent dans l’eau dont on aura enlevé l’air par la pompe .

Une de ces expériences a été faite sur des graines de laitue. Celles qui avaient été semées à l’air libre mesurèrent 1 pouce 1/2 de haut après huit jours, les autres n’avaient pas poussé ; mais elles germèrent quand on laissa rentrer l’air.

Nous n’insisterons pas davantage sur ces tentatives qui, ainsi que nous l’avons fait observer, ont rapport presque exclusivement à

* Huyghens et Papin, Some experiments touching Animais, made in Air-Pump. — Philosoph. transact., X, p. 542-543. — Extrait et trad. Collect. acad., partie étrangère, t. VI, p. 143-155.

® To try the Effects ofthe Pneumatick Engine exhausted in Plants, Seeds, Eggs o/ Silhivoi-ms. — Philosoph. Transact., vol. II, p. 424-425; 1667.

l’influence du vide à peu près complet. Sauf quelques expériences de Boyle et de Muschenbroek, il n’y est pas question, en effet, de l’air simplement raréfié.

Cependant, on l’a vu, ces physiciens se sont efforcés de trouver dans ces expériences des explications pour les troubles physiologiques éprouvés par les voyageurs qui font l’ascension de hautes montagnes. Cette préoccupation se manifeste encore dans un curieux passage de V Histoire de V Académie des sciences pour 1705^; il montre en même temps combien d’incertitudes assiégeaient alors l’esprit des physiciens eux-mêmes, sur la question de la mesure des hauteurs par le baromètre :

Il y a quelque apparence que l’air dilaté dans un tuyau n’est pas tout à fait de ia même nature que l’air du haut d’une montagne. Si l’on met de l’eau tiède dans îa machine du vuide, elle bout très-fort dès qu’on a pompé la moitié de l’air, parce que celui qui étoit naturellement mêlé dans cette eau, et qu’on avoit déjà un peu •échauffé, étant soulagé de la moitié du poids qui le pressoit, tend à se dégager entièrement. De là M. Mariette avait conjecturé que si l’on étoit à une hauteur où le poids de l'atmosphère fût diminué de moitié, le sang, beaucoup plus chaud que 4 eau tiède et toujours plein d’air, bouillonneroit, de manière qu’il ne pourroit plus ■circuler, et il faut convenir que la conjecture étoit assez bien fondée. Cependant MM. Cassini et Maraidi, qui ont monté à des hauteurs où, selon leur calcul, le poids de l'atmosphère étoit à peu près de la moitié moindre, n’ont senti aucune incommodité causée par la raréfaction de l’air. Beaucoup de gens qui ont été encore çlus haut ne s’en sont pas aperçus davantage.

Je n’ai pas besoin d’insister pour faire remarquer l’erreur dans laquelle se trouve l’écrivain relativement à la hauteur des montagnes où sont montés Cassini et Maraidi. Quelques lignes plus haut, il disait lui-même que « le baromètre baisse à peine de 5 ou 6 pouces sur les plus hautes montagnes où l’on ait observé ».

Plus tard, les physiciens italiens reprirent l’étude de ces importants problèmes. Yeratti, académicien de Bologne, fit à ce sujet de nombreuses expériences®. 11 commence par rappeler que deux explications fort différentes ont été données de la mort des animaux ■dans le vide :

Selon l’ingénieux Borelli, celte mort arrive parce que, l’air extérieur étant enle- Té, l’air contenu dans le sang et dans les humeurs se raréfie excessivement et distend les vaisseaux au-delà de ce que l’animal peut supporter. D’après cette idée

* Sur la raréfaction et la condensation de Vair. — Hist. de VAcad. des sc. de Paris, année 1705, p. 15; et Collect. acad., partie française, t. II, p. 181.

- Sur la mort des animaux dans le vuide, Acad, des sc. de Bologne. — Coll, acad., partie étrangèi'e, t. X, p. 55; 1775.

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il faut conclure qu’il s’excite danÿ le sang et les autres liqueurs une espèce d’effervescence qui les raréfie et retarde leur mouvement, que les nerfs en sont comprimés et le cours des esprits animaux intercepté, ce qui entraîne nécessairement la mort de l’animal .

M. 31uschenbroek . place la cause de ce phénomène dans le poumon. Il pense

que les vésicules pulmonaires, ne recevant plus d’air extérieur, se contractent plus que de raison... ce qui fait que les vaisseaux sont rétrécis, que le sang s’y arrête... (Voir du reste plus haut l’opinion de Muschenbroek et celle de Guideus.)

Veratti, ayant mis dans le vide des cailles, vit que leur poumon surnageait après la mort. Le poumon de rats et de lapins surnagea aussi, mais non celui de jeunes chats âgés de huit jours. 11 en conclut :

Que Muschenbroek et Guideus ou bien avaient mis en expérience des animaux nouveau-nés, dans lesquels le trou ovale n’était point encore fermé, et dont les poumons n’avaient pu se dilater suffisamment pour devenir spécifiquement plus légers que l’eau;.... ou bien qu’ils ont laissé les animaux trop longtemps dans le vuide après leur mort;.... ou encore que l’air du récipient était peut-être plus

raréfié dans les expériences de ces physiciens . qui n’ont pas eu soin d’avertir

jusqu’à quel point ils ont pompé l’air . Quant à lui, il s’est contenté de le raréfier autant qu’il était nécessaire pour donner la mort aux animaux .

Les poumons, dit-il ien terminant, ne sont plus pesants que l’eau que dans le cas où ils ont étégardés quelque temps dans le vuide après la mort de l’animal. Cela prouve bien que cette mort ne doit point être attribuée au resserrement du poumon . Peut-être même que les poumons ne deviennent pas plus denses dans le

vuide, et qu’ils ne paraissent tels, lorsqu’on les en retire, que par la pression de l’air extérieur qu’ils recommencent d’éprouver alors. D’ailleurs, toutes les autres parties du corps se gonflant dans le vuide, on ne voit pas pourquoi le poumon serait excepté lui seul.

On voit que Yeratli n’est rien moins qu’édifié sur le résultat des expériences des physiciens hollandais. Du reste, il ne prend point un parti décidé, bien qu’il soit amené à pencher vers l’opinion de Borelli.

Dans un autre mémoire ^ qu’il consacre à l’étude de l’asphyxie en vases clos, il fait une observation, erronée du reste, qui montre combien ces questions lui paraissaient complexes :

Aucuns des animaux qui meurent dans les récipients (air confiné) n’ont de convulsions, comme il arrive toujours à ceux qui meurent sous le récipient de la machine pneumatique ; ce qui prouve que la cause qui tue les animaux dans un air renfermé est fort différente de celle qui les fait mourir dans le vuide.

On est vraiment bien étonné de voir, après cela, que dans l’expli-

* Sur la mort de quelques espèces d’oiseaux et de grenouilles dans un air renfermér Acad, des sc, de Bologne. — Collect. acad., partie étrangère, t. X, p. 313-321.

cation de la mort des animaux renfermés il fasse jouer un rôle important à « la destruction du ressort de l’air, prouvée par ses expériences », c’est-à-dire à une diminution de pression de quelques millimètres de mercure.

Un autre Italien, J. Fr. Cigna % poursuivait peu après des recherches du même ordre sur la mort en vases clos. Mais, le premier, il eut l’idée d’étudier ce qui adviendrait à des animaux maintenus Jusqu’à la mort dans des récipients fermés, en présence d’un air diversement raréfié.

Il se servait d’une bouteille contenant « environ 50 livres d’eau ». Il y mit un moineau, puis il pompa l’air en deux minutes jusqu’à une dépression de 16 pouces et 10 lignes :

L’animal vomit dès le commencement, il essuya quelques convulsions, ensuite il parut se trouver assez bien pendant quelques instants. Sa respiration était d’abord petite et fréquente ; elle le devint encore plus dans la suite ; bientôt elle fut fréquente et profonde, et enfin profonde et rare ; il survint alors des convulsions qui terminèrent sa vie. Le mercure s’était peu à peu élevé dans le siphon, de sorte qu’à la mort de l’animal sa hauteur était augmentée d’environ .4 1/2 lignes. A compter du moment que la communication du tube avec la pompe pneumatique avait été interrompue, le moineau avait vécu 55 minutes .

Après avoir lavé la bouteille, j’introduisis un autre moineau ; je pompai l’air, de façon cependant que le mercure ne s’élevait dans le syphon que de 1 3 pouces 5 lignes, et j’ôtai la communication de la bouteille avec la pompe. Toutes ces opérations furent faites, comme la première fois, dans l’espace de deux minutes depuis l’intromission du moineau. Cet animal essuya les mêmes symptômes que le premier. Il vécut 70 minutes ; à sa mort, le mercure était élevé de sept lignes au-dessus du point où il était au commencement.

Enfin j’introduisis un troisième moineau dans la bouteille, sans en avoir raréfié l’air (la hauteur du mercure étoit alors de 27 pouces 6 lignes). Les symptômes furent les mêmes à l’exception des convulsions. L’animal vécut troi§. heures et demie. A sa mort, le mercure était monté dans le siphon d’environ 1 pouce et 11/2 ligne.

Dans ces expériences, les quantités d’air enfermé étaient entre elles comme les nombres 128, 169, 530 et, par conséquent, à peu près conune 5, 4, 8. La durée de la vie des moineaux fut comme les nombres 55, 70, 210, et à peu près comme 1, 2, 6 ; d’où il suit premièrement que, dans des airs de différente densité, elle ne répond pas à la quantité d’air, mais qu’elle augmente en plus grande proportion que la quantité d’air, lorsque sa densité est plus grande, et, par conséquent, que la même quantité d’air soutient plus longtemps la vie des animaux lorsqu’elle est condensée que lorsqu’elle est raréfiée. (P. 165.)

Cigna tire de ces expériences la conclusion suivante :

Un air raréfié n’est pas nuisible à la vie des animaux par sa rareté même, mais

* Sur la cause de Vexlinction de la flamme et de la mort des animaux dans un air fermé. Soc. roy. des sc. de Turin, t. II, années 1760-1761; p. 168. — Collect. acad., partie étrangère, t. XIII, p. 158-184; 1779.

21 6 HISTORIQUE

parce qu’il est plus tôt altéré que lorsqu’il est plus dense ; car dans un tel air, les animaux respirent d’abord sans peine ; leur respiration ne devient laborieuse que par degrés, et d’autant plus tard que le récipient a plus de capacité ; tout s’y passe, en un mot, comme dans un air qui a sa densité naturelle. Au lieu que si l’air était pernicieux par sa rareté même, il le serait également, quelle que fût la capacité du récipient. (P. 166.)

Et, pour le prouver, il fit une double expérience, dans laquelle deux moineaux étaient soumis à la même pression très-faible (de 9 et demi à 7 et demi pouces), l’un dans une bouteille fermée, l’autre dans un récipient où il renouvelait fréquemment l’air. Le premier mourut, tandis que le second était « plein de santé » après plus d’une demi heure :

Il résulte de cette expérience, dit-il, qu’un air, extrêmement raréfié sous le récipient pneumatique, est propre à entretenir la respiration et la vie, pourvu qu’il soit renouvelé, et voilà pourquoi les animaux supportent beaucoup mieux la condensation d’un air renfermé qu’une raréfaction égale ; voilà encore pourquoi la flamme brûle et les animaux vivent sur les plus hautes montagnes, quoique l’air y soit extrêmement raréfié, tandis qu’ils meurent bientôt sous un récipient dont on a raréfié l'air au même degré (p. 167).

Mais j’appelle tout particulièrement l’attention sur la remarquable explication que donne Cigna de l’innocuité (certes bien exagérée par lui), de l’air raréfié et renouvelé :

Il ■ est sensible qu’il suffit que l’air soit assez dense pour pouvoir dilater le poulmonpar sa pression; or, pour dilater le poulmon, il suffit que cette pression puisse soumettre la résistance qu’oppose la force contractile de ce viscère, car il n’y a aucun air thoracique qui augmente cette résistance, et ceite pression excède à peine celle de deux pouces de mercure; d’oû il suit qu’un air, même extrêmement raréfié, exerce encore une pression suffisante pour le méchanisme de la respiration (p. 166).

Aussi arrive-t-il à celte opinion que « la suffocation des animaux maintenus dans des vaisseaux fermés est l’ouvrage des vapeurs ». Mais le suivre dans cette voie nous écarterait de notre sujet.

Nous allons revenir aux voyageurs qui ont fait l’ascension de montagnes élevées; mais il convient de rapporter auparavant les expériences intéressantes du poëte-naturaliste Darwin^ et les curieuses conséquences théoriques qu’il en tire : nous aurons à revenir plus tard sur ces explications.

L’auteur se demande s’il existe vraiment dans le sang des va-

* Darwin, Experimenis on Animal Fluids in the exhausted Receiver. — Philos. Trans., t. LXIV, p. 344-549, 1774.

peurs élastiques d’une nature quelconque, qui ont pu faire attribuer « les maladies lunaires et équinoxiales » aux variations de la pression atmosphérique :

Cette opinion, dit-il, semble démontrée par l’expérience suivante : Quatre onces de sang sont tirées de la veine du bras et introduites immédiatement dans le réservoir d’une pompe à air : l’air étant enlevé, le sang se met à mousser, à s’élever en bulles, jusqu’à occuper dix fois plus de volume.

Mais il y a là, dit Darwin, un raisonnement erroné. Si on isole entre deux ligatures, chez un animal qu’on vient de tuer, une certaine longueur d'un vaisseau plein de sang, et qu’on mette ce fragment dans un vase plein d’eau, sous le récipient de la pompe, il reste au fond de l’eau, lorsqu’on fait le vide, sans s’élever ni se gonfler, comme cela devrait avoir lieu s’il contenait réellement de l’air :

Ainsi, il se produit un grand changement dans le sang tiré de la veine, par

l’introduction qui s’y fait de l’air atmosphérique . Ainsi, ne voyons-nous pas

que la ventouse appliquée sur le vivant amène de la mousse, comme il arrive dans le vide.

Il est donc probable que les animaux peuvent subir sans inconvénients de fortes

variations de pression . Quelques-unes des personnes qui ont fait l’ascension de

hautes montagnes rapportent qu’elles ont craché du sang ; mais cela n’a jamais été remarqué chez les animaux placés dans la machine pneumatique, où la diminution de pression était supérieure à ce qui arrive dans les plus hautes montagnes. Ces crachements étaient donc des maladies accidentelles, ou étaient la conséquence du violent exercice de l’ascension.

Nous avons vu, citée plus haut par Veratti, l’explication qu’avait tout d’abord donnée Borelli des accidents de la dépression, accidents qu’il avait lui-même éprouvés en monlant sur l’Etna; ils seraient le résultat d’une sorte « d’effervescence qui arriverait dans le sang et les autres liqueurs. » Mais Borelli ne persista pas longtemps dans cette opinion, et, préoccupé exclusivement de sa théorie de l’effort, il rétrécit singulièrement la question^ :

Je m’aperçus ensuite que cette gêne n’était pas produite par la trop grande suhtihilité de l'air, ni par quelque viciation de ses qualités, puisque, assis ou à cheval, respirant naturellement le même air, nous n’avions pas plus d’oppression que sur le bord de la mer. J’ai donné une solution de ce problème dans ma Météorologie des incendies de VEtna^; mais, en y réfléchissant, je ne puis persévérer dans ce sentiment, et j’en viens à une opinion plus vraisemblable. (P. 24'"2.)

* De Motu Animalium, Pars altéra. — Rome, 1681.

* Je n’ai pu me procurer ce travail. Mais probablement celte solution est celle qu’a rappelée Veratti et dont nous venons de parler.

218 HISTORIQUE

Borelli rappelle alors qu’il a montré pourquoi un travail fatigant amène nécessairement l’anhélation. Il va montrer maintenant comment la locomotion dans un air raréfié ne peut se faire sans grande fatigue, d’où la difficulté de respirer : (C’est sa proposition CXXlïï.)

Un travail peut devenir fatigant pour deux raisons : d’abord, si la résistance augmente, ensuite si la puissance diminue .

L’air contenu dans la poitrine aide, comme je l’ai dit, l’effort des muscles, en comprimant par son élasticité les vaisseaux aériens et sanguins. Donc, quand l’air sera très-raréfié, bien qu’il soit comprimé par le thorax comme l’était l'air dense, il agit moins sur les vaisseaux, et par suite vient moins au secours des

muscles . Donc, dans un air rare, un même travail demandera plus d’efforts, la

puissance étant diminuée, d’où vient la lassitude, ce qu’il fallait démontrer.

Bouguer ^ ne montre pas plus de sagacité ; le fait bien reconnu que, dans certaines circonstances, les malaises frappent seulement les piétons et non les cavaliers, lui fait tout attribuer à la fatigue; pour les cas plus embarrassants, il a recours au froid :

Ce qui le prouve d’une manière incontestable, c’est qu’on n’y était jamais exposé lorsqu’on allait à cheval ou lorsqu’on était une fois parvenu au sommet, où l’air cependant était encore plus subtil. Je ne nie pas que cette grande subtilité ne bâtât la lassitude et ne contribuât à faire augmenter l’épuisement, car la respiration y devient extrêmement pénible; pour peu qu’on agisse, on se trouve tout hors d’haleine par le moindre mouvement ; mais ce n’est plus la même chose aussitôt qu’on reste dans l’inaction .

Nous passâmes trois semaines (août 1737) sur le sommet du Piclûncha ; le froid y était si vif que quelqu’un d’entre nous commença à sentir quelques affections scorbutiques, et que les Indiens et les autres domestiques que nous avions pris dans le pays eurent des tranchées violentes : ils rendirent du sang, et il y en eut qui furent obligés de descendre ; mais leur indisposition ne venait toujours, lorsque nous fûmes une fois logés sur la pointe du rocher, que de la seule rigueur du froid auquel ils n’étaient pas accoutumés, sans que la dilatation de Pair parût en être la cause, au moins immédiate ou prochaine : c’est ce que j’examinai avec d’autant plus de soin que je savais que la plupart des voyageurs y avaient été trompés, faute de démêler assez les différents effets. (P. 262.)

Cependant, Bouguer accorde quelque importance à la diminution du poids même de l’air ;

Les petites hérnorrhagies venaient sans doute de ce que l’atmosphère, ayant un moindre poids, n’aidait pas assez par sa compression les vaisseaux à retenir le sang qui, de son côté, était toujours capable de la même action. (P. 261.)

ülloa ^ qui avait vu dans d’autres régions de la Cordillère « les

Loc. cit. : Relation abrégée, etc., 1744.

- Loc. cit. : Mémoires philosophiques, 1787.

gens de cheval aussi malades que ceux de pied, » ne pouvait sup poser, comme l’avait fait Bouguer, que la fatigue était la cause principale des malaises. Aussi ne mentionne-t-il même pas cette hypothèse. Mais il discute victorieusement celle du froid.

L’idée de la rareté de l’air se présente à son esprit, mais une circonstance l’embarrasse, qui en a embarrassé bien d’autres, c’est qu’on n’éprouve pas ces accidents sur les hautes contrées voisines de Quito :

On ne peut sans doute attribuer cet accident au froid, car s’il en était la seule cause, celte maladie serait commune dans tous les pays froids. 11 faut donc que cela vienne de la qualité de l’air, soit en conséquence de sa légèreté, soit de toute autre qualité que nous n’y connaissons pas. On n’éprouve point ce mal dans les hautes contrées de Quito, contrées aussi élevées que celles du Pérou, car il est différent de l’affection que nous appelons paramarse : au moins ne l’ a-t-on pas éprouvé quand on a fait les observations, c’est pourquoi l’on n’en a pas parlé, au lieu qu’il est très-ordinaire dans les pays qui conduisent à ces autres contrées. Il faut encore observer que ceux qui sont disposés à vomir en mer le sont aussi aux Punas, tandis que ceux sur qui la mer ne fait pas d’impression n’éprouvent non plus cette incommodité sur ces cimes. On sent quelque chose d’analogue sur les hautes montagnes d'Europe et sur d’autres chaînes de montagnes ; ceci est particulier aux personnes délicates, mais ces effets n’y sont pas si sensibles et si graves, ni même si généraux que dans les contrées de l’Amérique. Ce qu’on éprouve en Europe ne vient que de la rareté de l’air et du froid qu’il fait sur ces hauteurs, deux circonstances qui doivent produire quelque altération. (P. 117.)

Puis, à propos des accidents constatés chez les bêtes de somme, ülloa rapporte, mais pour la combattre, l’opinion répandue de son temps, et encore aujourd’hui presque universellement admise dans les contrées de la Sud-Amérique, qu’il s’agit d’un empoisonnement par des émanations métalliques sortant du sol. Cependant, il ne peut s’empêcher de croire à quelque substance étrangère répandue dans l’air :

Les habitants de ces contrées disent que c’est parce que les animaux passent alors sur des mines, car ils prétendent que les montagnes sont pleines de minerais, d’où il s’exhale, par les pores de la terre, des molécules d’antimoine, de soufre, d’arsenic et autres, auxquelles ils attribuent ces accidents.

Mais on peut objecter que, si cette opinion était fondée, ceux qui montent ces animaux réprouveraient aussi lorsqu’ils sont arrêtés, ce qui n’arrive pas. II faut donc croire que cela n'est dû qu’à l’extrême rareté de l’air, imprégné d’ailleurs de quelque corps étranger qui s’y trouve disséminé, et sans que cette matière étrangère sorte des pores de la terre. On peut encore dire qu’il n’est pas probable qu’il y ait des minéraux renfermés dans le sein de toutes les cimes où ces accidents arrivent, puisqu’on ne voit aucun signe externe qui les décèle : si cela était, il n’y aurait ni mont ni coteau dans ces chaînes, qui ont plusieurs centaines de lieues, où l’on ne trouvât quelque minéral. (P. 116.)

HISTORIQUE

Ulloa dit aussi quelques mots d’accidents bien moins graves, mais que ses successeurs n’ont pas toujours eu, comme lui, la sagacité de distinguer d’avec le mal des montagnes :

L’air sec et subtil occasionne une telle sécheresse, que l’épiderme, et surtout la pellicule qui recouvre les lèvres, se gerce et se fend ; on y sent de la douleur, et bientôt le sang y paraît ; les mains deviennent rudes et squameuses : cette aspérité est surtout remarquable aux articulations des doigts et à leur partie supérieure, les écailles y sont plus épaisses qu’ailleurs, et elles prennent une couleur noirâtre qui ne se dissipe aucunement par les lotions. On appelle ces affections chugno, terme par lequel les naturels désignent une chose ridée et durcie par le froid. (P. IH.)

Tous ces faits étaient connus de l’illustre Haller, qui les rappelle brièvement dans le IIP volume^ de son immense ouvrage, et tente de les expliquer avec les données de la physique, de la chimie, de la physiologie de son temps. L’influence mécanique de la pression de l’air lui paraît tout à fait prédominante. Chemin faisant, il émet cette idée bien singulière, déjà indiquée par Cigna (voy. p. 216), que l’air des altitudes agirait sur l’organisme d’une manière moins fâcheuse que celui qui a été raréfié au même degré sous les cloches pneumatiques :

L’air, dit-il, pèse de toutes parts sur le corps de l’homme . et les divers au¬

teurs estiment ce poids à des valeurs variables de 51144 livres à 42340. Les enfants sont plus comprimés proportionnellement que les adultes, leur surface du corps diminuant moins que la masse.

Tout cela varie en un même lieu, puisque le mercure du baromètre monte ou descend de trois pouces environ, d’où des différences qu’on a estimées de 3062 à 3982 livres. La variation est bien plus grande si l’on compare l’air des plus hautes

montagnes à celui des plus profondes mines de charbon . Dans ce cas, elle

peut aller de 36292 livres à 19281 (elle ne serait, suivant La Condamine, que de 17000 livres sur le haut du Chimborazo, sommet inaccessible du reste). Et cette différence apparaît bien autrement grande, si au lieu d’un homme on considère

un poisson vivant dans des profondeurs sous-marines jusqu’à 400 toises . On

arriverait ainsi à une pression de 2272000 livres.

Les académiciens anglais n’ont pas mis en doute qu’un hômme puisse vivre à 200 toises de profondeur. (P. 191.) . . . .

Les effets de cette pression ne peuvent pas ne pas être considérables sur le corps humain : nous le voyons en plaçant des animaux sous la cloche pneumatique.

Le corps est soustrait à la pression qui serrait contre les os les vaisseaux, les muscles et les parties molles. Et comme il y a dans les humeurs du corps, dans les voies aériennes, partout, de l’air qui s’y trouve maintenu par la pression, sous un petit volume, lorsque cette pression est soustraite l’animal se gonfle de tous

* Elementa Physiologiœ corporis humani. Lausanne, 1761.

côtés, par l’expansion du poumon, de l’intestin et de l’air contenu dans les vaisseaux et même les mailles cellulaires. (P. 192.) .

Mais il y a une grande différence entre l’air raréfié par des vapeurs ou par la soustraction d’une partie de lui-même, et celui qui est plus léger à cause de la hauteur et de son éloignement du centre de la terre. Dans celui-ci, en effet, bien qu’il soit diminué de moitié de son poids, la respiration se fait sans difficulté ; c’est ce que j’ai éprouvé sur les monts Jugo et Furca. (Haller cite Cassini, Bouguer, etc.)

Et l’on peut même vivre longtemps à ces hauteurs . J’ajoute foi à l’opinion

d’Arbuthnot qui enseigne que la migration rapide dans un air raréfié se supporte difficilement d’abord, mais qu'on le tolère par habitude. De là vient peut-être que les oiseaux supportent plus facilement l’air raréfié que les autres animaux (Derham). On comprend facilement, en effet, que les pressions dans nos humeurs et nos vaisseaux seront d’autant plus grandes que l’air extérieur sera plus dense, et d’autant moindre qu’il le sera moins. (P. 193.) .

Nous comprenons facilement les inconvénients de l’air raréfié ; nous verrons qu’il ne peut dilater complètement les poumons. Comme la pression ne soutient plus les vaisseaux du corps, ils résistent moins au cœur et se rompent plus facilement. Dans un air très-raréfié, le péril est augmenté par l’expansion de l’air contenu dans nos humeims. L’air léger, qui dilate mal les poumons, rend plus difficile le passage du sang dans ces organes, et, laissant moins arriver de sang au cœur gauche dans un temps donné, lui enlève le stimulant qui le sollicitait à se contracter. (P. 196.) .

Dans l’air raréfié, les forces sont brisées. Dans nos Alpes, ceux qui sont faibles de poitrine meurent quand ils sont dans les endroits élevés, surtout s’il y fait chaud, car le froid tempère les mauvais effets de l’air rare. Les robustes montagnards des Alpes portent parmi les hauts lieux des fardeaux énormes.

Si en passant des montagnes certains voyageurs ont éprouvé de la fièvre, des faiblesses, de petites hémorrhagies, des hémoptysies, comme on en voit un fâcheux exemple dans Scheuchzer S je les rapporte plutôt à la fatigue de l’ascension et aux forces respiratoires tendues à l’excès. En effet, les voyageurs au repos ou à cheval n’éprouvent rien de semblable. (P. 197.)

Ainsi, suivant le célèbre physiologiste suisse, Faction de Fair raréfié a pour causes principales la diminution du poids qui pesait sur la surface du corps, la dilatation des vaisseaux sanguins superficiels et la circulation du sang rendue plus difficile à travers les poumons. Nous aurons à revenir, dans le prochain chapitre, sur la valeur de ces théories qu’il serait prématuré de discuter actuellement.

D’après le récit de Haller, on voit que les voyageurs dans les Alpes avaient déjà éprouvé quelques effets fâcheux de la diminution de pression barométrique. Cependant, aucun des géants des Alpes, ni le mont Blanc, ni le mont Rose, ni la Jungfrau, n’avait encore vu d’explorateurs fouler leurs sommets qui s’élèvent à plus de 4000“. Or, au-dessous de ce niveau, les accidents, même légers, sont assez

* De meteoris aguets, p. 40. Je n’ai pu me procurer cet ouvrage.

rares. Le physicien genevois de Luc^ s’en étonne, en considérant la grande diminution du poids d’air supporté par le corps ; il en tire une conséquence fort raisonnable sur l’influence que certains médecins attribuent aux changements barométriques sur la santé :

Nous étions fort à notre aise auprès des petits rochers où nous étions descendus (glacier du Buet, baromètre 19 pouces 6 lignes; 9355 pieds au-dessus du niveau

de la mer) . Nous nous émerveillions de n’apercevoir la différence de densité

de l’air que par nos instruments ; de ce qu'aucune incommodité ou sensation désagréable ne nous avertissoit que cet air que nous respirions étoit près d’un tiers moins dense que celui de la plaine ; de ce que le poids de l’atmosphère avoit diminué de cent quintaux sur notre corps sans que l’équilibre fût troublé dans son intérieur. Quelle merveilleuse machine, que celle qui se prête à de si grandes variations dans les causes mêmes de ses principaux mouvements, sans qu’ils cessent d’être réguliers !

Je ne puis m’empêcher de faire remarquer, à ce sujet, combien se sont trompés quelques médecins qui ont attribué à la différence du poids ou de la densité de l’air les changements qu’éprouvent certaines personnes lorsque le baromètre baisse, et qui ont entrepris d’en rendre raison par le manque d’équilibre entre l’air intérieur et l’air extérieur, ou par l’effet que peut produire sur les mouvements du cœur et des poulmons un air plus ou moins dense.

Si ces vicissitudes influoient sensiblement sur nos organes, que deviendroient ces chasseurs au chamois, qui passent chaque jour du fond des vallées au sommet

d’aussi hautes montagnes . Les asthmatiques mêmes n’en sont pas affectés;

j’ai été du moins sur la montagne du Salève avec un de mes amis qui craignoit cet effet et qui ne l’éprouva point. (P. 328.)

Nous avons vu que le chanoine Bourrit fut, dans l’ascension du Buet, moins heureux que de Luc; les récits de de Saussure et de Pictet montrent, du reste, que cette montagne, malgré sa médiocre hauteur, est une de celles où les ascensionnistes sont le plus facilement atteints. Bourrit^ fait à ce propos une réflexion singulière sur la différence de densité, à hauteur égale, entre l’air des Alpes, qui rend malade, et celui des Cordillères, « où l’on n’éprouve rien » :

J’ai remarqué qu’on évite ces accidents en se promenant...., moyens qui renouvellent l’air dans les poumons et en entretiennent l’activité .

Je sais qu’il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de vivre longtemps sur le mont Blanc. . .

De toutes ces circonstances il faut conclure que l’air qu’on respire sur les hautes Alpes est bien plus rare que celui des Cordillères à la même hauteur, parce que ces dernières sont sous l’équateur, et que par là même elles sont plus imprégnées de vapeurs grossières et épaisses. (T. H, p. 98.)

Si cette idée nous paraît aujourd’hui très-singulière, que dire de

Recherches sur les moctificalions de l’atmosphère, t. H. — Genève, 1772.

^ Loc. cit. : Nouvelle description, etc., 1785.

celle de d’Arcet^ qui nie d’abord les malaises des montagnes (il n’était monté qu’au pic du Midi) et en arrive à se demander si réellement l’air des régions élevées est plus dilaté que celui des plaines !

Quant à la difficulté de respirer qu’on a cru sentir quelquefois sur les hautes montagnes, et que nous n’avons jamais éprouvée, je crois qu’elle peut venir du resserrement qu’on sent lorscpie, tout échauffé et fatigué de monter, on arrive sur un sommet très-découvert et fort élevé. Là, on est saisi tout à coup par un air froid et vif . • .

Quelque fatigué qu’on soit, lorsqu’on parvient sur une haute montagne, on s’y trouve promptement délassé ; on s’y sent plus leste, plus léger ; le visage est pâle et la chair moins colorée. En un mot, ce qu’on sent alors n’a rien de commun ou plutôt c’est le contraire des effets que produit sur les êtres vivants un air trop dilaté et trop rare. (P. 125.)

Il discute ensuite les observations de Bouguer et de La Condamine, et dit en terminant :

J’engage les physiciens qui seront à portée de tenter de nouvelles expériences, s’il est possible, pour s’assurer si en effet, à de certaines hauteurs, l’air y devient rare et s’y dilate au point que des animaux ne pourraient plus s’y élever sans y étouffer comme dans le vuide; si cette densité plus ou moins grande est ici-bas la seule cause de l’ascension et des variations du mercure dans le baromètre.

De Saussure% dès le premier volume de son grand ouvrage, après avoir raconté qu’il a souffert du mal des montagnes en faisant l’ascension du Buet, s’efforce d’en trouver la raison. Chose bien curieuse, il indique en passant, mais pour la combattre, l’explicaiion véritable, que les découvertes récentes de Priestley et de Lavoisier lui permettaient déjà d’entrevoir :

§ 559. — On ne peut attribuer l’épuisement des forces musculaires à la seule fatigue, comme l’a cru M. Bouguer. Un homme fatigué, dans la plaine ou sur des montagnes peu élevées, l’est rarement assez pour ne pouvoir absolument plus aller en avant; au lieu que, sur une haute montagne, on l’est quelquefois à un tel point, que, fût-ce pour éviter le danger le plus imminent, on ne ferait pas à la lettre quatre pas de plus, et peut-être même pas un seul. Car si l’on persiste à faire des efforts, on est saisi par des palpitations et par des battements si rapides et si forts dans toutes les artères, que l’on tomberait en défaillance si on l’augmentait encore en continuant de monter.

Cependant, et ceci forme le second caractère de ce singulier genre de fatigue, les forces se réparent aussi promptement, et en apparence aussi complettement qu’elles ont été épuisées. La seule cessation de mouvement, même sans que l’on s’asseye, et dans le court espace de trois ou quatre minutes, semble restaurer si parfaitement les forces, qu’en se remettant en marche on est persuadé qu’on

^ Discours en forme de dissertation sur Vétat actuel des montagnes des Pijrénées. — Paris, 1776.

® Voyage dans les Alpes. — Genève, 4 vol. in-4°; 1786 à 1796.

224 HISTORIQl'E.

montera tout d’une haleine jusques à la cime de la montagne. Or, dans la plaine, une fatigue aussi grande que celle dont nous venons de parler ne se dissipe point avec tant de facilité .

§ 560. — On serait tenté d’attribuer ces effets à la difficulté de respirer; il semble naturel de croire que cet air rare et léger ne dilate pas assez les poumons, et que les organes de la respiration se fatiguent par les efforts qu’ils font pour y suppléer, ou que le ministère de cette fonction vitale n’étant pas complètement rempli, le sang, suivant la doctrine de M. Priestley, n’étant pas suffisamment muni de son phlogistique, toute l’économie animale en est dérangée.

Mais ce qui me persuade que ce n’est point là la véritable raison de ces effets, c’est qu’on se sent fatigué, mais non point oppressé ; et si l’action pénible de gravir une pente rapide rend la respiration plus courte et plus difficile, cette incommodité se fait sentir sur les basses montagnes comme sur les hautes, et ne produit pourtant point sur nous, quand nous gravissons ces basses montagnes, l’effet que nous éprouvons sur celles qui sont très-élevées ; d’ailleurs sur cellesci, quand on est tranquille, on respire avec la plus grande facilité. Enfin, et cette réflexion me paraît décisive, si c’était une respiration imparfaite qui produisait cet épuisement, comment quelques instants d’un repos pris en respirant ce même air paraîtraient-ils réparer si complètement les forces ?

§ 561. — Je croirais plutôt que ces effets doivent être attribués au relâchement des vaisseaux produit par la diminution de la force comprimante de l’air.

L’habitude de vivre comprimés par le poids de l’atmosphère fait que nous ne pensons guère à l’action de ce poids et à son influence sur l’économie animale. Cependant si l’on réfléchit qu’au bord de la mer tous les points de la surface de notre corps sont chargés du poids d’une colonne de mercure de 28 pouces de hauteur ; qu’un seul pouce de ce fluide exerce, sur une surface d’un pied quarré, une pression équivalente à 78 livres, 11 onces, 40 grains, poids de marc; que par conséquent 28 pouces exercent sur cette même surface la pression de 2203 livres, 6 onces; et qu’ainsi en attribuant, comme on le fait communément, 10 pieds quarrés de surface à un homme de moyenne taille, la masse totale du poids qui comprime le corps de cet homme, équivaut à 22033 livres, 12 onces; si, dis-je, on réfléchit à ce qui doit résulter de l’action de ce poids, on verra qu’il doit refouler toutes les parties de notre corps, qu’il les contrebande pour ainsi dire, qu’il comprime les vaisseaux, qu’il contribue à la force élastique des artères, qu’il condense les parois de ces mêmes vaisseaux, et s’oppose à la transsudation des parties les plus subtiles, du fluide nerveux par exemple; et que par toutes ces raisons il doit contribuer à la force musculaire.

Si donc du bord de la mer on se trouvait tout à coup transporté, seulement à la hauteur de 1250 toises, où le poids de l’air ne soulève qu’ environ 21 «pouces de mercure, l’action de l’atmosphère sur notre corps se trouverait diminuée d’un quart, ou de 3508 livres, 7 onces ; par conséquent tous les effets de cette action seraient sensiblement diminués, et les forces musculaires devraient nécessairement en souffrir. Les vaisseaux, en particulier, exerceraient une pression beaucoup moins considérable sur les fluides qu’ils renferment; et par cela même ils opposeraient moins d’obstacles à l’accélération que le mouvement musculaire tend à donner à toute la masse de nos liquides.

Donc, dans les régions élevées, où les vaisseaux ne sont que faiblement contrebandés par la pression de l’atmosphère, les efforts que l’on fait en gravissant une pente rapide doivent accélérer le mouvement du sang, beaucoup plus que dans des régions basses, où la compression des vaisseaux résiste à cette accélération . De là, sans doute, ces battements rapides de toutes les artères, et ces palpitations qui

saisissent sur les hautes montagnes, et qui feraient tomber en défaillance si l’on persistait à se mouvoir avec trop de vitesse.

Mais aussi, par un effet de ce même relâchement des vaisseaux, comme ils réagissent faiblement sur le sang, dès que l'on discontinue le mouvement, l’accélération qui avait été produite par ce mouvement cesse d'elle-même en peu de temps, au lieu que si les vaisseaux étaient fortement tendus, leur élasticité aurait pèrpélué cette accélération, longtemps après que sa cause aurait cessé d’agir. C’est le propre des êlres faibles, ils s’émeuvent facilement et s’apaisent de même ; au lieu que les êtres forts, difficiles à ébranler, se calment plus difficilement encore. Lors donc que les vaisseaux sont relâchés par la diminution de la pression de l’air, quelques instants de repos suffisent pour rétablir l’ordre et la tranquillité dans la circulation, pour donner par le ralentissement de celte même circulation, un sentiment de fraîcheur intérieure qui, aidé par la fraîcheur de l’air qu’on respire dans ces régions élevées, calme complètement, et persuade que la fatigue est entièrement dissipée. Quant à l’assoupissement, je crois qu’il est l’effet du relâchement vasculaire et surtout de celui du cerveau. Telle est du moins la raison de ces faits qui me paraît la plus probable : j’en laisse le jugement aux physiologistes de profession. (T. I, p. 482-488.)’

Ainsi c’est, pour de Saussure, la diminution de la pression exercée par l’air sur les vaisseaux cutanés qui, diminuant leur résistance aux impulsions du cœur, détermine l’accélération circulatoire et amène à la suite tous les troubles qu’il a observés et soufferts. Mais, après sa célèbre ascension du mont Blanc, il ajoute à cette explication des réflexions d’une valeur bien plus en rapport avec la sagacité de son esprit élevé :

§ 1965. — Si l’on considère, dit-il, en effet, que le baromètre n’était là qu’à seize pouces et une ligne, et qu’ainsi l’air n’avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu’il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, celte fréquence accélérait le mouvement du sang, d’autant plus que les artères n’étaient plus contrebandées au dehors par une pression égale à celle qu’elles éprouvent à l’ordinaire ; aussi avions-nous tous la fièvre. (T. IV, p. 147.)

Il revient un peu plus loin sur cetle explication, et en poursuit les conséquences. Il réfute également la théorie de Bouguer :

§ 2021 . — De tous nos organes, celui qui est le plus affecté par la rareté de l'air, c’est celui de la respiration. On sait que pour entretenir la vie, surtout celle des animaux à sang chaud, il faut qu’une quantité d’air déterminée traverse leurs poumons dans un temps donné. Si donc l’air qu’ils respirent est le double plus rare, il faudra que leurs inspirations soient le double plus fréquentes, afin que la rareté soit compensée par le volume. C’est cette accélération forcée de la respiration qui est cause de la fatigue et des angoisses que l’on éprouve à ces grandes hauteurs. Car, en même temps que la respiration s’accélère, la circulation s’accélère aussi. Je m’en étais souvent aperçu sur de hautes cimes, mais je voulais en faire une épreuve exacte sur le mont Blanc; et pour qun l’action du mouvement du voyage ne pût pas se confondre avec celle de la rareté de l’air, je ne fis mon épreuve

HISTORIQrE.

qu’après que nous fûmes restés tranquilles ou à peu près tranquilles pendant quatre heimes sur la cime de la montagne. Alors le pouls de Pierre Balmat se trouva battre 98 pulsations par minute ; celui de Têtu, mon domestique, 112, et le mien 100. A Chamounix, également après le repos, les mêmes, dans le même ordre, battirent 49, 60, 72.

Nous étions donc tous là dans un état de fièvre qui explique et la soif qui nous tourmentait, et notre aversion pour le vin, pour les liqueurs fortes, et même pour toute espèce d’aliment . . *. .

Cependant lorsqu’on demeurait dans une tranquillité parfaite, on ne souffrait pas d’une manière sensible. Et c’est ce qui a fait penser à Bouguer que les symptômes qu’on éprouve dans cet air ne viennent que de la fatigue, car il est d’accord avec moi sur tous les faits .

Il me paraît évident que, dans l’explication de ces faits, ce savant académicien a commis une erreur, en confondant les effets de la rareté de l’air avec ceux de la lassitude. Celle-ci ne produit point les effets de la rareté de l’air. Souvent, dans ma jeunesse, en revenant de quelque grande course de montagne, je me suis trouvé fatigué au point de ne pouvoir plus me soutenir sur mes jambes ; dans cet ■état qu’Homère a si énergiquement exprimé en disant que les membres sont dissous par la fatigue, et cependant je n’éprouvais ni nausées ni défaillance, et je désirais des restaurants bien loin de les avoir en aversion. D’ailleurs, quoique ■ces académiciens aient souvent éprouvé de grandes fatigues dans le cours de leurs longs et pénibles travaux, cependant, pour monter au Pichincha, dont il est surtout ici question, ils partaient de Quito, déjà élevé de 14 ou 1 500 toises, et ils montaient encore fort haut à cheval. Il ne leur restait donc guères que 3 ou 4 cents toises à faire à pied, ce qui ne pouvait guères produire une fatigue capable de donner lieu aux accidents que décrit Bouguer. Donc le même mouvement musculaire qui n’aurait produit qu’une lassitude médiocre sans aucun accident dans un air dense, produit dans un air très-rare une accélération dans la respiration et dans la circulation, d’où résultent des incommodités insupportables pour certains tempéraments. (T. I, p. 207-209.)

Mais la première interprétation acceptée par de Saussure, la diminution du poids supporté, eut une fortune bien supérieure à son mérite, tandis que la seconde, qui contient, comme nous le verrons, une part de la vérité, resta beaucoup plus ignorée.

Quelques années après lui, le physiologiste Fodéré^ soulignait pour ainsi dire, son erreur, en assimilant les hémorrhagies de la diminution de pression à celles qui suivent l’application des ventouses :

La pression atmosphérique fait que les vaisseaux ne sont pas trop fortement distendus par les liquides qu’ils renferment et par la force élastique de l’air qui y abonde... Si on supprime cette pression, ou seulement si l’on en diminue l’intensité, les parties subissent des tuméfactions sensibles et des hémorrhagies ; on en

a des exemples familiers . dans la succion, dans l’opération des ventouses, dans

les hémorrhagies des voyageurs qui montent sur le sommet des hautes monta-

* Essai de Physiologie positive appliquée spécialement à la médecine pratique, t. I. — Avignon, 1806.

gnes ; dans la pesanteur, le gonflement et le malaise que nous éprouvons, toutes les fois que l’air est plus léger. (P. 220.)

Hallé et Nysten^ partagent cette opinion, et l’expriment avec une très-grande netteté. Pour eux, tout d’abord, l’action prédominante est due à la soustraction du poids de l’atmosphère ;

Lorsqu’on place un animal sous le récipient de la machine pneumatique, ou lorsque l’homme s’élève rapidement à des hauteurs considérables, alors, non-seulement la dilatation subite des fluides élastiques libres, proportionnelle à la diminution rapide de la pression atmosphérique, mais encore la tendance à la dilatation qui existe dans les liquides animaux eux-mêmes, surtout dans les fluides élastiques qu’ils tiennent dissous, peuvent être cause de plusiemrs effets remarquables : tels sont un sentiment de malaise général, etc.

Cependant, après avoir décrit les phénomènes présentés par les voyageurs et les aéronautes, les auteurs semblent reléguer au second plan leur explication toute mécanique, car ils ajoutent :

On se rend facilement compte de ces effets. La diminution de la densité de l’air fait que sous un même volume il y en a une moindre quantité. Cet air est donc moins suffisant aux combinaisons qu’il doit éprouver dans l’acte de la respiration: en conséquence, pour que dans un air raréfié ces combinaisons se fassent conformément au but de la nature, il faut respirer proportionnellement plus vite. Telle est la cause de cette respiration haletante et pressée et par conséquent de l’accélération du pouls qui en est la suite. On conçoit même qu’à des hauteurs beaucoup plus considérables la raréfaction de l’air serait telle que l’accélération de la respiration ne suffirait pas pour faire arriver aux poumons la quantité d’air nécessaire à l’entretien de la vie, et que celle-ci finirait par s’éteindre, comme dans les asphyxies, par défaut du principal agent de la respiration. La mort, dans ce cas, pourrait être précédée par divers phénomènes étrangers à la respiration, .tels que l’emphysème et diverses hémorrhagies dues exclusivement à l’expansion extrême de toutes les parties du corps.

Nous retrouvons ici, appliquée à la respiration, l’explication déjà donnée par de Saussure; quant aux hémorrhagies, Hallé et Nysten persistent à les attribuer à la diminution du poids supporté par le corps.

Le même cumul d’explications est exprimé avec plus de netteté encore et de sobriété dans la thèse de Courtois® :

La plupart de ces phénomènes dépendent tout à la fois des changements qui surviennent dans le poids de l’air et de la quantité plus ou moins considérable d’oxygène que ce fluide contient sous un même volume, selon qu’il est condensé ou raréfié : ainsi des phénomènes chimiques viennent se compliquer avec ceux qui fiépendent delà pesanteur de l’air. (P. 17.)

‘ Art. Am, Bict. des Sc. méd,, t. I, p. 248 ; Paris, 1812.

* Des effets de la pesanteur de Vair sur Vhomme considéré dans l’état de santé. — Thèses de Paris ; \%\Z.

A la même époque paraissait un travail remarquable, qui méritait d’attirer davantage l’attention des 'physiologistes, et qui cependant demeura, au moins dans la partie qui nous intéresse, à peu près complètement ignoré. Je dois même avouer, non sans quelque confusion, que je n’ai connu son- existence qu’en faisant, toutes mes expériences terminées, les recherches bibliographiques nécessaires pour la rédaction de la première partie de cet ouvrage.

Legallois ‘ fut amené, dans ses recherches sur la chaleur animale, à comparer les variations de la température des animaux à sang chaud avec la quantité d’oxygène qu’ils absorbent dans un temps donné. Parmi les causes qui pourraient agir sur cette absorption, il pense à la raréfaction de Pair, comme un moyen « de faire diminuer la quantité d’oxygène que contient Pair où l’on enferme l’animal ». Legallois maintenait les animaux en vases clos (le manomètre, comme il l’appelle, mesurait 41 litres) pendant tout le temps de l’expérience ; il n’a nulle part indiqué le degré de dépression auquel il les avait soumis, mais il est facile de conclure de ses récits qn’il n’a jamais atteint une demi-atmosphère. Je résume dans le tableau suivant les résultats de ses expériences; l’épreuve comparative, faite pour chaque animal sous la pression normale, a, bien entendu, duré le même temps :

1® Lapin, pression normale ....

— air raréfié .

2° Lapin, pression normale ....

— air raréfié . .

3° Lapin, pression normale ....

— air raréfié .

4® Chat , pression normale ....

— air raréfié .

5° Chat, pression normale ....

— air raréfié .

6° Chien, pression normale ....

— air raréfié .

7“ Chien, pression normale ....

— air raréfié . ' .

8° Cochon d’Inde, pression normale ,

— air raréfié. . . .

9“ Cochon d’Inde, pression normale.

— air raréfié . . . .

Oxygène

Acide cai

consommé.

formé.

Chang. dans la temp. du corps.

Legallois tire de ces expériences, par rapport au sujet qui nous

‘ Deuxième Mémoire sur la chaleur animale; 18! 5. — Œuvres de I.egallois, avec des notes de M. Parket, t. II. — Paris, 1850.

occupe ici, la conclusion suivante qui montre une admirable sagacité :

Puisque la simple raréfaction de l’air , portée au degré de faire baisser le baromètre de moins de 50 centimètres, suffit pour faire refroidir l’animal qui le respire, il en résulte que le froid qu’on éprouve sur les hautes montagnes ne dépend pas uniquement de celui de l’atmosphère, et qu’il reconnaît de plu une cause intérieure, laquelle agit par la respiration. (P. 59.)

Quel contraste entre ces expériences si nettes, ces conclusions si précises, et l’entassement confus de prétendues explications que, dans cette même année, Dralet^ donnait tout à la fois des malaises et du mieux-être qu’on éprouve sur les hauts lieux !

L’air des montagnes de moyenne élévation est plus salubre que celui des plaines... Si l’on considère d’ailleurs que la pression de l’atmosphère est moindre à mesure que nous nous élevons, on ne s’étonnera pas si les habitants de la plaine se trouvent plus dispos dans les Pyrénées, mangent avec plus d’appétit, et si le ressort de leur poumon y acquiert de nouvelles forces.

Mais l'homme qui s’approche de. la région des glaces ne trouve plus un air aussi favorable à l’économie animale ; la végétation, suivant l’observation de M. Ramond, étant presque nulle dans ces lieux sauvages, l’azote n’est plus absorbé par les organes des plantes, et nuit par son abondance à la salubrité de l’air. MM. Vidal et Reboul ont vérifié que la quantité d’air vital que contenait l’atmosphère au sommet du pic du Midi de Bigorre, était moindre d’environ un quart que dans la vaRée. D’ailleurs, comme il y a diminution dans le poids de l’atmosphère, à mesure que ses couches sont plus élevées, lorsqu’un homme est parvenu sur le sommet d’une haute montagne, toutes les parties de son corps, ne recevant plus de l’air environnant une pression suffisante, doivent céder au calorique qui les dilate en cherchant son équilibre dans les corps environnants. De là, relâchement dans la fibre, amollissement dans les parties solides, et excès de fluidité dans les liquides.

Ainsi les personnes qui voyagent dans les hautes montagnes sont sujettes aux hémorrhagies, aux vomissements et aux défaillances ; mais ces incommodités arrivent rarement, à moins qu’on ne s’élève à 2000 toises au-dessus du niveau de la mer. (T. I, p. 36.)

Gondret ® ne fut pas plus heureux en voulant donner « une explication, sinon complète, du moins satisfaisante, » des accidents observés pendant les ascensions en montagne. Voici ce qu’il dit :

La diminution du poids de la colonne d’air et l’élasticité de nos organes expliquent la turgescence du corps, la dilatation des vaisseaux, des fluides, et par conséquent les hémorrhagies.

Les poumons, habitués à 18 ou 20 inspirations et expirations régulières

* Description des Pyrénées, 2 vol. — Paris, 1813.

* Mémoire concernant les effets de la pression atmosphérique sûr le corps humain, et l'application de la ventouse dans différents ordres de maladie. — Paris, 1819.

HISTORIQrE.

dans l’espace d’une minute, obligés tout à coup, pour absorber une même quantité d’air, à des mourements multipliés, sont extraordinairement pressés dans leur exercice.

Le cœur se ressent immédiatement de la précipitation des actes du poumon ; de là naissent les pulsations accélérées, les bpotbymies.

Les deux mouvements que le cœur et le poumon impriment au cerveau étant ainsi accélérés, on conçoit les changements qui se passent dans cet organe, et par conséquent dans ses fonctions : c’est à ces altérations que l’on peut rapporter les vertiges, les étourdissements, les syncopes, tous les désordres qui en sont la suite.

Les différences qui se remarquent chez les divers individus, dans l’intensité des symptômes, dépendent de l’idiosyncrasie. (P. 40.)

Cependant il faut reconnaître qu’il eut le premier l’idée d’appliquer l’air raréfié à la thérapeutique. De l’influence très-manifeste qu’exercent sur nous les changements dans la pression barométrique, il tire cette indication :

Peut-être parviendrait-on à construire des chambres de telle manière que l’on pût , à l’aide de la pompe pneumatique , y introduire à volonté un air plus ou moins dense, suivant l’exigence du cas. (P. 45.)

Le reste du Yolume est exclusivement consacré à l’étude de l’influence des ventouses simples et scarifiées.

Les voyageurs anglais qui, au commencement de ce siècle, parcoururent les régions élevées de l’Inde, ont introduit dans l’explication du mal des montagnes un élément nouveau. D’après leurs récits, les natifs de ces contrées attribuent les malaises qui frappent les étrangers et les indigènes eux-mêmes, à l’action d’un vent empoisonné; pour la plupart, ce sont les émanations de certaines plantes qui donneraient à l’air ces qualités toxiques.

C’est à Fraser ^ le premier que nous devons ce curieux renseignement; il faut dire qu’il se hâte de repousser cette explication, et cela par un excellent motif :

Je ne me doutais pas que l’altitude pouvait si durement affecter les forces et la poitrine, et cependant c’était bien elle uniquement, quelque difficile que fût l’ascension; car nous avions eu sous ce rapport d’au moins aussi mauvaises journées auparavant ; et quoiqu’on nous assurât que l’air était empoisonné par l’odeur des fleurs, et bien qu’il y en eût en effet une profusion pendant la première partie de notre route, la plupart n’avaient pas d’odeur, et nous ne pouvions rien percevoir dans l’air. Bien plus, nous soufflâmes surtout en atteignant la gorge élevée de Bamsooroo, où il n’y avait pas de végétation, et par conséquent pas de parfums de fleurs. (P. 449.)

* Loc. cit. : Journal of a Tour, etc.; 1820.

Le docteur Govan', qui accompagna le capitaine Al. Gérard dans son premier voyage en 1817, rapporte la même tradition, sans y croire davantage. Mais, très-étonné du manque de proportion signalé déjà par les voyageurs entre l’altitude et l’intensité des accidents, il en arrive à l’idée singulière de faire jouer dans ces phénomènes un rôle actif à l’électricité :

Sur les sommets extrêmes des montagnes du Choor apparaissent d’abord le genévrier, le rhododendron alpin et le grand aconit, dont les effets toxiques bien connus, quand on en fait un usage interne, semblent avoir donné naissance à cette croyance répandue chez les indigènes, qu’il empoisonne l’air aux alentours : opinion à laquelle je ne puis découvrir nul fondement, sinon que dans les endroits élevés habités par cette belle plante, les voyageurs éprouvent souvent, mais non toujours, les phénomènes désagréables, attribués ordinairement à la dilatation- de l’air.

Si les symptômes regardés par d’éminents naturalistes comme dépendant de cette dilatation doivent lui être réellement imputés, comment se fait-il qu’ils ne soient pas proportionnels à l’élévation et à la raréfaction, et qu’ils n’arrivent pas invariablement quand elles atteignent un certain degré?

J’ai passé la nuit, en deux circonstances, à des hauteurs de plus de 14000 pieds au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, j’ai traversé le Rol-Pass (beaucoup au-dessus de 15 000 pieds), accompagné de 40 soldats indigènes, sans que personne d’entre nous ait éprouvé ces symptômes fâcheux. Or, dans les mêmes endroits, et même à des hauteurs moins grandes, ils ont été observés dans d’autres ascensions et annoncés à l’avance par les indigènes.

Tout ceci semble indiquer que ces phénomènes dépendent de circonstances atmosphériques moins générales, comme l’agent électrique qui, en présence de conducteurs si élevés, doit être dans un état de constante fluctuation. (P. 282).

Le capitaine Al. Gérard®, dans le récit de son voyage de 1818, parle également des plantes empoisonnées :

Il est bon de faire remarquer que les habitants du Koonawur estiment la hauteur des montagnes par la difficulté de respirer pendant leur ascension, difficulté qu’ils attribuent à une plante toxique ; mais, malgré nos recherches faites à chaque village, nous n’avons trouvé personne qui ait jamais connu cette plante, et, d’après notre expérience, nous inclinons à attribuer ces effets à la raréfaction de l'atmosphère, car nous les avons éprouvés à des hauteurs où il n’y avait plus de végétation. (P. 49).

Il revient encore sur celte hypothèse dans son livre sur le pays de Koonawur mais toujours pour la repousser ;

* Additionnai Observations on the Natural History and Physical Geography of the Eimalayah Mountains , between the Biver-Beds of the Jumna and the Sutlej. — The Bdinburgh Journal of science, conducted by D. Brewster, -vol. II. p. 277-287, 1825. Lu de-vant la Soc. royale d’Edimb., le 10 décembre 1824.

- Loc. cil. : The Edinb. Journal of science, vol. I; 1824.

® Loc. cit. : Account of Koonawur, etc. — London, 1841.

HISTORIQUE

Ceux qui traversent ces chaînes altribuent ces effets fâcheux à lïnfluence de plantes empoisonnées ; mais ceux qui, mieux informés, ont l’habitude de traverser ces hauteurs où il n’y a pas de végétation, savent bien qu’ils sont produits par la hauteur seule. (P. 57.)

Mais en racontant son expédition et son séjour à la passe de Shatool (4 850”), le docteur Gérard* ne daigne plus s’occuper de l’explication des indigènes. Il souffre beaucoup, comme le prouve le récit que nous avons rapporté plus haut, et cherche naturellemenl, mais sans y réussir, la cause de son mal; chemin faisant, il combat le scepticisme de ceux qui ont été épargnés pour des raisons quelconques :

J’ai reçu là une leçon que je n’oublierai jamais, et je ne doute pas qu’un homme d’une constitution plus pléthorique n’eût succombé sous les effets de suffocations apoplectiques. Le sang abandonna les extrémités, et la pression était tellement diminuée à la surface du corps dans cet air raréfié, que le sang se précipitait à la tête et produisait des vertiges. (P. 508.) .

La cause des accidents n’est pas très-facile à voir, et ces symptômes extraordinaires de prostration des forces, d’anxiété et de faiblesse intellectuelle ne sont pas expliqués d’une manière salisiàisante, et bien que nous ne puissions hésiter à en rapporter la cause principale et immédiate à la légèreté de l’air, ou plus exactement à la pression diminuée, par laquelle la balance de la circulation est détruite, néanmoins, les effets sont si capricieux et si irréguliers, qu’ils peuvent à peine concorder avec l’idée d’une "cause constante. Ce qui amène même à nier l’existence des symptômes, et ceux qui ont, par hasard, résisté à cette impression en traversant les montagnes, restent inébranlables dans leur conviction ; mais je sais que vous me croirez dans mes récits, quoique vous n’ayez ressenti que du mal de tête sur le Boorendo. J’ai aussi passé la nuit ici sans aucun symptôme, excepté de la faiblesse. (P. 520.) .

Comme la respiration ne peut avoir lieu dans le vide, nous devons considérer que, à la hauteur de 18 480 pieds (5 650“), l’épuisement de l’air est à peu prés à moitié, et comme le tout ne peut avoir que la somme des effets de ses composants. Faction progressive devient ici une série arithmétique, réductible à une expérience de physique, dans laquelle les coups de piston d’une pompe pneumatique paraissent attirer de plus en plus la main placée sur l’ouverture, jusqu’à ce que la pression supérieure dépasse assez l’inférieure pour être insupportaùie à l’expérimentateur. A 18 480 pieds, le baromèîre, dans l’état moyen de l’air, se tient à 15 pouces, de sorte que nous respirions alors dans un air moitié dense que celui du bord de la mer ; qui pourrait être surpris des effets observés? (P. 525.)

Le capitaine Hodgson qui rapporte à son tour les dires des indigènes, ne paraît pas éloigné d’y croire lui-même :

Les montagnards, qui ne savent rien de la raréfaction de l’air, attribuent leur

* Loc. cît. : Narrative of a journey, etc.; t. I — London, 1840.

* Loc. cit., Asiatic Research., l. XIV; 1822.

faiblesse aux exhalaisons de plantes nuisibles, et je crois qu’ils ont raison, car une sorte d’effluve malsain était exhalée par elles aussi bien ici que sur les hauteurs inférieures aux pics neigeux que j’ai franchis l’année dernière sur le Setlej ; quoique sur la neige la plus élevée, on ne se plaignait pas de la faiblesse, mais de l’impossibilité de marcher quelque temps sans s’arrêter pour respirer. (P. 111.)

Nous verrons plus tard, par le témoignage des voyageurs modernes, que cette idée du vent empoisonné par les plantes est encore aujourd’hui tout à fait populaire dans la Haute-Asie.

Si nous revenons maintenant dans nos Alpes, nous trouvons, vers la même époque, Hipp. Cloquet^ reproduisant l’explication mécanique :

La pression de l’air, qui pèse continuellement sur nous et en tous sens,.... paraît nécessaire au maintien de l’équilibre entre les solides vivants et les humeurs qui circulent ou qui flottent dans leur sein ; elle contrebalance la force élastique des fluides de notre corps ; et puisqu’ici cette pression est considérablement diminuée, il n’y arien d’étonnant que l’équilibre soit rompu. (P. 36.)

Le docteur Hamel % lorsqu’il entreprit en 1820, au mont Blanc, l’expédition qui devait avoir des suites si funestes, s’était proposé d’y faire des expériences ; l’un de ses projets témoigne d’une remarquable sagacité et indique des vues hypothétiques très-nettes et très- scientifiques sur la cause et les effets de l’air raréfié :

J’avais préparé un flacon d’eau de chaux pour voir si, en haut, l’air expiré était chargé de carbone dans la même proportion que dans les régions où à chaque inspiration il entre environ un tiers de plus d’oxygène avec le même volume d’air atmosphérique. Je comptais aussi extraire, en haut, le sang de quelque animal, pour voir à sa couleur s’il avait été suffisamment décarbonisé dans les poumons.

Le récit de l’ascension au mont Blanc, exécutée par Clissold® en 1822, nous apporte une explication que, jusqu’ici, nous n’avons pas vue apparaître et qui pourrait servir de type à cette physiologie des vraisemblances qui a tant fait de mal à la science.

Clissold attribue en premier lieu les accidents observés à la moindre quantité d’oxygène contenue dans un même volume d’air, ce qui nécessite que la respiration soit accélérée et approfondie.

D’autre part, l’énergie musculaire étant en général diminuée, le poumon se dilate moins, et il faut y suppléer par la plus grande

* Loc. cit.. Nouveau Journal de médecine, t. VH; 1820.

* Loc. cit. : Bibl. univ., f. XIV ; 1820.

® Loc. cit. : Bibl. univ., t. XXlil; 1825.

HISTORIQUE

fréquence des inspirations. Alors le rédacteur de la Bibliothèque universelle ajoute :

Clissold touche ici, sans la développer, à l’une des causes à laquelle nous serions tentés d’attribuer la plus grande influence sur l’un des effets observés; nous voulons parler de la dilatation qu'éprouve l’air renfermé dans la cavité abdominale, à mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère; dilatation qui, soulevant le diaphragme, diminue d’autant la capacité de la boîte thoracique, et ne permet pas au poumon de se développer autant qu’à l’ordinaire, jusqu’à ce que, par quelques communications lentes avec l’extérieur, l’équilibre entre les cavités abdominale et thoracique se rétabüsse, et que celle-ci reprenne sa capacité ordinaire.

Le naturaliste français RoulinS qui séjourna pendant plusieurs années en Bolivie, envoya en 1826 à Magendie une lettre contenant des observations sur le nombre des battements du pouls, faites chez les mêmes personnes à Guaduas (pression moyenne 718““) et à Santa-Fé-de-Bogota (560““; 2643“ au-dessus du niveau de la mer). Elle montrent une légère augmentation du nombre des pulsations dans ce dernier séjour. La différence est assez faible, et M. Boulin en conclut :

D’après cela, il est permis de supposer que les effets qu’on ressent quand on gravit sur de hautes montagnes et qu’on rapporte entièrement à la diminution de pression, quand ils ne sont pas dus au froid ou à la fatigue de l’ascension, doivent être considérés en grande partie comme des phénomènes nerveux.

Et cependant, quelques pages plus loin, Fauteur ajoute :

La gêne que je sentais dans la respiration, sur le plateau de Bogota, fut d’abord attribuée à l’état de ma santé; mais je reconnus que plusieurs personnes, récemment arrivées sur le plateau, se plaignaient également de cette gêne.

C’est évidemment plutôt à cause du nom de leur auteur, qu’à cause de leur importance propre, que j’ai cité ces observations; elles ne sont rien moins que concluantes.

C’est également à titre de curiosité que je rapporte ici les conclusions d’un travail de John Davy ^ sur les gaz des liquides et des solides du corps ; c’est un véritable recul en arrière de ce que nous avaient appris Robert Boyle et Darwin. Mais le lecteur peut ainsi juger des hésitations entre lesquelles flottait l’esprit des physiologistes.

* Observations sur la vitesse du pouls à différents degrés de pression atmosph. — Journ. de Physiol. de Magendie, t. VI, p. 1-13 ; 1826.

- On the Effects of removing Atmospheric Pressure from the fluids and solids of the human Body. — Transactions of the Médico-Chirurgical Society o f Edinburgh, \oL III, p. 448-158; 1829.

J. Davy exécuta de nombreuses expériences en vue de rechercher si les liquides ou les solides contiennent des gaz que la pompe pneumatique puisse extraire. Les résultats obtenus ont toujours été négatifs, et il en conclut qu’il n’y a pas de gaz libres dans le sang, ce qui serait, du reste « unchemical » et incompatible avec la vie, car à la moindre augmentation de température, ou diminution de pression, rien ne pourrait prévenir le dégagement de ces

gaz-

Or, il est curieux de voir, peu d’années après, un célèbre médecin français, Rostand invoquer justement, d’une manière vague, il est vrai, l’influence de ces gaz, pour expliquer les accidents de la décompression. 11 y mêle les idées erronées que nous avons déjà rencontrées et que nous retrouverons souvent encore, sur la part qui reviendrait à la diminution du poids supporté par le corps :

Si l’on place un animal "rivant dans le vide, l’air intérieur, n’ayant plus rien

qui lui résiste, se dilate, l’animal se gonfle et périt . C’est la pression de l’air

qui retient les fluides dans les vaisseaux des animaux et les empêche de s’échapper. Lorsque le baromètre descend de quelques degrés, les fluides tendent donc à la périphérie; il y a difficulté de respirer, embarras de la circulation, congestion vers la tête. (P. 340.)

Vers la même époque parut un mémoire anglais qui a du moins le mérite de l’originalité, dans le sens de bizarrerie. Cunningham^ fait jouer, comme l’avait déjà fait Govan, un rôle de premier ordre à l’électricité, expliquant ainsi l’inconnu par l’inconnu ; mais il y ajoute une idée étrange : il y aurait une différence radicale entre les effets de l’ascension des montagnes dans l’un et l’autre hémisphère :

Les symptômes apoplectiques caractérisent le malaise des voyageurs au mont Blanc, tandis que dans l'hémisphère sud on est menacé par tous ceux qui accompagnent la syncope .

Les premiers ont été attribués à la grande raréfaction de l’air qui permet aux parties molles du corps humain de se dilater par suite de la réduction de la pression qui s’exerçait sur elles ; donc, comme une élévation semblable dans les .4.ndes produit des effets d’uiie nature opposée, nous devons chercher à expliquer ces derniers par d’autres causes que la raréfaction de l’air.

Cefle cause, l’auteur la trouve dans l’électricité.

Qui occupe, dans l’hémisphère nord, la partie supérieure du corps, et, dans l’hémisphère sud, la partie inférieure, et tend ainsi à attirer le sang vers la tête dans

* Dictionnaire de Médeeine, article Atmosphère, t. IV; 1855.

- Effects of Mountain Elévation upon the human Body. — London, Med. Gaz., t. XIV, p. 207, 520; 1834.

HISTORIQUE

le premier, et vers les pieds dans le second,.... ce qui explique encore pourquoi le malaise est guéri par la position horizontale.

Nous croyons inutile d’insister davantage, et nous rapporterons de même sans réflexion aucune les quelques lignes queBurdachS dans son immense encyclopédie, consacre aux effets de la diminution de pression sur l’organisme; on y voit clairement qu’il les attribue au défaut du support de l’air sur les vaisseaux sanguins :

La pression de l’atmosphère, dit-il, égale sur le corps humain un poids de 30 à 56 000 livres ; elle maintient les dispositions mécaniques de l’organisme dans leur état normal, et concourt notamment à favoriser la circulation, en restreignant l’afflux du sang vers la surface . On a quelquefois remarqué sur les hautes mon¬

tagnes, où l’air est très-raréflé, des accidents causés par des congestions vers divers organes. (P. 3^25.)

Une des grandes difficultés contre lesquelles se sont heurtés de tout temps les auteurs, c’est la non-proportionnalité de la gravité des accidenls avec la hauteur à laquelle parviennent les voyageurs, et cela non-seulement d’un hémisphère à l’autre, mais dans la mêm e tt rée, sur la même chaîne de montagnes.

C’est pour cette raison que l’Allemand Pœppig®, qui a donné du mal des montagnes des Andes une description si complète, ne peut se résoudre à en trouver la cause dans la diminution de la pression atmosphérique :

L’idée que la Puna, la Yeta, ne dépend point de la raréfaction de l’air, mais d’une altération dans sa composition, trouve un appui dans cette observation que la maladie n’est pas toujours en rapport avec la hauteur d’un lieu au-dessus du niveau de la mer. La cabane de Casacaucha est à peu près au même niveau que le Cerro de Pasco, le pas deYiuda est un millier de pieds plus haut, et je n’y ai jamais éprouvé la moindre sensation de malaise. (T. II, p. 84.)

M. Boussingault® fut, lui aussi, frappé de ces inégalités; mais, plus hardi que Pœppig, il en cherche l’explication :

Dans toutes les excursions que j’ai entreprises dans les Cordillères, j’ai toujours éprouvé, à hauteur égale, une sensation inflniment plus pénible en gravissant une pente couverte de neige qu’en m’élevant sur une roche nue; nous avons beaucoup plus souffert en escaladant le Cotopaxi, qu’en montant le Chimborazo. C’est que sur le Cotopaxi nous sommes constamment restés sur la neige.

Les Indiens d’Antisana nous assuraient aussi qu’ils éprouvaient un étouffement (ahogo) lorsqu’ils marchaient pendant longtemps sur une plaine neigeuse ; et j’avoue qu’en considérant bien les incommodités auxquelles de Saussure et ses guides fu-

Traité de Pkijsiologie, Irad. Jourdan, t. YI; 1857.

- Loc. cit. : Reise in Chile, etc.; 18.56.

3 Loc. cit. : Ann. de Chimie, 2® série, t. LVIII; 1853.

rent exposés en bivouaquant sur le mont Blanc, à la simple hauteur’de 5888 mètres, je suis disposé à les attribuer au moins en partie à l’action encore inconnue de la neige. En effet, leur bivouac n’atteignait même pas la hauteur des villes de Calamarca et de Potosi.

Sur les hautes montagnes du Pérou, dans les Andes de Quito, les voyageurs et les mulets qui les portent éprouvent quelquefois et presque subitement une très-grande difficulté à respirer ; on assure avoir vu des animaux tomber dans un état voisin de l’asphyxie. Ce phénomène n’est pas constant, et, dans beaucoup de circonstances, il paraît indépendant des effets causés par la raréfaction de l’air. On l’observe surtout lorsque des neiges abondantes couvrent les montagnes et que le temps est calme.

C’est peut-être ici le lieu de remarquer que de Saussure se trouvait soulagé des incommodités qu’il ressentait sur le mont Blanc, lorsqu’une bise légère se faisait sentir. En, Amérique, on désigne sous le nom àe.soroche cet état météorologique de l’air, qui affecte si fortement les organes de la respiration. Soroche, dans la langue des minems américains, signifie de la pyrite; ce nom indique assez que l’on a cherché la cause de ce phénomène dans les exhalaisons souterraines. La chose n’est pas impossiblê, mais il est plus naturel de voir encore, dans le soroche, un effet de la neige.

La suffocation que j’ai éprouvée plusieurs fois moi-même en gravissant sur la neige, quand elle était frappée par les rayons du soleil, m’a fait supposer qu’il pouvait s’en dégager, par l’action de la chaleur, de l’air visiblement vicié. Ce qui me soutenait dans cette idée singulière, c’était une ancienne expérience de de Saussure, par laquelle il crut reconnaître que l’air dégagé des pores de la neige contenait beaucoup moins d’oxygène que celui de l'atmosphère. L’air soumis à l’examen avait été recueilli dans les interstices de la neige du col du Géant. L’analyse en fut faite par Sennebier, au moyen du gaz nitreux, et en opérant comparativement avec de l’air de Genève. (P. 167.)

M. Boussingault répète alors l’expérience de Sennebier avec la neige qu’il avait prise sur le Chimborazo. L’analyse ordinaire lui donne seulement 16 p. 100 d’oxygène. Mais le célèbre chimiste déclare lui-même qu’une objection peut « à la rigueur » être faite à sa mélhode : c’est que la neige ayant fondu dans la bouteille, l’air, s’étant trouvé en présence d’eau peu aérée, a pu lui céder une partie de son o.xygène. Cela dépend, évidemment, de la quantité d’air relativement à la quantité d’eau, proportion non indiquée dans le travail que nous citons.

Mais plus tard, du reste, M. Boussingault, ayant repris cette question^, a montré que la pauvreté apparente en oxygène de l’air contenu dans les pores de la neige tient à ce que l’oxygène se dissout en plus forte proportion que l’azote dans l’eau de fusion. Il ne reste donc rien de sa première hypothèse.

Ces résultats contradictoires, dus au perfectionnement des mé-

. * Sur la composition de l’air gui se trouve dans les pores de la neige. — Ann. de Chim. et de Phys., 3® série, t, I, p, 531-360; 1841.

fflSTORIQÜE.

thodes d’analyse chimique, rappellent de très-près les opinions différentes qu’en 1804 et en 1857 émit sur le même sujet l’illustre de Humboldt.

Dans les lettres qu’il écrivit à son frère et à Delambre, immédiatement après ses ascensions de l’Antisana et du Chimborazo, de Humboldt déclarait qu’à ses yeux

Le malaise, la débilité, l’envie de vomir, provenaient certainement autant du manque d’oxygène de ces régions que de la rareté de l’air. Il n’avait trouvé que 0,20 d’oxygène à 5 031 toises, sur le Chimborazo. (P. 175‘.)

Et cependant, il résulte de sa lettre à son frère® que les mêmes accidents les atteignirent au sommet de l’Antisana, où cependant l’analyse leur montrait dans l’air la proportion normale de 0,218 d’oxygène.

Mais lorsque, en 1837®, il revient sur les détails de son récit, il ne parle plus de la composition chimique de l’air, mais seulement de la moindre quantité d’oxygène dans un même volume; de plus, il introduit dans la science une explication nouvelle de la fatigue des montagnes, explication malheureuse et qui cependant fut pendant bien longtemps acceptée sans conteste :

D’après l’état actuel de l’eudiométrie, l’air paraît aussi riche en oxygène dans ces hautes régions que dans les régions inférieures ; mais, dans cet air raréfié, la pression du baromètre étant moindre de moitié que celle à laquelle nous sommes ordinairement exposés dans les plaines, une moindre quantité d’oxygène est reçue par le sang à chaque aspiration, et on conçoit parfaitement comment il en résulte un sentiment général de faiblesse. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher pourquoi cette asthénie excite sur les montagnes, comme dans le vertige, de préférence le malaise et l’envie de vomir, non plus que de démontrer que l’éruption du sang ou le saignement des lèvres, des gencives et des yeux, que n’éprouvent pas tous les individus à des hauteurs si grandes, ne peut nullement être expliqué d’une manière satisfaisante par l’enlèvement progressif d’un contre-poids mécanique qui comprime le système vasculaire. Il conviendrait plutôt d’examiner la vraisemblance deFinfluence d’une moindre pression de l’air sur la lassitude lorsque les jambes se meuvent dans les régions où l’atmosphère est très-raréfiée ; puisque, d’après la découverte mémorable* de deux savants ingénieux, MM. Guillaume et Édouard

* Loc. cU. : lettre à Delambre. — Ann. du Muséum; t. II, 1803.

® Loc. cit. : Ibid.

3 Loc. cit. :Ann. de Chimie, 2® série; t. LXIX, 1838.

* Le fait que la pression atmosphérique est la véritable cause du maintien des adhérences articulaires a été, ce qu’on ignore généralement, découvert par le physiologiste français Bérai'd. Guérard, qui en a porté témoignage, s’exprime dans les termes suivants :

« Longtemps avant que les travaux de ces physiologistes fussent connus en France, M. Bérard, dans un concours pour le bureau central 'vers 1828 ou 1829), avait, suivant l’usage alors établi, fait imprimer ime série de propositions sur lesquelles l’argumenta-

Weber, la jambe, attachée au corps, n’est supportée, quand elle se meut, que

par la pression de l’air atmosphérique. (P. 419.) .

Si M. Gay-Lussac qui, le 16 septendjre 1804, atteignit à la hauteur prodigieuse de 21 600 pieds, par conséquent entre celle du Chimborazo et de miimani, ne rendit pas de sang, il faut peut-être l’attribuer à l’absence de tout mouvement musculaire. (P. 418.)

Vers celte époque un médecin français, le docteur Junod S conçut et exécuta le premier Tidée, déjà entrevue par Gondret, de diminuer artificiellement la pression dans des appareils suffisamment vastes pour qu’un homme y puisse séjourner.

M. Junod avait été amené à faire ses expériences par les effets qu’il ressentit de l’air dilaté dans les Alpes, dans les Pyrénées, au mont Etna. Son appareil consistait en une sphère de cuivre de 1“‘,50 de diamètre, dans laquelle un homme pouvait s’asseoir :

Lorsqu’une personne est placée dans l’intérieur du récipient, et qu’on diminue d’un quart la pression naturelle de l’air, voici ce que l’on observe :

1° La membrane du tympan se trouve distendue, ce qui produit une sensation assez incommode, qui se dissipe à mesure que l’équilibre se rétablit;

2“ La respiration est gênée : les inspirations sont courtes et fréquentes au bout de 15 ou 20 minutes. A cette gêne de la respiration succède une véritable dyspnée;

3° Le pouls est plein, dépressible, fréquent; tous les ordres de vaisseaux superficiels sont dans un état de turgescence manifeste. Les paupières et les lèvres sont distendues par la surabondance des fluides. Assez fréquemment il survient des hémorrhagies, avec tendance à la syncope. La peau est le siège d’une chaleur incommode et ses fonctions sont activées ;

4’ Le peu d’activité de l’hématose, l’expansion plus ou moins grande des gaz qui circulent avec le sang, la surabondance de ce liquide dans les différents ordres de vaisseaux superficiels, expliquent assez le défaut d’innervation qui se caractérise par le manque d’énergie et par une apathie complète ;

5° Les glandes salivaires et rénales sécrètent avec une moindre abondance leurs fluides, et cet effet paraît s’étendre sur tout le système glandulaire;

6° Le poids du corps paraît diminuer d’une manière sensible.

Le mémoire est terminé par la description des grandes ven-

tion eut lieu. L’une de ees propositions était conçue en ces termes : La pression atmosphérique peut, suivant les cas, favoriser ou rendre plus difficiles les désartieulations. A l’appui de cette proposition, M. Rérard citait une expérience qu’il avait imaginée, et qui consistait à enlever tous les muscles qui fixent la cuisse au bassin et à couper le ligament capsulaire lui-même. En tirant sur la jambe, l’adhérence de la tête du fémur à la cavité cotyloïde sous l’influence de la pesanteur suffisait pour que l’on pût traîner le cadavre sm* le sol sans que les deux parties de l’articulation vinssent à se séparer ». [Ann. d'hy g. publique et de méd. lég., 2“ série, t. 1, 1854, p. 504.)

Ce qui appartient bien en propre aux physiologistes allemands, c’est l’application erronée qu’ils ont faite de cette vérité à la théorie de la marche.

* Recherches sur les effets physiologiques et thérapeutiques de la compression et de la raréfaction de Voir, tant sur le corps que sur les membres isolés. — Ann. gén. de Méd., 2* série, t. IX, p. 157-172; 1855.

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touses et de quelques cas pathologiques traités par elles. C’est à l’application de cette méthode de traitement, à laquelle il a donné le nom à'hémospasie, que M. Junod a consacré depuis tous ses efforts ^ Elle n’a vraiment aucun rapport avec notre sujet, puisqu’il s’agit ici de rompre l’équilibre de pression entre divers points du corps, grâce à l’application d’un vide partiel sur un ou plusieurs membres. C’est ce qu’a mis d’abord en évidence Magendie® dans le rapport qu’il fut chargé de présenter à l’Académie des sciences sur les travaux de M. Junod.

Le célèbre physiologiste commence par rappeler l’histoire des ventouses, qui datent des Egyptiens, et il en arrive aux chambres barométriques de M. Junod par une transition qui indique que, malgré lui, il les rapproche encore de ces ventouses :

Ces appareils, dit-il en effet, ont été construits dans la vue de varier, soit en plus, soit en moins, la pression que le corps de l’homme supporte en raison de l’étendue de ses surfaces cutanées et pulmonaires .

C’est en agissant à la fois sur les deux surfaces que cet appareil diffère de ceux qui ont été imaginés en Angleterre par MM. Murray et Clanny ; ces derniers portent exclusivement leur action sur la peau, le poumon restant en libre communication avec l’air extérieur, par un tuyau séparé

Pais, arrivant à la partie du travail de M. Junod qui a de quoi nous intéresser, Magendie reproduit le récit des phénomènes présentés par l’homme soumis à r,action de l’air comprimé ou dilaté ; nous venons d’emprunter au mémoire original ce qui a trait à ce dernier point.

Nous avons le regret d’ajouter que Magendie n’a pas fait preuve d’un sentiment bien exact de l’avenir en disant :

Sous le point de vue médical, ces appareils ne paraissent jusqu’ici susceptibles

* De V Hémospasie. — Recueil de Mémoires sur les effets thérapeutiques de cette méthode de traitement. — Paris, 1850.

* Rapport sur un Mémoire ayant pour titre : De la Condensation et de la Raréfaction de L’Air, opérées sur toute l’habitude du corps ou sur les membres seulement, considérées sous leurs rapports thérapeutiques, par M. Th. Junod, M. D. — CqM- R- Acad, des Sc., t. I, p. 60-65; 1855-

s C’est en effet ce que déclare Clanny lui-même : « Il est curieux de voir qu’au même moment sir James Murray de Dublin, Th. Junod de Strasbourg, et moi, nous ayons inventé un appareil semblable, dans le but de diminuer la pression de l’atmosphère à la surface du corps, sans que rien ait été publié antérieurement dans quelque journal ». [Researches of M. Junod into the physiological and therap. effects of the compression and rare faction. — The Jjincet, 1835-56; t. II, p. 359.)

Clanny et Murray n’avaient inventé que la grande ventouse. — Apparatus for removing the Pressure of the Atmosphère from the Body or Limbs. — The Lancet, 183i-35; t. 1. p. 804-805.

d'aucune application . U n’en est pas de même de ceux que M. Junod propose

pour opérer le vide autour des membres ou pour y condenser l’air.

Il n’est pas étonnant de constater qu’après ces réflexions peu encourageantes, M. Junod renonça à l’emploi de l’air dilaté comme milieu général, et se borna à perfectionner ^ les grandes ventouses qui portent son nom, agent thérapeutique des plus puissants, et fort injustement négligé par les médecins. Mais il arriva que, par une confusion singulière, on continua à appliquer à l’action générale de la diminution de pression des explications trés-justes quand il s’agit du vide local par les grandes ventouses. Je citerai comme exemple de cette erreur les réflexions du d’’ H. Favre® ;

Les principes sur lesquels repose la méthode-J unod sont des plus simples :

M. Junod, né dans les Alpes, avait par lui-même ressenti la différence de pression suivant qu’on s’élève ou qu’on descend dans les montagnes. Les expériences de de Saussure, de Gay-Lussac, furent par lui reprises avec le plus louable discernement.

Qu’on gravisse jusqu’au sommet du mont Blanc, qu’on s'élance en ballon k 7000 mètres du sol, on éprouve des effets remarquables, tenant uniquement au défaut de pression exercée à ces hauteurs par l’atmosphère de plus en plus raréfiée.

Artificiellement on sait, en pratiquant le vide, raréfier l'air, c’est-à-dire diminuer la pression dans un espace circonscrit. S’il s’agit d’un corps vivant, certains effets produits par l’ascension dans les régions de l’atmosphère vont alors apparaître : tel est le but de l’hémospasie ; le docteur Junod l’atteignit par la création de sa grande ventouse. (P. 7.)

En revenant maintenant aux voyageurs en montagne, nous retrouvons la série des idées erronées préconçues et des contradictions apparentes que nous avons signalées déjà. La difficulté d’expliquer les faits entraîne beaucoup d’entre eux à la négation. Un exemples de ces protestations théoriques nous est fourni par le rédacteur de la Bibliothèque universelle de Genève®, qui analysait le récit de l’ascension du D' Barry au mont Blanc :

Les circonstances observées par M. Barry sont si peu importantes qu’elles nous confirment dans l’opinion que la fatigue joue un plus grand rôle que la rareté de

l’air ou l’influence présumée de la neige . Nous pouvons affirmer que ce sont

les mêmes sensations éprouvées par les voyageurs ordinaires quand ils approchent de la cime d’une montagne quelconque.

* Junod, Traité théorique et pratique de Vhêmospasie. — Paris, 1875.

* Considérations sur les effets thérapeutiques de Vhêmospasie, d’après les observations recueillies en Algérie par T. Junod. — Paris, 1858.

3 Bïbl. unit, de Genève, 2® série, t. V, p. 151 ; 1836.

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Je prie le lecteur de se reporter aux paroles mêmes de Barry (voy. p. 105) ; il trouvera là, je l’espère, une preuve de la nécessité des citations textuelles.

Il est curieux de constater que M. Martins S qui devait être plus tard, comme par une sorte de punition de son scepticisme, si malade au mont Blanc, partageait alors ces sentiments. Les récits sur le mal des montagnes le laissaient fort incrédule :

Quant à nous, dit-il, occupés nuit et jour de nos observations, nous cherchions aussi à interroger nos sensations pour découvrir si cette habitation élevée (2680“)

exerçait quelque influence physiologique sur nos organes. Mais c’était en vain .

3’ai relu, depuis mon séjour, tout les récits des ascensions au ment Blanc, depuis de Saussure jusqu’à Mlle d’Angeville, et les sensations éprouvées par ces voyageurs s’expliquent très-bien par la fatigue .

Sans doute l’air des montagnes est plus raréfié, mais il est aussi plus vif....

La vivacité de l’air, jointe à sa ténuité, ranime le voyageur et double ses forces : car la composition chimique est la même. (P. 213.)

J’avoue que je suis étonné qu’un homme d’un esprit aussi clair et aussi perspicace ait pu employer de semblables expressions. Que signifient ces mots « air plus vif? » Les paysans suisses voyant le célèbre professeur de Montpellier recueillir de l’air dans des ballons et l’envoyer à Paris, et s’imaginant qu’il voulait le faire respirer à quelque illustre malade, hochaient la tête et disaient : « notre air arrivera mort ». On voit qu’au fond ils pensaient comme M. Martins.

Le D" Rey®, dont le travail est souvent cité, et qui, sans paraître avoir jamais fait d’ascension, écrivit un article dogmatique sur le mal des montagnes, arrive, après l’énumération descriptive, à l’explication théorique. Il voit bien, et en cela il n’a pas le mérite de l’invention, que l’air raréfié est cause de tous ces troubles :

Ce n’est ni la fatigue qui ôte la faculté de respirer, ni la difficulté de respirer ou une respiration incomplète qui causent l’épuisement, comme on l’a dit quelquefois, c’esl la diminution de la densité de l’air . .

Ces effets sont dus au relâchement de la fibre occasionné par la diminution de la force comprimante de l’air, et voici comment. (P. 334.)

Suit le calcul habituel sur la différence du poids supporté par le corps aux différentes hauteurs. Au Saint-Bernard, « l’action de l’atmosphère est diminuée d’un quart ou de 5500 livres, ce qui dilate les vaisseaux dans une proportion semblable. » Puis, aux expli-

1 Âscen&îon au Faulliom. — Revue médicale, 1841, t. IV.

® Loc. cit. : Influence, etc. — Revtie médicale, 1842, t. lY.

cations « fournies par la science » Rey en ajoute une, que je ne puis m’empêcher de trouver assez bizarre :

Nous ne montons guère au sommet d’une tour très-élevée sans faire de fréquentes pauses en chemin, et nous n’y parvenons, le plus souvent, qu’avec une peine extrême. Ce n’est certainement point par la raréfaction de l’air, ce n’est même point par lassitude. N’est-ce pas parce que nous avons eu à lever les jambe? un grand nombre de fois de suite, par une loi toute différente de celle de la marche et bien autrement pénible à accomplir? En effet, tous les muscles de nos organes de locomotion, mis en action à la fois par un mouvement ascensionnel à la continuité duquel ils ne sont pas habituellement exercés, en éprouvent une fatigue qui nous contraint à de fréquents repos, qui s’accroît tant que nous avons à monter encore, mais qui cesse dès que nous sommes arrivés et qui ne revient pas pendant que nous faisons le même chemin pour redescendre. Eh bien, ce qui se passe dans l’homme montant un escalier, il l’éprouve à plus forte raison sur les flancs d’une montagne escarpée, parce qu’ici il y a combinaison d’une marche longue dans les voies tracées souvent à pic d’un exercice violent et inaccoutumé des forces musculaires et d’une grande raréfaction de l’air atmosphérique. Si l’on pouvait tourner le mont Blanc et atteindre sa cime par une pente insensible, comme on tourne le Saint Gothard ou le Simplon, il n’y aurait plus à faire le mou^^ment forcé des jambes, membres qui deviennent plus lourds à lever en proportion du raccourcissement de la colonne d’air, et l’on n’éprouverait plus, par conséquent, ce sentiment de malaise que l’on prend pour de la fatigue. (P. 335.)

Le célèbre voyageur allemand dont nous avons reproduit précédemment (voy. p. 49) la description complète du mal des montagnes dans la Cordillère des Andes, TschudiS explique, comme de Humboldt et les frères Weber, la lassitude extrême des membres inférieurs qu’on éprouve en montant :

Comme la tête du fémur, d’après les recherches de Weber, est retenue dans sa cavité par la pression atmosphérique, il faut, lorsque celle-ci diminue, qu’une contraction musculaire continue vienne la remplacer. (T. II, p. 66.)

U rapporte ensuite, mais sans avoir l’air d’y croire, l’explication adoptée par les Indiens sur les émanations métalliques :

Il y a des endroits où l’on sait que la Veta sévit plus fort qu’ailleurs, et ils sont parfois plus bas que d’autres où elle est beaucoup moins sensible, en telle sorte qu’elle ne paraît pas occasionnée seulement par l’air raréfié, mais encore par quelque influence climatérique inconnue. Ordinairement ces endroits son riches en métaux, d’où vient la croyance générale des Péruviens que ces etfets sont dus à des émanations métalliques.

Le Archibald Smith* ne se préoccupe pas, lui, de ces différen-

i Loc. cit. : Peru, Rdseskizzen, etc.; 1846.

* Loc. cit. : Practical observations, etc.; t. LVII, 1842.

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ces; mais il donne sur les phénomènes delà Yéta et sur leurs causes possibles de fort curieux renseignements :

Les habitants de la côte, lorsqu’ils gravissent la chaîne des Andes, sentent leur respiration oppressée là où les Indiens n'éprouvent pas cet inconvénient, en raison du développement beaucoup plus grand de leurs organes respiratoires. . . .

Le pouls s’accélère et les poumons agissent beaucoup plus vite qu’à l'état normal. Leur libre jeu est entravé cependant par l’accumulation du sang, et un considérable degré de congestion, provenant, à mon avis, d’un côté de la moindre pression atmosphérique, qui amène une expansion des fluides en circulation, et d’autre part de la résistance des capillaires cutanés et pulmonaires augmentés par le froid.

De là vient que les étrangers à ces climats sont très-sujets à des malaises d’estomac, de la dyspnée, de l’apoplexie ou d’autres hémorrhagies, quand ils

traversent les passes des Cordillères . Les chats qu’on élève à la limite des

neiges, et qu’on nourrit bien, sont très-sujets à la mort subite . J’ai appris qu’à

Gerro de Pasco, un chien terrier tomba mort tout à coup, probablement par apoplexie, tandis qu’il sautait de joie en caressant son maître. (P. 556.)

Un voyageur anglais, Hill% qui fut assez malade en traversant les Andes, et qui y vit deux enfants frappés du soroche avec une telle intensité qu’ils « étaient comme sans vie dans les bras de leur père, » insiste sur l’influence des divers tempéraments, relativement à la gravité de leur maladie :

L’affection, ;sous sa forme la plus redoutable, est accompagnée de symptômes très-inquiétants et devient généralement mortelle ; sur le voyageur d’une constitution pléthorique, elle est ordinairement très -grave ; elle se caractérise alors par des vertiges, une faiblesse de la vue, de l’ouïe, et bien souvent par un écoulement de sang des yeux, du nez, des lèvres , de violentes douleurs de tête et des vomissements. Mais chez les voyageurs maigres, d’une complexion peu forte, elle occasionne plutôt des accès de faiblesse, accompagnés d’un crachement de sang. Chez les personnes qui jouissent d’une bonne santé, les vomissements constituent un des symptômes les plus fréquents, et ces derniers consistent, la plupart du temps, dans une lassitude, la difficulté de respirer, tels qu’ils se sont manifestés chez mes compagnons et chez moi. (P. 68.)

Arrivant aux causes des accidents, il reproduit, sans paraître lui attacher une véritable importance, l’opinion des habitants sur les émanations métalliques :

Cette affection a été observée comme étant plus fréquente dans les provinces où les métaux abondent ; aussi l’impression générale , parmi les habitants , est-elle qu’elle doit son apparition ou son exacerbation aux exhalaisons métalliques que l’on suppose saturer l’atmosphère de ces contrées. Cette opinion est basée incontestablement sur ce fait que l’affection attaque surtout les chercheurs de métaux, gens pour la plupart peu habitués à l’air des montagnes, et endurant le plus de fatigues.

1 Voyages au Pérou et à Mexico, t. I. J’emprunte celte citation à Flemeing, traduction Ringuet; loc. cil.. De l’influence, etc. — Périgueux, 1869.

On ne peut guère douter que, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, son apparition ne soit due à une diminution de la pesanteur de l’air, dont tout le monde éprouve l’influence dans les localités très-élevées. (P. 69.)

Hill n’hésite pas à déclarer que les animaux peuvent s’acclimater, à peu près complètement, sur les hauts lieux :

Les effets de l’air raréfié ne se bornent pas à l’homme ; ils exercent une action égale, sinon plus forte, sur les autres animaux de la création. Les chevaux et les mulets des plaines ne peuvent pas parcourir la même distance sur les montagnes, et dans un temps donné, que dans la plaine ; ils ne sont pas susceptibles de porter sur la Sierra des fardeaux aussi lourds que dans les climats où ils ont l’habitude de vivre.

Toutefois, ces animaux transportés à des hauteurs considérables, et bien soignés, s’y acclimatent, dans la majorité des circonstances, au bout de quelques mois, et ils deviennent aptes à faire presque le même travail que les animaux nés dans ces régions élevées. (P. 69.)

Les physiologistes continuaient cependant, mais sans grand succès, à rechercher les causes de ces malaises signalés, expliqués ou niés par les voyageurs. L’un d’eux, que ses profondes connaissances en physique ont souvent mieux inspiré, M. Maissiat^, reprenant une explication que nous avons déjà vu indiquer par Clissold, en 1822, fait jouer un rôle considérable aux gaz abdominaux, distendus par la pression diminuée :

Leur pression est provocatrice du diaphragme et régulatrice de la fréquence de ses contractions; partant, la circulation se trouve liée à la production des gaz intestinaux. (P. 253.) . .

11 y aura accélération de la circulation et de la respiration, sang à la peau, si la pression extérieure à l’animal, enveloppante, vient à diminuer, et jusqu’à l’ivresse et à la mort, si elle diminue toujours ; la pression dans l’atmosphère abdominale croissant d’autant, -relativement à ses effets, que celle extérieure diminue, et les gaz intestinaux prenant du volume, distendent tout, jusqu’à rupture, si la pression extérieure est très-rapidement supprimée .

La circulation et la respiration accélérées tendent à dépenser plus rapidement l’action abdominale, et ainsi à ramener l’équilibre, le calme régulier. (P. 254.)

Le D* allemand Flechner- nous fait connaître une opinion tout à fait contraire à celle de Boussingault et de Humboldt sur la composition de l’air des hauts lieux ; il la combat, il est vrai, et se rattache à la dernière idée émise par de Saussure. Je cite d’après l’analyse du Schmidt' s Jahrbuch :

* Études de Physique animale. — Paris, 1843.

- Betrachtung der Gebirgsluft und der Lebensweise der Gebirgsbewohner in Bezug ihres Einflusses auf Blutbereitung und auf das Vorkommen gewisser Krankheitsformen. — Œsterr. Med. Jakrb., t. XXIII. — Analyse in Sckmidt’s Jahrb., t. XXXIII, p. 298, 1852.

HISTORIQUE

D’après l’opinion générale, l’aiF des montagnes est plus riche en oxygène, d’où résultent des maladies inflammatoires. . . Flechner a trouvé que cela n’estpas exact. . . Mais si, dans les lieux élevés, l’air est plus rare, la composition restant la même, l’oxygène pèsera moins : il procurera moins d’oxygène au sang. L’influence de la lumière solaire est nulle.

Tout le reste du travail est consacré à des considérations sur les maladies qui régnent dans les montagnes.

Le professeur lyonnais Brachet\ dans le travail spécial qu’il consacra à notre sujet, commence par reproduire l’idée vulgaire de la diminution du poids supportée par le corps lorsque l’air se dilate :

Une colonne d’air qui ne fait plus monter le baromètre qu’à 13 pouces et demi doit exercer sur le corps et sur toutes les surfaces avec lesquelles il est en contact une pression infiniment moins grande, dont on peut comparer les effets à ceux de l’immense ventouse Junod, et qu’on pourrait, en conséquence, regarder comme une sorte de succion. Les capillaires, moins pressés, doivent donc réagir moins énergiquement sur le sang et sur les autres liquides qui les parcourent; ils doivent donc s’en laisser distendre et s’engorger par une sorte de stase. . .

La raréfaction de l’air explique bien la difficulté et la gêne de la respiration, mais elle n’explique pas l’anhélation et la lassitude extraordinaire qu’occasionne le moindre mouvement.

Pour expliquer cet élément nouveau, Brachet, qui vient de tomber dans une si étrange erreur physique, émet les idées les plus justes :

L’anhélation, dit-il, dépend du sang plus noir qui arrive aux poumons et qui ne trouve pas, dans l’air raréfié qui y pénètre, une quantité d’oxygène suffisante pour se revivifier assez- promptement. La lassitude dépend de ce que le sang, ainsi moins bien hématosé, ne porte plus aux muscles l’incitation normale dont ils ont besoin pour se contracter.

Cette vue si simple, si nette, et ajoutons par avance, si vraie, ne termina cependant pas les controverses.

En effet, quelques mois après, un membre de l’Académie de médecine, CasteP, s’occupant théoriquement de la question, s’explique à son propos dans les termes les plus obscurs; sans doute, pour lui, les phénomènes physiologiques observés sur les hautes montagnes sont dus à la diminution de la pression atmosphérique, mais, ajoute-t-il ;

Non que cette pression soit, comme certains auteurs l’ont avancé , l’agent

^ Note sur les Causes de la lassitude et de l’anhélation dans les ascensions sur les montagnes les plus élevées. — Rev. Méd., 1844, t. III, p. 556-568.

* Sur la Cause des phénomènes physiologiques que l’on trouve quand on s’élève à une certaine hauteur dans les montagnes. — Cpt. R. Ac. des Sc., t. XX, p. 1501 ; 1845.

immédiat du mouvement du sang dans les dernières ramifications artérielles et dans les veines, mais elle exerce une influence directe et incessante sur la contractilité, de laquelle le cours des liqueurs animales n’est jamais indépendant. La contractilité est d’autant plus en échec que la pression atmosphérique a subi un abaissement plus considérable.

Enfin, la même année, le célèbre physiologiste allemand Yierordt^ fit un certain nombre d’expériences sur l’influence d’un air légèrement dilaté sur la respiration. Il ne donne aucun renseignement sur la manière dont il conduisait ses expériences, qui n’ont porté que sur les pressions comprises entre 340 et 330 lignes de Paris (767 et 744““*).

Elles avaient pour but principal de rechercher si les variations dans la pression influent sur l’exhalation de l’acide carbonique ; leurs résultats sont fort peu clairs, malgré le luxe des tabelles dans lesquelles ils sont exprimés et la richesse de décimales à origine douteuse qui accompagnent chaque nombre. Toutes conclusions basées sur ces expériences me paraîtraient singulièrement aventurées. Du reste, les faibles oscillations barométriques dans les limites desquelles elles sont contenues leur enlèvent pour nous tout intérêt.

C’est encore à la même époque que parut le mémoire de M. Lepileur®, dont nous avons reproduit en son lieu, et avec maints détails (voy. p. 106-113), l’intéressant récit. Ce travail n’est pas seulement riche en observations exactes et sagaces, il contient encore des vues théoriques dont l’importance mérite toute notre attention. M. Lepileur fait d’abord une certaine part aux explications de de Saussure, et à celles de Brachet ; mais elles ne lui suffisent pas :

Les phénomènes relatifs à l’hématose ne nous semblent pas seuls à déterminer l’anhélation et la lassitude sur les hautes montagnes . .

On se fait graduellement à l’air raréfié, au point de n’en plus ressentir l’influence. Si elle tenait seulement à l’excitation plus ou moins complète des muscles par un sang plus ou moins artériel, cette fatigue serait-elle accompagnée des douleurs de la courbature, et tendrait-elle à s’effacer ainsi par l’habitude en si peu de temps ?

Nous serions tentés de considérer cette fatigue douloureuse comme résultant principalement de la congestion sanguine qui a lieu dans les muscles pendant leur action, en proportion de leurs efforts, et l’ensemble des phénomènes dus à la raréfaction de l’air nous semble s’accorder assez avec cette idée. Plus la circulation est active, plus les organes sont facilement congestionnés. Or, le pouls, sans perdre de force, augmente notablement de vitesse quand on s’élève dans les monta-

* Physiologie des Athmens. — Karlsruhe, 1845, p 84-89 .

* Loc. cit., Mém. sur les phén. physiol. ; 1845.

HISTORIQUE

gnes, et la disposition aux congestions est surabondamment démontrée par les faits que nous avons cités.... Quand on reste immobile, l’équilibre se maintient.... mais dès qu’on veut agir, les membres contractés deviennent le siège d’une congestion d’autant plus rapide que la vitesse de la circulation augmente encore. (P. 62-64 du tirage à part.)

A côté de la congestion sanguine dans les muscles, qui explique selon lui la lassitude, M. Lepileur place l’effort, qui expliquerait les maux de cœur, les défaillances imminentes, la céphalalgie :

Dans l’effort, il y a stase du sang dans les capillaires et congestion dans le cerveau, les poumons et les muscles. Lorsqu’on fait une suite d’efforts presque non interrompus,... lorsqu’on monte un escalier en courant,... la vue se trouble, le vertige survient, une fatigue douloureuse se fait sentir dans les membres, et les forces musculaires font défaut. Mais, si l’on s’arrête pour reprendre haleine, avant que les effets de la congestion cérébrale et pulmonaire soient arrivés à ce point, le sang reflue alors vers le cœur, le visage pâlit , et une sensation bien marquée de défaillance se manifeste ; quelquefois même la syncope survient quand on n’a pas la précaution de se mettre immédiatement dans la position horizontale .

Si maintenant on considère les phénomènes observés sur l’organisme à de grandes hauteurs, on retrouve exactement la même marche et lés mêmes signes. Seulement la raréfaction de l’air, en rendant la respiration plus fréquente et l’anhélation plus rapide, hâte nécessairement le reste des effets ordinaires de l’effort .

Les petites hémorrhagies des gencives, l’imminence de l’hémoptysie, l’épistaxis, s’expliquent par la congestion , suite de l’effort .

Quant au malaise de l’estomac, ne faut-il pas considérer comme contribuant beaucoup à ce phénomène et à ceux qui lui font cortège la dilatation graduelle des gaz intestinaux sous une pression toujours moindre de l’atmosphère?... Cependant nous n’avons pas remarqué d’augmentation dans le volume de l’abdomen. (P. Cd-68.)

On voit que pour M. Lepileur tout s’explique par des congestions des muscles et des centres nerveux, dues aux efforts et augmentées par l’anhélation, sur la cause de laquelle il ne dit absolument rien.

Il paraissait bien difficile, après une observation si complète et si détaillée, de nier encore l’influence fâcheuse des hauteurs dans certaines circonstances. Aussi, à la suite du récit de son ascension au Wetterhorn (3707“), le 31 août 1845, .4. Vogt^ proteste-t-il contre des négations au moins imprudentes ; il cherche, du reste, à les expliquer, mais ne se montre pas très-heureux dans cette tentative :

On voit, dit-il, dans les récits des voyageurs qui ont grimpé de hautes monta-

* AUgemeine Zeitung Miszellen : Ersteigung des Wetterhoms, reproduit in extenso dans Dolfus-Ausset, loc. cit.. Matériaux, etc., t. IV, p. 417-429.

THÉORIES ET EXPÉRIEjSXES. 249

gnes, des contradictions singulières ; les uns accusent des malaises fréquents et plus ou moins graves, les autres les nient complètement. Trois facteurs me paraissent agir sur l’organisme humain dans les grandes hauteurs :

1*“ La diminution de poids de l’atmosphère et la dilatation consécutive de l’air ; 2“ la sécheresse de l’air, et 3° la lumière réfléchie sur les champs de neige.

Martins, Barry, Agassiz, Desor, Escher von der Linth, etc., qui n’ont éprouvé aucun phénomène, accusent l’imagination de leurs prédécesseurs. Je puis les contredire sur un point. Dans la nuit que nous avons passée à LAaresattel, je fus étonné de la rapidité avec laquelle je respirais ; je faisais deux fois plus de respirations que dans la plaine, sans éprouver le moindre malaise.

Il est naturel que dans une atmosphère raréfiée on respire plus d’air, afin d’amener dans le sang la même quantité d’oxygène, puisque dans un volume donné d’air il y en a moins en poids que dans la plaine. Si beaucoup d’ascensionnistes n’ont pas remarqué ce phénomène, cela tient à ce que la pression atmosphérique diminuée aide beaucoup l’ampliation de la cavité thoracique, et par là facilite la respiration.

Le Père Huc% lui, n’est pas un sceptique, tant s’en faut. Sa crédulité même, bien connue, enlève beaucoup d’autorité à ses récits. Rien de curieux comme cette naïveté qui emprunte fort légèrement le langage et les secours de la science. Nous le voyons, en effet, adopter absolument l’idée d’émanations ou de vapeurs pestilentielles; mais, plus hardi que ses prédécesseurs, il en précise même la nature, et les considère comme étant formées d’acide carbonique :

La montagne Bourhan-Bota présente cette particularité assez remarquable, c’est que le gaz délétère ne se trouve que vers la partie qui regarde l’est et le nord ; de l’autre côté, l’air est pur et facilement respirable ; il paraît que ces vapeurs pestilentielles ne sont autre chose que du gaz acide carbonique. Les gens attachés à l’ambassade nous dirent que, lorsqu’il faisait du vent, les vapeurs se faisaient à peine sentir, mais qu’elles étaient très-dangereuses lorsque le temps était calme et serein. Le gaz acide carbonique étant, pomme on sait, plus pesant que l’air atmosphérique, doit se condenser à la surface du sol et y demeurer fixé jusqu’à ce qu’une grande agitation de l’air vienne le mettre en mouvement, le disséminer dans l’atmosphère et neutraliser ses effets. Quand nous franchîmes le Bourhan-Bota, le temps était assez calme. Nous remarquâmes que lorsque nous nous couchions par terre, nous respirions avec beaucoup plus de difficulté ; si, au contraire, nous montions à cheval, l’influence du gaz se faisait à peine sentir. La présence de l’acide carbonique était cause qu’il était très-difficile d’allumer le feu, les argals brûlaient sans flamme et en répandant beaucoup de fumée. Maintenant, dire de quelle manière se formait ce gaz, d’où il venait, c’est ce qui nous est impossible .

Il tomba dans la nuit une épouvantable quantité de neige ; ceux qui , la veille, n’avaient pas osé continuer leur route, vinrent nous rejoindre dans la matinée; ils nous annoncèrent qu’ils avaient achevé l’ascension de la montagne avec assez de facilité, parce que la neige avait fait disparaître les vapeurs. (P. 265.)

* Loc. cit. : Souvenirs, eîc., t. IT, ISoO

HISTORIQrE.

Ces régions, si rarement explorées, fürent traversées, en 1873, par le capitaine Przevalski ^ Il repousse complètement l’explication que nous venons de rapporter :

La grande éléyation du Thibet septentrional produit une singulière difficulté de respirer, surtout si l’on mai*che vite ; puis viennent des vertiges, des tremblements de jambes et jusqu’à des vomissements. Le combustible du pays (argal) brûle avec peine, à cause de la raréfaction de l’air et de la rareté de l’oxygène.

Le missionnaire Hue explique les mêmes phénomènes, qu’il a observés sur la montagne de Bureban-buda, par des émanations de gaz carbonique ; mais c’est une erreur, car il y demeure pendant l’été beaucoup de Mongols du Tsaidam avec leurs

bestiaux, ce qui ne serait point possible s’il s’y dégageait des gaz asphyxiants .

Le Père Hue est peu digne de foi quand il parle des gaz délétères de Burchanbuda. (P. 174.)

Un médecin lyonnais, le D" Pravaz®, avait fondé, depuis plusieurs années, un établissement où il employait pour le traitement de diverses maladies le séjour dans l’air comprimé. Le livre qu’il consacra en 1850 à l’exposition des faits qu’il avait observés contient, dans sa première partie, de remarquables réflexions sur les causes diverses du mal des montagnes :

1* La respiration est mécaniquement restreinte dans son étendue par le défaut d’élasticité de l’atmosphère, qui presse l’intérieur des poumons et produit seule leur développement quand le thorax se dilate par l’effort des muscles inspirateurs.

2“ Cette fonction est insuffisante pour l’hématose, parce que l’oxygène, ou le principe vivifiant du sang, est en trop faible quantité absolue dans le volume d’air qu'introduit chaque mouvement d’inspiration, outre que le défaut de pression rend la dissolution de ce gaz dans le sang moins abondante.

3“ La circulation artérielle est accélérée par suite de la précipitation des mouvements respiratoires que détermine l’instinct de la conservation , tandis que la circulation capillaire se ralentit, parce que l’appel du sang veineux dans les cavités droites du cœur est devenu moins énergique par la diminution de la constriction exercée sur la périphérie des organes. (P. 57.)

Plus loin, insistant sur ces congestions des muqueuses qui ont tant frappé les observateurs, il les explique en disant ;

L’un des moteurs de la circulation veineuse, et par suite de la circulation capillaire, savoir, la pression atmosphérique, décroît à mesure que l’on s’élève audessus du niveau des mers. Plus l’altitude sera grande , moins l’appel du sang dans les cavités droites du cœur aura d’activité, et plus ce liquide aura de tendance à engorger les parties où l’aspiration se fait ordinairement sentir avec le plus d’efficacité. On peut comparer alors l’action du viscère à celle d’une pompe

* Esplorazioni di N.-M. Przevalski nella Mongolia orientale e suite falde N.-E. del Tibet (1871-1873!. — Cosmos di Guido Cora, t. II, p. 14-19, 164-175 et 261-277. — Torino, 1874.

s Essai sur l'Emploi de l’air imprimé. — Paris-Lyon, 1850,

fonctionnant dans un milieu où l’air serait très-raréfîé, eftjui ne pourrait aller puiser l’eau qu’à une profondeur beaucoup moindre que sous la pression ordinaire de l’atmosphère . . . . . . . . .

De là la tendance aux hémorrhagies et à l’apoplexie sur les hautes montagnes.

Le mal des montagnes présente un autre symptôme, que personne n’a cherché à expliquer physiologiquement. 11 est produit manifestement par un enir barras de la circulation dans le système de la veine porte ; il est caractérisé, en effet, comme les engorgements du foie et des viscères abdominaux , par des vomissements, des crampes d’estomac et dés douleurs intestinales. (P. 82.)

Quant aux différences présentées par les divers individus rélâtîvement à la hauteur où les frappe le mal des montagnes, Pravas en trouve la raison dans l’inégalité de « la résistance de leurs tissus et dans la contractilité vitale de leurs poumons. » La soudaineté des accidents, soudaineté que notre auteur exagère, est due à ce que, « dans un moment presque indivisible, la pression atmosphérique devient inférieure à la réaction du poumon, et cesse de pouvoir lutter avec avantage contre elle. ... La diminution de la quantité d’oxygène contenue dans l’air respiré ne suffirait pas à expliquer ce fait, car cette diminution.... ne pourrait amener que graduellement la dyspnée ». (P. 76.)

Quoi qu’il en soit de celte dernière restriction, nous avons vu accepter jusqu’ici sans conteste l’explication avancée en dernier lieu par de Saussure et tendant à attribuer, au moins pour une forte part, les malaises de la dépression à l’insuffisante quantité d’oxygène que les actes respiratoires introduisent dans les poumons. Mais en 1851, un ingénieur qui s’occupait beaucoup des cloches à plongeur, Payerne % éleva contre cette hypothèse une objection dont nous aurons plus tard à rechercher la valeur :

Sur les cimes les plus élevées auxquelles on soit parvenu, la pression égale au moins 32= de mercure. L’airy renferme encore 12o*‘' d’oxygène par mètre cube, soit 100*= par 800‘ qu’un homme respire par heure. Or, des expériences, dont on ne saurait suspecter l’exactitude, ont récemment démontré qu’un homme au repos convertit seulement 50‘= d’oxyg. en GO®. En supposant qu’au travail il en convertisse 5 et même 10 gr. de plus, il sera loin d’en manquer dans un lieu où le baromètre accuse 52 cent . . . .

La lassitude et l’anhélation dans les lieux élevés ne me paraissent donc pas provenir d’une insuffisance d’oxygène, mais bien de la rupture de l’équilibre entre la tension des fluides contenus dans nos organes et celle de l’air ambiant, n’importe en quel sens la rupture s’opère.

* Observations tendant à démontrer que, dans les ascensions sur les hautes montagnes, la lassitude et V anhélation éprouvées par la plupart des explorateurs n’ont pas pour cause une insuffisance d’oxygène dans l’air respiré. — Cpt. R. Acad, des Sc., t. XXXIII, p. 198; 1851.

HISTOMQÜE.

Les auteurs qui suivirent Payerne ne parurent pas avoir connaissance de ses objections. Marchai de CalviS entre autres, reproduit purement et simplement l’ancienne explication; c’est ce que montre l’extrait de son travail, publié par les Comptes rendus, extrait que nous reproduisons en entier ;

L’auteur croit pouvoir conclure des expériences rapportées dans cette Note que les variations de pression atmosphérique sont loin d’exercer l’influence qu’on leur suppose. Suivant lui, l’erreur vient de ce que dans la plupart des cas que l’on a considérés, en même temps qu’il y a diminution de pression à la surface des corps, il y a raréfaction de l’air qui pénètre dans nos poumons, et par suite diminution de la quantité d’oxygène nécessaire pour l’accomplissement normal de l’hématose.

En 1 853, un médecin anglais, Speer % publia un travail spécial sur la nature et les causes du mal des montagnes. Il commence par raconter que lui-même, dans le massif du mont Blanc, arrivé à 9000 pieds, commença à éprouver les symptômes suivants :

Plénitude de la tête, battements des carotides, palpitations de cœur, dégoût de la nourriture. A 10000 pieds, il ressentit une constriction de la poitrine, et peu après le goût du sang dans la bouche, ce qui était causé par une légère exsudation des gencives.

Il passe alors en revue les diverses explications proposées, en insistant sur celle de Brachet, qu’il Irouve « trop exclusive. » Pour lui, la grande fatigue des muscles a pour cause « la congestion sanguine qui suit leurs contractions répétées, » et quant aux autres phénomènes du mal des montagnes, ils sont dus pour une forte part à « l’irrégularité de la circulation, avec congestion dans le crâne et les viscères abdominaux. »

Les conclusions suivantes indiquent clairement la manière de penser de l’auteur :

Le mal des montagnes est caractérisé par les symptômes suivants, dont la réunion du reste ne s’observe que rarement, sinon jamais, chez la même personne : vertige, mal de tête, somnolence, dyspnée, constriction de la poitrine, palpitations, tendances à la syncope, suintement du sang par les surfaces muqueuses, augmentation de rapidité dû pouls, anorexie^ nausées et vomissements, soif, langue fébrile, douleurs musculaires, sensation de faiblesse extrême dans les membres inférieurs, prostration générale des forces.

Ces symptômes doivent être rapportés à trois causes : congestion graduellement

* 'Sole sur les Effets de la diminution de la pression atmosphérique sur les animaux. — Cpt. R. Acad, des Sc., t. XXXVII, p. 863; 1855.

- On the Nature and Causes of the physiological phenomena comprised in the term a Mountain Sickness b more especially as experienced among the Bigher .Ups. — Assoc. Med. Journ., \ 853, p. 49 et 80.

croissanle des portions profondes de l’appareil circulatoire; augmentation de la vénosité du sang; perte d’équilibre entre la pression de l’air extérieur et celle des gaz existant dans l’intestin.

Ces causes déterminantes du mal des montagnes sont elles-mêmes le résultat du changement considérable et rapide dans la pression et la température de l’atmosphère.

L’année suivante, le D’' Conrad Meyer-Ahrens S médecin à Zurich, consacra à l’étude des accidents de la décompression un long travail bien autrement important que celui de Speer.

Ce. mémoire se compose de deux parties; dans la 1'® (p. 1-99) sont rapportés avec détails les récits d’un grand nombre de voyageurs; la seconde résume la symptomatologie (p. 99-123) et indique l'étiologie (p. 123-136), la prophylaxie et le traitement (p. 136-139) du mal des montagnes.

Nous avons, dans les chapitres précédents, reproduit tous les faits cités par Meyer-Ahrens et bien d’autres encore ; celte partie de son travail ne contenant, du reste, aucune observation personnelle, je n’en dirai rien. Mais j’extrais de celle qui est consacrée à la symptomatologie un tableau résumé et fort bien fait des troubles dont ont souffert, à des degrés divers, les voyageurs en montagnes :

Les principaux symptômes ou du moins ceux qui surviennent le plus souvent sont chez l’homme : malaise, dégoût de la nourriture, surtout dégoût du vin (on a cependant parfois remarqué le contraire), soif intense (surtout pour l’eau, qui désaltère le mieux), nausées, vomissements; [respiration accélérée, haletante; dyspnée, accélération du pouls, battements dans les grosses artères, dans les tempes; palpitations violentes, oppression, anxiété, asphyxie; vertiges, céphalalgie, tendance à la syncope; besoin invincible de sommeil, sommeil non réparateur, mais troublé par l’angoisse; enfin fatigue musculaire étonnante et tout à fait

étrange. Ces symptômes ne se manifestent pas toujours dans leur ensemble .

On en observe encore d’autres, bien que plus rarement, comme les hémorrhagies pulmonaires, rénales, intestinales (aussi chez les animaux); les vomissements sanguinolents; la sortie du sang par les muqueuses des lèvTes et la peau (due simplement à la dessiccation de ces membranes), l’émoussement des sensations et de l’intelligence, l’impatience, l’irascibilité, .... enfin des bourdonnements d’oreilles . (Pages 100-101.)

Mais le chapitre le plus inlèressant pour nous est celui de l’étiologie. J’en traduis ci-après les principaux passages :

Tout ce que nous venons de dire sur l’étiologie du mal des montagnes, montre : 1' qu’il apparaît à des altitudes plus ou moins grandes ; 2® que les conditions météorologiques, les dispositions personnelles momentanées ou générales, la rapidité

* Lie Bergkrankheit, oder der Einfluss des Ersteigens grasset' Hôhen auf den thierischen Organîsmus. — Leipzig, 1854; in-S®, 140 p.

25i HISTORIQüE.

de la locomotion, font varier la hauteur à laquelle on est saisi, la gravité et la multiplicité des symptômes.

En voyant l’apparition du mal des montagnes correspondre à des élévations plus ou moins importantes, on se demande quelles circonstances dépendantes de l’altitude sont capables de déterminer les phénomènes qui le constituent. Dans mon opinion, le rôle capital appartient à la diminution de la quantité absolue d’oxygène dans l’air raréfié, à la rapidité de l’évaporation, à l'action intense de la lumière directe ou réfléchie par la neige, tandis que l’action directe de la diminution de pression doit être placée au second rang. Je trouve les causes prochaines du mal des montagnes dans les modifications qu’apportent à la composition et à la formation du sang la diminution de l’oxygène et l’évaporation exagérée, altérations auxquelles s’en ajoutent d’autres dues à l’action de la lumière sur les fonctions cérébrales, action qui retentit sur la préparation du liquide sanguin.

C es suppositions permettent — si l’on tient compte en outre des dispositions individuelles— de comprendre tous les phénomènes du mal des montagnes, sans avoir besoin d’invoquerl’action directe de la diminution de pesanteur de l’air. Ainsi s’expliquent l’accélération des mouvements respiratoires et delà circulation, les congestions, les hémorrhagies, les troubles fonctionnels du cerveau et la fatigue extraordinaire dont se plaignent presque tous les voyageurs. On voit aussi pourquoi le mal des montagnes n’atteint pas seulement les voyageurs à pied, mais aussi les cavahers; pourquoi les premiers en sont bien plus énergiquement frappés (deux fois plus, selon Tschudi); pourquoi les efforts l’exagèrent; pourquoi il se calme quand le voyageur suspend pendant un instant sa marche, pour reparaître aussitôt qu’il se remet en mouvement ; pourquoi, cependant, de même que les cavaliers euxmêmès en éprouvent les symptômes fâcheux, de même, aux très-grandes hauteurs, le repos n’en exempte pas complètement les voyageurs (de Saussure, A. Yogt); pourquoi souvent aussi la marche à plat, sur les grandes hauteurs, est accompagnée de malaises qui augmentent quand on marche plus vite ou quand on commence à grimper ; pourquoi les aéronautes ne sont pas exempts des troubles de la respiration et de la circulation ; pourquoi on conseille aux malades atteints du mal de la Puna de se tenir assis et tranquilles dans des chambres chaudes et bien closes, etc., etc. (Pages 131-155) .

D’autres phénomènes peuvent être en partie rapportés à l’action immédiate de la pression diminuée, comme, par exemple, la singulière sensation de légèreté dont parlent beaucoup de voyageurs, les battements violents du cœur, les dégoûts, les nausées, les vomissements, les oppressions. En effet, la moindre pression de l’air, en diminuant les résistances, facilite la marche rapide, les mouvements respiratoires et l’action du cœur, en même temps qu’elle tend à augmenter le volume des gaz contenus dans le canal intestinal ; en sorte que la distension de l’estomac, le refoulement en haut du diaphragme, peuvent amener les nausées et les oppressions. Mais ces phénomènes d’action directe doivent être, coname je l’ai déjà dit, relégués au second rang. (P. 154.) .

On sait, d’après les expériences des Weber, que la lassitude remarquable des voyageurs en montagne est due à une action directe de la pression atmosphérique diminuée; mais il faut comprendre que non-seulement les gros muscles, ceux qui font mouvoir les gros os et les retiennent dans leurs articulations, se fatiguent, mais qu'il en est de même des petits muscles, comme ceux de la langue et du larynx (Parrot et Hamel); phénomène qui doit être général et aller en augmentant, comme le fait remarquer A. Yogt, s’il est la conséquence de la diminution de pression, et c’est ce qui arrive en effet. Il faut ici encore faire la part des individualités. (P. 135.)

Ainsi, pour Meyer-Ahrens, les causes prochaines du mal des montagnes sont en premier lieu la diminution dans la quantité absolue d’oxygène de l’air raréfié; puis viennent la rapidité de l’évaporation, l’action intense de la lumière, l’augmentation de volume des gaz intestinaux, la moindre solidité dans l’articulation coxo-fémorale.

Le D’’ Lombards qui écrivait presque en même temps, dans la Bibliothèque de Genève, des articles remarquables qu’il publia bientôt après réunis en brochure, revient purement et simplement aux deux anciennes explications de de Saussure : diminution du poids supporté, diminution de la quantité d’oxygène contenue dans un même volume d’air ; puis apparaît encore la théorie des Weber :

fl y a dans les climats de montagne un élément très-important; c’est une pression atmosphérique moindre et par conséquent un air moins dense, ainsi qu’une diminution dans la quantité d’oxygène qui est nécessaire pour entretenir la vie par le moyen de la respiration. C’est à ces deux dernières circonstances que sont dus en grande partie les phénomènes observés sur les hautes montagnes, et sur lesquels je désire fixer pour quelques instants l’attention de mes lecteurs.

Si nous interrogeons la physique, nous verrons que le poids total de l’atmosphère représente autant de fois cent trois kilogrammes qu’il y a de décimètres carrés sur la surface de notre corps, en sorte que, suivant la taille des diverses personnes, le poids total supporté par nos organes variera entre quinze et vingt mille kilogrammes. Que l’on quitte, dès lors, un pays plus ou moins rapproché du niveau des mers, pour atteindre une localité plus élevée, notre corps supportera une pi’ession d’autant moins forte que la hauteur sera plus grande. L’on peut comprendre quelle perturbation doit survenir dans nos organes, lorsque le poids énorme auquel ils sont habituellement soumis sera diminué d'un sixième, d'un quart et même d’«n tiers, comme on l’observe sur le Righi, le Saint-Bernard ou le sommet du mont Blanc. Et si l’on ajoute à cette diminution de pression le changement non moins important qui survient dans la densité de l’air, et par conséquent dans la quantité d’oxygène, l’on ne sera pas embarrassé pour expliquer les divers troubles qui surviennent dans la respiration, la circulation, la locomotion et les fonctions digestives chez ceux qui gravissent les hautes cimes de nos Alpes ou qui en font, pour un temps, leur habitation.

Quelle est, dans l’apparition des symptômes dont nous parlons, la part d’une faible pression, et celle d’une quantité insuffisante d’oxygène? C’est ce qu’il est difficile de dire; la respiration et la circulation devant être également modifiées sous ces deux influences et devant réagir sur les forces musculaires ; d’un autre côté, des recherches récentes ayant établi que c’est grâce à la pression atmosphérique que la tête du fémur se maintient dans la cavité cotyloïde, il est évident qu’une diminution dans le poids de l’air doit rendre les mouvements plus difficiles; en sorte que nous arrivons à la conclusion que les phénomènes produits sur les corps vivants, transportés à de grandes hauteurs, sont le résultat des deux faits météorologiques dont nous venons de parler : une moindre pression et une plus faible quantité d’oxygène. (P. 273.)

* Des Climats de montaync considérés au point de vue médical. — Ârch. des Sc. 2}hys. et nat. de Genève, t. XXXII, p. 265-505 ; 1856.

256 HISTORIQUE

Mais peu après un médecin français très-compétent dans les questions de physique, M. Giraud-Teulon, réduisait à néant l’erreur fondamentale sur laquelle M. Lombard venait après tant d’autres de s’appuyer.

Il y avait déjà longtemps que Valentin % calculant la valeur des changements que présente sur la surface du corps humain le poids de l’atmosphère à diverses hauteurs au-dessus du niveau de la mer, et admettant que les matières organiques sont compressibles au même degré que l’eau, avait montré que :

Pour une atmosphère de pression surajoutée, la diminution de volume serait d’environ 0,2 pouce cubique, c’est-à-dire 1/22522 du volume total du corps.

On voit donc que le volume d’un homme qui se trouverait au sommet du mont Blanc et qui se laisserait glisser jusqu’en bas se contracterait seulement de sept cent millièmes. (T. I, p. 84.)

Cependant, celte démonstration nette du peu d’importance des changements de pression considérés au 'point de vue mécanique n’avait pas empêché un auteur très-recommandable, Heusinger®, de reproduire, avec maints détails, l’explication admise sans grande réflexion par tant de voyageurs :

La pression de l’atmosphère sur le corps diminue . Au niveau de la mer, on

calcule qu’un homme adulte supporte une pression qui équivaut à 35893 liv.; s’il

s’élève à la hauteur du mont Blanc, la pression ne sera plus que de 19 334 liv .

Les os ne seront plus retenus dans les articulations avec la même force, les muscles doivent exercer une plus grande force, la fatigue doit donc être plus grande;.... le sang est retenu avec moins de force dans les vaisseaux, il aura la tendance à transsuder, et à former des hémorrhagies, où les parois sont assez faibles, et le sang s’accumulera dans les organes moins contractibles, où les vaisseaux capillaires se laissent plus aisément dilater, par exemple dans les membranes muqueuses, dans les poumons, le cerveau, il y aura congestion dans ces organes ; le cœur, qui a moins d’obstacles à surmonter, se contractera plus souvent et le pouls deviendra plus fréquent. (T. I, p. 252.)

Il faut faire remarquer qu’à cette cause erronée il en ajoute nombre d’autres, plus ou moins justifiées, suivant les errements de la méthode éclectique. C’est d’abord l’évaporation due à la diminution de pression et à la siccité, la température plus basse, l’action des rayons du soleil, plus forte, qui « pénètre plus profondément le corps, et irrite les yeux, le cerveau et la moelle épinière,» puis l’électricité « probablement plus forte et moins souvent négative, » et enfin la moindre quantité d’oxygène que contient l’air raréfié, ce

1 Lehrhiich der Physiologie des Memchen. — Braunschweig, 1844. - P,echerches de Pathologie comjiarée. — Cassel, 1853.

qui « contre-balance la fréquence de la respiration et de la circulation. »

Pour en revenir à l’explication mécanique, elle fut absolument réduite à néant par le travail de M. Giraud-Teulon, et il est permis de s’étonner qu’aprés une aussi rigoureuse exécution, on l’ait encore vue Reparaître dans les livres et jusque dans les académies.

M. Giraud-Teulon ^ commence par poser deux principes trop oubliés par les médecins et les physiologistes, avant et depuis lui :

1* Toutes les pressions exercées par l’atmosphère ambiante sur le corps humain se combattent naturellement et se détruisent d’une manière parfaite.

2“ L’effort exercé par le poids de l’atmosphère est du reste contre-balancé par l’incompressibilité des liquides dont tous nos organes sont imbibés, et par la tension des gaz et des vapeurs dans les cavités et les interstices splanchniques. La peau se trouve ainsi placée entre deux forces qui luttent en sens contraire et se font équilibre.

Puis il se demande :

D’où vient la différence (différence sur la nature de laquelle il ne s’explique malheureusement pas) qu’on observe entre le cadavre et le vivant dans la réac |ion de l’un et de l’autre contre la pression extérieure ? Faut-il l’attribuer seulement à celle qui existe dans les températures? Mais la température du corps humain n’est pas assez élevée pour donner aux vapeurs des liquides qu’il renferme une tension supérieure à 3 ou 4 centimètres de mercure. Est-ce aux gaz dissous dans ces liquides ? Mais il résulte des expériences de Magnus que si leur quantité atteint, pour quelques-uns d’entre eux seulement, des proportions qui suffisent à porter la tension des liquides qui les contiennent à un chiffre qui égalerait ou surpasserait la pression atmosphérique, il faudrait que leur action et leur réaction, vis-à-vis de ce liquide, fussent purement physiques. Or Magnus a fait voir, au contraire, que les gaz dissous dans le sang y sont retenus par de tout autres forces que la simple pression. Car il ne suffit ni d’élever la température, ni d’abaisser la tension extérieure, même jusqu’à quelques centimètres seulement, pour chasser les gaz dissous dans fes liquides de l’économie ; il faut la présence d’autres gaz dont le sang est plus avide que des gaz normaux qu’il renferme. Où donc trouver la force intérieure qui fait équilibre à la pression ambiante ? Dans l’étude des lois de la circulation et de la pression dans les grands systèmes vasculaires.

L’auteur montre alors que, chez l’animal vivant, les tissus sont toujours, à cause de la circulation sanguine, à un état de tension qu’il estime valoir de 8 à 15 millimètres de mercure. Cette tension étant constante, il en résulte, dit-il :

Que le système organique de l’être animé n’est jamais en péril par une variation même considérable, mais graduelle, de la pression extérieure, et que la circulation doit continuer à s’opérer comme avant la variation. Ce qui donne l’expli-

* Mémoire sur la pression atmosphérique dans ses rapports avec l’organisme tUvanl. — Cpf. R. Acad, des Sc., t. XLIY, p. 253; 1837.

cation des faits reconnus par M. PoiseuiUe et par M. Tingu, sur la continuation des fonctions vitales, malgré une augmentation considérable de la pression ambiante.

L’influence redoutable des gaz du sang, rendus libres par la diminution de pression, hypothèse qu’avait émise le premier Robert Boyle, et que M. Giraud-Teulon a, comme nous venons de le voir, énergiquement combattue, trouva un défenseur autorisé dans Félix floppe^ Le travail de ce chimiste est d’ordre purement expérimental ; il a été entrepris dans le but d’expliquer les accidents qui frappent les ouvriers dans les travaux sous l’air comprimé ; et, comme tout le monde a remarqué que ces accidents surviennent au moment de la décompression, Hoppe espérait en trouver la cause par l’étude de la mort dans l’air raréfié. Voici d’abord le résumé de ses expériences :

Une ratte fut soumise à une rapide diminution de pression. Vers 50”“ de mercure, survinrent les convulsions,... et la mort entre 40 et 50””. A l’ouverture du thorax,.,, on voyait à travers les parois de la veine cave, de l’oreillette et du ventricule droits, une notable quantité de gaz qu’on put faire sortir par une ponction. . . . . .

Chez un chat.... qui mourut vers 40“”,... je trouvai environ 0,3 centimètres cubes d’air dans la veine cave et les cavités droites du cœur ; il y avait quelques bulles d’air dans l’oreillette gauche. Les veines et le cœur droit étaient pleins de sang, le cœur gauche presque vide ; le sang était complètement liquide, les artères se contractaient spontanément, les ventricules seulement sous l’excitation ; les poumons étaient vides d’air et sains; ü n’y avait pas de rupture de vaisseaux ; le cerveau était normal . . . . .

Deux hirondelles.... sont mortes entre 125 et 120““ de pression; j’ai trouvé dans leur sang quelques petites bulles d’air .

Chez les oiseaux comme chez les mammifères, le sang du cœur gauche était rouge clair et par suite contenait encore de l’oxygène .

Deux grenouilles amenées jusqu’à complet affaissement, furent ouvertes; on n’y trouva pas de gaz au cœur.... Un orvet amené à 22“” de pression, se gonfla et demeura sans mouvement; puis, quelques minutes après être revenu à la pression normale, il parut aussi bien qu’auparavant.

En résumé :

1* Les oiseaux meurent ^bien avant le poÎTit d'effervescence de leur sang; les mammifères meurent à une pression à peine supérieure à ce point ; les amphibies ne meurent pas même au-dessous de ce point ;

2° Chez les animaux à sang chaud, il se dégage du gaz dans l’intérieur des vaisseaux par une rapide diminution de pression. Il n’en est pas de même chez les amphibies.

* Ueber dm Einflttss, welchen der Wechsel des Lufldruekes auf dos Elut ausûbt. milers Arckiv.; 1857, p. 63-73.

F. Hoppe se demande alors s’il faut attribuer la mort à ce dégagement des gaz du sang, ou bien à la pauvreté du sang en oxygène. Il est très-difficile, dit-il, de répondre à cette question : « Car, on trouve à l’autopsie le sang artériel encore rouge-clair, et très-différent du sang des asphyxiés » (p. 67); observation juste, mais due à une erreur expérimentale que nous démontrerons plus tard. En tout cas, la mort subite lui paraît certainement due à l’obstruction du vaisseau par les gaz devenus libres :

Le cœur exerce sur son contenu une pression de lOO""”; si l’air dans les gros troncs veineux n’a qu’une pression de SO””, il devra être comprimé un tiers de son volume pour entrer dans les artères ; de là un grand ralentissement dans la circulation. Si ce ralentissement, joint à la faible quantité d’oxygène contenu dans le sang, et à l’inégale puissance du cœur droit et du cœur gauche, peut amener la mort, ce ne peut être qu’une mort instantanée. Celle-ci ne peut être causée que par l’obstruction des capillaires des poumons par les bulles d’air, d’où l’arrêt de la circulation.

Il ne s’en tient pas à cette démonstration théorique, et essaye de prouver, par voie expérimentale, que ce n’est pas la privation d’oxygène, mais la diminution même de la pression, qui tue les animaux placés sous la cloche de la machine pneumatique. Pour y arriver, il emploie une méthode que, de mon côté, bien avant de connaître le travail de Hoppe, l’un des derniers que j’aie rencontrés dans ces recherches bibliographiques, j’ai fréquemment mis en usage, et dont, comme on le verra, j’ai tiré des conclusions diamétralement opposées aux siennes. Il sera intéressant d’examiner la raison de ces divergences : mais ce n’est point encore ici le lieu.

Quoi qu’il en soit, Hoppe* se dit : si c’est la diminution de pression qui tue, et non la privation d’oxygène, la mort devra arriver à la même pression, quand même on emploierait de l’oxygène pur :

Un cochon d’Inde tomba 'en convulsion à 77“'“; on fit rentrer de l’oxygène pur dans la cloche, et il se releva aussitôt. Le vide étant fait de nouveau, il éprouva les mêmes symptômes à 75““; seconde rentrée d’oxygène, troisième diminution de pression : accidents à 75““; nouvelle rentrée d’oxygène, affaissement à 75““. Retour à la pression normale; l’animal survit. (P. 69). .......

Ainsi les symptômes d’asphyxie soudaine sont arrivés à la même pression barométrique, que l’animal soit dans l’air et dans l’oxygène.

Il en conclut définitivement que la cause de la mort se trouve dans l’apparition des gaz libres ; le moment de leur dégagement varie avec « la pression, la température de l’animal, la puissance d’absorption et l’affinité du sang pour les gaz, la richesse eu globules du sang. »

260 HISTORIQUE

„ Les remarquables recherches de M. Fernet^ vinrent, la même année, apporter dans la question un élément nouveau qui, lors des

discussionspostérieures sur la cause du mal des montagnes, parurent servir de point d’appui pour soutenir des théories erronées.

On savait, depuis les anciennes e.xpériences de Robert Boyle, qu’il se trouve dans le sang des gaz en quantité considérable. Des chimistes plus récents, et notamment Magnus® en 1837, avaient montré que l’oxygène y entre pour une très-forte proportion. Les physiologistes avaient été amenés à conclure de ces expériences que la respiration ne consiste qu’en un simple échange de gaz entre l’acide carbonique du sang et l’oxygène de l’air, échange réglé par les lois de la physique®.

Le travail de M. Fernet les fit changer d’opinion. Ce physicien, par une série d’expériences conduites avec une rare sagacité, montra que l’acide carbonique et l’oxygène sont en grande partie maintenus dans le sang par une affinité chimique. Le procédé de démonstration qu’il employa louche directement à notre sujet, puisqu’il mettait en jeu l’influence des changements dans la pression barométrique.

Enlever au sang les gaz qu’il contenait , l’agiter en vases clos, avec de l’oxygène ou de l’acide carbonique sous des pressions variées, mesurer la quantité qu’il en absorbait dans ces conditions diverses, telle fut la méthode employée par M. Fernet.

Il montra ainsi que :

Les volumes d’oxygène chimiquement absorbés et indépendants de la pression ont une valeur relative si considérable que ces^xpériences se distinguent par là immédiatement de celles qui sont relatives aux solutions salines et même au sérum. Non-seulement la marche du phénomène n’est plus assujettie à la loi de la dissolution simple d’une manière presque complète, mais les volumes absorbés semblent, au premier abord, indépendants de la pression, le volume, chimiquement combiné, étant presque cinq fois égal au volume proprement dissous sous la pression atmosphérique. (P. 209.) . . .

Or, dans la respiration, l’oxygène de l’air exerce une pression qui n’entre que pour un cinquième dans la pression de l’atmosphère, d’où il suit que le volume proprement dissous dans le sang de l’appareil respiratoire doit être réduit dans la même proportion. Le volume d’oxygène absorbé à l’état de combinaison par

‘ Du rôle des principaux éléments du sang dans V absorption ou le dégagement des gaz de la respiration. — Ann. des Sc. natur,, 4® série; Zool., t. VIII, p. 125; 1857.

® Ueber die im Blute enthallenen Gaze : ^uerstoff, Stickstoff und Kohlensaüre. — Poggendorffs Annalen, 1837; trad. in Ajin. des Sc. nat., Zool.; 2® série, t. VIII, p. 79; 1837.

3 Voir pour le développement de cette manière de voir : Vierordt, Physiologie des Athmens. — Karlsruhe, 1845. . .

les globules deviendra alors environ vingt-cinq fois égal au volume qui entre effectivement dans le sérum à l’état de dissolution proprement dite. (P. 211.)

De ce fait bien établi, dans les conditions expérimentales où il se plaçait, M. Femet crut pouvoir tirer la conclusion suivante :

On explique ainsi ce résultat déjà constaté par un grand nombre d’observations, que l’absorption de l’oxygène est à très-peu près la même, quelle que soit la pression atmosphérique sur le sommet des montagnes et dans les plaines ; cependant l’observation, d’accord ici avec la théorie, a constaté déjà de petites différences correspondant aux différences de pression; mais elles ne sont accessiblés qu’aux méthodes de mesures susceptibles d’une grande exactitude. (P. 211.)

Nous devons faire toutes nos réserves sur cette conclusion , qui ne nous paraît pas comprise dans les prémisses expérimentales. Mais nous verrons que certains physiologistes se sont laissé entraîner encore bien au delà. De ce nombre est Longet.

Longet^ analyse rapidement les observations des voyageurs en montagne et des aéronautes; il passe en revue les diverses explications qu’ils ont données des accidents éprouvés. Il accepte que des modifications brusques dans la pression puissent diminuer l’oxygénation du sang, parce que :

Un certain laps de temps est toujours nécessaire pour que l’équilibre entre les gaz du sang et les gaz extérieurs puisse complètement s’établir, pour qu’aussi les mouvements plus actifs de la respiration se mettent en harmonie avec les conditions nouvelles, de manière que le poumon absorbe , dans un temps donné, à peu près la même quantité d’oxygène qu’exige l’état normal. { 1™ éd., p. 474 ; 5* éd., p. 560.)

Mais si l’on séjourne longtemps, tout doit s’équilibrer. En etîel, dit-il;

Si, à chaque inspiration, l’individu qui habite la montagne introduit nécessairement moins d’oxygène dans ses poumons que ne le fait l’habitant de la plaine, fl y supplée à l’aide d’inspirations plus fréquentes, de manière qu’en définitive, chez l’un et l’autre, la même quantité d’oxygène peut se trouver absorbée dans le même temps. (1” éd., p. 475 ; 3' éd., p. 561.)

Et plus loin, en parlant de l’oxygène du sang, il écrit ce passage tout à fait explicite :

On sait que la quantité en poids d’un gaz dissous dans l’eau est toujours proportionnelle à la pression extérieure; or, en appliquant cette loi au cas dont il s’agit, on arriverait à cette conséquence que le sang des habitants des régions où la pression atmosphérique n’est guère que de 0®,580, renfermerait moitié moins

* Traité de Physiologie. — Paris, t. I, 1857; 3“ édit., 1. 1, 1868.

HISTORIQUE

d’oxygène que le sang des habitants des bords de la mer où cette pression est de 0“,7é0 ; mais sans doute la précédente loi ne trouve pas ici d’application, parce qu’il y a intervention de quelque affinité chimique. (3' éd., p. 592 ; !'• éd.,

C’était également là l’avis de M. Gavarret^ qui, dès 1855, s’exprimait ainsi ;

Il serait faux de dire que l’absorption de l’oxygéne par le sang veineux est un fait purement physique ; tout démontre, au contraire, que les forces chimiques jouent un rôle important dans cette fixation de l’oxygène. Si, en effet, son absorption était une simple dissolution physique, la pression extérieure restant la même, la quantité d’oxygène absorbé devrait croître en raison directe de la proportion de ce gaz dans l’air respiré par l’animal; or, les expériences de Lavoisier l’avaient déjà démontré et celles de M. Regnaultont mis ce fait hors de toute contestation, quelque forte que soit sa proportion dans les atmosphères artificielles créées autour des animaux, la consommation d’oxygène reste la même. En second lieu, la composition de l’air restant la même, la quantité pondérale d’oxygéne dissous physiquement par un liquide varie proportionnellement à la pression extérieure. Dans l’hypothèse où le phénomène s’accomplirait uniquement en vertu de forces physiques, la masse d’oxygène absorbé par les habitants des villes situées sur les hauts plateaux du Nouveau-Monde se réduirait nécessairement à des proportions très-minimes ; les animaux qui habitent d’une manière permanente la métairie d'Antisana, où le baromètre ne marque que 47 centimètres, n’absorberaient plus qu’un poids d’oxygène inférieur aux deux tiers de celui qu’ils consomment au niveau de la mer. Une pareille variation dans une fonction aussi impor tante entraînerait certainement, dans leur mode d’existence, des modifications profondes qui n’auraient pas échappé aux observateurs. Si l’oxygénation du sang dans les capillaires pulmonaires était un fait purement physique, chez les oiseaux de haut vol qui passent instantanément de la surface de la terre aux régions les plus élevées de l’atmosphère, la consonunation d’oxygène éprouverait des variations trop subites et trop étendues pour ne pas compromettre sérieusement la vie de ces animaux. (P. 262.)

Du reste, en 1868, dans sa troisième édition, Longet empruntait à M. Gavarret cette dernière objection, et ajoutait au passage que j’ai cité plus haut la réflexion suivante *-

Comment admettre que les observateurs n’auraient point été frappés des profondes modifications que des variations pareilles ne manqueraient pas de produire dans le mode d’existence de ces populations ?

N’est-il pas curieux de voir après cela que, lorsque M. Jourdanet vient, en « observateur », signaler « ces variations dans le mode d’existence des populations des hauts lieux » on le repousse par une fin de non-recevoir, tirée de ce que l’oxygène ne peut être, en vertu des lois chimiques, soustrait au sang par la diminution de pression?

^ Delà chaleur produite par les êtres vivants. — Paris, 1855. :

En 1858 parut la 2* édition du livre de M. Lombards dont nous avons déjà parlé ; en l’annonçant, le rédacteur de la Bibliothèque universelle, le D*" Duval*, s’exprime en ces termes caractéristiques :

Les recherches sur le mal des montagnes ont été complétées et mieux coordonnées ; peut-être l’auteur a-t-il un peu trop généralisé les accidents qui peuvent survenir du côté des fonctions digestives à une hauteur de d500 à 2000 mètres. Bien des touristes affirmeront qu’ils n’éprouvent à cette hauteur ni inappétence, ni dégoût, ni vomissement, mais au contraire un excellent et vif appétit ; quelques-uns nieront aussi cette aversion pour le vin et les liqueurs alcooliques que l’on éprouverait dans les mêmes circonstances; mais ce n’est qu’une question de quelques mètres de plus ou de moins, et la réalité des phénomènes décrits n’ea est pas moins constante à une élévation qui varie suivant les individus. De Saussure, qui ne commençait à être sensiblement affecté qu’à 3800“, peut passer pour ime exception.

Quant à M. Lombard, il revient beaucoup sur le compte de l’action directe du poids de l’air diminué ; il fait également entrer en ligne l’objection de Payerne, mais il n’en accorde pas moins une importance capitale à la moindre quantité d’oxygène contenu dans l’air dilaté, à volume égal :

MM. Barrai et Bixio,... malgré que plus de 9000* fussent soustraits à la pression à laquelle leur corps était habitué, n’éprouvèrent aucune sensation bien prononcée.... D’autre part, les ouvriers qui travaillent dans les cloches à plongeur supportent une pression double, triple et même quadruple sans modification grave dans le jeu des organes ; d’où l’on est amené naturellement à considérer les différences de pression atmosphérique comme moins importantes, que l'on y serait disposé en partant du point de vue purement scientifique.

D’un autre côté, nous avons reconnu qu’à mesure que l’on s’élève sur les hau'» leurs, l’air devient moins dense et contient par conséquent moins d’oxygène, en sorte qu'il faut une respiration plus fréquente et plus complète pour introduire dans le poumon la quantité nécessaire à l’oxygénation du sang. Or il doit résulter de celte nécessité physiologique une gêne considérable dans la respiration et par conséquent aussi dans la circulation ; c’est ce que l’on voit chez ceux qui habitent les hautes régions de notre globe.

Cependant il ne faut pas croire que l’air raréfié de nos montagnes ne contienne pas une proportion suffisante d’oxygène pour entretenir la vie ; il résulte, en effet, des expériences faites sur la quantité d’oxygène nécessaire à la respiration, qu’un homme en repos convertit, dans l’espace d’une heure, 50 grammes en acide carbonique, et si f on ajoute cinq et même dix grammes pour l’augmentation que peut produire le mouvement ou le travail, l’on verra qu’en supposant le séjour dans un lieu oùde baromètre n’est plus qu’à 515“” (7000“), l’air contient encore 1 00*' d’oxygène sur 800’ qu’un homme respire par heure. En sorte qu’en définitive l’on voit que, même à des hauteurs considérables, l’atmosphère pourra fournir à l’homme une quantité sufBsante d’oxygène pour entretenir la respiration.

* Climats de montagne, etc., 2* édit., 1858.

â Bibl. univ. de Genève, 3' série, t. II. p. 647, 1858.

fflSTORIQüE.

S’ensuit-il néanmoins que cette forte diminution dans un élément aussi essentiel à la Tie soit sans action sur nos principales fonctions ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire ; il est de toute évidence à nos yeux que la soustraction d’une portion notable d’oxygène doit rendre la respiration incomplète et réagir sur les autres fonctions vitales qui, comme la circulation, sont dans un rapport très-intime avec la respiration.

Mais ce n’est pas tout encore : lorsqu’un sang incomplètement oxygéné parvient aux divers organes, tels que le cerveau et le système musculaire, il est évident que leurs fonctions ‘éprouveront une perturbation proportionnée à l’insuffisance de l’oxygénation ; en sorte que l’on devra rapporter à la diminution de l’oxygène une portion notable des troubles qui surviennent dans l’innervation et la motilité. (P. 47.)

M. Lombard admet ensuite pour partie l’explication qu’avaient donnée les frères Weber et qu’avait acceptée de Humboldt touchant le rôle de la pression sur les cavités cotyloïdes.

Parmi les phénomènes qu’éprouvent les voyageurs atteints du mal des montagnes, la sensation d’un froid extrême n’est ni la moins singulière, ni la moins pénible. M. Ch. MartinsS qui l’avait ressentie dans son ascension au mont Blanc, en compagnie de Bravais et de M. Lepileur, a fait une étude spéciale de ce froid physiologique, expression qui désigne, dans la pensée du savant professeur de Montpellier, non l’abaissement de la température du corps, mais la sensation de froid que peuvent produire des causes diverses.

Après avoir étudié ces causes chez l’homme placé au niveau de la mer, M. Martins constate qu’il en existe d’autres sur les montagnes. Les unes agissent indirectement en modifiant la température de l’air que le soleil échauffe moins par suite de sa densité moindre, et qui n’emprunte que peu de chaleur aux surfaces de contact, si réduites, que lui présente le sol. Ajoutons que son renouvellement incessant ne lui donne pas le temps de s’échauffer, et que la dilatation des courants ascendants tend à le refroidir. D’autres causes agissent directement sur le corps vivant.

C’est d’abord la puissance du rayonnement qui est deux fois plus forte sur le grand plateau du mont Blanc qu’à Chamounix ; puis, l’évaporation pulmonaire et cutanée, activée par la faible pression, par le vent qui règne presque sans cesse sur les hautes régions, par la sécheresse de l’air ; enfin, sur les sommets élevfis, le contact d’un sol gelé. Telles sont les causes physiques qui tendent à refroidir le corps. Après les avoir exposées avec détails, M. Martins arrive

*■ Du Froid thermomélrique et de ses relations avec le froid physiologique dans les plaines et sur les montagnes. — Mém. de VAcad. des Sc. de Montpellier, t. IV, 1859.

THÉOMES ET EXPÉRIENCES 265

ensuite aux causes physiologiques de froid, spéciales aux hautes montagnes. Ici nous citons textuellement :

Tout le monde sait qu’à des élévations qui varient suivant les individus, de 2000 à 4000”, on commence à éprouver des sensations pénibles, savoir : une anhélation extrême accompagnée de céphalalgie, d’envie de dormir , de nausées et d’une grande lassitude. C’est le phénomène appelé mal de montagne, résultat complexe de la fatigue, de la diminution brusque dépréssion, mais surtout de la raréfaction de l’air. En effet, les physiologistes admettent que l’homme introduit moyennement un demi-litre d’air dans ses poumons dans ime inspiration ordinaire ; l’oxygène de ce demi-litre d’air se combine avec le sang. Au bord de la mer, sous la pression de 760”™ de mercure, un demi-litre d’air pèse 0*%65 et contient en poids 0«%16 d’oxygène; sous une pression moindre, celle de 475”“, par exemple , à laquelle nous avons été soumis pendant trois jours au Grand- Plateau, le volume d’air inspiré est toujours le même ; mais son poids ne l’est plus, car il se réduit à 0®%40, et celui que contient ce demi-litre d’air n’est plus que 0*',10, et au sommet du mont Blanc, sous la pression de 420”“, de 0»%09....

L’oxygène du sang et par suite la calorification, sont donc moindres qu’au bord de la mer par le seul fait que la quantité d’oxygène introduite dans le poumon est beaucoup plus petite. La respiration est moins parfaite, exactement comme dans un air vicié où la proportion d’oxygène serait plus faible que dans l’air normal. Cette cause toute physique avait déjà été indiquée par Hallé, Lombard et Pravaz fils. Je lui attribue, comme eux, les symptômes d’anhélation qu’on observe dans les ascensions brusques sur de hautes montagnes.

Vainement objecterait-on que sur les hautes montagnes le nombre des inspirations supplée à la moindre proportion d’oxygène du volume d’air inspiré. Quiconque a par lui-même éprouvé les inspirations courtes, précipitées, sans ampliation convenable du thorax qui accompagnent l’essoufflement pendant et immédiatement après une ascension, a conservé le sentiment que ces inspirations hâtives ne sauraient avoir l’effet calorifique des inspirations régulières. Aussi l’anhélation cesse-t-elle du moment qu’on s’arrête , et une respiration régulière,, mais plus fréquente que dans la plaine, supplée en partie la moindre quantité d’oxygène ; je dis en partie, car pour y suppléer totalement , il faudrait qu’au Grand-Plateau, par exemple, le nombre des inspirations fût à celui de la plaine

8 ; 5, c’est-à-dire proportionnel aux quantités d’oxygène inspirées. Or, cela n’est pas : l’anhélation, dans l’état de repos, n’atteint certainement pas un tiers en sus. La moindre oxygénation du sang n’est donc pas compensée par la fréquence des inspirations, et devient une cause physiologique de froid spéciale aux hautes régions , et probablement la principale de toutes celles qui amènent les symptômes connus sous le nom de mal des montagnes.

Cette explication, on le voit, n’est autre que celle qu’avait déjà entrevue de Saussure ; on voit également que M. Martins est beaucoup moins optimiste que Longet, qui déclarait que sur les montagnes on pouvait suppléer à la richesse des inspirations par leur nombre.

Les mêmes idées se présentent également à l’esprit de GuilbertS rendant compte du soroché des Cordillères :

Loc. cit. De la phthisie, etc., 1862.

fflSTORIQrE.

Lorsqu’on est parvenu sur le plateau des Cordillères, l’air ne contient plus que les 3/5 delà quantité d’oxygène qu’il contient à 0,76. Or, en s’élevant, on arrive dans des régions de plus en plus froides où, pour maintenir sa température propre, l’homme doit produire plus de chaleur. Pour activer sa combustion, il a besoin d’une plus grande quantité d’oxygène, et l’air en contient moins. Voilà deux causes agissant dans le même sens, et suffisantes pour expliquer le trouble de la respiraticm et de la circulation.

Les expériences de Magnus ont montré la présence de gaz libres à l’état de dissolution dans le sang. La tension de ces gaz augmente comme la pression diminue. Alors ces gaz exercent une pression contre les parois des vaisseaux dans lesquels ils circulent avec le sang, et les distendent : de là compression du cerveau, de là les violentes douleurs de tête, etc.... Peut-être aussi l’hématose estelle incomplète ; elle pourrait, dans ce cas, revendiquer une part d’influence sur le système nerveux : le sang, ayant perdu une partie de ses qualités excitatives, pourrait n’être plus un excitant suffisant; de là la tendance à la syncope, etc....

La diminution de la pression atmosphérique explique encore les hémorrhagies. Les gaz libres du sang font effort contre les parois des vaisseaux ; il peut arriver un moment où ceux-ci, incapables de résister davantage, se rompent et laissent écouler le sang . .

L’action du cœur n’étant plus contre-balancée par la pression atmosphérique, il en résulte une stase sanguine dans les capillaires qui se laissent distendre. Ce phénomène est manifeste au visage, aux mains, et surtout dans les conjonctives. Il doit en être de même dans les capillaires du poumon, et cette prédominance de la contraction du cœur a aussi une part dans la gêne de la respiration.

Notons, en outre, que Guilbert adopte l’explication des frères Weber sur les rapports de la dépression avec la solidité de la tête du fémur.

Je rapporterai enfin les conclusions de Guilbert relative à la phthisie pulmonaire. Cette maladie est très-commune sur la côte du Pacifique, excepté chez les Indiens. Mais, dans la Cordillère, on constate, suivant ce médecin :

1“ L’absence de la phthisie sur les indigènes, sans distinction de race;

2® La curabilité par un séjour prolongé, et dans une proportion telle que cette curabilité ne doit plus être considérée comme l’exception ;

5” L’influence constamment retardataire du climat sur la marche de la maladie de ceux qui ne doivent pas guérir définitivement, et souvent des guérisons temporaires.

C’est à l’année 1861 que remonte le premier livre de M. Jourdanet^. Ce travail avait un double mérite : d’abord, au point de vue de l’observation, il arrivait à reconnaître certains signes de l’influence fâcheuse du séjour prolongé sur les hauts lieux, là où personne ne l’avait soupçonnée avant lui ; puis, au point de vue de

* Les Altitudes de P Amérique tropicale comparées au niveau des mers, au point de vue delà constitution médicale. — Paris, 1861.

l’explication, il ramenait dans la science l’idée entrevue par Pravaz, mais qu’avaient fait rejeter bien loin les travaux de M. Fernet, d’une moindre solubilité de l’oxygéne dans le sang, conséquence d’une pression barométrique diminuée. La véritable doctrine se trouvait tout entière exprimée dans ce volume. Au début, M. Jourdanet reprend, en les développant, les calculs de M. Martins :

La pression barométrique de Mexico est de 585““. Il s’ensuit qu’un litre d’air pesant, au niveau des mers, 13 décigrammes, ne pèse plus dans cette capitale que 1 gramme à peu près. L’oxygène figure dans l’un et dans l’autre cas pour la proportion de 23,01 p. 100. Ce qui nous donne pour le poids d’un litre d’oxygène au niveau des mers 299 milligrammes , tandis que ce chiffre se trouve réduit à 230 milligrammes pour la hauteur de Mexico.

Constatons donc une différence de 69 milligrammes par litre, au préjudice de cette localité.

En admettant maintenant comme exact le calcul qui a évalué à 16 le nombre des inspirations que fait un homme dans une minute , nous remarquons que la consommation d’air est de 8 litres dans cet intervalle de temps, et, par conséquent, de 480 litres dans une heure. Mais nous avons déjà constaté pour Mexico une perte d’oxygène de 69 milligrammes par litre. U est donc incontestable que, dans cette capitale, on perd le bénéfice de 33 grammes d’oxygène par heure ou de 794 grammes par jour. (P. 65.)

Après avoir ainsi exposé la condition principale du problème physico-physiologique, M. Jourdanet fait observer que l’ardeur du soleil sur les hauteurs jle l’Anahuac doit encore agir pour diminuer considérablement la densité des couches d’air voisines du sol, et, par suite, l’endosmose gazeuse intra-pulmonaire.

Ceci posé, il rapproche avec sagacité la respiration dans un air pur, mais sous faible pression, de la respiration dans un air pauvre en oxygène, mais à la pression normale. Et répondant alors à l’objection tirée par M. Gavarret des travaux de MM. Régnault et Reiset, objection qui venait de trouver une force nouvelle dans les expériences de M. Fernet, il fait observer avec raison que si la combinaison chimique de l’oxygène et du sang était absolument indépendante de la pression, on devrait vivre aisément non-seulement aux plus faibles pressions barométriques, mais dans l’air le plus pauvre en oxygène, ce que personne n’admettra :

D’après l’avis de M. Gavarret lui-même, la solubilité de l’oxygène dans le sang se trouve diminuée lorsque la quantité d’oxygène inspiré est amoindrie. Il est donc incontestable que, quelque efficace et nécessaire que soit d’ailleurs l’affinité des globules pour l’oxygène dans l’acte de l’endosmose respiratoire, le fait seul de la raréfaction de ce gaz en diminue l’absorption sur les altitudes et apporte ainsi un trouble réel aux phénomènes de la respiration. (P. 69.)

HISTORIQUE

M. Jourdanet ajoute alors la curieuse observation suivante :

Pour que les convictions que nous venons de manifester fussent dénuées d’exactitude dans les résultats, il faudrait que la raréfaction et la légèreté de l’atmosphère fussent compensées à Mexico par des inspirations profondes et par une respiration en général plus active qu’au niveau des mers. On croit vulgairement qu’il en est ainsi, et cette opinion se fonde sur l’observation à laquelle donnent lieu les personnes qui s’élèvent rapidement dans l’atmosphère, ou qui ne font sur les altitudes qu’un séjour passager. Elle est complètement erronée. La vérité est que ceux qui habitent à de grandes élévations respirent moins vite que les hommes dont le séjour est fixé près du niveau des mers. La rareté de l’air, comme nous le verrons plus loin, produit l’apathie du système musculaire. La poitrine s’en ressent pour sa part. J’ai souvent surpris les fonctions sur le fait en comptant le mouvement respiratoire sur des personnes qui n’y prenaient pas garde, et qui se trouvaient en état de repos parfait. Presque toujours je constatais une diminution dans le nombre d’ampliations de la poitrine. Quelquefois, assez souvent même, on oublie de respirer et l'on est obligé de remplacer le temps perdu en faisant des inspirations profondes. (P. 76.) .

Mais cette respiration, si calme dans le repos absolu, prend facilement de l'ampleur sous l’influence du mouvement. (P. 87.)

Les conséquences de cette moindre absorption d’oxygène sont faciles à prévoir. C’est d’abord une moindre activité dans la production de la chaleur animale, alors que, en raison de l’altitude, il faudrait que cette production fût augmentée.

En effet, dit excellemment notre auteur :

La nature prévoyante, au niveau de la mer, a établi des lois qui favorisent, de la part de l’atmosphère , ces variations dans la production de chaleur humaine. Car, en hiver, l’air refroidi est plus dense, et contient, sous un certain volume, une plus grande part du principe vivifiant. La chaleur des étés , au contraire , produisant la dilatation de l’atmosphère, ne donne au poumon qu’une proportion d’oxygène en rapport avec le peu de calorique que le corps doit produire. C’est ainsi que la source où nous puisons les éléments de notre respiration varie ellemême dans une certaine mesure qui, pour le niveau des mers, est un bienfait de la Providence.

Il en est autrement sur les altitudes, où la densité de l’air, amoindrie par la diminution de la pression barométrique, n’est plus en rapport avec la température qui nous entoure, mais bien avec la hauteur où nous sommes parvenus. Et remarquez tout d’abord ce fait d’une. importance extrême : tandis qu'au niveau de l’Océan les causes extérieures qui nous refroidissent prennent soin de nous donner les moyens de combattre cet abaissement de température, â Mexico, au contraire, la diminution de pression qui produit du froid dans l’air altère pour nous la source de chaleur en nous forçant à respirer une atmosphère raréfiée. De sorte que, d’un côté, la dilatabilité de l’air augmentée et l’évaporation rendue plus facile, nous refroidissent sans cesse, pendant que, d’autre part, l’oxygène devenu plus rare nous refuse les moyens normaux de calorification.

C’est sur ces données si clairès et si précises que repose tout entière l’originalité physiologique des altitudes. (P. 85.)

Il n’est donc pas étonnant de voir que :

Les personnes en état de repos se refroidissent avec la plus grande facilité. Leurs membres inférieurs ne sont presque jamais chauds. L’exercice musculaire activerait la circulation et les mouvements respiratoires; mais le sang, appauvri d’oxygène, produit l’apathie des muscles et fait aimer le repos. Ici se réalise donc le résultat de l’expérience faite par il. Becquerel sur la fibre musculaire qui perd sa contractililé et s’engourdit quand le contact du sang artériel lui fait défaut.

Ici, M. Jourdanet rencontre le phénomène décrit par tous les voyageurs en montagne, de la fatigue exagérée, de la douleur des cuisses, de la pesanteur des membres inférieurs; il proteste énergiquement contre l’explication des frères Weber, acceptée par de Humboldt et presque tous les auteurs consécutifs, explication qui, selon sa juste expression, « ne supporte pas un examen sérieux » :

Si nous évaluons, en effet, en centimètres carrés, la surface au plan d’ouverture de la cavité cotyloïde dont le diamètre est de 54 millimètres, nous trouvons 22,89 centimètres carrés qui, multipliés par 1003 grammes, poids équivalent à un centimètre carré de surface, nous donnent 23 645 grammes, pour représenter le poids réel dans la cavité articulaire. Si nous voulons bien nous rappeler que beaucoup de voyageurs ont senti la fatigue musculaire qui nous occupe , lorsqu’ils avaient à peine franchi un quart de pression atmosphérique, nous remarquerons que ce phénomène s’est présenté lorsque la cuisse était encore soutenue par un poids de 17 kil. 734 gr. Nous ne comprenons pas pourquoi un membre, qui peut bien peser au plus 15 livres, aurait si peu de respect pour les 21 livres d’excédant qu’il entraînerait dans sa chute. (P. 89.)

La véritable raison, selon M. Jourdanet, se formule ainsi ;

Ce phénomène se présente lorsque le sang , peu oxygéné , fait diminuer notablement la faculté contractile de la fibre musculaire. Le membre abdominal se refuse ahffs à remplir ses fonctions normales et avertit par la douleur que le travail est au-dessus de ses forces. La même chose arriverait aux autres muscles du corps, si on exigeait d’eux les efforts exagérés que l’ascension attend des muscles de la cuisse. (P. 89.)

En résumé :

Les symptômes du fameux mal des montagnes : vertiges, lipothymies, vomissements, — qu’est-ce autre chose, sinon : anémie cérébrale par défaut du stimulant de l’oxygéne artériel ; engorgement du système veineux, et surtout de la veine-porte et du foie ; mais, par-dessus tout, engourdissement de la fibre musculaire pour la même cause.

Toujours et partout : défaut de la quantité normale d’oxygène dans la circulation du sang artériel. (P. 90.)

La plus grande partie du livre est consacrée, comme son litre l’indique, à l’étude des maladies du Mexique. Partout M. Joùrdanet y

HISTOMQUE.

trouve prédominante l’influence de cette anémie d’un ordre spécial « conséquence d’une endosmose respiratoire imparfaite. » C’est même, comme il le dit clairement dans ses ouvrages subséquents, c’est cette constitution médicale ^étrange qui, mettant en éveil sa sagacité de praticien, l’a amené à réfléchir sur les conditions fâcheuses pour la respiration et la nutrition que présente le séjour prolongé sur les hauts plateaux de l’Anahuac.

Je citerai seulement le passage suivant, parce qu’il offre une sorte de résumé de ce remarquable ouvrage, et qu’on y trouve une part donnée à la pression en tant qu’agent mécanique, part simplement adjuvante de son action chimique :

Nous avons déjà to le sang, mollement accueilli et paresseusement chassé par les centres nerveux , congestionner le cerveau et la moelle épinière d’individus faibles, déjà maltraités par le climat. Nous dirons les troubles de plus d’un genre du tube digestif dont plusieurs devront leur origine au ralentissement circulatoire et aux engorgements capillaires du système veineux intestinal. L’utérus a réveillé notre attention par des phénomènes de même nature. Nous prendrons occasion de dire ici que les congestions pulmonaires sont fréquentes à Mexico et trop souvent mortelles. Enfin, plus fréquemment que tous les autres organes, le foie s’imbibe de sang et puise à cette source mille accidents dont les conséquences déplorables comptent fréquemment parmi les causes de mort.

Ainsi donc, plus de doute, l’altitude favorise les stases veineuses. Quand elles sont superficielles, on ne saurait nier que la diminution de la pression de l’air n’agisse, pour le résultat, dans un sens purement mécanique. Les réseaux capillaires superficiels, privés de leur soutien extérieur naturel, se laissent dilater avec une facilité d’autant plus grande que le poids est plus amoindri. Si, à cette première cause, vous rattachez un sang trop peu stimulant du côté des artères, trop abondant en général du côté des veines, vous arrivez à la trinité étiologique : adjuvant extérieur amoindri, paresse organique, engorgement général du système veineux; trinité dont les effets se porteront tour à tour sur différents points de l’organisme, selon que les troubles de l’innervation les auront préalablement disposés. (P. 254.)

Deux aimées plus tard, parut un long mémoire du même auteur^.

Le titre seul de ce second travail, V Anémie des altitudes, indique la pensée de M. Jourdanet : pour lui « les habitants des grandes élévations, au delà de 2000“, sont généralement anémiques », et cet état se manifeste tout particulièrement aux yeux du praticien par la constitution médicale. Et cependant, l’analyse chimique du sang vient apporter une contradiction singulière à ce que révélait l’observation clinique :

*■ De r Anémie des Altitudes et de l’Anémie en général, dans ses rapports avec la pression de l’atmosphère. — Paris, 1863.

THÉORIES ET EXPÉRIEKCES.

En 1849, étant à Puebla, j’ai voulu m’assurer par l’examen analytique du sang si la proportion des globules s’y trouverait diminuée. Je fis une première recherche à propos d’un jeune homme de vingt-cinq ans que je savais souffrant de gastralgies et de vertiges. Il tomba de cheval, et les suites de cette chute rendirent une saignée nécessaire. Ce fut sur le sang obtenu dans ces circonstances qu’eurent lieu mes essais analytiques. Ils me démontrèrent que les globules y figuraient pour 151/1000. Je renouvelai mes expériences sur quatre jeunes femmes qui furent saignées à l’occasion d’accidents. Leur pâleur, leur abattement général, leur état nerveux, les présentaient comme des personnes atteintes de chloro-anémie, quoique l’auscultation ne fît reconnaître aucun souffle artériel. Leur sang fournit les proportions normales de globules. (P. 8.)

Quelle est rexplication de cette contradiction apparente? C’est que ;

Le principal rôle des globules sanguins est de servir de support au véritable agent qui nous fait vivre. Lors donc que leur proportion diminue dans le sang, il est sans doute exact de dire qu’il y a maladie à la suite de l’amoindrissement des globules; mais on déterminerait la cause immédiate des symptômes de l’affection, d’une manière plus essentielle, si l’on attribuait son existence à la soustraction de l’oxygène. Je crois être d’autant plus fondé à m’exprimer de la sorte, que si, dans le fait de l’anémie, nous ramenons l’attention , comme il est naturel de le faire, sur la proportion diminuée de ce gaz en circulation, nous voyons plusieurs causes qui peuvent produire cette anomalie circulatoire, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer par une diminution globulaire. C’est là, précisément, le fait de l’anémie des altitudes. (P. 10.)

. M. Jourdanet résume son opinion dans les propositions suivantes :

1° Les globules et la pression barométrique sont les régulateurs de la densité de l’oxygène dans le sang ;

2" Les troubles qui s’établissent dans l’une ou l’autre de ces deux forces doivent nécessairement affecter l’hématose ;

s 3° L'oxygène étant l’agent vital par excellence, sa diminution par défaut de globules fait la faiblesse des anémiques ; sa diminution dans le sang par défaut de pression doit produire le même résidtat ;

4* C’est pour cela que les sujets qui respirent les atmosphères des grandes élévations, doivent avoir leur santé altérée au même titre que les anémiques des niveaux inférieurs ;

5“ L’anoxyhémie des altitudes a donc son analogue dans l’anémie hypo-globulaire du niveau de la mer. (P. 21 .)

Or, comme les individus pléthoriques ont dans le sang une proportion considérable de globules, il n’est pas étonnant, comme le dit M. Jourdanet, qu’on les voie souvent :

Gravir les escarpements du Popocatepetl et puiser à 17 700 pieds des éléments complets de vie, tandis que leurs compagnons de voyage, moins bien constitués, succombaient au mal des montagnes. (P. 22.)

S’attachant alors à une étude plus détaillée du phénomène domi

272 HISTORIQUE

nateur dont il a indiqué précédemment le sens général ; lenant compte des expériences de Magnus et de M, Fernet, et des siennes propres, M. Jourdanet arrive aux remarquables conclusions que nous reproduisons textuellement :

1® De 76 à 65 cenlim., le vide partiel n’a d’action que sur la partie des gaz du sang qui s’y trouve retenue par solubilité pure;

2® Sous l’influence de cette première dépression barométrique, le dégagement d’acide carbonique est bien supérieur à la perte d’oxygène, d’où résulte pour celuici une plus grande liberté d’action;

3® Il se peut donc, qu’une élévation modérée ne diminuant pas d’une manière sensible la densité de l’oxygène du sang, tandis qu’elle en soustrait une partie notable d’acide carbonique, agisse sur l’homme dans le sens d’une action tonique et fortifiante ;

4® Quant à la partie d’oxygène qu’une affinité faible permet de considérer comme étant retenue par une action chimique, son dégagement du sang n’obéit à la dépression barométrique que lorsqu’elle approche de 60 centimètres;

5® C’est donc à compter du voisinage de cette limite que la densité de l’oxygène du sang se trouve sérieusement diminuée, et c’est alors que l’anémie des altitudes commence;

6® On peut donc comprendre qu’une altitude modérée soit un moyen puissant de guérir l’anémie, tandis que cette même affection est une conséquence naturelle du séjour sur une altitude considérable. (P. 37.)

Enfin, en d864, un troisième ouvrage^ reproduit avec des développements nouveaux les idées émises dans les travaux auxquels je viens d’emprunter de nombreuses citations. Je ne puis cependant m’empêcher d’extraire d’un de ses chapitres sur le mal des montagnes, l’explication si nette donnée de cet ensemble d’accidents, explication à laquelle nous n’avons rien d’important à changer dans les conclusions du présent livre :

L’homme qui se transporte rapidement sur un point très-élevé se trouve privé d’une certaine quantité de l’oxygène dont il recevait habituellement une action stimulante nécessaire au plein exercice de ses forces. Certes, ce qui lui en reste, après son ascension, est encore susceptible d’entretenir la vie et même le jeu régulier des fonctions. Mais l’honome ne saurait supporter sans accidents passagers une soustraction subite qui diminue les ressources auxquelles le système nerveux est dans l’habitude de puiser son influence. La fibre musculaire se refuse aussi à remplir sa tâche au contact d’un oxygène affaibli. On voit alors apparaître ces phénomènes que les hémorrhagies nous ont rendus familiers. Sous l’impression causée par une perte de sang, l’organisme, nous le savons, perd tout à. coup une partie importante de son stimulant normal ; on a le vertige, les muscles s’affaissent, les nausées surviennent, et le malade est pris de syncope d’autant plus vite que

sa position le rapproche davantage de la station verticale .

' La faiblesse produite par la saignée est évidemment la conséquence d’une privation subite d’oxygène par la perte d’une certaine quantité de globules, de même

Le Mexique et V Amérique tropicale: climat, hygiène et maladies. — Paris, 1864.

que le mal des montagnes provient d’une soustraction plus directe du même gaz. De sorte que, n’en doutons pas, une ascension au delà de 5000 mètres équivaut à une désoxygénation barométrique du sang, comme une saignée en est une désoxygénation globulaire. (P. 92.)

Ces travaux suscitèrent bientôt une polémique qui ne laissa pas d’être assez vive. Un corps expéditionnaire français venait d’être envoyé au Mexique, et les conclusions de M. Jourdanet n’étaient rien moins qu’encourageantes pour ceux qui rêvaient l’établissement d’un empire latin qu’appuierait une colonie française établie sur les hauts plateaux de l’Anahuac.

Michel Lévy, alors directeur de l’école de médecine et de chirurgie militaires, s’en émut et crut devoir ouvrir sur l’exactitude des faits signalés par M. Jourdanet une sorte d’enquête, dont le docteur L. Coindet, chef du service médical de la 2® division de l’armée française, consentit à se charger.

La première lettre envoyée par cet observateur à son chef hiérarchique, s’occupait à contrôler l’assertion de M. Jourdanet, sur le ralentissement du mouvement respiratoire :

Assertion, disait Michel Lévy, qui heurte l’opinion admise jusqu’à présent, que, sous l’influence d’une di minution de pression atmosphérique, la respiration s’accélère pour compenser par le nombre des inspirations la proportion moindre d’oxygène dans un même volume d’air*.

Dans ce document®, L. Coindet rapporte les résultats de 1500 observations faites sur des Mexicains et des Français arrivés sur les hauts plateaux, observations dans lesquelles il a compté le nombre des mouvements respiratoires. Je reproduis ici le résumé de ses ta¬

bleaux :

Français. Mexicains.

Au-dessous de 16 inspir. à la minute . 54 25

A 16 inspir . 70 54

Au-dessus de 16 inspir . 626 671

Moyenne générale des inspir. à la minute . 19,56 20,297

D’après cette masse de faits, ajoute notre auteur, le doute n’est plus permis, et il est bien positif que ceux qui habitent ici ne respirent pas moins vite que les hommes dont le séjour est fixé à 2277 mètres plus bas.

Plus loin, Coindet déclare :

Qu’indépendamment de l’activité plus grande de la respiration, les inspirations

* Gazette hebd. de méd. et de chir., 1863, p. 777. »

* Gaz. hebd. de méd. et de chir., 1863, p. 778-781.

274 HISTORIQUE

sont généralement amples, larges, profondes, et d’autant plus qu’elles sont moins nombreuses.

Il affirme alors, sans avoir pris cependant aucune mesure exacte sur ce point :

Que, de la sorte, l’équilibre s’établit toujours, et que la fonction tend continuellement à se mettre en rapport avec la raréfaction et la légèreté de l’atmosphère.

Puis, conclusion singulièrement rapide et qui semble indiquer de la part de notre auteur un bien grand désir d’être aisément convaincu, de ces observations sur le rhythme respiratoire Coindet n’hésite pas à tirer'aussitôt la conséquence grave :

Que ce qui a été écrit relativement à l’insuffisance de l’oxygénation du sang sur les altitudes, comme conséquence d’un prétendu ralentissement de la respiration, semble devoir être considéré comme non avenu.... Il se pourrait très-bien que l’anémie, soi-disant mexicaine, ne repose que sur le teint jaunâtre propre aux indigènes ! ;

Viennent ensuite des observations sur le nombre des pulsations et les mesures comparatives de l’amplitude de la poitrine Chez les Français et chez les Mexicains. Nous reviendrons plus loin sur ces derniers. Relativement au pouls :

Je l’ai, dit Coindet, tâté à plusieurs reprises, sans aucune prétention, et j’ai même compté les battements du coeur qui concordaient avec ceux des artères.

En définitive, il trouve, comme nombre moyen de pulsations, 76,216 chez les Français et 80,24 chez les Mexicains.

La seconde lettre ^ traite « de l’acclimatement sur les altitudes du Mexique » ; elle ne contient qu’une description sommaire des races du Mexique, et quelques indications météorologiques. J’y relève cependant le passage suivant, qui ne manque pas d’intérêt :

Après notre passage du Cumbre, quand nous arrivâmes au-dessus de 2000 mètres d’élévation, alors la respiration, la circulation, et consécutivement l’absorption, l’exhalation et la nutrition éprouvèrent des modifications sensibles. Nous remarquâmes une tendance des fluides du corps à se porter à la périphérie, d’où embarras de la circulation, congestions diverses, hémorrhagies cérébrales, pulmonaires, nasales, ainsi que j’en ai cité plusieurs exemples ; la difficulté de respirer, qui nous rendait haletants, anhéleux ; malaise général , nous faisant trouver le temps lourd, bien qu’il fût réellement plus léger ; gêne des mouvements, fatigue plus facile, et ces phénomènes furent surtout marqués chez les hommes du 95° de ligne, qui comme nous n’avaient pas séjourné longtemps à Orizaba, et qui étaient

’r Gai. kebcl., 4863, p. 817-821.

passés assez brusquement du niveau des mers à une élévation assez considérable. Peu à peu l’organisme de tous, en conflit d'abord avec un milieu pour lequel il n’avait pas été créé, s’est adapté progressivement à ce milieu, et aujourd’hui, après dix mois de séjour sur l’Anahuac, il s’est transformé en telle sorte qu’il se rapproche de celui de l’Indien. (P. 817.)

La troisième lettre ^ est pour nous beaucoup plus importante. On y trouve le récit des analyses pratiquées au laboratoire de l’école des mines de Mexico, sous la direction du professeur Murfi, dans le but de mesurer la quantité d’acide carbonique formée dans un temps donné par des habitants des hauts plateaux. 25 individus, dont 10 Français, 10 Indiens ou métis, et 5 Mexicains d’origine européenne, ont été mis en expérience. Les résultats moyens, pour les Français, par exemple, sont renfermés dans le tableau suivant :

Nombre des inspirations à la nainute . . . 19,6

— pulsations . 78,2

Quantité d’air expiré en une minute . 5“*, 90

Moyenne d’acide carbonique pour 100 à la minute . 4,24

Si nous laissons de côté la discussion à laquelle se livre Coindet sur les petites différences de détails constatés entre les représentants des diverses races sur lesquels il a expérimenté, nous trouvons que ces constatations lui inspirent les réflexions suivantes :

La moyenne d’air expiré à la minute admise par M. Dumas étant de au

niveau des mers, nous avons ici d’une manière générale, toujours une fois l’acclimatation produite, 6 lit. environ. Ceci devait être, car l’air des altitudes renfermant sous un volume donné moins d’oxygène à 0“,o8 ou 0”,59 de pression barométrique qu’à û”,76, il était nécessaire d’absorber une plus grande quantité de cet air pour compenser la différence : c’est ce à quoi on arrive par une activité plus grande de la respiration; de sorte que l’air qui est introduit dans les poumons, et qui en est exhalé, est toujours d’un tiers de litre environ pour chaque inspiration et chaque expiration.

L’air expiré par l’homme au niveau des mers renfermant de 3 à 5 parties d’acide carbonique pour 100, il résulte de nos expériences que sur l’Anahuac la moyenne n’est pas moins élevéé, puisque, pour 25 sujets, elle èst de 4,36.

Or, il résulte de 103 observations faites au niveau des mers par 3iM. Brunner et Yalentin, que la quantité d’acide carbonique contenue dans l’air expiré est de 4,267 pour 100. M. Yierordt-, qui a tenté, à cet égard, près de 600 expériences, est arrivé à peu de chose près aux mêmes résultats. L’air expiré contient en moyenne 4,536 pour 100.

Notre moyenne ne diffère pas de cette dernière, si l’on tient compte de la diminution de pression atmosphérique qui, comme on ne l’ignore pas (?), augmente un peu la proportion d’acide carbonique exhalé.

1 Gaz. hebd., 1864, p. 53-37.

* La moyenue de la circalation aérienne intra-pulmonaire était précisément pour Vierordt de 6 litres, c’est-à-dire égale à celle constatée par Goindet.

276 HISTORIQUE

On n’est pas peu surpris, après cette longue énumération dé faits, de voir Coindet s’écrier avec un accent de triomphe :

Absorption d’oxygène, exhalation d’acide carbonique constituent, au point de vue chimique de la respiration, deux termes liés l’un à l’autre. D’autre part, la modification dans les qualités de l’air expiré et les changements correspondants dans la constitution du sang, sont les deux termes du problème physico-chimique de la respiration.

Il ne peut donc rester dé doute sur ce que l’on doit penser de la prétendue insuffisance d’oxygénation du fluide sanguin sur les altitudes. .

La Gazette hebdomadaire contient encore une autre série de lettres adressées par Coindet à Michel Lévy sous le titre général : « Études statistiques sur le Mexique », consacrées à la pathologie, à la météorologie, etc. Elles ne touchent que rarement aux questions purement physiologiques. On voit que, pour ce médecin, tout est résolu par ses recherches précédentes, et qu’il est bien prouvé, comme il le dit en maintes circonstances, que sur les hauts lieux l’homme compense exactement, par le nombre et l’amplitude des mouvements respiratoires, ce que tendrait à lui faire perdre en oxygène la moindre densité de l’air; en telle sorte que l’équilibre est régulièrement maintenu. Je ne trouve à reproduire textuellement que le passage suivant, dans lequel se montre l’opinion que se fait notre auteur de la cause du mal des montagnes.

Le 5 juin 1863, dit-il, en compagnie du D' Laval, Je montai presque au sommet de riztaccihuatl (4686“).... Notre bouche et notre gorge étaient sèches; nous avions les jarrets brisés ; notre respiration était haletante, précipitée, profonde, souvent entrecoupée; notre pouls, petit, donnait 128 pulsations. Mais nous ne ressentions pas encore de malaise, de céphalalgie, de disposition nauséuse, ce qui constitue, en un mot, le mal des montagnes, dans lequel, entre parenthèse, l’accélération de la circulation n’est sans doute pas sans avoir une grande part par son influence congestive. >

M. Jourdanet ne laissa pas sans réponse des lettres qui contredisaient sur presque tous les points ses assertions physiologiques et médicales, et laissaient croire qu’il ne pouvait y avoir quelque chose d’exact « dans un livre », ce sont les expressions mêmes de Coindet, « si opposé, je m’en félicite, à tout ce que j’ai écrit. » Sans relever ce qui regarde la pathologie, nous irons droit à la réponse péremptoire qu’oppose M. Jourdanet* , non aux faits rapportés par Coindet, mais aux conclusions qu’en tire ce médecin :

1 Gaz. ftebd., 1864, p. 254, 265, 371, 450, 545, 579, 674. » Cas. hebd., 1865, p. 145-151.

M. Coindet affirme que la respiration n’est pas seulement accélérée, mais qu’elle est ample, large, profonde. Or, quelles sont cette ampleur, cette largeur et cette profondeur? Kous en trouvons la mesure non équivoque dans le passage de sa correspondance où nous voyons que 25 sujets ont donné une moyenne de 6 litres d’air respiré par minute, pour 20 inspirations. C’est donc une moyenne de 30 centilitres d’air pour chaque mouvement respiratoire. Or, il est évident que ce volume d’air ne représente qu’une ampleur thoracique fort médiocre....

Notre confrère n’est pas plus heureux lorsqu’il affirme que, sur les grandes hauteurs de l’Ânahuac, en un temps donné, il passe plus d’air dans la poitrine qu’au niveau de la mer ; car les 6 litres qu’il a recueillis chez les sujets de ses observations ne dépassent pas la moyenne fort ordinaire fournie par les hommes de 20 à 30 ans sous la pression de 76 centimètres. Et encore est-il juste de faire observer que, vu la raréfaction de l’air de Mexico, ces 6 litres ne pèsent que 6 grammes, au lieu de 7*%8, poids du même volume d’air au niveau de la mer....

Donc, d’après M. Coindet lui-même, à 2277“ d’altitude, la respiration n’est ni plus ample, ni plus large, ni plus énergique qu’au niveau de la mer. (P. 150.)

La réponse paraît péremptoire sur ce point de la question. Restent les considérations d’ordre chimique.

Ici, M. Jourdanet relève, dans la rédaction de Coindet , une obscurité qui aura sans doute frappé déjà nos lecteurs, mais qui rend tout à fait incompréhensible la lecture des diverses observations contenues dans le mémoire lui-même. Nous avons, dans le tableau reproduit plus haut (p. 275), copié textuellement ces mots : moyenne d'acide carbonique pour 100 à la minute : 4,24. Que signifie cette indication? A-t-elle rapport à une proportion centésimale estimée en volume, ou à un poids? Cette question se pose à propos de chacune des observations. Or,

On est tout surpris, dit avec raison M. Jourdanet, de l’obscurité qui règne dans le compte rendu de M. Coindet. Prenons, par exemple, la première expérience :

« 11. Staines.... Nombre d’inspirations à la minute 22; nombre de litres d’air en une minute 6,4 ; acide carbonique pour cent 4,64. »

En présence de ces 6,4 litres d’air respiré par le sujet des expériences, on ne saurait s’empêcher de croire que les 4,64 pour 100 d’acide carbonique désignent en volume aussi la quantité proportionnelle de ce gaz. Mais plus loin (Ga^., 1864, p. 36, 1” col.), ces chiffres se trouvent reproduits sous le titre de : Poids pour 100 d’acide carbonique expiré dans une minute. Jividemment la rédaction n’est pas claire.

Nous répéterons avec M. Jourdanet : évidemment la rédaction n’est pas claire ; mais une circonstance importante jette sur elle un jour complet. C’est le rapprochement que fait Coindet du chiffre qu’il a obtenu avec ceux de Yierordt, de Brùnner et de Valentin. Or, ces physiologistes ont très-certainement désigné la proportion centésimale en volume, et Coindet n’a pu faire là-dessus de confusion,

HISTORIQUE

puisque le passage que nous ayons copié plus haut est la reproduction textuelle d’un alinéa du livre si justement populaire de M. Béclard% duquel ont été seulement retranchés les mots « pour 100 en volume ». 11 s’agit donc bien, aux yeux de Coindet, d’une proportion en volume, et ses expériences mêmes montreraient, s’il en était ainsi, une considérable diminution dans les combustions intraorganiques sur le plateau mexicain, puisque la quantité (en volume) d’acide carbonique exhalé y étant la même qu’au niveau des mers, la quantité en poids serait évidemment bien inférieure, inférieure dans un rapport mesuré par la diminution même de la pression atmosphérique.

Mais voici bien autre chose. M. Jourdanet, qui se trouvait alors à Mexico, tenant à s’éclairer sur cette question douteuse, interroge M. Murf], « véritable auteur de ces analyses », et il en obtient une réponse montrant clairement que :

Les expériences du Collège des mines ont donné en moyenne 4 grammes et 51 centigrammes d’acide carbonique pour 100 litres d’air expiré, mesuré à 14 degrés de température et à 58 centimètres.

La contradiction est flagrante : Coindet indiquait des volumes, M. Murfi affirme qu’il s’agit de poids, et M. Jourdanet, attribuant avec raison plus d’importance aux dires du chimiste mexicain, en tire une conséquence vraiment écrasante pour son adversaire :

Il est donc indubitable, dit-il, que les sujets des expériences du CoUége des mines ont produit 4ï%51 d’acide carbonique, pour 100 litres d’air expiré. D’autre part, le compte rendu de M. Coindet, d’accord en cela avec le dire de M. Murfi, affirme que la quantité d’air expiré a été en moyenne de 6 litres par minute. Qui peut douter dès lors que si 4*',51 d’acide carbonique correspondent à 100 litres d’air, les 6 litres expirés par les sujels des expériences en contenaient 27 centigrammes. Il est donc certain que le résultat tout à fait irrécusable du dosage respiratoire du Collège des mines a été que les sujets de vingt à trente ans ont produit 27 centigrammes d’acide carbonique par minute, c’est-à-dire 16 grammes et 20 centigrammes par heure.

Les conclusions de M. Coindet ne sont pas d’accord avec ces chiffres ; car, nonseulement ces chiffres alarmants ne l’autorisaient pas à dire que la respiration à Mexico est identique avec celle du niveau des mers, mais indiquent un danger qui ferait justement redouter le séjour du haut Anahuac ; puisque, d’après ces expériences, les combustions respiratoires carbonées n'y arriveraient pas à la moitié de ce qu’eUes sont au niveau de la mer. Les analyses du Collée des mines nous laissent donc dans un souci des plus graves. Je l’ai fait pressentir à mes collègues de la Société de médecine de Mexico, qui en ont été assez émus pour voter de nouvelles expertises. (P. 151.)

* Traité élémentaire de Physiologie, chap. iv, § 138

THÉORIES ET EXPÉRIEÎÎCES. 279

A , cette indiscutable conclusion, Coindet^ essaye de répondre à son tour. Laissons de côté les simples affirmations, laissons de côté, bien qu’ils abondent, les écarts d’une polémique acrimonieuse et arrivons au fait lui-même, à la contradiction que nous avons plus haut mise en lumière :

M. Michel Lé^v, dit-il, les membres de la Société de médecine de Mexico, savent la réponse que j’ai faite aux assertions de M. Jourdanet. J’ai prouvé que le volume 3,90 pour 100 d’air à 14 degrés température et à 58 pression que me donnait le poids 4,51 pour 100 d’air aussi à 14 degrés température et à 58 pression, fournissait, en raison de la plus grande quantité d’air expiré (6 litres au lieu de 5,3 Dumas), 295*%13 de carbone brûlé en 24 heures, ou 12®%30 en une heure, et l’on sait les moyennes admises au niveau des mers par MM. Dumas, Andral, Gavarret, Valentin, Brunner, Vierordt, etc. Il est bien positif, je l’affirme, que mes sujets n’auraient pas expiré plus de 3*'‘,3 d’air au niveau des mers.

J’avoue, quant à moi, ne pas bien comprendre, et il eût été à désirer que Coindet reproduisît dans sa lettre les preuves qu’il avait envoyées à M. Michel Lévy. D’abord, constatons que cette fois, pour lui, les 4,51® ne sont plus une mesure de volume, comme cela résultait évidemment de l’alinéa que nous avons cité, mais une mesure de poids; c’est bien, comme l’a dit M. Murfi, le poids d’acide carbonique contenu dans 100 litres d’air expiré à 14“ et 58“. Mais dès lors, le raisonnement et le calcul de ,M. Jourdanet sont inattaquables. S’il passe 6 litres d’air par minute dans les poumons, cela fait en une heure 360 litres, contenant 360 X 4^,51 = 16®’',23 d’acide carbonique. Or, les recherches d’Andral et Gavarret® donnent une moyenne, entre 20 et 40 ans, de 12^,2 de carbone brûlé, ce qui correspond à 44®, 07 d’acide carbonique. L’écart est énorme, tellement énorme que, pour ma part, je crois à une erreur fondamentale dans les analyses mêmes qui lui servent de point de départ.

Voyons maintenant le raisonnement de Coindet. Et d’abord, constatons qu’il prend un singulier chemin de traverse : « J’ai prouvé, dit-il, que le volume 3,90p. 100 d’air à 14“ et à 58 pression que me donnait le poids 4,51 pour 100 d’air aussi à 14 degrés température et à 58 pression.... »

Voilà des calculs pénibles et bien inutiles, car pourquoi transformer un poids en volume pour chercher à nouveau une quantité en

» Gaz. hebd., 1863, p. 467-470.

* Ce chiffre est relatif aux expériences faites stir les Indiens. [Gaz. hebd., 1864, p. 36.)

® Recherches sur la quant, d'ac. carb. exhalé par le poumon dans l’espèce humaine. — Cpt. B. Acad, des Sc., t. XVI, p. 113, 1843.

poids? Refaisons-les cependant, parce que, si leur résultat apparent est favorable, nous allons y trouver de notables erreurs.

Un litre d’acide carbonique à 0° et 76' de pression pèse 1^,966. Donc, 4^,51 de ce gaz représentent dans ces conditions de tem-

A, et a 14“

soit à 58“

pérature et de pression

Ainsi l’air expiré renfermait en volume 3,16 pour 100 d’acide carbonique, et non pas 3,90 comme le dit Coindet, dont tous les résultats subséquents se trouvent singulièrement faussés.

Il y a mieux : en acceptant même le chiffre de 3,90 pour 100 (rapport qui, par parenthèse, ne varie pas, comme paraît le croire Coindet, avec la pression et la température) on trouve des résultats définitifs bien différents de ceux qu’il enregistre. En effet, les hommes qu’il observait faisaient passer dans leur poitrine, par heure, 360 litres d’air, qui contenaient par suita, selon lui, 360x3”‘,9 = 14*“,04 d’acide carbonique, à 14® et 58“, représentant, à 76“ et 0®,

Or, 1 litre pesant 1®“,966, on n’aurait pour la production par heure que 1^“,966 x 10,19 = 20®“,05 ; et comme il y a en poids 27,68 pour 100 de carbone dans l’acide carbonique, le poids du carbone brûlé par heure serait

1^966 x10,19x27,68 - ÎÔÔ - =

ce qui est bien loin des 12®“,30 annoncés par Coindet.

Au contraire, le calcul de M. Jourdanet trouve ici une vérification complète par contre-épreuve. En effet, il résulte de ce que nous venons de dire immédiatement que, en réalité, d’après les expériences de, Coindet, ses hommes exhalaient par heure

360 litres x 5,16 = 11*“, 376

d’acide carbonique, représentant à 76“ et 0“, 8*“,238, lesquels pèsent 16®“,25, nombre exactement semblable à celui que nous avons précédemment trouvé après M. Jourdanet.

C’est au lecteur à décider s’il convient, après une si étonnante

argumentation, de railler, comme l’a fait Coindet, « la compétence » de celui qui relevait fort courtoisement son erreur. Quoi qu’il en soit, on peut maintenant facilement apprécier ce que valent les conclusions suivantes, qu’il a hardiment formulées ^ :

4“ La moyenne d’acide carbonique expirée sur l’Anahuac, à alimentation et à conditions égales, n'est pas moins élevée qu’au niveau des mers.

6° La quantité d’oxygène qui circule dans le sang, est la même sur les hauteurs qu’au niveau des mers ; et, à conditions hygiéniques égales et également satisfaisantes, le degré d’énergie de l’hématose est aussi le même.

17° Dans les conditions ordinaires, l’habitation de r.4.nahuac ne paraît pas diminuer d’une manière permanente et préjudiciable la somme des gaz qui circulent dans le corps de l’homme.

Quant à moi, je n’hésile pas à le dire, dans le travail de Coindet, rien ne motive cette dernière conclusion, et tout y contredit les deux premières. Pour aller jusqu’au fond de ma pensée, j’avourai que je nu saurais admettre comme exactes les analyses mêmes qui en sont le fondement; il doit y avoir là quelque erreur dans la méthode expérimentale ou dans son application. Je dirai seulement que la quantité d’air sur laquelle portait l’analyse était beaucoup trop faible : M. Murfi faisait exécuter dans son appareil les mouvements respiratoires pendant une demi-minute; Andral et Gavarret les faisaient continuer de 8 à 13 minutes. De plus, on n’a pas pris de précaution pour recueillir l’air qui passe par les narines. Si disposé que je sois à penser que sur l’Anahuac l’intensité des combustions organiques soit réellement diminuée, je me refuse à croire qu’elle ait baissé de plus de moitié, ainsi que cela serait démontré, si l’on considérait comme exacts les chiffres fournis par le travail de Coindet lui-même. En résumé, au point de vue des phénomènes chimiques de la respiration, il ne reste de ce travail absolument rien.

Un des chirurgiens de l’expédition du Mexique, M. Cavaroz®, publia peu de temps après un mémoire dont les observations et les conclusions se rapprochent tout à fait de ce qu’avait déjà dit M. Jourdanet.

Il a d’abord pris sur des soldats français un grand nombre de mesures desquelles il résulte que, à une altitude de 1712”, la

* Gazette hebdomadaire, 1865, p. 468.

* De la Respiration sur les hauts plateaux de VAnahuac. — Rec. de Mént. de méd. milit., 3' série, t. XIV, p. ol'2-316, 1866.

282 HISTORIQrE.

moyenne générale des respirations était 19 2/5, et celle des pulsations 65 1/4 :

U en tir e d’abord cette conséquence que : sur lés hauts plateaux de l’Anahuac, il s’établit chez l’Européen une respiration supplémentaire, destinée à compenser par le nombre des mouvements respiratoires la déperdition d’oxygène qui résulte pour l’hématose de la raréfaction de l’atmosphère. . . . . . . . . . .

Mais, ajoute-t-il bientôt, c’est une question de savoir si cette compensation est complété , èt si, en fin dé compte, il n’y a pas de déperdition’ d’oxygène, et si l’hématose est aussi normale, aussi parfaite qu’au niveau des mers. Je ne le pense pas, car d’après le rapport moyen de 18 respirations pour 67pulsations, le nombre des pulsations pour 19 2/3 respirations devrait être 67 1/2. 11 n’est qué dé 65 1/4 ; il y a donc 2 1/4 pulsations en moins : donc lâ circulation est languissante jusqu’à un certain degré, et l’état physiologique troublé.

Le reste du travail de M. Cavaroz contient des observations tendant à prouver que, sur les hauts plateaux, l’Européen perd sa vivacité et ses forces, et que, s’il devient malade, il tombe rapidement dans un état adynanique. Aussi, à ses yeux, l’acclimatement parfait n’est-il rien moins que démontré. Le rapport entre ces idées et celles de M. Jourdanet est tout à fait frappant.

Cependant on n’en a tenu aucun compte, et désormais les auteurs ne parleront que de Coindet auquel, il faut bien l’avouer, ils seront unanimes à donner raison contre M. Jourdanet, ce qui prouve, entre autres choses, qu’il est bien plus facile de lire des conclusions que de discuter un mémoire.

Ainsi, dans l’article Air que M. A. Tardieu^ a rédigé pour le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, le savant hygiéniste consacre une page à l’étude des effets physiologiques de l’air déprimé. Elle est remplie par une analyse rapide des idées de M. Jourdanet et des travaux de Coindet ; j’en extrais ces lignes caractéristiques :

On voit, d'après ce qui vient d’êti'e dit, ce qu’il faut penser de la prétendue insuffisance d’oxygénation du liquide sanguin sur les hauteurs.

Du reste, M. Tardieu ne présente aucune explication.

L’article Altitudes que, dans le Dictionnaire encyclopédique, fit paraître deux ans après M. Leroy de Méricourt, mérite le même reproche. Mais avant d’en rendre compte, je dois dire un mot d’un livre fort curieux, publié en 1863 par le D” Foléy ^

Lorsque nous en arriverons à l’étude de l’air comprimé, nous

t Art. Air du Diction, de Méd. et de Chir. pratiques. — Paris, 1864.

® Du Travail dans l’air comprimé. — Paris, 1863.

aurons à en donner une analyse étendue. Nous verrons que, pour ce médecin, la compression exercée par l’air joue le rôle principal : « Quand on entre dans les tubes, dit-il, on est aplati. » 11 apporte naturellement la même préoccupation d’ordre mécanique dans l’étude du mal des montagnes :

Un voyageur gravit une montagne. Plus il monte, plus il se sent faible, plus ses veines sous-cutanées gonflent. 11 finit par se trouver mal. Pourquoi ?

La périphérie de son corps a cessé d’être comprimée. Un vide relatif s’y est fait. Le sang s’y est accumulé. L’encéphale en a manqué. L’aéronaute s’est évanoui. (P. 63.)

Ajoutons que, plus loin, M. Folëy déclare que les maux de cœur, les crampes, etc., sont le signe d’une « aimatose insuffisante. » .

Enfin, pour notre auteur, c’est la présence des sacs aériens qui sauve l’oiseau des accidents de la décompression ; les chocs en retour dont il serait menacé comme les ouvriers qui sortent des tubes (voir plus loin, titre II, ch. ni) lui sont évités grâce à la tension élastique des gaz qui sont contenus dans les sacs. Pour cela, il suffit à l’oiseau qui s’élève de fermer le bec et les arrière-narines; mais peut-être est-il permis de se demander comment alors il pourra respirer.

Un vétérinaire distingué , qui commandait le service pendant l’expédition du Mexique, M. LiguistinS s’est trouvé placé en présence des mêmes problèmes que les médecins militaires. 11 ne paraît pas avoir eu connaissance de la vive discussion dont nous venons de résumer les traits principaux :

« Pour lui, du reste, l’effet de la diminution de la densité de l’air est parfaitement connu. » (T. III, p. 583.)

Quant aux accidents observés sur les animaux, il déclare que les troubles de la respiration signalés par les médecins ne paraissent pas avoir atteint les bêtes de somme :

Les grands solipèdes supporteraient-ils plus facilement que l’homme l’action d’un air peu oxygéné ? Le tempérament lymphatique dont ils sont dotés expliquerait-il suffisamment le besoin moins urgent d’un air plus condensé? Nous savons bien cependant, et nous l’avons dit déjà, que la pression atmosphérique la plus favorable aux animaux est aussi celle qui a lieu au niveau des mers et dans les lieux peu élevés, alors que la colonne de mercure marque sur le baromètre environ 76 centimètres; que, si l’on place un animal vivant dans le vide, l’air inté-

^ Considérations générales sur les maladies principales qui ont régné sur les chevaux et mulets du corps expéditionnaire du Mexique pendant la période de 1862 à 1863. — Journal de médecine vétérinaire militaire, t. III, mars, avril, mai 1865 ; t. IV, juin, juillet, août 1865

HISTORIQIE.

rieur n’ayant plus rien qui lui résiste se dilate, l’animal se gonfle et périt ; que c’est la pression de l’air qui maintient les fluides dans les yaisseaux des animaux et les empêche de s’échapper. Donc , lorsque le baromètre descend de quelques degrés, le sang doit évidemment se porter vers la périphérie : on observe alors la difficulté et l’accélération de la respiration, l’embarras de la circulation, des fatigues, de l’accablement, de la nonchalance. Si dans cette situation nos animaux étaient doués de la faculté de traduire leur impression, ils nous diraient probablement , comme l’homme , que le temps est lourd , prenant ainsi l’effet pour la cause, car on sait ; que plus l’air est rare et plus il est léger. Il est inutile d’expliquer pourquoi la respiration est plus accélérée. On sent assez que l’air nécessaire à la vie étant extrêmement rare, il faut que les actes respiratoires soient multipliés pour que le même résultat soit produit. Il est encore plus inutile d’ajouter que l’air devenant plus rare, on pourrait périr d’asphyxie. Dans un air raréfié, doivent nécessairement dominer les inflammations thoraciques et les hémorrhagies, fi’est cependant ce que nous n’avons pas observé, et c’est pourquoi aussi nous nous croyons autorisé à avancer que le peu de pression de l’atmosphère des plateaux élevés du Mexique n’a pas sur nos animaux l’influence particulière que l’on a observée sur les hommes vivant dans le même milieu. Nous ne faisons intervenir la raréfaction de l’air que pour expliquer les ballonnements exagérés qui ont accompagné les indigestions nombreuses observées sur nos chevaux et nos mulets pendant la période du siège. (T. lU, p. 658.) ’

Dans un travail spécial, le même vétérinaire rend compte d’une série d’accidents Irés-curieux, observés sur les animaux du corps expéditionnaire, au passage du Rio-Frio (3000“).

L’animal passe de la santé à la maladie sans symptômes précurseurs. L’organisme est dans un état de tension général, le système musculaire tout particulièrement. L’œil est fixe, hagard, brillant, inquiet, le faciès crispé et la pupille dilatée. Les membres postérieurs et toute l’arrière-main sont le siège de mouvements spasmodiques très-accusés et facilement saisissables. Les muscles du grasset et de la cuisse présentent des tremblements partiels.

La bouche est remplie d’une salive blanche, écumeuse, très-abondante. Les mâchoires sont dans une contractilité permanente. Il y a certainement surexcitation sensible des glandes salivaires. L’envie de vomir est manifeste. Les efforts fréquents avec éructation sont faciles à constater. Le ventre n’est pas ballonné . Il y a quelques légères coliques traduites par un peu d’inquiétude, mais les animaux ne se campent pas, sollicités instinctivement par le besoin d’uriner ou d’expulser des matières fécales. L’appareil génito-urinaire est surexcité : il y a érection opiniâtre et douloureuse de la verge. Les conjonctives sont dans leur état naturel ou ne présentent aucuns changements bien sensibles : elles sont rosées et très-légèrement injectées. Le système sanguin capillaire n’est pas visiblement modifié. Les battements du cœur sont forts et tumultueux. On perçoit à distance, sans avoir recours à l’auscultation, les mouvements précipités de diastole et de systole, et on peut compter les percussions de cet organe en portant l’attention

en arrière du coude ; . et cependant, chose bien singulière, l’état du pouls n’est

pas modifié dans son rhythme normal, d’une façon appréciable.

Les naseaux sont dilatés. L’air expiré est chaud ; la respiration est accélérée. L’inspiration est petite et l’expiration profonde. Les muscles respiratoires sont contractés, tendus, et les flancs, tirés en contre-haut, sont séparés dans leur milieu

par des saillies extrêmement prononcées. Us s'abaissent et s’élèvent jusqu’à vingt et vingt-cinq fois dans une minute.

11 y a plutôt affaissement général du système nerveux que surexcitation apparente du cerveau.

Les désordres que nous venons de signaler persistent sans aggravation pendant plusieurs heures et disparaissent ensuite sensiblement sous l’influence de quelques soins appropriés. (T. IV, p. 258.)

Celte curieuse série de symptômes d’une apparence si redoutable et qui cependant n’ont jamais amené d’accident grave , éveillèrent dans l’esprit de M. Liguislin l’idée d’un empoisonnement. Tous ses collègues ne partageaient pas son avis : « quelques-uns expliquaient les accidents dont il s’agit en faisant jouer à la raréfaction de l’air un rôle considérable, asphyxie lente.... »

M. Liguistin lui-même reconnaît que cet élément doit posséder un rôle étiologique important :

Certes, il n’est pas douteux, dit-il en effet, qu’à l’époque où nous sommes passés au Rio-Frio, époque des grandes chaleurs, il n’est pas douteux, dis-je, qu’une élévation considérable de la température amenant une raréfaction évidente de l’air, jointe à une élévation du sol de 5302 mètres au-dessus du niveau de l’Océan et produisant, par ce fait même d’altitude, une diminution de 3 kilomètres et demi dans la hauteur de la colonne atmosphérique, n’ait eu pour conséquence immédiate de diminuer d’une manière sensible la quantité d’air respirable et de produire des accidents inhérents à ce genre de causes. Nous aurions voulu pouvoir constater ce fait physique sur le baromètre, pendant les différents états- de l’atmosphère ; car seul il eût fourni l’explication réelle des tympanites qui se sont manifestées aussi sur les animaux du corps expéditionnaire lors de notre passage au Rio-Frio. Cependant, bien que celte raréfaction n’ait pas été démontrée expérimentalement, son existence n’en est pas moins indéniable.

A Mexico, il a été constaté que la pression atmosphérique ne s’élevait qu’à 58 degrés. On peut donc l’évaluer approximativement pour le Rio-Frio à 55 ou 56, ce qui produirait encore une diminution de 20 degrés sur la pression normale de l’atmosphère. Est-il irrationnel de supposer, après cela, que les animaux ne peuvent être placés, ne fût-ce qu'un instant, dans un pareil milieu, sans que leur organisme en ressente quelques effets ? Évidemment non ; et nous avons tous été les témoins affligés, mais non surpris, de l’action pernicieuse qu’une atmosphère, ainsi raréfiée , peut produire sur la santé des grands solipèdes , je veux parler de cette deuxième scène pathologique dont l’apparition s’est plus particulièrement manifestée encore au Rio-Frio et qui a amené un instant de trouble et de confusion (indigestion avec ballonnement.) (T. IV, p. 262.)

En définitive, M. Liguistin persiste dans l’idée d’un empoisonnement, dont il explique l’innocuité par la neutralisation partielle produite par d’autres plantes simultanément ingérées. A force de recherches sur le terrain, on finit par trouver une sorte de scille, à laquelle on attribua les accidents. Des expériences faites avec les

feuilles suspectes ne donnèrent cependant qu’un résultat intéressant : le ferme refus des chevaux d’y goûter, même après 48 heures de jeûne. Quant aux empoisonnements obtenus par l’extrait aqueux, ingéré de force aux animaux, ils ne ressemblent en rien aux symptômes observés pendant le passage du Rio-Frio. D’où nous concluons, à l’inverse de notre auteur, que ces accidents étaient dus exclusivement à l’air raréfié.

J’arrive maintenant à l’article de M. Leroy de MéricourtS article auquel le nom et la compétence spéciale de son auteur donnèrent beaucoup de crédit, et que l’on cite encore incessamment.

Il ne contient cependant aucune observation personnelle, et la seule idée vraiment originale qu’on y rencontre est due au professeur Gavarret; mais il reproduit, dans un style élégant, un résumé des faits antérieurement observés, des doctrines émises. La partie la plus intéressante consiste en une critique très-vive des travaux et des opinions de M. Jourdanet, qu’il considère comme complètement vaincu par Coindet. Selon lui :

Le dosage de l’acide carbonique de l’air expiré, comme indicateur du degré d’énergie de l’hématose sur les hauteurs de plus de 2000”, a montré que la moyenne d’exhalation de ce gaz n’est pas moindre de ce qu’elle est au niveau des mers.

Nous avons montré plus haut ce qu’il faut penser de cette assertion, à laquelle les chiffres mêmes de Coindet donneraient un démenti beaucoup trop complet selon nous.

Puis, rencontrant la comparaison établie par M. Jourdanet entre le mal des montagnes et la saignée, et exprimée en ces termes si saisissants et si exacts : « Une ascension au delà de 3000“ équivaut « à une désoxygénation barométrique du sang, comme une saignée « est une désoxygénation globulaire, » M. Leroy de Méricourt ne trouve rien de mieux à faire que de la qualifier à' étrange :

« D’ailleurs, dit-il, a priori, on peut objecter à M. Jourdanet que l’absorption de l’oxygène par le sang veineux n’est pas un fait pm’ement physique, le résultat d’une simple dissolution, mais que les forces chimiques jouent un rôle important dans cette fixation de l’oxygène. »

J’ai tenu à rapporter cette opinion parce qu’elle indique bien quel était, en 1866, le sentiment des hommes les plus instruits et les plus autorisés. Il faut s’attendre, en effet, à ce que la théorie

* Article Altitudes du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. — Pa-

qu’a émise M. Jourdanet, et dont j’ai démontré expérimentalement l’exactitude, sera bientôt considérée comme une chose tellement simple et évidente que chacun en réclamera la paternité ou tout au moins lui refusera tout mérite d’originalité.

J’arrive au passage dû à la plume de M. Gavarret.

Après avoir rappelé quelques principes de physique élémentaire, le savant professeur de la Faculté de Paris continue en ces termes ;

Lorsqu’il monte, à pied, sur une haute montagne, l’homme accomplit une quan tité de travail mécanique qui varie avec le poids de son corps, la hauteur d’ascension, la nature et la disposition du terrain sur lequel il marche. A la force mécanique qu’il dépense ainsi correspond une consommation d’une quantité déterminée des matériaux organiques de son sang, dont la combustion ne produit aucun effet thermique. Indépendamment de la quantité de chaleur nécessaire au maintien de sa température propre, les combustions respiratoires doivent donc fournir l'équivalent calorifique de la force mécanique dépensée pendant l’ascension. Pour bien saisir les conséquences de cet accroissement forcé de l’activité respiratoire, fixons notre attention sur un exemple déterminé.

Un homme adulte, bien constitué, du poids de 75 kilogrammes, s’est élevé, à pied, à 2000 mètres de hauteur sur les flancs d’une montagne. Il a effectué ainsi un travail uiile de 150 000 kilogrammes, représentant 353 unités de chaleur, dont l’effet thermique est nul, transformées tout entières en force mécanique, et fournies par les combustions respiratoires. Les huit dixièmes de cette chaleur transformée provenant de la combustion du carbone , la création de la force mécanique correspondant au travail Mti'/e accompli pendant l’ascension, nécessite la production de 65 litres d’acide carbonique, en sus de 22 litres de ce gaz que l’homme forme, par heure, dans ses capillaires généraux pour maintenir sa température propre. Les conséquences de la production d’une aussi grande quantité d’acide carbonique dans l’économie se présentent d’elles-mêmes. La consommation des matériaux organiques du sang est excessive, et les forces s’épuisent très-rapidement. Les mouvements respiratoires et circulatoires s’accélèrent considérablement, d’une part, pour rendre possible l’absorption de tout l’oxygène nécessaire à des combustions si actives ; d’autre part, pour débarrasser le sang d’une telle proportion d’acide carbonique dissous. Lorsque la marche est lente, la force dépensée, dans un temps donné, est faible, et les troubles fonctionnels ne sont pas considérables.

Mais si l’ascension s’opère rapidement, l’exhalation gazeuse , bien que trèsactivée, n’est plus suffisante pour maintenir la composition normale du sang qui reste saturé d’acide carbonique ; alors la respiration devient anxieuse ; la dys pnée devient extrême, et s’accompagne de céphalalgie, de vertiges et de somnolence. On comprend encore facilement pourquoi une halte de quelques instants suffit pour faire disparaîti’e tous ces accidents.

Du moment où l’Jiomme est au repos, la dépense de force cesse, l’activUé des combustions respiratoires s’abaisse rapidement au degré strictement nécessaire au maintien de sa température propre, la production de l’oxygène n’est plus que de 22 litres par heure , le sang se débarrasse très-vite de l’excès d’acide carbo-" nique qu’il contient, et tous les troubles des fonctions respiratoires et circulatoires disparassent en même temps .

Comme conséquence de ces considérations , nous nous croyons autorisé à dire

HISTORIQUE

que la majeure partie des troubles fonctionnels caractéristiques du mal des montagnes doit être rapportée à une véritable intoxication par l’acide carbonique dissous en trop forte proportion dans le sang. Pour dire ici toute notre pensée, nous ajouterons qu’une intoxication de même nature , résultat nécessaire d’une dépense de force excessive, est une des principales causes des accidents graves observés chez les animaux surmenés.

Celle théorie curieuse et originale, étayée de calculs indiscutables et de la grande autorité du savant professeur de physique médicale, devait obtenir un grand succès et faire époque dans la science. Dorénavant, chacun la répétera à l’envi ; c’est ce que fait tout d'abord, dans sa thèse inaugurale, le D'' Aug. Dumas A

Mais la théorie de M. Gavarret ne lui suffit pas ; il accepte et appuie de calculs fort bien conduits, du reste, les théories des frères Weber sur la tendance de la tête du fémur à se séparer de la cavité colyloïde dans l’air dilaté. Les objections de M. Jourdanet ne le touchent pas, comme on voit. C’est qu’il n’attache pas grande importance aux travaux de ce savant médecin ; à ses yeux, Coindet a fait bonne et complète justice d’assertions erronées :

Que devient donc maintenant, s’écrie-t-il, la prétendue insuffisance d’oxygénation du fluide sanguin sur les altitudes ? et que dire de toutes les théories que M. Jourdanet a basées sur ce fait ?

Quant aux maux de tête, vertiges, pertes de connaissance, éprouvés par de Humboldt et autres voyageurs, Dumas les explique « d’une manière toute mécanique » ; à vrai dire, il ne fait que reproduire une explication déjà donnée par Pravaz (p. 251) :

Barry a dèmonlré qu’à chaque expiration, le cours du sang est ralenti dans les veines jugulaires. Cela étant, il est facile de comprendre comment, chez un individu parvenu au sommet d’une haute montagne, où sa respiration gênée oblige son thorax à des mouvements précipités, son sang veineux éprouve une stase dans les jugulaires et même un reflux pouvant déterminer une congestion des centres nerveux et tous les accidents qui en dépendent.

M. Scoutetten®, qui écrivait l’année suivante, se contente de reproduire les parties principales de l’article Altitudes., et notamment la citation de M. Gavarret, dont il adopte entièrement l’opinion.

Comme il paraît en outre attacher beaucoup d’importance aux variations du poids supporté par le corps humain sous les diverses

* Étude de quelques-unes des variations que V altitude fait sentir à Vair ambiant et d l'înflueiice de ces variations sur l’homme. — Thèse de Paris, 1866.

* Influence de Valtüude des lieux sur les fonctions physiologiques. — Paris, 1867

THÉORIES ET EXPÉRIE!ÎCES. 289

pressions barométriques, il a pris la peine de dresser un long tableau où se trouvent enregistrées les valeurs de ce poids, dans toutes les stations d’eaux minérales. \

On apprend ainsi qu’un homme qui supporte, au niveau de la mer, 15345 kilogrammes, est soulagé de 406 kil. à Vichy, de 1015 à Saint-Gervais, de 1905 au Mont-Dore, de 2744 à Cauterets, la plus élevée des eaux thermales.

Est-ce dans cet ordre d’idées que se place un auteur dont les Comptes rendus pour 1867 publient une note qui ne brille pas par la clarté? Je l’ignore et laisse au lecteur le soin d’en décider^ :

M. Kaufmann soumet au jugement de l’Académie un mémoire sur l’influence mécanique de l’air dans quelques fonctions physiologiques où on ne la fait pas d’ordinaire intervenir.

Pour reconnaître, dit l’auteur, l’influence mécanique exercée sur diverses parties de l’organisme parla pression de l’air, j’ai institué des expériences aérométriques ; les unes, dans lesquelles je mesurais les oscillations produites dans divers états physiologiques ou pathologiques par la variation de pesanteur de l’atmosphère; les autres dans lesquelles j’ai produit artificiellement ces variations. Celles dont je soumets aujourd’hui les résultats à l’Académie se rapportent aux diverses périodes de la génération chez les mammifères , depuis le moment de conception jusqu’à l’accomplissement du part.

Dans le livre qu’il publia lors de son retour en France, Coindet® revint sur la question de la quantité d’acide carbonique formée parles hommes qui vivent sur les hauts plateaux. Evidemment il se sentait mal à l’aise sur ce terrain, car dans un ouvrage en deux volumes, contenant plus de 650 pages, il n’en consacre que 5 à cet important sujet. Et cependant, qu’y aurait-il eu de plus probant en faveur de sa thèse, que d’insister sur cette démonstration que les combustions intra-organiques sont aussi énergiques sur les hauteurs qu’au niveau de la mer? L’anoxyhémie, qu’il a voulu combattre, s’en trouverait réduite à néant. J’avoue que je pensais trouver d’abord dans ce livre des expériences nouvelles ; il n’en est rien, et l’exposé des faits y est infiniment moins complet et moins détaillé que dans les lettres adressées à Michel Lévy.

Ceci s’explique bientôt, car nous enregistrons d’abord un aveu précieux ; « c’est par erreur, dit Coindet (t. Il, p. 90), que j’ai écrit ailleurs poids au lieu de volume. » Voilà donc un fait acquis, et, comme je l’avais montré en rappelant le passage copié dans Béclard,

* Kauûnann, Cpt. R. de l’Acad. des Sciences, t. LXY, p. 317, 1867.

- Le Mexique considéré au point de vue médico-chirurgical. — Paris, t. I, 1867 ; t. II,

290 fflSTORIQUE.

les fameux 4,ol p. 100, représentaient pour Coindet en 1864 une proportion en volume, bien qu’il ait dit le contraire dans sa lettre de 1865. Mais alors, s’il y a dans l’air 4,51 pour 100 d’acide carbonique en volume, puisque les hommes en expérience respiraient à raison de 6 litres par minute, soient 560 litres à l’heure, cela fait, en une heure, 560 lit. X 4,51 = 16’“, 25 d’acide carbonique expiré.

Or, comme on opère à 14° et à 58°, ce volume correspond, à 0° et à 76°, à 11’“, 7 7 ; et comme un litre pèse 1^,966, la production d’acide carbonique par heure serait 25®14, donnant en définitive 6®40 de carbone brûlé. Nous voici, encore une fois, bien loin des 12=50 qu’annonçait triomphalement Coindet.

Mais celui-ci se ravise :

Il ne faut pas perdre de vue, dit-il, que 4,52 pour 100 en volume, moyenne d’acide carbonique exhalé en une minute, ont été extraits d’un air à 14° temp. , 58' pression, ramené à 0° temp., 76' pression.... de sorte que 6 ',125, moyenne d’air expiré en une minute, en laissant de côté les Français nouvellement arrivés, non acclimatés, nous donnent 567 ',55 en une heure .

La moyenne de 4,52 pour 100 d’acide carbonicpie exhalé en une minute étant admise, nous pouvons établir la proportion suivante :

100 : 4,52 ; : 367,55 ; x = 16 ',62 d’acide carbonique à l’heure.

Or, au niveau de la mer, 1 ',85 d’acide carbonique renferme 1* de carbone, ce qui nous donne 9*, très-approximativement brûlé en une heure .

Ce chiffre est encore fort différent des 12^,50 du premier travail. Et cependant comment est- il obtenu? D’abord en portant de 6 litres à 6V125 la quantité d’air expiré; puis en déclarant que, dans les calculs, l’air a été ramené à 0“ et à 76®; mais Coindet oublie qu’il a dit autrefois absolument le contraire :

l’ai prouvé que le volume 3,90 pour lOû d’air à 14° et à 58' que me donnait le poids (n’oublions pas que maintenant c’est le volume) 4,51 d’air aussi à 14° et à 58'....

Dans un autre passage, il n’est pas moins explicite :

La quantité d’air expiré à la minute admise par M. Dumas étant de 5 ',3 au niveau des mers, nous avons à Mexico.... 6 litres environ. Ceci devait être, car l’air des altitudes renfermant sous un volume donné moins d’oxygène, il était nécessaire d’absorber une plus grande quantité de cet air pour compenser la différence.

Ce n’est donc pas,’ dans notre opinion, 9 grammes, mais bien 6=,40 de carbone brûlé en une heure, que donnent les chiffres mêmes de Coindet. Mais enfin, même avec 9 grammes, il faut pourtant bien reconnaître qu’on est fort au-dessous du nombre moyen

12^,2 trouvé par Andral et Gavarret. Coindet ne peut le dissimuler, mais il n’en paraît pas le moins du monde ébranlé :

Notre moyenne 9», dit-il imperturbablement, inférieure à celle trouvée par les auteurs, ne fait pas, par les motifs cités plus haut, que nous considérions les combustions respiratoires carbonées, comme sensiblement moindres sur les hauts plateaux qu’elles ne le sont à des niveaux plus bas. .

Quels sont donc ces motifs? C’est, voyons-nous, que

Nos créoles étaient des élèves de l’École des mines, à la veille de leurs examens de fin d’année, assis et absorbés toute la journée par l’étude, circonstances dans lesquelles l’air expiré est peu altéré ;

C’est que

Les Indiens recevaient une alimentation insuffisante et qu’ils faisaient un usage habituel des alcooliques ;

C’est que

Il y avait des pertes par les narines !

Je pense qu’il serait oiseux d’insisler davantage. Je ne puis que répéter ce que je disais plus haut : il ne reste rien, absolument rien, au point de vue chimique, du travail de Coindet ; et comme les expériences dont nous venons de montrer le peu de solidité sont la base de toute son argumentation physiologique, on voit que celle-ci ne supporte pas l’examen.

Je n’aurais certes pas si longuement parlé d’un travail autour duquel on a fait beaucoup trop de bruit, s’il n’était encore cité comme une autorité par des personnes qui ont préféré s’en rapporter à des conclusions tranchantes, plutôt que de se livrer à l’analyse pénible à travers les méandres de laquelle nous avons conduit nos lecteurs. Ceux-ci auront pu voir que si les assertions à 'priori et les affirmations des conclusions sont claires, tout est obscurité, confusion ou erreur dans les expériences elles-mêmes et dans les calculs auxquels elles servent de base.

M. Gavarret ^ ne s’en est pas tenu à la théorie que nous avons rapportée plus haut, et qù’il avait donnée comme une sorte de consultation à M. Leroy de Méricourt. En rédigeant l’article Atmosphère, du Dictionnaire encyclopédique, il a été conduit à examiner les effets de la diminution de pression , indépendamment des surcroîts de fatigue, d’efforts, de production d’acide carbonique, qu’im-

^ Article Atmosphère. — Dictionn. encyclopédique des Sciences médicales. — Paris, 1867 ; p. 111-164.

HISTORIQl'E.

posent les ascensions de montagne. Arrivant à l’étude des causes, il commence par combattre , en physicien expérimenté, l’opinion que le poids moindre supporté par le corps puisse avoir une influence quelconque ; il invoque justement contre cette erreur le principe de l’incompressibilité des liquides et, par suite, du corps. Mais, fixant son attention sur ce point, il revient , chose bien curieuse, aux idées de Robert Boyle :

La perturbation dont s’accompagne l’abaissement de la colonne barométrique est en réalité un effet des pressions de dedans en dehors exercée» par les vapeurs et les gaz emprisonnés dans l’économie.... Nous devons fixer notre attention sur les gaz du sang qui, sous l’influence d’un abaissement considérable et très-rapide de la colonne baiométrique , peuvent déterminer des accidents graves. Le sang, en effet, renferme à l’état de simple dissolution de l’oxygène, de l’azote, del’acide carbonique. Au moment où la pression extérieure diminue, ces gaz tendent à se dégager du liquide sanguin, refoulent les parois des vaisseaux de dedans en dehors et distendent les capillaires pulmonaires et généraux dont les parois minces et peu résistantes, peuvent se rompre. Tel est le mécanisme de production d’hémorrhagies tantôt légères et passagères comme leur cause déterminante quand elles apparaissent sur les surfaces extérieures , tantôt graves et même mortelles quand elles ont pour siège la profondeur de quelque viscère important. (P. 153.)

Mais M. Gavarret se hâte d’apporter à ceci une juste restriction :

Des accidents de celte nature peuvent sans doute se produire chez les individus qui sont très-rapidement transportés à de grandes altitudes ; mais il n’en est pas de même des voyageurs qui, graduellement , s’élèvent des bords de la mer jusque sur les plus hauts plateaux du globe. Chez ces derniers, les lois physiques des gaz et de leur solubilité rétablissent l’harmonie.... (P. 154.)

En d’autres termes, l’e.'cplication donnée par le savant professeur ne peut, selon lui, s’appliquer qu’aux expériences de laboratoire exécutées sur des animaux; les ascensionnistes, les aéronautes eux-mêmes n’en sauraient être justiciables.

L’argumentation dirigée par M. Gavarret contre le rôle que tant d’auteurs avaient fait jouer à la diminution du poids supporté par le corps, semblait avoir fait justice de cette erreur; les expériences importantes de Rudolph von Yivenot^ ont semblé au contraire lui redonner une autorité nouvelle. En effet, le médecin viennois établit avec la plus grande netteté que, dans l’air raréfié, l’amplitude des inspirations, la capacité respiratoire, diminuent considérablement.

Ces expériences furent faites à l’établissement de Johannisberg, dans les appareils établis par le D” Lange ; les unes ont eu

® De l’Influence de la compression et de la raréfaction de l’air sur les actes mécaniques de la respiration. Traduction de Thierry- Mieg. — Gaz. mêd. de Paris, t868.

pour but l’étude de l’air comprimé, nous nous [en occuperons plus tard ; les autres, celles dont nous parlerons ici étaient relatives à l’air raréfié.

En tenant compte de l’altitude de Johannisberg, où la hautem* moyenne du baromètre est de 742™“, on voit que, la dépression obtenue dans l’appareil étant 318™“, la pression réelle était 434“™, ce qui correspond à une hauteur de 4470“ au-dessus du niveau de la mer.

Dans ces conditions, comme je le rappelais il y a un moment, l’amplitude des respirations a beaucoup diminué :

Les D” Lange et Mittermaier, dont la capacité pulmonaire avait été peu avant sous la pression normale de 5942" et de 4237" ne pouvaient qu’avec les plus grands efforts expirer 3448 et 5845" d’air qui était reçu dans les récipients du spiromètre. Leur capacité respiratoire était donc diminuée respectivement de 494 et de 394". En moyenne, nous pouvons déduire des chiffres ci-dessus, comme capacité respiratoire moyenne normale 4090", comme respiration sous l’air raréfié 3646", par conséquent comme diminution moyenne de la capacité pulmonaire 444", à quoi il faut ajouter que ces 3646" d’air raréfié ne représentent que 2084*' d’air normal. (P. 7 du tirage à part.)

■ La fréquence des respirations a , en sens inverse , notablement augmenté :

Le nombre des inspirations a monté chez moi de 44-13 à 18 ; chez M. de G..., de 17 à 21, une autre fois de 17-18 à 19 ; chez le D' Lange de 15 à 21 ; chez le D' Mittermaier de 7, 5 à 9, 5 par minute. Quant à la durée consécutive de cet effet, elle n’a pu être constatée , les expériences dans l’air raréfié n’ayant pas été faites avec suite. (P. 11.) .

Quant à la profondeur et au rhythme de la respiration dans l’air raréfié, on y remarque une augmentation dans la profondeur des inspirations. Ceci est donc le premier cas où l’effet de l’air raréfié semble concorder avec celui de l’air comprimé, bien que les causes soient opposées. Tandis que dans l’air comprimé il y a spontanément, comme effet mécanique de l’augmentation de pression, une inspiration plus profonde; c’est au contraire le besoin d’avoir de l’air qui, ne pouvant être satisfait dans l’air raréfié par des inspirations normales, y produit nécessairement des inspirations profondes et forcées. On y éprouve en même temps un sentiment de malaise, d’oppression, pendant lequel c’est surtout l’inspiration qui est rendue difficile, parce que, même dans l’air atmosphérique, elle exige plus de force que l’expiration, tandis que celle-ci, dans l’air raréfié, se fait plus facilement et plus vite. (P. 16.)

Vivenot a fait également des observations sur les pulsations. Leur nombre a passé de 78 à 80 chez le D' M., de 73 à 82 chez le D” L., de 61 à 76 chez M. de G., de 80 à 105 chez Vivenot lui-même.

Un vétérinaire du corps royal du génie anglais, Flemeing^ publia

^ De l’Influence de la pression atmosph. et de l'altitude sur la santé et les maladies de l'homme et des animaux. Trad. par Ringaet. — Périguens, 1869.

en 1867, un travail où se trouvent relatées un assez grand nombre d’observations de voyageurs, et en tête duquel il exprime son opinion théorique sur l’action de la décompression :

Si la pression est réduite artificiellement , comme lorsqu’on gravit une montagne ou que l’on s’élève en ballon, on constate les mêmes phénomènes que chez les poissons arrachés de l’eau.

Le corps se gonfle, les fluides intérieurs distendent les tissus en dehors, exercent sur eux une pression énergique, font éclater les vaisseaux et souvent des hémorrhagies se produisent.

ün air raréfié contient, sous un volume donné, moins d’oxygène, de telle sorte que la respiration, se faisant incomplètement, s’accélère pour suppléer à cette imperfection ; les inspirations sont proportionnellement plus nombreuses ; le cœur se contracte avec force et plus fréquemment, le sang circule avec difficulté, les poumons s’engorgent, les vaisseaux sanguins se distendent et des anévrysmes se forment. (P. 9.)

En résumé, suivant Flemeing, l’influence de l’altitude peut se produire de plusieurs manières :

1“ Par la diminution de la pression atmosphérique : les muscles et les articulations tendent à se relâcher, le sang s’arrête ou transsude à travers les parois des vaisseaux, surtout de la muqueuse aérienne, du poumon, des enveloppes du cerveau.

2“ Par l’évaporation cutanée et pulmonaire .

3“ La fréquence de la circulation et de la respiration est contrebalancée, ou mieux déterminée par les petites quantités d’oxygène que l’air inspiré contient.

4“ La température abaissée .

5* Les rayons solaires plus énergiques.... qui provoquent l’irritation des yeux , du cerveau, de la moelle épinière. (P. 12.)

M. Bouchard, dans sa remarquable thèse sur la [pathogénie des hémorrhagies est amené à s’expliquer sur la cause de ces accidents, signalés à la fois chez les personnes soumises à une forte diminution de pression, et chez les ouvriers qui se décompriment au sortir des piles de pont. Pour lui , comme nous le verrons en temps utile, les hémorrhagies sont dues pour partie au dégagement dans les vaisseaux de l’acide carbonique du sang, qui s’y est emmagasiné en proportion exagérée pendant la compression.

La décompression par ascension produirait le même effet ; et si les hémorrhagies ont été signalées surtout chez les voyageurs en montagne, la théorie qu’il propose peut expliquer la différence de ces effets :

L’homme qui se laisse emporter par un aérostat, ne fait guère que le travail

* Thèses du Concours d agrégation — Paris, 1869.

nécessaire aux mouvements respiratoires. Celui qui gravit une montagne élevée fait, au contraire, une dépense musculaire considérable et doit surcharger son sang d’acide carbonique. N’est-ce pas d’ailleurs à cette accumulation d’acide carbonique dans le sang que quelques auteurs attribuent cet état vertigineux singulier qu’on appelle le mal des montagnes? (P. 102.)

Les erreurs ont la vie dure. Il est curieux d’avoir à constater que malgré la péremptoire réponse faite par M. Jourdanet à la théorie des Weber, celle-ci a continué d'être professée presque universellement. M. BéclardS dans la dernière édition d’un livre qui doit être entre les mains de tous les étudiants, dit en effet ;

Lorsque l’homme s’élève dans l’air, en gravissant à pied de très-hautes montagnes, il éprouve, à mesure que la raréfaction de l’air augmente, un sentiment tout particulier. 11 lui semble que ses membres sont plus lourds; les membres inférieurs, en particulier, deviennent bientôt le siège d’une fatigue qui invite au repos. A peine s’est-il arrêté un instant, que cette fatigue disparaît pour reparaître au bout de peu de temps ; et ainsi de suite. Yoici, en effet, ce qui arrive : la pression atmosphérique n’est plus suffisante, à elle seule, pour maintenir appliquée la tête du fémur contre la cavité cotyloide, et faire ainsi équilibre au poids du membre inférieur, l’action musculaire intervient pour maintenir le membre dans ses rapports articulaires. Cette action musculaire inusitée est promptement suivie du besoin de repos des muscles .

Cette influence se fait sentir, même pour des différences de pression peu considérables de la colonne barométrique. Dans les abaissements du baromètre, les muscles ayant à mouvoir des organes plus pesants, on dit alors que le temps est lourd, quoique en réalité la pression exercée sur la surface du corps par la colonne atmosphérique soit moindre. De même, lorsque le baromètre monte, les mouvements s’exécutent avec une plus grande facilité. (P. 697).

Quant aux accidents de la décompression autres que la lourdeur des membres, M. Béclard ne leur attribue aucune importance quand les transitions sont un peu ménagées :

A Potosi (4000'°), à Déba (5000°*)... les fonctions de nutrition, de respiration, de circulation des habitants de la montagne s’accomplissent comme chez les habitants de la plaine, et ils ne sont pas moins bien portants .

L’homme et les animaux peuvent donc supporter des variations de pression très-étendues, sans que les fonctions de la vie en souffrent. 11 est vrai que la densité de l’air étant diminuée, l'air introduit dans le poumon contient, à chaque inspiration, moins d’oxygène sous le même volume que dans la plaine ; mais les mouvements de la respiration s’harmonisent avec ces conditions nouvelles. D’ailleurs la pression s’exerce encore dans tous les sens, l’air pénètre, dans toutes les cavités ouvertes (voies digestives, voies respiratoires), les gaz du sang se mettent en équilibre de tension avec l’air atmosphérique, et les conditions normales de l’échange gazeux ne se trouvent pas changées dans les poumons.

Les variations de pression du milieu atmosphérique dans les ascensions sur les montagnes, ou dans les ascensions aérostatiques, ne sont généralement pas de na-

Traité élémentaire de physiologie, liv. II, ch. i, § 244, 6« édit.; Paris, 1870.

296 HISTORIQUE

ture, non plus, à produire d’accidents fâcheux du côté des fonctions de nutrition.

Mais il en est autrement lorsque la décompression s’opère rapidement comme il arrive dans les ascensions aérostatiques :

n faut alors un certain temps pour que l’équilibre entre les gaz intérieurs et les gaz extérieurs s’établisse. Lorsque l’ascension a été très-considérable, il se manifeste quelquefois une certaine difficulté de respirer, des étouffements (par dilatation des gaz intestinaux qui pressent sur les poumons, en refoulant en haut le diaphragme) et des hémorrhagies locales sur les membranes muqueuses (probablement par distension brusque des gaz contenus dans les vaisseaux, et par rupture des capillaires). (P. 69G.)

A côté des idées des médecins théoriciens, il convient de placer l’opinion exprimée par les ascensionnistes en montagne. Après les théories et les discussions dont nous venons de rendre compte, ce n’est pas sans quelque étonnement que nous voyons certains voyageurs nier presque l’influence de la décompression.

Ainsi, Hudson^ qui, dédaignant « la route battue et facile qui conduit d’ordinaire au mont Blanc, » fit l’ascension de la montagne par une route nouvelle, en partant de Saint-Gervais, affirme que :

Si l’on a soin de ménager ses forces, on peut parcourir les plus hautes sommités sans éprouver d’incommodité grave. Plusieurs personnes se sont plaintes du malaise éprouvé à ces grandes hauteurs, nausées, assoupissement, saignement de nez, des yeux et des oreilles, et je ne doute pas que de tels accidents ne soient possibles ; mais ma longue habitude des courses de montagne m’a prouvé qu’ils ne devaient être attribués qu’à la fatigue, à laquelle sans doute peuvent se joindre le froid et la rareté de l’air, ou plutôt les précautions inusitées qu’exigent ces deux circonstances. En effet, nous nous trouvions là réunis cinq personnes, et, uniquement grâce au soin de ne pas nous fatiguer, ‘aucun de nous n’eut un instant de malaise ; il en avait été de même lors de mon ascension au mont Rose. (P. 85.)

Le D'' Piachaud dont nous avons résumé précédemment les intéressantes observations, faites pendant son ascension au mont Blanc en 1864, n’attribue aussi qu’à la fatigue les troubles de la circulation et de la respiration; selon lui, la somnolence est due au froid, la fatigue musculaire à la cause indiquée par Brachet, et la pesanteur des muscles inférieurs à celle qu’ont invoquée Weber et de Humboldt.

Mais ces appréciations, peu originales, n’ont guère d’importance à côté de la théorie toute nouvelle et fort ingénieuse qu’émit le

* Une Ascaisîon au mont Blanc. — Bihl. unie., 4® séx’ie, t. XXXI, p. 79-95, 1856.

® Ijoc. cit. : Bîbl. unie.; 1865.

Lortet‘. Nous avons longuement rapporté (voy. p. 117) les observations faites avec toute la précision qu’exigent les recherches physiologiques modernes par ce savant médecin, pendant son ascension du mont Blanc. Celle de ses constatations à laquelle il attache le plus d’importance, c’est la diminution de la température du corps pendant l’acte de l’ascension. Là se trouve, selon lui, la cause véritable des malaises éprouvés, et pour re.\pliquer ellemême, M. Lortet s’appuie sur les notions élémentaires de la théorie mécanique de la chaleur :

A l’état de repos et à jeun l’homme brûle les matériaux de son sang, et la chaleur développée est employée tout entière à maintenir sa température constante au milieu des variations de l’atmosphère. — En plaine et par des efforts mécaniques modérés, l’intensité des combustions respiratoires, comme l’a montré M. Gavarret, augmente proportionnellement à la dépense des forces. Il y a transeformation de la chaleur en force mécanique, mais à cause de la densité de l’air et de la quantité d’oxygène inspiré il y a assez de chaleur formée pour subvenir à cette dépense.

Dans la montagne, surtout à de grandes altitudes et sur des pentes neigeuses très-raides, où le travail mécanique de l’ascensioa est considérable, il faut une quantité de chaleur énorme pour être transformée en force musculaire. Cette dépense de force use plus de chaleur que l'organisme ne peut en fournir, de là le refroidissement sensible du corps, et ces haltes fréquentes qu’il faut faire pour se réchauffer. Quoique le corps soit brûlant, quoiqu’il soit souvent tout en transpiration, il se refroidit en montant, parce qu’il use trop de chaleur et que la combustion respiratoire ne peut en fournir une quantité suffisante à cause du peu de densité de l’air ; cette raréfaction de l’air fait qu’à chaque inspiration il entre dans les poumons moins d’oxygène à une grande hauteur que dans la plaine. (P. 35).

M. Lortet montre alors, par un calcul simple, que pour s’élever de 1000“, un homme pesant 75 kil. verrait la température de son corps s’abaisser de 2“,5, s’il ne fournissait aucune chaleur réparatrice. 11 tire de là cette conséquence que l’abaissement de 4 à 5“, qu’il a constaté en montant à 5800“, est tout naturel et dans les limites indiquées par sa théorie :

Prenons pour exempte un corps humain pesant 75 kilogrammes, et supposons que pendant l’ascension, aucune combustion ne vienne rétablir la perte de chaleur subie ; supposons encore que tout le travail mécanique soit utilement employé, c’est-à-dire qu’il n’y en ait aucune partie de perdue en glissades, en faux pas, etc.

Lorsque le corps se sera élevé de 1000 mètres, la quantité de travail accompli sera représentée par 75 x 1000 ou 75,000 kilogrammètres.

Comme l’équivalent mécanique de la chaleur est de 425 kilogrammètres pour

Loc. cil. : Deux ascensions, etc.; 1869.

chaque unité de chaleur, pour avoir la quantité de chaleur absorbée pendant ce travail d’ascension de 1000 mètres nous aurons - = 176 unités de chaleur.

Si nous admettons que la chaleur spécificpie du corps humain soit égale à celle de l’eau, c’est-à-dire égale à 1, et si nous représentons cette chaleur spécifique par G ; si nous nommons X l’abaissement de température du corps, nous aurons : quantité de chaleur perdue par le corps = 75 (G X) ou 176 = 75 x X, d’où ^ 176

ou X = 2,5.

Donc l’abaissement de température du corps résultant de la chaleur absorbée par un travail de 75,000 kilogrammètres, effectué dans une ascension de 1000 mètres, serait de 2°,5 centigrades, en supposant qu’aucune combustion ne vînt réparer, au moins en partie, cette perte de chaleur. Mais il est évident qu’en réalité cette combustion existe et qu’une partie de la chaleur dépensée est reconstituée au fur et à mesure de son absorption. Mais nous avons vu, par l’étude que nous avons faite des troubles respiratoires et circulatoires, combien cette combustion est gênée â une certaine altitude, et combien elle est incomplète.

De plus il est évident aussi que toute la force dépensée est loin d’être utile à cause des faux pas et de la mollesse des neiges. La quantité de chaleur usée doit donc être énorme, le refroidissement considérable et difficilement combattu par la combustion respiratoire.

On voit donc, ces divers éléments du problème étant bien pesés, que ce refroidissement de quatre degrés centigrades et quelques dixièmes, pour l’ascension du mont Blanc, n’est nullement extraordinaire puisque ce chiffre donne un degré centigrade et quelques dixièmes par mille mètres d’élévation, quantité trèsrapprochée de 2°,3 centigrades que nous donne la théorie p’nysique, lorsqu’on ne tient pas compte des combustions respiratoires. (P. 36) .

Dépendant quand on est en état de digestion, le refroidissement devient presque nul, probablement à cause de l’accélération de la circulation soit générale, soit capillaire, et peut-être aussi à cause d’une absorption extrêmement rapide des matières alimentaires. G’est ce qui expliqué l’habitude pratique qu’ont les guides de faire manger toutes les deux heures environ. Malheureusement à partir de 4500 mètres, l’inappétence devient telle qu’il est presque impossible d’avaler quelques bouchés de nourriture. (P. 57).

A cette cause dominatrice s’en adjoignent d’autres sur lesquelles insiste M. Lortet. D’abord :

La rapidité de la circulation est encore une cause de refroidissement, le sang n’ayant pas le temps de s’oxygéner convenablement dans les vésicules pulmonaires. {P. 54).

En outre, comme l’a montré M. Gavairet :

La création de la force mécanique correspondant au travail utile, accompli pendant l’ascension nécessite la production de 65 litres d’acide carbonique en sus de 22 litres de ce gaz que l’homme forme, par heure, dans ses capillaires pour maintenir sa température. Les conséquences de la production d’une aussi grande quantité d’acide carbonique dans l’économie se présentent d’elles- mêmes.

A une grande hauteur, les mouvements respiratoires et circulatoires s’accélèrent

non-seulement pour rendre possible l’absorption d’une quantité convenable d’oxygène, mais aussi pour débarrasser le sang de l’acide carbonique qu’il tient en dissolution. Mais cette exhalation gazeuse, bien que très-activée, n’esl plus suffisante pour maintenir la composition normale du sang qui reste sursaturé d'acide carbonique ; de là, la céphalalgie occipitale, les nausées, une somnolence irrésistible et un refroidissement encore plus considérable dont souffrent ordinairement voyageurs et guides à partir de 4000 à 4500“ d’altitude. {P. 35.)

Et il conclut en disant :

Les malaisCiS connus sous le nom de mal des montagnes sont dus surtout au refroidissement considérable du corps, et peut-être aussi à une viciation du sang par l’acide carbonique. (P. 37.)

M. Lortet était accompagné dans son ascension par un médecin anglais, le D’’ W. MarcetS qui fit les mêmes expériences, et en rendit compte dans un travail spécial.

Les observations étaient faites avec un thermomètre placé dans la bouche, sans arrêter le mouvement d’ascension, parce que :

Le ralentissement de la marche ascendante, quelque courte que fût sa durée, suffisait cependant pour permettre au corps de reproduire momentanément de la chaleur en remplacement de celle qui avait été dépensée pendant l’acte de l’ascension.

Les résultats auxquels dit être arrivé M. W. Marcet sont identiques avec ceux de M. Lortet :

1" La température du corps humain à l’état de repos ne paraît pas être hahituellement moins élevée à de grandes hauteurs qu’elle ne l’est au bord de la mer.

2* La températme du corps tend invariablement à baisser pendant l’acte de l’ascension. Le degré de cet abaissement dépend presque exclusivement de l’époque à laquelle a eu lieu le dernier repas. Ce refroidissement est dû aux mouvements musculaires et non point à l’effet d’un air raréfié.... Une ascension rapide de 328“ seulement a suffi pour amener un refroidissement de l‘’,4.

3“ Le malaise général, et en particulier le mal de cœur, dont on souffre souvent à de grandes élévations, est accompagné d’un abaissement remarquable de la température du corps. Il provient de ce que le corps est devenu incapable, par suite des circonstances physiologiques dans lesquelles il se trouve, de reproduire la chaleur qu’il a dépensée pendant l’acte de l’ascension.

Ainsi, suivant M. Lortet et M. Marcet, qui s’exprime même plus nettement encore que son compagnon de voyage, il y a un refroidissement considérable du corps, et ce refroidissement est dû « non à un effet de l’air raréfié, » mais au mouvement musculaire, à la transformation de la chaleur au travail.

* Observations sur la température du corps humain à différentes altitudes à l’état du repos et pendant l’acte de l’ascension. — Bibl. univ. de Genève, Arch. des Sc. phys, et nat-., 5* série, t. XXXYI, p. 247-289, 1869.

Mais ces physiologistes trouvèrent dans M. Forel un adversaire digne d’eux.

L’excellent travail du professeur de Lausanne se divise en trois parties publiées l’une en 1871, les deux dernières en 1874. Il a été entrepris d’abord comme une critique des mémoires de MI. Marcet et Lortet. M. Forel commence par de très-justes critiques sur l’emploi du thermomètre buccal, comme indicateur de la température réelle du corps. Je transcris ici ses observations dont j’ai pu, en bien des circonstances, reconnaître toute l’exactitude :

II est d’abord fort difficile de tenir les lèvres hermétiquement fermées pendant un temps suffisant, et ce n’est qu’après un nombre assez grand d’essais et d’expériences que j’ai pu arriver à une habitude assez complète pour être assuré de ne pas laisser entrer une seule bulle d’air pendant l’expérimentation. Ce qui est déjà difficile à l’état de repos devient intolérable en marche ascendante, alors que la respiration devient haletante, alors que nous n’avons pas assez de toutes les ouvertures pour introduire dans nos poumons une masse suffisante d’air, alors surtout que la raréfaction de l’air exige impérieusement, pour fournir à l’organisme assez d’oxygène, un volume plus considérable que celui dont nous avons besoin en plaine ; c’est alors un véritable supplice que de fermer, dix minutes durant, la bouche que nous voudrions pouvoir agrandir, et l’expérimentation devient atrocement pénible.

Une autre difficulté est de maintenir exactement le thermomètre sous la langue, et autant que possible toujours à la même place. La langue est fort souple et assez docile ; elle sait au besoin entourer la boule du thermomètre assez étroitement pour ne point permettre de contact avec l’air de la bouche ; mais la cho^ est fort difficile, ainsi que l’on peut s’en convaincre devant un miroir, et ce qui est" difficile au repos devient presque impraticable dans les conditions pénibles de l’expérimentation.

Or, si une portion quelconque de la surface du l’éservoir est au contact de l’air de la bouche, les résultats sont grandement modifiés. En effet, la cavité buccale n’est point fermée par derrière, l’orifice palatin permet un mélange constant de l’air contenu dans la bouche et de l’air qui circule avec une impétuosité violente dans le canal pharyngien ; alors même qu’il n’y a pas de courant d’air dans la cavité buccale proprement dite, ce mélange se fait nécessairement, et cela dans des proportions d’autant plus grandes que le courant d’air pharyngien est plus violent et que les différences de température et d’humidité entre l’air pharyngien et l’air huccal sont plus considérables. Dans nos conditions d’expérimentation sur de hautes montagnes , nous sommes aussi défavorablement placés que possible à ce point de vue. La respiration est haletante, dans un air trés-sec et très-froid. Le mélange d’air doit nécessairement augmenter d’importance avec l’altitude et avec les mouvements musculaires qui accélèrent la respiration.

L’air froid introduit dans la bouche pourrait peut-être se réchauffer assez vite pour n’être pas la cause de modifications très-considérables de température; mais,

* Expériences sur la température du cotps humain dans Vacte de l’ascension des montagnes. — Extrait du Bulletin de la Société médicale de la Suisse Romande, l''“ série, Genève et Bâle, 1871 ; 2® et 5' séries, 1874.

THÉORIES ET EXPÉRIEXCLS. 50i

comme cet air est très-sec, il y a évaporation d’une certaine quantité de salive, d’où refroidissement et abaissement du thermomètre. (P. 12.)

En outre de cette critique tout à fait générale, M. Forel trouve, avec raison, étrange, inexplicable, si l’on n’admet une erreur considérable dans l’observation, une des assertions de MM. Lortet et Marcel :

L’un et l’autre disent, en effet , avoir dû observer la températme en marche, pendant l’acte même de l’ascension, car aussitôt qu’ils s’arrêtaient, qu’ils ralentissaient seulement la rapidité de la marche, le thermomètre, relativement trèsbas pendant l’ascension, se relevait presque subitement pour prendre la température normale du corps .

Or, le corps humain ne peut pas se réchauffer ainsi instantanément. Étant donnée la température à 3o% il faudra, s’il pèse 60 kilogr., 60 calories produites pour qu’elle s’élève à 56“.. . Helmholtz estime à 1,5 calories par minute la production de chaleur d’un homme de 60^“ ; il faudrait donc, pour produire les 60 calories 40 minutes.... ce qui est bien loin de l’instantanéité décrite par Lorletet Marcet. (P. 15.)

La première partie du travail de M. Forel se termine par des conclusions dont j’extrais les deux suivantes, comme étant les plus importantes :

1“ L’acte de l’ascension amène normalement une élévation de la température du corps de quelques dixièmes de degré ;

Je réserve mon opinion au sujet de l’effet sur la calorification du corps de l’ascension dans l’état connu sous le nom de mal des montagnes. (P. 23.) *■

Ces conclusions se retrouvent encore à la fin de la 2® partie, dans laquelle les médecins et les physiologistes liront avec le plus grand intérêt des expériences de ct itique expérimentale fort précise sur la détermination de la température en divers points du corps (main, aisselle, aine, bouche, conduit auditif, urine, rectum).

La 3® partie est postérieure à la publication dans les Annales des sciences naturelles de mon Mémoire, dont M. Forel adopte les résultats. J’y trouve une anecdote, fort intéressante au point de vue de la théorie que j’ai formulée et dont le présent travail démontrera, je l’espère, l’exactitude aux plus difficiles à convaincre: je la rapporterai dans la troisième partie de cet ouvrage.

Enfin, M. Forel termine par un récit détaillé d’une ascension au mont Rose dans laquelle il a ressenti, bien qu’à un faible degré, le mal des montagnes. Il fait à cette occasion cette remarque, — qui explique à la fois certaines exagérations et certains scepticismes —

* Dans ses ascensions M, Forel n’avait pas encore dépassé la Cima di Jazzi (5818™).

HISTORIQUE

c’est à savoir que l’attention portée à l’observation des symptômes qu’on éprouve, fait disparaître la dépression morale et diminuer la fatigue. Il en est de l’intérêt scientifique comme du danger ; personne ne souffre du mal des montagnes dans les passages périlleux.

Dans cette ascension, M. Forel a vu sa température s’élever toujours par la marche, même au-dessus de 4000“ ; il s’en étonne luimême, eu égard à l’état anoxyhémique trés-prononcé dans lequel il devait se trouver. Mais, comme il n’a pas été sérieusement éprouvé, il se contente d’énoncer le fait et, fidèle à sa méthode prudente, il réserve encore le cas de l’ascension pendant un état avéré de mal des montagnes.

Ces conclusions furent corroborées par les recherches d’un physiologiste anglais qui s’était beaucoup occupé de recherches sur les variations de la température du corps en santé et en maladie.

Clifford-Allbutt^ fit une série d’ascensions, dont l’une au mont Blanc, par un fort mauvais temps, pour étudier les effets de la marche et de l’ascension sur la température du corps. Celle-ci était mesurée sous la langue, pendant la marche même, le thermomètre à maxima restant en place 15 ou 20 minutes.

Il tire de ses observations la conclusion que l’exercice musculaire tend à élever la température.

Je cite un de ses tableaux, le plus intéressant, puisqu’il a rapport au trajet des Grands-Mulets au mont Blanc :

18 août 1870,

1 30 matin. Aux Grands -Mulets. Avant de me lever. . . 97%5 F.

5 ‘‘30 — Ascension commencée à 3 . . . 97°, 7

O*’ » — Au Grand-Plateau (temps affreux) . 98°,0

7 30 — J’ai commencé à descendre à 7 ’■ . 98°,3

8*“ 30 — Arrivant aux Grands -Mulets. ...... 98°,r)

9'' 15 — A l’hôtel, à Chamounix, me mettant au lit. . 97°, 6

Je dois cependant noter que, la veille, tout à coup, en arrivant aux Grands-Mulets, la température s’est abaissée à 95,5, pour se relever à 98,5 après 10 minutes de repos. Le 20, à Chamounix, dans son lit, Allbutt trouva 95,4.

Un autre physiologiste anglais, C. Handfield Jones®, attribua même à l’épuisement par la fatigue, les tracés sphygmographiques de M. Lortet.

i The effect of exercise on the bodily température. — Journal of Anat. and Physiol., 2° série, vol. ’VII, p. lOd-119, novembre 1872.

* Observations on the Effects of Exercise on the Temperatur and Circulation. Proceed. of the Roy. Soc., XXI, p. 574, 1872-73.

Les discussions entre MM. Lortet et Forel ont attiré de nouveau, surtout en Suisse, l’attention des médecins et des physiologistes sur le mal des montages. C’est ainsi que nous voyons M. Dufour^ émettre à son tour, sur ce difficile sujet, une théorie des plus remarquables et qui indique une connaissance profonde des progrès récents de la science.

Dans la séance du 27 janvier de la section Diablerets du club alpin Suisse, il a exprimé l’idée

Que l’état maladif assez peu déterminé que l’on appelle mal de montagne provient de l’absence dans le sang des éléments ternaires qui servent à la combustion. (P. 72.)

M. Dufour est particuliérement frappé du contraste que présentent les voyageurs et les aéronautes, ceux-ci étant bien portants à des hauteurs où les autres ne peuvent atteindre sans de graves malaises :

Si la raréfaction simple de l’air eût été nuisible à la santé, combien plus Glaisher et Coxwell auraient-ils dû en éprouver les inconvénients, eux qui, en 25 minutes, s’élevèrent du niveau de la mer ou à peu près, juscpi’au niveau du sommet du mont Blanc ?

En outre, lorsque les aéronautes éprouvent enfin les symptômes pathologiques, ces symptômes ne ressemblent point à ceux du mal de montagne. M. Glaisher donne une description qui rappelle une paralysie de sensibilité et de mouvement s’étendant régulièrement des extrémités au centre. Cette paralysie est-elle produite par un arrêt ou un ralentissement de la circulation, ou bien est-ce un effet direct sur l’innervation? Nous ne saurions le dire. Le fait que M. Coxwell a eu un instant les mains bleues semble appuyer la première hypothèse, tandis que le fait que M. Glaisher a perdu l’usage de la rétine, tandis que les fonctions psychiques étaient encore intactes, appuierait plutôt la seconde.

En tous cas, et c’est le point important pour nous, les symptômes pathologiques arrivent fort tard, et quand ils arrivent , ce ne sont pas ceux du mal de montagne.

Nous sommes donc amenés à considérer le travail musculaire coname étant le facteur principal dans la production du mal de montagne, et si la raréfaction de l’air y contribue un peu , c’est par l’intermédiaire de la combustion que le travail exige. (P. 76.)

M. Dufour pense que l’inanition produite par le travail est la principale cause du mal des montagnes. 11 raconte en avoir éprouvé dans la plaine les symptômes après de grands efforts musculaires :

M. Dufour a éprouvé plusieurs symptômes du mal de montagne, y compris la nausée, en remontant du fond des mines de Freiberg dans un puits et par des

1 Sur le Mal des montagnes. — Ballet, de la Soc. méd. de la Suisse Romande, 1874; p. 72-79.

HISTORIQUE

échelles verticales. Il avait cheminé dans la mine pendant trois heures environ, n’avait rien mangé et le malaise le prit en remontant, à 50 ou 60 mètres au-dessous de la surface du sol. D fallait deux ou trois repos pour franchir cette courte distance verticale.

Il lui arriva également que dans une ascension au Pilate, après une marche trop rapide depuis Hergiswyl, il fut pris d’une prostration excessive, battements dans le cou, céphalalgie et dyspnée. A. ce moment, cherchant machinalement dans la poche de son habit, il y trouva un morceau de pain qu’il porta à sa bouche. Après avoir passé cinq minutes à avoir la salive nécessaire pour mouiller son pain, il l’avala. Quelques minutes après, les symptômes du malaise disparurent comme par enchantement, et il fut possible de monter très-aisément les 100 ou 200 mètres qui restaient à gravir. (P. 76.)

Alors, se basant sur les données récentes de la physiologie, il considère que le travail de l’ascension use la réserve de malériaux ternaires contenus dans le sang et les tissus, d’où résulte l’épuisement musculaire.

Je veux citer intégralement ce passage remarquable :

II est probable que pendant les premières heures de l’ascension, le travail musculaire brûle les substances non azotées immédiatement disponibles soit dans la substance musculaire, soit dans le sang.

Quelle est la restitution qui doit compenser l’effet d’une dépense si grande ? Elle ne peut avoir lieu que de deux manières : ou les vaisseaux chylifères amènent dans le torrent circulatoire des éléments nouveaux élaborés par la digestion, ou bien l’organisme résorbe et entraîne à nouveau dans la circulation les éléments du pannicule graisseux. Ce dernier point est tellement sûr, que travailler beaucoup et manger peu est un moyen parfaitement connu de tout le monde pour se faire maigrir. La première de ces restitutions peut se faire assez rapidement ; la seconde, si nous en jugeons par les phénomènes de résorption auxquels nous assistons souvent, ne peut se faire que beaucoup plus lentement.

Il est probable que la résorption du tissu graisseux pour être employé, comme combustible, dans le travail ascensionnel, est un phénomène trop lent pour suffire à compenser au fur et à mesure la dépense occasionnée par le travail de quelqu’un qui monte sans s’arrêter.

Il doit donc arriver un moment où le grimpeur, ne mangeant pas, le combustible disponible va en diminuant et ne peut être réparé qu’en partie par la résorption. Cet effet se produira le plus facilement, lorsqu’ après un travail de quelques heures le grimpeur attaque une pente raide qu’il veut gravir trop vite, de sorte qu'il y a une disproportion plus grande encore entre le travail fourni et l’espace de temps employé à le fournir. (P. 77.)

Il devient ainsi, selon M. Dnfour, très-facile d'expliquer :

fl. L’importance du repos, parce que pendant le repos la dépense est nulle, tandis que la réparation continue.

b. Le fait qu’après le repos, la quantité de travail facilement produite est sensiblement proportionnelle à la durée du repos ; pour la même raison que ci-dessus.

c. Le fait que, pour celui qui a le mal de montagne, tout nouvel effort devient pénible comme de se baisser, de travailler avec les bras. (Voir H.-B. de Saussure.)

d. Le fait que le mal de montagne semble atteindre davantage les sujets gras que les sujets maigres, parce que les premiers livrent, à ascension égale, un bien plus grand nombre de kUogrammétres de travail. Le fait qu’ils ont dans le pannicule graisseux un dépôt de combustible est ici sans importance, car les gens trés-maigres ont toujours un pannicule suffisant pour fournir au travail ascensionnel tel qu’il se présente en général.

f. Le fait, enfin, qu’un moyen d’éviter le mal de montagne est de manger souvent, c’est-à-dire de fournir des matériaux non plus par voie de résorption, mais par voie de digestion et absorption. (P. 78.)

Puis, il tire de sa théorie cette conséquence logique :

Nous sommes, en conséquence, amenés à chercher, pour éviter le malaise des montagnes, un aliment combustible facile à digérer et à absorber.

M. Dufour pense que le sirop de sucre ou mieux le sirop de glycose remplirai ces conditions. En effet, les graisses, qui sont le meilleur combustible, demandent un certain temps de digestion et peuvent ne pas arriver à temps pour satisfaire à un besoin immédiat; les fécules doivent être transformées en sucre, le sirop de glycose serait donc l’aliment qui arriverait le plus facilement dans la circulation. (P. 78.)

La discussion que souleva l’imporlante théorie présentée par M. Dufour amena une communication fort intéressante de M. Javelle S président de la section Diablerets du Club Alpin suisse.

Les récits qu’elle contient montrent, comme nous l’avons déjà fait remarquer, que les personnes atteintes du mal des montagnes, même à un assez haut degré, voient souvent disparaître immédiatement leur malaise lorsque apparaissent des dangers ou que devient nécessaire une forte contention d’esprit.

Ils prouvent en outre que ces malaises sont beaucoup plus fréquents qu’on ne se l’imagine d’ordinaire, et répondent suffisamment à certains sceptiques qui n’ont pas craint de railler ce qu’ils appellent les exagérations de M. de Saussure.

Notons que M. Javelle possède une longue expérience des hautes cimes, et qu’il a fait près de 200 ascensions de 5 à 15000 pieds, très-souvent en compagnie de 10 à 20 jeunes gens :

Le mal des montagnes se manifeste très-fréquemment dans la région moyenne des Alpes, entre 5 et 10000 pieds, c’est-à-dire à une hauteur où l’air suffit aux besoins de la respiration et où l’on ne peut guère tenir compte, pour l’expliquer, de l’intoxication par excès d’acide carbonique. A 14 ou 15 000 pieds, le malaise

1 Sur le Mal des montagnes. — Bull, de la Soc. méd. de la Suisse Romande, 1874, p. 13&-140.

qu’éprouvent même les plus robustes montagnards diffère par plusieurs caractères .

Le mal de montagne affecte tout particulièrement les personnes qui ont peu l’habitude de la montagne, et surtout celles qui mènent une vie sédentaire. Les anémiques y échappent rarement. Les novices qui débutent par une forte course ont grande chance de payer le tribut. (P. 136.) .

Ce malaise se produit surtout sur la neige molle, le gazon, les pentes d'éboulis où la marche est pénible, dans les vallons et sur les longues pentes, en général partout où la marche est à la fois fatigante et monotone.

n se produit bien rarement durant la grimpée des rochers ou sur les arêtes, très-rarement aussi dans les expéditions difficiles ou dangereuses.

Une conversation intéressante, ou simplement l’observation attentive du paysage en préservent souvent.

M. Javelle a remarqué que les jeunes gens qui faisaient les courses sans intérêt ni émulation et seulement pour suivre leurs camarades en étaient le plus souvent atteints, (P. 13.)

Le rédacteur du Bulletin résume les discussions qui se sont élevées sur l’étiologie du mal des montagnes dans le sein du club alpin Suisse par cette phrase curieuse :

Les principaux facteurs sont l’inanition, l’intensité et la rapidité du travail, et les dispositions psychiques. On ne peut écarter complètement du cadre étiologique la raréfaction de l’air et l’intoxication par l’acide carbonique. La question qui présente un certain intérêt offre donc encore des inconnues à chercher. (P. 140).

Du reste, le passage suivant, emprunté au célèbre physicien et intrépide ascensionniste Tyndall donne également sur ce sujet d’intéressants renseignements :

Il n’est pas bon de s’engager, sans avoir mangé, dans ces ascensions, et il n’est pas bon de manger copieusement. Il faut manger un peu ici et un peu là, comme le besoin s’en fait sentir. Mais, laissé à lui-même, l’estomac devient infailliblement malade, et les forces du système s’épuisent rapidement. Si le, malaise arrive à amener le dégoût de la nourriture, les vomissements peuvent survenir et l’estomac être vaincu. Un peu de nourriture suffit pour le remettre. Les guides les plus forts et les porteurs les plus robustes en sont quelquefois réduits à cette extrémité. « Sie mussen sich zwingen ». Les guides rapportent ces caprices de l’estomac à la grande élévation de Pair. Ce peut être là une des causes , mais j’incline à penser que quelque chose est dû également au mouvement , — l’action continue des muscles sur le diaphragme. Les conditions dans lesquelles se fait le voyage et celles qui l’ont précédé doivent aussi être prises en grande considération. On dort peu ou point ; le repas du matin est pris à une heure inaccoutumée; et si le départ doit avoir lieu d’une caverne ou d’une cabane, au lieu d’un lit d’hôtel, il y a là une aggravation sérieuse des conditions mauvaises. Ce ne peut pas être la faible différence de hauteur du mont Blanc et du mont Rose qui rend si différents les effets de leurs ascensions. C’est que , pour le premier, on a pour faire son café la neige fondue des Grands-Mulets , et pour ht une planche

® Tyndall, Bouts of Exercise in the Alps, 2= édit. — London, 1871.

nue ; tandis que pour l’autre, on jouit de l’auberge, en comparaison bien confortable, du Riffel. Du lait et une croûte de pain sont tout ce dont j’ai besoin pour soutenir mes forces et éviter le mal des montagnes .(P. 504.)

Ces remarques très-sages ont été faites par beaucoup de voyageurs, La fatigue plus ou moins grande qui a précédé l’ascension est un élément dont l’importance est bien connue aujourd’hui. 11 en est de même pour l’habitude de la marche et du séjour en montagne. Les observations suivantes de M. Durier S à ce propos, sont tout à fait dignes d’approbation. Nous avons dit plus haut (p. 122) comment, par une coïncidence singulière, M. Durier et ses compagnons, qui ne souffrirent nullement de la décompression, montaient au mont Blanc juste derrière MM. Lortet et Marcel, dont nous avons raconté les malaises. M. Durier explique cette différence dans les termes suivants :

En général, les physiologistes qui ont étudié sur eux-mêmes les impressions du mal des montagnes s’arrachent aux travaux de leur laboratoire pour accourir à Chamounix ; au premier jour favorable, ils tentent l’ascension. Eh bien ! je crois qu’ils font leur expérience dans des conditions peu scientifiques. L’ascension du mont Blanc est, après tout, fort pénible. Elle exige un exercice, un entraînement préalable. Ces savants s’exposent à confondre les effets d’nne fatigue inusitée, qui prend leurs muscles sans préparation, avec ceux d’une atmosphère raréfiée. (P. 63.) .

C’est dans ces conditions que 31M. Marcet de Genève et Lortet de Lyon ont effectué leur ascension.... Nous, nous étions à la quatrième semaine d’un voyage, d’un voyage à pied, pendant lequel , sans nous reposer un jour, nous avions franchi quelques-uns des cols les plus élevés des Alpes. (P. 66.)

Enfin M. Russel Killough®, dont j’ai signalé les très-sagaces réponses aux sceptiques qui nient le mal des montagnes, est moins heureux quand il s’agit d’explications théoriques. Il fait renaître, sans la moindre preuve à l’appui, d’expérience ni de raisonnement, l’hypothèse de l’action funeste de la neige :

Je suis prêt à accorder que la hauteur n’est pas exclusivement la cause de ces souffrances. Je crois, et d’autres ont cru avant moi, que la neige est un élément important de la question,-parce qu’au moment où l’on touche la terre ferme, on se trouve soulagé. Chacun de nous n’a-t-il pas remarqué que sur les glaciers l’air a un goût métallique, analogue à l’eau de la fonte des neiges, qu’il semble vicié, comme si la glace et la neige l’empoisonnaient de leurs émanations? Pourquoi sous les tropiques, où l’on marche sur l’herbe à 18000 pieds, les nausées et l’envie de dormir, cette espèce de somnambulisme, ne sont-ils ressentis qu’à de bien plus grandes hauteurs qu’en Europe ?

*■ Histoire du mont Blanc. — Paris, 1873.

* Loc. cit. : On mountains, etc., 1872.

08 HISTORIQUE

En tout cas, quelle qu’en soit la cause , cette souffrance particulière est tout à fait hors de doute, et l’homme ne peut pas plus vivre à de certaines altitudes que dans les profondeurs de l’Océan. (P. 244.)

Si des Alpes nous passons à THimalaya, nous voyons les voyageurs modernes nous donner, par leurs récits, ce témoignage que, encore de nos jours, les malaises des grandes hauteurs sont attribués, par les indigènes, à l’influence de plantes qui empoisonneraient l’air au loin.

Ainsi mistress Hervey ^ y revient à plusieurs reprises :

Ces attaques extraordinaires, sur les passes d’une grande élévation, sont attribuées par les natifs à ce qu’ils appellent Bischk-Ke-Hâwa (Bischk, poison ; Hâwa, vent) ou vent empoisonné. Ils croient que le vent devient empoisonné parce qu’il souffle sur certaines plantes du groupe des mousses, qui poussent abondamment sur les hautes montagnes de Tartarie, et se rencontrent là où cesse la végétation. Depuis le sommet du Bara Lâcha jusqu’à Yûnnumscùtchoo, j’en observai des milliers. Elles ont de très-petites fleurs jaunes, et sont de différentes espèces. Une explication plus scientifique de cette maladie particulière consiste à l’attribuer à la grande rareté de l’air à ces hauteurs extrêmes. (T. I, p. 133.)

On voit même, en plusieurs endroits de son récit, et nous en avons cité de fort curieux sous ce rapport, qu’elle n’est pas toujours très-sûre de la supériorité de « l’explication plus scientifique ».

Henderson* parle aussi des plantes ; seulement, il ne s’agit plus d’une espèce de mousse, mais d’artémise :

Avant d’atteindre le camp , beaucoup de nos suivants se plaignaient de mal de tête, et je trouvai plusieurs des pasteurs thibétains couchés le long de la route, dans un état de prostration complète. Quand je leur demandais ce qu’ils avaient, Is plaçaient une main devant leur front, et avec l’autre, arrachaient un morceau d’une artémise à forte odeur, faisant signe que cette plante était cause de leurs souffrances. Sur plusieurs des passes, cette artémise a une odeur extrêmement puissante, et tous les bagages, les chevaux et les hommes venant d’Yarkand en ont empestés. La viande de mouton même a cette odeur.

Drew® ne se borne pas à signaler ce préjugé et à le réfuter préremploirement, il envisage théoriquement la question elle-même et recherche non point pourquoi on est malade, ce qui lui paraît fort simple, mais comment on peut résister à l’influence redoutable de l’air dilaté :

Dans les vallées du Rupsku, l’eau bout à environ 187° F., ce qui corresond à une hauteur barométrique de 17^.8 ; il résulte de là que la quantité d’air

* Loc. cit. : The adventures, etc., 1853.

* Loc. cit. : Lahore to Yarkand, etc., 1873.

® Loc. cit. : The Jumnoo, etc., 1875.

— el d’oxygène — attirée dans nos poumons par une inspiration ordinaire est seulement les 7/12 de ce qui y entre au niveau de la mer. Comment les Champas (tribus qui habitent les hautes plaines du Rupsku, au sud-est) arrivent-ils à compenser cette perte? Je ne puis le dire avec précision ; je pense, d’abord, qu’il y a une moindre usure des tissus dans leurs corps que dans ceux qui vivent dans des régions plus basses et plus chaudes ; ils se donnent moins d’exercice musculaire que les peuples des contrées environnantes ; il est vrai qu’ils sont bons marcheurs, mais ils ne se soucient pas beaucoup de cette qualité et ne veulent pas porter de fardeaux. Surveiller des troupeaux n’est pas une occupation qui amène les mùscles à agir puissamment. Mais cela ne peut pas tout expliquer ; il doit y avoir quelque habitude compensatrice qui les rend capables d’absorber un large volume de cet air raréfié ; probablement, et sans en avoir conscience , ils respirent plus profondément.

Chez nous, cette compensation d’oxygène tend à se faire par un moyen simple et direct. La respiration devient plus rapide et plus ample ; il y a un effort pour augmenter à la fois le nombre des inspirations et la capacité de chacune d’elles. L’intensité de cet effet augmente chaque fois qu’on s’élève un peu lorsqu’on est déjà au-dessus du niveau où la respiration ordinaire suffit. (P. 290.)

Les natifs attribuent communément ces effets fâcheux de l’air raréfié à des plantes qui, dans leur opinion, ont le pouvoir d’empoisonner l’air. Quelques-unes des herbes qui poussent sur les grandes hauteurs exhalent une odeur quand on les froisse, et c’est à elles qu’on attribue les malaises. L'oignon, dont on abuse tant, qui pousse sauvage à de grandes hauteurs, est souvent accusé. Mais une réponse aisée à cette erreur, c’est que les effets sont les plus marqués sur les hauteurs où ces plantes, et aussi toute végétation ont disparu. (P. 292.)

Ces idées sont bien autrement nettes et sûres que celles du capitaine Burton * sur l’origine du mal des montagnes :

Quelques-uns essayaient d’expliquer notre immunité pour le mal des montagnes ou la pnna sur le Grand-Pic, par l’existence d’un vent soufflant violemment et constamment de l’est, qui apportait à nos pounaons la quantité d’oxygène nécessaire à leur consommation. Je crois, cependant, que cette maladie doit être, comme le mal de mer, un désordre du foie ou de l’estomac, souvent aggravé par les stimulants et par un violent et soudain exercice. (T. II, p. 121.)

Le célèbre voyageur africain cite sérieusement à ce propos un passage d’un ouvrage que je n’ai pu me procurer, qui contient, je crois, l’une des idées les plus bouffonnes qui aient été émises en cette difficile matière :

Selon le D' J. Hunt {Acclimatisation of Man) les Européens ne peuvent pas vivre à une grande élévation longtemps dans l’hémisphère nord ; les natifs du sud le peuvent.... « Cette différence entre l’hémisphère nord et le sud est, dit-il, causée par la différence de l’attraction au pôle Nord. Dans l’hémisphère nord l’ascension d’une haute montagne cause un appel de sang à la tête ; dans le Sud, c’est une attraction aux pieds : de là la cause des malaises éprouvés dans l’ascension d’une montagne dans le premier hémisphère. »

» Abeokuta. — London ; 2 vol., 1863.

310 HISTORIQUE

Je terminerai cette longue série de citations en rapportant presque au complet deux nofes très-intéressantes, dues à la plume de médecins fort distingués, et dans lesquelles sont étudiés les effets d’altitudes insuffisantes pour produire le mal des montagnes, mais suffisantes pour amener des modifications physiologiques dont la thérapeutique a pu tirer parti.

La première est de M. le D’’ Jaccoud % et est consacrée à l’étude, au point de vue médical, de la station de Saint-Moritz, dans la haute Engadine.

Les oscillations extrêmes du baromètre à l’établissement des bains sont comprises entre 599 et 627““. La hauteur du village de Saint- Moritz est de 1855“ au-dessus du niveau de la mer. Sur le vaste plateau de l’Engadine, le climat se montre beaucoup plus clément que sur les hauteurs correspondantes du reste de la Suisse :

Chez l’adulte en bonne santé, les premiers effets de l’altitude se révèlent par une augmentation de l’appétit qui se fait sentir dès le premier jour, et qui marche de pair avec un accroissement proportionnel de la puissance digestive et assimilative .

La suractivité parallèle des fonctions digestives et de l’échange nutritif est démontrée, d’une part, par la facilité et la rapidité des digestions, malgré l’augmentation des ingesta; d’autre part, par les changements de proportion entre le tissu graisseux et le tissu musculaire. Le premier diminue notablement par suite d’un séjour prolongé sur la haute Engadine , tandis que les muscles prennent un développement prépondérant qui se traduit par l’accroissement des forces et de la capacité motrice .

L’abaissement de la pression atmosphérique détermine l’accélération des battements du cœur ; j’ai constaté sur moi une augmentation variant de douze à dixhuit dans le nombre des pulsations radiales ; en outre , la circulation dans son ensemble est notablement modifiée, en ce sens qu’il se fait à la périphérie un puissant afflux sanguin ; les capillaires cutanés sont turgescents, et les téguments prennent une couleur d’un rouge violet que l’on retrouve sur les muqueuses supérieures, notamment sur celles de la bouche et de la langue; si le séjour est prolongé durant quelques semaines, la prédominance de la circulation périphérique produit une pigmentation plus forte de la peau r comme ce phénomène est plus marqué sur les régions habituellement exposées à l’action du soleil, on pourrait croire qu’il ne s’agit ici que d’une pigmentation par irradiation solaire ; mais la même modification a lieu sur les parties protégées par les vêtements, et sa cause véritable est par là nettement démontrée. Dans quelques cas, plus rares qu’on ne le supposerait à priori, de légères épistaxis témoignent aussi du changement survenu dans la répartition du sang.

L’appel incessant du sang à la périphérie maintient les viscères dans un état d’anémie relative, lequel, en raison de son degré, ne se révèle que par des phénomènes favorables ; les fonctions cérébro-spinales sont plus actives et plus faciles, la tête est libre et légère, la puissance locomotrice est accrue, la respiration

La Station médicale de Saint-Moritz [Engadine) . — Paris, 18/3.

est remarquablement aisée, encore bien que le mode en soit grandement modifié, comme nous le verrons dans un instant. Ces changements organiques éveillent chez l’individu qui les subit le sentiment d’une force nouvelle, qu’il juge par comparaison avec son état ordinaire ; il se sent dispos et gaillard, il a un entrain que justifie l’accroissement réel de sa capacité pour le travail physique. (P. 3i.)

La raréfaction de l’air à l’altitude de Saint-Moritz produit dans la fonction respiratoire deux changements qui sont le point de départ d’importantes modifications. La fréquence de la respiration est augmentée , le nombre moyen de mes inspirations à Paris, au repos, est de 13 par minute ; il est de 19 à 20 dans l’Eûgadine ; en même temps qu’elle est plus fréquente, la respiration est plus profonde ou, pour mieux dire, plus ample ; la raison, c’est que dans ce milieu raréfié, il faut une capacité, une absorption inspiratoire plus grande , pour maintenir dans l’appareil pulmonaire la quantité d’air nécessaire à l’accomplissement régulier des opérations de l’hématose et de la nutrition en état de suractivité. Or, l’augmentation légère du nombre des inspirations ne saurait amener ce résultat ; il ne peut être dû qu’à une ampliation pulmonaire plus considérable, qui met enjeu certaines régions du poumon que j’appelle paresseuses, parce que, dans les conditions ordinaires, elles ne prennent qu’une très-faible part à l’expansion inspiratoire ; ces régions sont les parties supérieures des organes. Mais comme la pression atmosphérique est abaissée, cette participation plus complète du poumon à l’acte inspiratoire implique nécessairement une augmentation d’action des forces musculaires qui président à l’ampliation du thorax ; et cet ensemble de conditions subordonnées, toutes issues du changement de pression dans le milieu respirable, a pour résultat, en fin de compte, une gymnastique méthodique régulière et constante de l’appareil respiratoire, qui est maintenu sans fatigue au maximum de l’activité fonctionnelle.

Ainsi sont produits, par une intervention active des organes de respiration, des effets analogues à ceux qu’ils subissent passivement sous l’influence de l’air comprimé ; dans l’air raréfié , l’absorption inspiratoire devient complète par le fait d’un travail actif des puissances musculaires ; dans l’air comprimé , l’absorption inspiratoire accrue est la conséquence d’une pression augmentée , sous laquelle les poumons, et les poumons seuls, cèdent passivement. Ce rapprochement, qui me paraît digne d’intérêt, suffit pour établir la supériorité de la première condition, au point de vue du développement et de l’exercice réguliers des fonctions pulmonaires. (P. 34.)

Ainsi, augmentation du nombre et de l’amplitude des mouvements respiratoires, dans le but de compenser le déficit en oxygène dû au moindre poids de l’air, accélération des battements du cœur, appel du sang à la périphérie du corps, tels sont, aux yeux de M. Jaccoud, les effets sur l’organisme d’une dépression de 15 à 16 centimètres.

M. le D*' Armieux*, dont il me reste à parler, a examiné avec soin les militaires confiés à sa direction médicale à la station thermale deBaréges (1270“).

* Effets physiologiques du climat et des eaux de Barêges . — Mêm. de VAcad. des Se, Inscr et Belles-Lettres de Toulouse, 7® série, t. lY, p. 214-231, 1873.

312 fflSTORIQUE.

Il commence par calculer la diminution du poids d’air supporté par le corps de l’homme à la hauteur de Baréges ; elle serait d’environ 220 kil. ; « cette diminution, dit-il, est très-appréciable ; on a plus d’agilité, de vigueur (p. 7). »

Enfin, à Baréges, eu égard à la densité de l’air, on est en déficit, au point de vue de la quantité d’oxygène introduite dans les poumons, par heure de 22 g. 56 et par jour de 541 g. 44.

Mais voici la partie vraiment originale du travail de M, Armieux :

Le 4 mai 1867, je mesurai, à Toulouse, la poitrine de quatre-vingt-dix infirmiers, désignés pour Baréges. La circonférence pectorale, prise horizontalement, au niveau des mamelons, m’a donné une moyenne de 871 millimètres, au repos, et 905 millimètres dans la plus grande amplitude obtenue par une forte inspiration.

Ces hommes sont arrivés à Baréges le 15 mai, ils n’ont pas fait de cure thermale, et les observations ultérieures ont démontré l’influence seule du milieu hygiénique.

Le 27 juin, c’est-à-dire après quarante-trois jours de résidence, leur poitrinemesurée de nouveau a donné les moyennes de 888 millimètres de circonférence au repos et 917 millimètres dans la plus grande expansion; l’augmentation de circonférence a donc été en moyenne, dans le premier cas, de 17 millimètres, dans le second de 12 millimètres.

Le 17 septembre, après un séjour de quatre mois à Baréges, les mêmes sujets, soumis à une nouvelle mensuration, ont fourni les résultats moyens suivants : 900 millimètres au repos et 930 millimètres dans l’amplitude forcée; il y avait une acquisition moyenne nouvelle de 12 ou 13 milhmètres sur les mesures du mois de juin, et une augmentation progressive totale, après quatre mois, de 25 millimètres dans l’ampUtude, et de 32,9 millimètres au repos.

n est donc incontestable que la poitrine de ces militaires a augmenté de capacité, en quatre mois, dans une assez forte proportion, par suite de leur transport dans une station dont l’altitude est de 1100 mètres plus élevée que celle qu’ils habitaient auparavant .

Pour arriver à une preuve plus directe, nous avons fait, en 1868, une expérience confirmative de la précédente, en ayant soin de prendre le poids exact des sujets, afin de comparer leur acquisition matérielle totale avec l’augmentation de volmne de la poitrine.

Nous avons voulu également, cette fois, tenir compte des modifications que pouvaient éprouver le pouls, les mouvements respiratoires, par le transport sur les altitudes.

Nous avons soumis quatorze infirmiers à une observation rigoureuse, avant leur départ pour Baréges et après trente-cinq jours de résidence dans cette locabté.

Le tableau suivant donne les détails et les moyennes de nos observations :

HISTORIQUE

Nous y Toyons que l’acquisition en poids est de 1 kil. 286 grammes, en moyenne, variant de 1 à 4 kilogrammes chez douze de ces militaires, et éprouvant une légère diminution chez deux d’entre eux, tandis que l’augmentation de volume de la poitrine est en moyenne de près de 2 centimètres, ce qui est relativement plus considérable ; cet accroissement a pu aller jusqu’à 7 centimètres chez le premier sujet; enfin, il est général et existe même sur ceux qui ont diminué de poids, ce qui est péremptoire.

Pour être complet, je transcris ici un passage qui vise la composition des gaz du sang, bien qu’il renferme d’inexplicables erreurs, et que je n’en comprenne ni le but ni les résultats; mais il est intéressant de montrer par un exemple tout récent combien ces questions renferment encore d’inconnues, d’obscurités, aux yeux mêmes des médecins les plus instruits :

Outre les phénomènes que nous venons d’exposer, il se produit, par suite de la diminution de pression atmosphérique, une dilatation et une tension plus grande des gaz contenus dans les vaisseaux sanguins. Le sang veineux contient par ütre :

Oxygène .

Azote .

Acide carbonique . .

Total .

11 centimètres cubes.

81 centimètres cubes.

Le sang artériel renferme par litre :

Oxygène . * . . .

Azote . ....

Acide carbonique .

Total

Pour M. Schœuffèle qui a étudié la question à Baréges même, ces chiffres deviennent à la pression de 65 centimètres : 94780 pour le sang veineux et 119640 pour le sang artériel; l’augmentation du volume du gaz intra-vasculaire

rait donc en moyenne, de 11,25 pour 100 à l’altitude de Baréges.

M. Armieux termine son travail par les conclusions suivantes :

Les expériences que je viens de relater démontrent que, par les effets de l’altitude, les personnes qui arrivent à Baréges, éprouvent :

1° Une augmentation notable de la capacité thoracique pour faire une compensation au déficit d’oxygène;

2" Une augmentation de poids, qui indique une plus grande activité de la nutrition ;

3“ Une accélération des mouvements respiratoires ;

4° Une diminution dans la fréquence du pouls ;

5* Un défaut de corrélation entre les deux relations de la respiration et de la circulation ;

24 centimètres cubes.

101 centimètres cubes.

6® Une dilatation des gaz contenus physiologiquement dans les vaisseaux sanguins, par suite de la diminution de la pression atmosphérique;

7° Une disposition plus grande à la diaphorèse par la même cause.

Cette augmentation notable de la capacité thoracique, observée par M. Armieux chez les militaires soumis d’une manière continue à l’influence d’une faible pression barométrique, rappelle ce que disait bien longtemps auparavant d’OrbignyS en parlant d’une tribu péruvienne, les Quichuas, qui vivent dans les hautes régions de la Cordillère :

Les formes sont plus massives chez les Quichuas que chez les autres nations des montagnes ; nous pouvons les présenter comme caractéristiques. Les Quichuas ont les épaules très-larges, carrées, la poitrine excessivement volumineuse, très-hombée et plus longue qu’à l’ordinaire, ce qui augmente le tronc ; aussi le rapport normal de longueur respective de celui-ci avec les extrémités ne paraît-il pas être le même chez les Quichuas que dans nos races européennes, et diffère-t-il également de celui des autres rameaux américains. (T. I, p. 226.)

Et le célèbre voyageur frappé tout à la fois de cette amplitude thoracique, de l’habilal de cette tribu, de son immunité pour le soroche, essaye de préciser le fait anatomique et de le relier théoriquement aux conditions de vie de ces Indiens.

Revenons aux causes qui déterminent, dans les Quichuas, le grand volume que nous y avons observé ; beaucoup de recherches ont dû nous le faire attribuer à l’influence des régions élevées sur lesquelles ils vivent et aux modifications apportées par l’extrême dilatation de l’air. Les plateaux qu’ils habitent sont toujours compris entre les limites de 7500 à 15000 pieds, ou de 2500 à 5000 mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer; aussi l’air y est-il si raréfié, qu’il en faut une plus grande quantité qu’au niveau de l’Océan, pour que l’homme y trouve les éléments de la vie. Les poumons ayant besoin, par suite de leur grand volume nécessaire, et de leur plus grande dilatation dans l’inspiration, d’une cavité plus large qu’aux régions basses, cette cavité reçoit, dès l’enfance et pendant toute la durée de l’accroissement, un grand développement, tout à fait indépendant de celui des autres parties.

Nous avons voulu nous assurer si, comme nous devions le supposer a priori, les poumons eux-mêmes, par suite de leur plus grande extension, n’avaient pas subi de modifications notables. Habitant la ville de Paz, élevée de 3717 mètres au-dessus du niveau de l’Océan, et informé qu’à l’hôpital il y avait constamment des Indiens des plateaux très-populeux plus élevés encore (3900 à 4400 mètres), nous avons eu recours à la complaisance de notre compatriote M. Burnier, médecin de cet hôpital; nous l’avons prié de vouloir bien nous permettre de faire l’autopsie du cadavre de quelques-uns des Indiens des plus hautes régions, et nous avons, comme nous nous y attendions, reconnu avec lui aux poumons des dimensions extraordinaires, ce qu’indiquait la forme extérieure de la poitrine. (M. Burnier nous fit remarquer, en outre, que les poumons paraissaient divisés en ceUules beaucoupplus nombreuses qu’à l’ordinaire. Ce fait nous paraissant étrange

^ L’homme américain , 2 vol. — Paris, 1839.

HISTORIQUE

et difficile à admettre, nous avons prié M. Burnier de répéter ces observations sur un plus grand nombre de sujets; et lorsqu’aprês quelques années nous avons revu ce médecin instruit, il nous l’a de nouveau complètement confirmé.) Nous avons remarqué que les cellules sont plus grandes que celles des poumons que nous avions disséqués en France; condition aussi nécessaire pour augmenter la surface en contact avec le fluide ambiant. En résumé, nous avons cru recom naître : 1° que les cellules, sont plus dilatées; 2° que leur dilatation augmente notablement le volume des poumons; 5° que par suite il faut à ceux-ci pour les contenir, une cavité plus vaste ; 4° que, dès lors, la poitrine a une capacité plus grande que dans l’état normal ; 5° enfin, que ce grand développement de la poitrine allonge le tronc un peu au delà des proportions ordinaires, et le met presque en désharmonie avec la longueur des extrémités, restées ce qu’elles auraient dû être, si la poitrine avait conservé ses dimensions naturelles. (T. I, p. 267.)

Ces observations anatomiques sont tellement intéressantes que la Société d’ Anthropologie crut devoir en introduire la vérification parmi les Questions ethnologiques et médicales relatives au Pérou, dont elle proposa en 1861 la solution aux voyageurs.

Le savant rapporteur, M. Gosse père*, fait remarquer que, « jusqu’à ce jour, les assertions de d’Orbigny n’ont été vérifiées par aucun voyageur » (p. 107). Il indique même un fait qui semblerait prouver qu’il s’agit là d’un caractère de race indépendant du milieu, puisque :

Les descendants des montagnards colonisés par les Incas, sur les bords de la mer, près de Gobija, auraient conservé jusqu’à nos jours, sous l’influence de l’hérédité, la constitution physique spéciale, censée acquise dans l’atmosphère des plateaux élevés. (P. 108.)

La même année, M. Jourdanet®, parlant des Indiens du Me.xique, disait :

L’Indien, qu’on peut considérer comme définitivement acclimaté, possède une poitrine dont l’ampleur dépasse les proportions qu’on devrait attendre de sa taille peu élevée. Aussi se livre-t-il sans gêne à des exercices qui auraient lieu de

surprendre en tous pays . Sa vaste poitrine le met à l’aise au milieu de cet air

délié. (P. 98.)

Sur ce point également, il fut contredit par Coindet®. Selon cet observateur, pour une série de Français dont la taille moyenne était 1“678, la circonférence thoracique au niveau des mamelons était 92%450, tandis que chez les Mexicains, dans une taille moyenne de 1“6‘20, elle tombait à 89%048.

* Instruction pour le Pérou. — Bull, de la Soc. d’Anthrop. de Paris, t. II, p. 86-137. — Paris, 1861.

* I.es altitudes de VAm. trop ; Paris, 1861.

* Gaz. hebd.; 1863, p. 779.

Mais le voyageur anglais Forbes confirma les observations de d’Orbigny et de M. Jourdanet :

M. D. Forbes, dit M. Darwin qui a mesuré avec grand soin un grand nombre d’A.ymaras, vivant à ime altitude comprise entre 10 et 45000 pieds, m’informa qu’üs diffèrent très-notablement des hommes de toutes les autres races qu’il a vues, par la circonférence et par la longueur de leur corps.

Enfin, dans son dernier livre, M. Jourdanet® précise les faits en disant :

Je possède le relevé d’un grand nombre d’observations qui ne permettent pas de conserver le moindre doute . Elles m’autorisent à affirmer que, pour une moyenne de taille de 160 à 165 centimètres, les Indiens de l’Anahuac ont un sternum d’une longueur de 227“”, sur 895““ de circonférence thoracique, mesurée immédiatement au-dessus des mamelles.

D’autre part, mes recherches m’avaient amené à constater d’une manière générale que, pour trouver les mêmes dimensions de poitrine chez les créoles, il fallait s’élever à la taille de 168 à 173 centimètres, (T. I, p. 317.)

Ainsi, il s’agit bien moins, en réalité, d’une capacité thoracique extraordinairement vaste, que d’une taille moins élevée, ou pour parler plus exactement, que de membres inférieurs moins longs par rapport à la hauteur du tronc.

Mais revenons aux instructions du Dr Gosse.

M. Gosse fait suivre ses observations, pleines de sagacité, sur ce point intéressant, par un questionnaire sur le mal des montagnes^ que je crois devoir reproduire intégralement ici :

L’étude de l’influence qu’exerce l’air raréfié des hauteurs dans les Andes péruviennes, sur la constitution physiologique de leurs habitants, nous conduit naturellement à celle des accidents produits par cette cause sur les personnes étrangères aux plateaux, qui s’y exposent imprudemment ou trop brusquement, èt sur les moyens auxquels on a recours pour les combattre ou du moins pour en mitiger les effets.

Si les accidents observés dans nos Alpes européennes, et auxquels on donne le nom de mal des montagnes, se bornent en général â une anhélation extrême, accompagnée de céphalagie, de battements dans les carotides, de palpitations, de nausées, d'un trouble des fonctions digestives, d’ime grande lassitude et parfois de syncopes, ceux qui se déclarent dans les Andes du Pérou, et qu'on désigne par les noms de soroché, de mareo ou de veta, acquièrent, dit-on, une violence telle qu’ils méritent de fixer l’attention des médecins explorateurs, et d’autant mieux que l’on n’a pas toujours analysé suffisamment, dans ce cas, le mécanisme de l’action, ordinairement combinée, de la diminution de l’oxygène dans l’air et de la pression atmosphérique, de l’abaissement éventuel de la tem-

* Descendance de l’homme, 1. 1, p. 550.

® Influence de la pression de Vavr; Paris, 1873.

pérature, sous un rayonnement plus facile du calorique, de l’absence d’humidité, et surtout de l’exercice forcé des muscles, et que même, pour en expliquer les anomalies, on a été disposé à soupçonner l’existence, au Pérou, de causes spéciales inconnues, qui ne se rencontreraient pas ailleurs.

Des observations bien faites, de nouveaux documents bien constatés, serviraient à dissiper les doutes et à concilier les opinions. C’est dans ce but que nous croyons devoir poser les questions suivantes : ,

1“ Quels sont les symptômes caractéristiques du soroché des Andes péruviennes, propres aux systèmes nerveux, sanguin, pulmonaire ou musculaire?

S” Quelle est la succession normale de ces symptômes, dans les cas les plus ordinaires, et quels sont ceux qui prédominent?

5* Existe-il des symptômes précurseurs de l’attaque aiguë, et quels sont-ils?

4° Remarque-t-on fréquemment, à de très-grandes hauteurs, une tendance aux hémorrhagies nasales, labiales, pulmonaires, oculaires, cutanées, etc., etc.?

5° L’injection de la cornée et l’érythème de la face s’observent-ils, indépendamment de la réverbération de la lumière par la neige?

6° Observe-t-on que la peau prenne une teinte livide ou comme cyanosée à une hauteur qui ne peut être moindre de 5800 mètres, mais qui, sous la latitude du Pérou, doit s’élever jusqu’au niveau des neiges éternelles ? Et si ce phénomène se produit, n’est-il que passager à la montée, ou persiste-t-il à l’arrivée au sommet?

7* Lorsque les habitants des hauteurs descendent dans les plaines et vers le bord de la mer, éprouvent-ils un trouble dans leurs fonctions, et en quoi consiste ce trouble?

8“ Observe-t-on souvent un trouble moral correspondant au trouble physique, du découragement, ou une irritabilité de caractère ?

9" Les accidents du soroché sont-ils les mêmes sur les versants orientaux ou occidentaux des Andes, quelle que soit l’exposition des lieux où on les observe?

10“ Ae surviennent-ils qu’à la limite des neiges éternelles, comme le soutiennent certains auteurs, ou bien les Andes péruviennes et boliviennes fournissentelles des exceptions bien constatées à celte règle?

11“ Des étrangers aux plateaux des Andes éprouvent-ils le soroché lorsqu’ils arrivent à cheval sur les hauteurs de la Cordillère? Et lorsqu’ils en ressentent les atteintes, des efforts musculaires ont-ils ordinairement précédé le trouble des organes de la circulation de la respiration?

12“ Les effets du soroché diffèrent-ils suivant l’âge et le sexe?

13“ Yarient-ils suivant les idiosyncrasies, et quelles sont celles qui y prédisposent ou l’éloignent?

14“ Quelle est l’influence, qu’exercent, sur sa production, et sur ses symptômes, les saisons, les vents régnants, ou les orages?

15“ Quelle est l’influence du froid dans les lieux où le soroché se manifeste? Indiquer la température moyenne de ces lieux et la température absolue, au moment des accidents.

16“ Quelle est l’influence de la sécheresse ou de l’humidité?

17“ Est-il prouvé que la hauteur absolue dans l’atmosphère ne suffit pas pour expliquer certaines anomalies locales? Et si le fait est réel, rechercher les causes probables de ces anomalies, soit dans les conditions atmosphériques du moment ou de la localité, soit dans les conditions telluriques, en particulier dans la nature des émanations qui peuvent s’y dégager. Étudier, sous ce rapport, la conformation de ces localités qui pourrait favoriser le séjour des eaux et l’humidité atmosphérique, leur voisinage de terrains miniers, qui pourraient exhaler des vapeurs

minérales, nuisibles, arsénicales ou autres. Ne pas négliger non plus les conditions accidentelles dans lesquelles se trouvent placés les individus ?

1 8° L’acclimatation des étrangers, relativement au soroché, a-t-elle lieu plus ou moins promptement, et quelles sont les conditions qui la favorisent ou la retardent ? Cette acclimatation a-t-elle un résultat durable ou seulement temporaire? Les nègres éprouvent-ils plus de difficultés à s’acclimater que les blancs? Et à cette occasion il serait intéressant d’instituer une série d’expériences, pour s’assurer du ryhthme normal du pouls chez les habitants des plateaux, Indiens, nègres et blancs ; en ayant soin de les répéter sur un grand nombre d’individus sains des deux sexes, adultes et d’un âge bien constaté, de faire ces expériences au repos, dans la station et le décubitus, à une certaine distance du repas, et de noter la température extérieure, chaude ou froide, de la saison ?

19® Si les accidents du soroché se font sentir chez les animaux, quels sont leurs caractères chez les divers animaux et les conditions qui les [font naître? Quelles sont, en particulier, les causes qui donnent lieu à la maladie des mulets, connue sous le nom de trernbladeral Les lamas domestiques et porteurs sont-ils également sujets à cette maladie?

20° La mortalité de certains animaux (des chats, par exemple), déterminée par leur séjour dans les lieux très-élevés, est-elle ou non un fait constaté? Et si le fait est avéré, quels sont les symptômes qui précèdent la mort et quelles sont les causes probables de cette mortalité?

21° Existe-t-il des moyens de se préserver du soroché, et s’il en existe, quels sont-ils? A-t-on essayé, par exemple, au Pérou, comme en Styrie et dans le Tyrol, l’ingestion de petites doses d’arsenic pour prévenir la fatigue des ascensions des montagnes? Étudier spécialement sous ce rapport les effets de la plante connue sous le nom du cuca ou de coca, soit mâchée (chiquée), soit prise en infusion, qu’on assure douée d’une propriété prophylactique remarquable ?

22° Quels sont les moyens employés avec le plus de succès pour arrêter ou amoindrir les accidents produits par le soroché, soit chez l’homme, soit chez les animaux? (P. 113-117.)

Ainsi que j’ai dit au début de cette première partie de mon travail, je ne parlerai pas dans cet historique des recherches qui s’appuient sur les résultats de mes propres travaux ou qui en combattent les conclusions. Leur analyse prendra naturellement place dans la troisième partie.

C’est pour cette raison que je ne dirai rien du livre récemment publié par M. JourdanetS et dans lequel il a reproduit en les développant, en les appuyant de preuves nouvelles empruntées à l’étude des altitudes sur la terre entière, les opinions que lui avait suggérées l’observation des maladies du haut Mexique. Je ne veux emprunter à cet immense travail que le récit d’une expérience importante où se montre la première tentative faite pour étudier chimiquement la valeur de l’anoxyhémie :

Je résolus de me livrer moi-même à ce travail d’analyse, vers la fin de 1864. Je

* Influence de la pression de l’air sur la vie de l’homme, 2 vol. — Paris, 1875.

trouvai un auxiliaire — très-digne d'une mention distinguée dans ce livre — dans le laboratoire et le concours de M. Romuald Zamora, Espagnol recommandable, qui s’occupait de sciences dans ses heures de loisir. J’analysai le sang de trois lapins au moyen de l’oxyde de carbone, en suivant les indications données par M. Claude Bernard. Je trouvai une moyenne d’oxygène fort basse, mais pas assez pour qu’on pût s’en croire autorisé à des conclusions générales bien légitimes. Je me voyais d'ailleurs hésitant en présence d’une considération que j’estimais de grand poids ; c’est que l’on pourrait toujours se demander si ce ne serait pas cette même quantité d’oxygène que ces mêmes animaux eussent donné à des niveaux plus inférieurs. Mes différences de dosage, en effet, trouvées dans les analyses de sang faites jusqu’alors, prouvent que la proportion de ce gaz est un fait individuel du moins dans de certaines liinites. Il me parût, dès lors, que ce point intéressant ne pourrait être incontestablement jugé que par une double analyse portant sur le sang du même animal, puisé à la pression normale d’abord, et à une dépression plus ou moins prononcée, en second lieu. Je renvoyai donc encore à de meilleurs temps la réalisation de mes désirs. (T. I., p. 181.)

Ces désirs, j’ai eu la bonne fortune, grâce à la généreuse intervention de mon savant confrère, de pouvoir les réaliser. Et l’on verra que j’ai pu constater combien ses prévisions étaient en rapport avec la vérité. Mais je renvoie pour cette démonstration les lecteurs à la seconde partie de mon livre.

C’est dans la troisième partie qu’il trouvera l’histoire détaillée des dernières ascensions aéronautiques à grande hauteur, et notamment de celle qui a eu une terminaison si funeste. Nous aurons à déterminer nettement alors les causes de cette catastrophe et à en tirer les enseignements qu’elle comporte. En nous restreignant à ce qui fait le sujet du présent chapitre, nous dirons que les interprétations données par les divers journaux scientifiques et autres, des causes de la mort de Sivel et de Crocé-Spinelli ne sont autres que celles dont le développement occupe les pages qui précèdent. Rien de nouveau ne s’y trouve qui mérite d’être relevé ici, et toutes ces idées avaient été présentées déjà par des autorités plus considérables.

Nous ne ferons d’exception que pour la courte discussion qui s’est élevée, à ce propos, dans le sein de l’Académie de médecine. On voit que, pour MM. Woillez, Mialhe, Colin, c’est encore la diminution du poids supporté par le corps qui joue le rôle principal ; malgré la physique dont nous avons déjà vu M. Giraud-Teulon, M. Gavarret et bien d’autres leur rappeler les principes élémentaires ; ils en sont encore à la théorie de la ventouse universelle. Mais M. Colin y ajoute une hypothèse qui mériterait à eUe seule les honneurs d’une reproduction, car elle n’avait été que très-briève-

THÉORIES ET EXPÉRIEKCES.

ment indiquée par quelques auteurs anciens, et M. Maissiat luimême n’allait pas jusqu’à lui donner une telle importance. A ses yeux, le dégagement des gaz dans l’intestin, le gonflement de ces gaz par la diminution de pression, a joué dans la terminaison fatale un rôle dominateur. Voici, du reste, le passage tout entier :

M. Larrey : Les ingénieuses expériences de SI. Woillez et les recherches nouvelles qu’il pourrait faire sur le spiroscope le conduiraient sans doute à des applications désirables pour les observations aérostatiques. Je veux parler d’abord de l’étude physiologique des phénomènes respiratoires à différentes altitudes, et ensuite de la prophylaxie hygiénique des troubles violents de cette importante fonction, suivant d’autres influences. II aurait à déterminer aussi l’intervention thérapeutique, lorsque l'asphyxie , par exemple, est imminente et provoque des accidents complexes rapidement mortels, par une subite raréfaction de l’air ou par la diminution progressive de la pression atmosphérique. Il s’agirait enfin d’examiner et de contrôler les moyens à l’aide desquels on parviendrait à établir la respiration artificielle, comme dans la cloche du plongeur, comparable, sous ce rapport, à la nacelle des aéronautes.

La fatale catastrophe qui vient de consterner le monde savant et dont les deux victimes ont été inhumées aujourd’hui même, m’engage à soumettre cette remarque à l’Académie, ne fùt-ce que comme une digression utile peut-être à l’intéressante communication de M. ÂVoillez.

M. Woillez : Je ne puis ici me prononcer sUr un sujet aussi grave; mais il me semble qu’il n’y a pas là qu’une question de respiration , il faut surtout tenir compte de la diminution de la pression atmosphérique contre laquelle l’oxygène qu’on avait emporté ne pouvait absolument rien.

M. Colis ; Puisque la question du ballon est soulevée, je demande à dire ce' que je pense des causes de la mort des aéronautes. Certainement ces causes sont multiples, surtout celles qui se lient à la diminution de pression ; quelques-unes sont déjà indiquées par les conditions dans lesquelles se trouvaient les explorateurs.

Deux avaient déjeuné et ils sont morts; l’autre était à jeun et il a résisté. Le dégagement des gaz dans l’appareil digestif des premiers a pu jouer un grand rôle dans le développement de l’asphyxie. On sait que ce dégagement est trèsconsidérable chez les ruminants à la suite de l’usage des aliments verts, et qu’il peut, à la pression ordinaire , produire subitement la mort par asphyxie en immobilisant le diaphragme. Sans doute ce dégagement est plus restreint chez l’homme; mais il augmente par le fait du malaise et de l’indigestion, et alors, l’expansion des gaz croissant à mesure que la pression diminue, le diaphragme est bientôt fortement refoulé en haut ; ses oscillations deviennent très-restreintes et finissent par devenir impossibles. On sait qu’à un certain moment, en gravissant de hautes montagnes, le voyageur est pris de lassitude, il a bras et jambes cassés; les muscles, irrigués par un sang imparfaitement oxygéné, perdent leur énergie. Or, le diaphragme participe à cette fatigue et îi peut finir par tomber dans l’inertie, surtout s’il est refoulé par l’expansion des gaz de l'estomac.

Je sais bien que les aéronautes ont besoin de se prémunir contre le refroidissement, et que le jeûne n’échauffe pas ; mais ils peuvent régler leurs repas de

* Bulletin de V Académie de médecine^ — Séance du 20 avril 1875, 2“ série, t. IV, p. 469 461.

HISTORIQUE

manière à achever la digestion avant le départ, et remplacer les aliments fermentescibles par des aliments respiratoires, par des liquides qui excitent et développent de la chaleur.

Ce qui a été observé sur les victimes et sur le survivant indique bien la cause capitale des accidents. Cette cause n’est pas, quoi qu’en dise M. Bert , l’insuffisance d’oxygène, car, dans les’ expériences, les anbnaux ne meurent pas avec la dose de ce gaz, telle qu’elle peut être à 7 ou 8000 mètres. C’est bien la diminution de pression, comme M. WoiUez vient de le dire, qui produit les troubles graves , les hémorrhagies dans les voies respiratoires , les troubles de la circution, etc.

M. Blot : Les derniers mots de M. Colin me paraissent en contradiction avec ce qu’il disait au début. Ainsi il explique d’abord la mort par le refoulement du diaphragme et du poumon sous l’action de la dilatation des gaz intestinaux, et en finissant il la rapporte â la diminution de pression.

Quant au rapprochement entre les herbivores et l’homme, il me paraît fort discutable.

M. Colin : Je m’étonne de ce que M. Blot voie la moindre contradiction dans mes paroles. J’ai dit que les accidents et la mort dans les ascensions tenaient à plusieurs causes, entre autres le refoulement du diaphragme par les gaz de l’appareil digestif et la diminution de pression sur les tissus et les vaisseaux dans les hémorrhagies pulmonaires, nasales, etc. Chacune de ces causes a une part d’action ; loin de s’exclure, elles se lient.

M. Mialhe : Je pense comme M. Woillez que la diminution de la pression atmosphérique a été la principale cause de la mort , mais je ne puis admettre l’idée de M. Colin, qu’il ne faille pas manger avant de monter en ballon. L’homme n’est pas un ruminant, et les choses ne se passent pas tout à fait chez lui comme chez les herbivores.

M.- Colin; Comment! l’homme a donc des privilèges au point de vue de la digestion ? Est-ce que l’estomac fonctionne autrement dans l’abdomen de l’homme que dans l’abdomen d’un animal? Le chien qui a mangé de la viande, du pain, a dans l’estomac beaucoup de gaz qu’on peut mesurer en liant l’œsophage et le pylore. Pourquoi ces mêmes aliments ne produiraient-ils pas également des gaz dans l’estomac de l’homme? Le travail digestif et les fermentations n’ont-üs pas des caractères uniformes dans des espèces si voisines ?

J’aurai à m’expliquer plus tard sur cette question des gaz intestinaux; mais maintenant, en voyant l’importance que M. Colin semble lui attribuer, je ne puis me défendre d’une réflexion : c’est que le désir de contredire doit être chez certaines personnes une passion bien forte, puisqu’il a pu conduire un physiologiste de cette valeur à commettre de telles étrangetés.

Le dernier document que je mettrai sous les yeux de mes lecteurs est plus curieux encore peut-être. S’il en est, comme je le crains, quelques-uns parmi eux qui ont trouvé qu’en faisant Thistoire du mal des montagnes, j’ai étalé un luxe excessif de citations et de descriptions, ils me pardonneront sans doute cet abus en voyant qu’en 1875, devant la Société de géographie, devant l’Académie des

sciences elle-même, l’existence même du mal des montagnes a été niée, négation qui s’appuie sur la plus étrange des méthodes, ou plutôt qui est l’absence même de méthode scientifique, puisqu’elle ne tient compte que des circonstances dans lesquelles les voyageurs n’ont rien éprouvé pendant leurs ascensions.

La première communication de M. Yirlet d’Aoust à ce sujet date du 19 mai 1875. Le compte rendu officiel delà Société de géographie la relate dans les termes suivants :

M. Virlet d’Aoust , à l’occasion de la récente catastrophe du Zénith , fait une communication sur les effets de la raréfaction de l’air dans la région des hautes montagnes. Dans une ascension au Popocatepelt, par ime altitude de 4500 mètres, il n’a éprouvé aucun autre malaise qu’une fatigue plus accentuée que dans les plaines. 11 existe de nombreux exemples dans les Andes de Üeux habités à 2000 et 3000 mètres. Mexico est situé à 2300 mètres.

Une discussion s’engage relativement à l’influence de la pression atmosphérique sur la vie humaine.

MM. Antoine d’Abbadie, Maunoir, de Charencey, de Puydt y prennent part. Ce dernier membre a parcouru pendant deux ans les vallées des Andes, dans l’Équateur et la Bohvie, vivant à des hauteurs de 4800 mètres, conservant toujours la santé et la vigueur. M. l’abbé Durand confirme cette disposition, d’après M. Stuebel, qui a fait, il y a deux ans, une ascension du Chimbarazo. (P. 552.)

On a pu voir, par le récit que nous avons reproduit de l’ascension de Stuebel (voy. p. 63) dans quelle exagération est tombé M. l’abbé Durand. Mais, sans discuter tout ceci pour le moment, il n’est pas sans intérêt de reproduire plus au long, d’après un journal autorisé, V Explorateur'^^ les arguments présentés par M. Virlet d’Aoust et ses savants collègues.:

M. Virlet d’Aoust, à l’occasion du déplorable événement du Zénith, qui a coûté la vie à deux jeunes savants, MM. Crocé-SpineUi et Sivel, rappelle les circonstances de son ascension au Popocatepetl, en avril 1853, dans le but de faire ressortir les différences considérables qui existent entre les ascensions en montagnes et les ascensions verticales en baUon dans l’atmosphère.

Lorsqu’on s’élève dans Pair à l’aide d’un ballon, dit M. Virlet d’Aoust, on se trouve successivement plongé dans des couches d’air, sinon de compositions différentes, du moins de densités moindres, et où cependant l’acide carbonique , en raison de sa plus grande pesanteur spécifique, doit diminuer de proportion. Ces sortes d’ascensions se font d’ailleurs avec trop de rapidité pour que les organes de la vie humaine aient le temps de se modifier suffisamment pour rendre sup^ portables les différences successives de pressions atmosphériques.

Quand on escalade, les couches d’air ont exactement la même composition que

* Bull, de la Soc. de Géogr, , 6® série, t. IX, 1873.

- l»* Aanée, 1* vol. — Paris, 1875.

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dans l^i^ine, car ces couches viennent d’en bas parcourants, en s’amincissant, jusqu’aux sommets les plus élevés. Il résulte de là que toute expérience ayant seulement pour but de déterminer les différences dè composition de l’air à diverses hauteurs doit s’effectuer verticalement en ballon et non en faisant l’ascension d’une montagne.

L’ascension de M. Virlet d’Aoust au Popocatepetl (montagne qui fume) se fît en nombreuse compagnie et fut pour ainsi dire une expédition internationale. Les États-Unis, l’Angleterre, le Mexique, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Itabe et la France étaient représentées . .

Bien que la plaine et la ville de Mexico soient élevées environ de 2500 mètres au-dessus du niveau de la mer, on y vit très-bien ; la santé publique y est parfaite et exempte de toute maladie endémique. La station des voyageurs, au pied du cône, était à plus de 4000 mètres de hauteur; ils y étaient arrivés à cheval sans le moindre inconvénientVet sans éprouver le plus petit effet de la raréfaction de l’air. Le difficile était l’ascension du cône, véritable pain.de sucre qu’il fallait gravir à pied. Cela demande quatre heures d’une marche très-pénible, bien que la descente s’opère en moins-, d’une demi-heure. INi M. Virlet d’Aoust ni ses compagnons n’éprouvèrent d’autres inconvénients que ceux résultant d’une respiration un peu plus rapide, avec un peu plus de lourdeur dans les membres .

De ces expériences, M. Virlet d’Aoust a tiré la conséquence que le prétendu mal des montagnes se borne à une grande fatigue résultant principalement de l’alourdissement par la diminution de la couche d’air qui entoure l’explorateur et qui le soutient dans les régions inférieures .

M. d’ALbbadie demande à l’auteur^ si dans ces ascensions sur des pics élevés il ne se présente pas un malaise qui'jse manifeste par des étourdissements et des vomissements. AI. Virlet d’Aoust assure qu’il n’a rien ressenti de semblable, pas plus que ses compagnons de route. M. de Puydt dit qu’il a parcouru les pics les plus élevés des Andes , depuis l’Équateur jusqu’au 6' degré de latitude nord ; qu’il a franchi des hauteurs de 4800 mètres et quül n’a jamais éprouvé aucune de ces fatigues; et pourtant il a fait plus de 450 lieues dans les Andes. M. l’abbé Durand appuie cette opinion en rappelant l’ascension officielle des grands volcans ordonnée par le gouvernement de l’Équ^ür. Enfin, AI. Alaunoir dit que l’influence des ascensions, même dans les montagnes, doit varier suivant les conditions de santé et le tempérament du voyageur. (P. 401.)

M. Virlet d’Aoust ^ est revenu sur ce sujet dans la séance du 7 juillet : il suit toujours la même singulière méthode :

AI. Virlet d’Aoust, reprenant le sujet étudié dans une précédente séance, sur l’inlluence de la raréfaction de l’air dans les hautes régions de l’atmosphère, signale une ascension du volcan d’Arequipa ou Alisti, dont l’altitude est de 5650”, pendant laquelle les voyageurs n ont point été incommodés (Renvoi au Bulletin) . (P. 107.)

L Explorateur du 15 juillet 1875^ est beaucoup plus explicite :

Le mal des montagnes. A l’appui de ce qu’il a précédemment dit à l’occasion de ses ascensions au Popocatepetl et à l’Lxtaccihuatl,sur le prétendu mal des monta-

^ Bull, de la Soc. de Géog., 6= série, t. X.

* 1" Année, 2= vol. — Paris, 1875.

gnes, M. Virlet d’Aoust signale une autre ascension, celle du Tolcan Misti, plus souvent désigné sous le nom de volcan d’Arequipa, au Pérou, qui a donné lieu aux mêmes conclusions. Le D' J. T. Coates, des États-Unis, qui l’a exécutée, est parti le 22 septembre d’Arequipa pour aller coucher au pied du mont, situé à 30 milles au N. E. de cette ville. Le lendemain de très-bonne heure, accompagné de trois guides et muni de deux anéroïdes, il a entrepris l’ascension.La petite caravane put d’abord voyager à cheval; mais, au bout d’une heure, la pente devenant trop rapide et les difficultés augmentant au fur et à niesure qu’elle avançait, elle dut continuer à pied.

Après dix heures d’une marche pénible, elle atteignit enfin, à six heures et demie du soir, le sommet du volcan, mais sans avoir éprouvé ni hémorrhagies, ni difficultés de respirer, ni nausées, ni maux de tête, ni aucune autre de ces sensations pénibles que l’on prétend devoir être ressenties par les personnes qui s’aventurent dans les montagnes à des altitudes de plus de 5000 mètres .

Enfin, M. Yirlet d’Aoust croit devoir signaler une autre ascension bien plus élevée encore qui aurait eu lieu dans la Nouvelle-Guinée. Plusieurs journaux ont annoncé récemment que M. le capitaine anglais Lawson aurait découvert dans cette grande île océanique une montagne qu’il a appelée le mont d’Hercute, laquelle aurait 10 929 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer, soit 1262 mètres déplus que le pic Everest, delà chaîne de l’Himalaya, considéré jusqu’ici comme le pointle plus élevé du monde entier. L'Explorateur a dit quelles réserves il fallait apporter dans l’accueil à faire à cette prétendue découverte. Quoi qu’il en soit, d’après son récit, le capitaine Lawson ayant tenté l’ascension du mont d’flercule, n’aurait pu s’y élever que jusqu’à la hauteur de 8455 mètres, c’est-à-dire à une altitude presque égale à celle qu’aurait atteint le ballon le Zénith dans sa dernière et fatale ascension ; mais , à cette hauteur, le sang lui serait sorti par les yeux et par les oreilles, et il aurait failli périr par suite de la raréfaction de l’air. Cette affirmation, de même que la découverte d’une montagne qui serait la plus haute du globe , et aurait été si tardivement reconnue , mérite confirmation. (P. 63.)

Rien n’est venu confirmer ce dernier récit, auquel on ne pouvait ajouter foi sans une forte dose de crédulité. Mais je n’insiste pas : dans le chapitre suivant viendront les discussions critiques.

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