TITRE II
La nature n offre point de conditions où Thoinme et les ôlrcs vivants aériens soient soumis à l'influence d'une pression plus forte que celle qu'exerce Tatmosphcre au niveau des mers*. Seuls les animaux et les végétaux aquatiques supportent des pressions qui peuvent, dans les profondeurs de l'Océan, se chiffrer en centaines d'atmosphères.
La recherche des minerais, celle surtout de la houille, ont bien forcé de nombreux ouvriers à vivre à des profondeurs où la pression normale de 760°*" se voit augmentée de quelques centimètres de mercure. Mais Tinfluencc de celle modification légère n'a jamais attiré l'altention des observateurs, perdue qu'elle est, en admettant qu'elle soit de quelque importance, dans la foule des conditions particulières et défavorables où vivent les mineurs (humidité, obscu rilé, confinement, gaz délétères, poussières, e!c.).
Mais depuis le XVI* siècle, les progrès de Tinduslrie ont amené des hommes à travailler sous des pressions qui ont dépassé quatre atmosphères. Les cloches à plongeurs, les scaphandres, les tubes à air comprimé inventés par M. Triger, ont placé dans ce milieu modifié des milliers d'ouvriers. Des accidents graves sont alors survenus, dont le nombre a effrayé les ingénieurs et les médecins.
* U faudrait à la rigueur faire exccplion pour les conli'êcs peu étendues, peu peuplées, où le sol est au-dessous du niveau de l.i mrr; la plus importante, ù coup s.lr, est la vaU<S-ï de la mer Morte.
Cependant ces derniers, frappés des modifications singulières et souvent heureuses que le séjour dans Tair conipriinè apporte dans cerlains états morbides, ont eu l'idée de régulariser l'emploi de cet agent thérapeutique nouveau. Des appareils ont été installés, qui ont servi à d'intéressantes observations physiologiques et à d'utiles applications médicales.
J'énumére, dans les chapitres qui suivent, les faits observés dans les circonstances que je viens de rappeler. Entre celles-ci, on aperçoit, en les considérant d'ensemble, une différence notable. Les plongeurs, les ouvriers des tubes, sont soumis à des pressions qui sont parfois énormes; l'attention n'a été attirée sur les accidents qu'ils présentent que lorsque ces pressions étaient fort élevées ; enfin, ces accidents sont, comme nous le verrons, le résultat, non de la compression elle-même, mais de la décompression brusque. Dans les appareils médicaux, au contraire, la pression employée a toujours été faible, inférieure au double de Tétat normal; les observations physiologiques ont porté sur les phénomènes produits par Tair comprimé lui-même, et aucun accident n'a pu être mis à la charge delà décompression, loujoui^s très-prudemment graduée. J'ai donc dû diviser en deux chapitres l'exposé de faits aussi différents. Un troisième est consacré à l'indication des tentatives faites par les divers auteurs pour expliquer les modifications physiologiques et les accidents plus ou moins redoutables qui frappent les ouvriers. Enfin, dans un dernier chapitre, se trouvent résumés et critiqués les faits observés et les théories émises en vue de les expliquer.
CHAPITUE PREMIEIt
FOUTES PRESSIOiNS.
g 1". — Cloches à plongeurs.
C'est au commencement du XVI* siècle que Sturmius inventa lu cloche à plongeurs, qui devait rendre de si grands services. C'était tout simplement une cloche lourdement lestée, qu'on laissait, pleine d'air, descendre verticalement dans l'eau jusqu'à toucher le fond. L'eau pénétrait dans l'appareil à une hauteur qui augmentait avec la profondeur de l'immersion : à dix mètres, il y avait sous la cloche, en volume, moitié d'air et moitié d'eau ; à vingt mètres, deux tiers d'eau et un tiers d'air, etc. ; les ouvriers, réfugiés jusque-là sur des gradins, en descendaient pour travailler, dans les plus mauvaises conditions.
L'inventeur se préoccupa de l'influence fâcheuse que pouvait exercer sur eux l'air comprimé par la descente; pour y obvier, dit Panthot*, il conseilla d'emporter de l'air dans des bouteilles que l'on casserait ensuite sous la cloche.
Ce procédé, qui ne pouvait en aucune façon modifier la tension de l'air, fut perfectionné par Halley, dafls un but plus en rapport avec les lois de la physique. Le médecin anglais se proposa de mettre à sec l'ouvrier envahi par l'eau et de renouveler Pair allérr par sa respiration ; il y parvenait en descendant sous la cloche de.^
^ Je cite cette Opinion de^Panthoti d'après Briiè-Fradin, p. 31.
barillets pfeins d^air, qi'i le pioaiear reterut et oaiTÛi â >:« ^rè: Tair chand et impur i'é»rluppaît par le haat de la ckcbe. à l'aide d'ooe soupape. &lley trouva mèxne le moyen de permettre à on plongeur de s'éloigner de la doche. en o»tinuant de communiquer a^ec Tair comprimé qui y e5tC'>nt»iu par un tuyau et un caporboo recourrant !a tête. iBrîié-Fradin. ? S., pi. 1. Cêtait b première idée du scaphandre.
Spalding apporta â Tappareil de BaDey des amâioratioos d'ordre purement mécanique : ces perfectionnements ne rempécbêrent pas de trouTcr la mort dans son appareil même en i lib.
Brizé-Fradin, au travail duquel' j'ai emprunté la plupart des renseignements qui précédent, résume dans les t^mes siÛTants les incouTénients de la cloche à plongeurs :
1* Douleur TiTC et insupportable dans Toreille, duc à la compression de la cloison du tympan ;
T Altération de Tair par la respiration des ouvriers, d où asphyxie ;
3* Lj pfaipart des pfafsîdeiis ont troaré an lroi:ûéfDe incoDvénienl ; Os croient qae le ressort de l'air, agissant dans tons les sens et à tontes les profoodenrs, comprime les raisseanx sanguins, les artères et occasionne des bémorrbagies.
On peut opposer à ceUe assertion des faits constants et des expériences directes ; écoQtons M. Hallej :
€ Vû été moi' même Tune des dnq personnes qui ont plongé jusqa'â b profondeur de 18*, sans en être incommodé -, nous sommes restés pendant une heure et demie; j'aurais pu même y rester, plus longtemps, car rien ne s'y opposait. •
Ce témoignage de M. fialley pourrait être appuyé de celui de tous les plongeurs. La pression de l'air sous reau,â une profondeur de 18", n'occasionne pas de crachement de sang ; si on plongeait plus aiant, sans doute, ou trouverait le terme où Tair condensé ser3it irrespirable. (P. 171.)
Et cependant, ajoute Brizé-Fradin :
En obsertant ces rapports d'identité arec la pression de Teau et la puissance astique de l'air, " deur de 18" doit
élastique de l'air, il semble que le plongeur placé sous la cloche à une profondoit être daus un état d'affaissement unifersel. (P. 175.)
Le conseiller de Cour de Tempeieur de Russie, dont nous avons rapporté plus haut ia funeste ascension au mont Blanc, le docteur ïlameP, descendit dans une cloche à plongeur installée par Rcnnie dans le port de Howlh, près de Dublin ; la profondeur de
* /m chimie pneumatique appliquée aux travaux sous F eau. — Paris, 1808.
• fMire au profeueur Pictet sur la cloche du plongeur. — 'Bibl. univ, de GenèeCy 1. XI!!. p. 2.^0-234. 1820.
FORTES l'K£SSiOKS : CLOCHES A PLONGEURS. 575
l'eau éiait d'environ 30 pieds. Il n'éprouva pas d'autre incommodité que de violentes douleurs d'oreilles, « comme si on y introduisait avec force une baguelle, » qu'il faisait cesser en avalant sa salive. Delà vint à Hamel l'idée « que la cloche des plongeurs pourrait servir de remède dans les cas de surdité provenant de l'obstruction de la trompe d'Eustache ».
Pour le reste il dit simplement :
Je m'attendais à éprouver quelque effet pénible pour la respiration, résultant de la pression de l'air augmentée du poids d'une atmosphère presque entière; cependant je n'ai pas ressenti la moindre incommodité sous ce rapport.
La môme année, dans la même cloche et 5 la môme profondeur, descendit le docteur Colladon '. II est un peu plus explicite :
Nous descendions si silencieusement que nous ne nous apercevions point du mou« ▼ement de la cloche; mnis aussitôt qu'elle fut plongée dans Teau, nous ressentîmes dans les oreilles et sur le front un sentiment de pression qui alla en augmentant pendant quelques minutes. Je n'éprouvais cependant pas de douleurs dans les oreilles; mais mon compagnon souffrait tellement, que nous fûmes obligés de suspendre la descente pendant quelques minutes. Pour remédier à cet inconvénient, les ouvriers nous conseillèrent d'avaler notre salive après avoir fermé fortement les narines et la bouche et de retenir pendant quelques instants notre respiration, afin que, par cet exercice, l'air intérieur pût agir sur la trompe d'Eustache. Mon compagnon se trouva peu soulagé par le procédé. Lorsque nous nous remîmes en mouvement, il souffrait beaucoup, il était pâle, ses lèvres étaient décolorées, on l'eût cru prêt à se trouver mal. Son abattement était dû, sans doute, à la violence de la douleur, jointe à un sentiment de crainte qu'il n'était pas le maître de surmonter. Cette expérience produisit sur moi un effet contraire : j'étais d;ins un état d'excitement, comme si j'eusse bu quelque liqueur spiritueuse, je ne souffrais point, je n'éprouvais qu'une forte pression autour de la tète, comme si un cercle de fer y eût été attaché fortement. En parlant avec les ouvriers, j'avais quelque peine à les entendre; cette difficulté de Fouie devint si forte, que pendant trois ou quatre minutes je ne les entendis plus parler; je ne m'entendais pas moi-même, quoique je parlasse aussi haut qu'il m'était possible, et bientôt le bruit causé par la violence du courant contre les parois de la cloche ne parvint plus à mon oreille. (P. 6.)
Enfin nous arrivâmes au fond de la mer, où toute sensation désagréable cessa presque entièrement
Nous respirâmes avec beaucoup de facilité pendant tout le temps de notre visite sous Teau... Notre pouls n'éprouva aucune altération
En remontant, nos sensations furent très-différentes de telles que nous avions éprouvées en descendant : il nous semblait que nos télés devenaient beaucoup plus grosses ; que tous les os étaient sur le point de s'en séparer. Cet inconvénient ne fut pas de longue durée. (P. 8.)
A ces observations presque négatives, Colladon ajoute deux faits
> Relation (Tune descente en mer dans la cloche du plongeur, — Paris, 1820.
(les plus jintéressants, et qui ont [été le point de départ d'impM^ tantes applications thérapeutiques :
Aucun des ouvriers ne devient .sourd, il semblerait plutôt que, dans cas, l'action de la cloche sur les oreilles pourrait serrir de remède ï la Un des ouvriers, respirant habituellement «ivec une grande difficulté, se complètement guéri peu de temps après avoir entrepris le traTail de la
La cloche à plongeurs est aujourd'hui complètement abandoonée. Elle'a été reniplacéc par les caissons remplis d'air conr^primè ptr II méthode Triger.
Des tentatives, qui ne manquent point d'intérêt, ont été faitei i plusieurs reprises pour inventer des bateaux sous-marins dans les» quels des hommes vivraient soit dans l'air comprimé soit dans Tairl la pression normale. Ces essais ont commencé au dix-septième siè!» de ; le P. Mersenne, Tami de Descai tes, n'a pas dédaigné de 9*61 occuper; plus récemment, R. Fullon a fait dans le port de Brest dei tentatives qu'on aurait peut-être dû encourager ; puis vint Payemei dont Vhydrostat sous-marin fonctionna avec quelques succès. Dl nos jours enfm, M. Yilleroi, puis le contre-amiral Bourgeois, ontit» venté des bateaux-cigares qui pourraient être utilisés en cas 4i guerre. Mais, comme aucune observation d'ordre physiologique ii*i été faite à l'aide de ces engins, et que je n'ai nullement le désir d'écrire une histoire, si abrégée que ce soit, des applications india» trielles de Pair comprimé, j'arrive sans autre transition aux fait nombreux relatifs au creusement des puits de mine et au fonçap des piles de pont par la méthode Triger.