‹ La prévarication troisième retraite de Notre-Dame de ParisChapitre 3 sur 9 · DEVANT · texte numérisé non relu

DEVANT

Omnia in mensura, numéro et pondère disposuisti.

Vous avez tout ordonné avec mesure, nombre et poids.

(Sap. (11-21)

Messieurs,

Nous avons montré hier, au début de ces saints exercices, comment tous les courants de la vie contemporaine tendent à l'effacement progressif de l'idée et de la notion de la Prévarication ou du péché : les grandes négations dans l'ordre intellectuel, les doctrines pervertissantes de l'ordre moral , les énervements de la justice dans l'ordre judiciaire, les tendances des gouvernements dans l'ordre politique, les erreurs monstrueuses qui remuent l'ordre social, et, dans l'ordre religieux, les invectives contre notre dogme des châtiments du péché et des peines

56 LA PREVARICATION HUMAINS

éternelles : tout tend à amoindrir, et pour beaucoup même à supprimer la notion du péché et l'idée de la Prévarication.

Or, ce fait contemporain est le grand mal et la grande menace de ce temps ; c'est, dans toutes les sphères de la vie, une cause d'universel abaissement et d'universelle perversion ; c'est la perversion de l'intelligence, de la conscience, du cœur et de la volonté, de la société et de la civilisation ; c'est le retour à pas précipités vers la barbarie et la sauvagerie.

Cette situation exceptionnelle et vraiment effrayante de notre temps, vous montre assez par elle-même l'actualité et l'opportunité du sujet qui fait le fond de cette retraite, dont le but est de restaurer le plus possible, dans vos âmes, la notion intégrale et l'idée complète du péché ou de la Prévarication.

Maintenant il s'agit de pénétrer dans le mystère même de la Prévarication, afin de faire sortir de la connaissance et de l'intelligence du péché la généreuse résolution de nous arracher à son empire et de briser la chaîne des servitudes qu'il nous impose.

Or, l'essence du péché, ou de ce que je nomme ici la Prévarication, consiste radicalement dans

la libre violation de nos nécessaires rapports avec Dieu. Donc, pour bien entendre ce que c'est que la Prévarication humaine, il faut entendre comment elle viole et brise les rapports nécessaires de notre vie humaine avec les attributs de la nature divine. Cette prédication s'attachera donc à vous montrer la raison et le principe, plutôt que les effets et les conséquences de la Prévarication. Bref, ce sera la Prévarication humaine mise successivement en face des attributs de la nature divine.

Aujourd'hui, je veux me contenter de considérer la Prévarication humaine dans ses rapports avec la Sagesse divine, c'est-à-dire avec le plan de Dieu, Créateur et Providence. Nous toucherons ainsi, tout d'abord, à la première raison du désordre et de la laideur de ce qu'on appelle le péché.

Oui, désordre et laideur : voilà ce que je voudrais montrer dans la Prévarication humaine, mise en face de la Sagesse divine ; désordre radical, laideur inhérente à ce désordre luimême.

Désordre et laideur du péché: c'est ce que d'ordinaire on ne comprend pas, et ce qui pour la plupart des hommes ressemble àuneabstrac-

tion vide, à je ne sais quoi d'insaisissable, qui se dérobe à la pensée, et plus encore au sentiment. Et pourtant, rien dans le sujet présent n'est plus essentiel et plus fondamental.

Voilà pourquoi, avant d'aborder d'autres aspects du sujet, peut-être plus saisissants pour le plus grand nombre, je voudrais essa3'er de jeter une pleine lumière sur ces deux points: Désordre et laideur de la Prévarication humaine devant la Sagesse divine.

Je réclame de vous, Messieurs, pour cette part de notre sujet, une attention plus soutenue encore que de coutume. Mais déjà vous m'avez prouvé bien des fois que vous êtes de ceux avec qui on peut aller au fond et à la racine des choses.

Pourquoi et comment la Prévarication humaine, en face de la divine Sagesse, représentet-elle le désordre en essence, le désordre primordial et fondamental? Pour cette simple raison que tous vous pouvez entendre : parce qu'elle renverse, autant qu'elle peut, le dessein de la Sagesse divine dans la création, à savoir, la

plus grande gloire de Dieu, parla manifestation de l'ordre et de l'harmonie dans l'univers.

Quel est cet ordre conçu et voulu par la Sagesse créatrice? C'est que l'homme intelligent et libre exerce son intelligence et sa liberté, pour réaliser ce dessein, la gloire du Créateur, en conduisant avec lui-même à cette fin toutes les créatures qui relèvent de lui ; et que, par cette magnifique unité de tous les êtres créés, se rencontrant dans une même fin, il fasse partout resplendir Y ordre dans la création .

Or, il se trouve que l'homme, par sa libre Prévarication, fait exactement le contraire. Il se détourne de cette fin sublime, voulue par la divine Sagesse; il en détourne avec lui-même les créatures qu'il avait la fonction et l'obligation d'y conduire ; et par là,il consomme dans la création, ce que j'ai appelé le désordre essentiel et primordial, d'où dérivent tous les autres désordres.

Vous avez dans ces quelques mots la substance et la condensation de ce que j'ai à dire sur ce premier point : le désordre de la Prévarication humaine. Quelques développements vont rendre le tout assez clair pour que rien de ce point fondamental n'échappe à personne dans ce grand auditoire.

Et tout d'abord, Messieurs, il faut bien entendre que le dessein de la divine Sag*esse dans l'Œuvre de la création, c'est la gloire de Dieu, par la manifestation de l'ordre et de l'harmonie qu'elle fait éclater dans tout le monde créé.

La Sagesse divine est le centre éternel et vivant de tout ordre et de toute harmonie. De toute Eternité", dit la Sagesse elle-même, je suis constituée dans l'ordre : Ab œterno ordinata sum (1). Je suis Yordre lui-même en essence , l'ordre incréé, l'ordre infini. Et tout ordre qui resplendit dans la création, n'est qu'un reflet de l'ordre qui habite en moi-même.

.Vvant que la terre existât, Anlequam terra fieret ; avant que tous les abîmes fussent creusés et que les montagnes fussent affermies; avant que les fontaines jaillissent de leurs sources; avant que les fleuves traversassent la terre; et avant que la terre fût appuyée sur ses fondements, moi, la Sagesse , j'étais au sein de Dieu. Oui, alors qu'il créait tous les mondes, j'étais avec lui , et avec lui répandant sur toutes choses l'ordre et l'harmonie : Cumeo eram cuncta componens. Et me jouant au sein de cet ordre qui éclatait dans l'univers, je tressail-

(1) Prov. nu. 23.

DEVANT LA SAGESSE DIVINE Cl

dais de joie au spectacle de toutes les beautés qui resplendissaient dans toute la création, images de l'ordre et de la beauté que je contemple éternellement en moi-même.

Oui, dit ailleurs la sainte Ecriture, au Livre même de la Sagesse : « Vous avez tout disposé avec nombre, poids et mesure : Omnia in mensurd, numéro et pondère disposuisti (1). Et de ces trois choses divinement équilibrées, ô Sagesse créatrice et ordonnatrice, vous avez composé cet ordre qui doit manifester, et cette harmonie qui doit chanter, de toutes les profondeurs de .. création, la Gloire du Créateur.

Et parce que la raison de tout ordre, ouïe secret de toute harmonie réside dans le mystère de Yunite, la divine Sagesse fait éclater au sein de la prodigieuse multiplicité qui apparaît dans toutes les sphères de la création, une unité plus prodigieuse encore : Unité à la fois éclatante et cachée, dont le miracb se découvre de plus en plus , à mesure que le regard de l'homme y plonge davantage, et que la science, par tous ses progrès, lui dérobe quelque chose de son mystère ; unité qui apparaît à tous les étages de cette architecture de l'univers, dont la divine

(1) Sap.(xi-2I.)

Sagesse a posé les bases, donné le plan, tracé toutes les lignes, et qui surtout se révèle avec un éclat encore plus divin , dans l'ensemble de l'architecture elle-même.

Il le fallait pour réaliser tout le dessein de la Sagesse créatrice : manifester la gloire du Dieu qui est l'ordre et l'harmonie infinis, par la splendeur de l'ordre et par l'éclat de l'harmonie se révélant partout dans l'Œuvre de ses mains. Sans cette unité, par laquelle tous les êtres créés se tiennent les uns aux autres et se compénètrent par une action réciproque , la création, au lieu d'être l'ordre, ne serait que le chaos, et comme telle, incapable de glorifier le Créateur.

Il n'en pouvait être ainsi , parce que tout ce que crée la Sagesse elle-même et par elle-même, est essentiellement ordonné , nécessairement concerté et divinement harmonisé.

Voilà pourquoi, sans doute, dans les langues humaines, l'ensemble des êtres créés se traduit par un mot qui signifie ordre , concert , harmonie. Le mot cosmos des Grecs et le mot latin mundus ne signifient pas autre chose. Et nous croyons pouvoir affirmer que, dans toutes les langues que les peuples parlent ou ont parlées, il y a, pour exprimer la même chose, un mot si-

milairo, si ce n'est identique. [Notre mot univers lui-même, qu'exprime -t-il dans son admirable composition, si ce n'est Vunitc' dans la diversité, c'est-à-dire l'idée même de l'ordre et de l'harmonie? C'est qu'en effet, le monde ou Yunivers, c'est l'harmonie de tous les êtres créés. Toutes les créatures, dans un sens vrai, ont une voix , même celles qui semblent garder pour nous un silence relatif. Toutes ces voix font leur note dans, l'universel concert . Et l'homme, c'est-à-dire l'être le mieux concerté et le pius harmonieux de ce monde visible, l'homme, abrégé magnifique de l'universel cosmos, l'homme est la plus grande voix , la voix dominatrice de ce concert du monde.

Eh bien, Messieurs, ces harmonies, que proclament-elles? que disent-elles? en un mot, que chan- *en/-elles? Ah! ce qu'elles chantent, est-ce que vous ne l'entendez pas? Mais elleschantent, par la voix de toute créature, la gloire du Créateur : Cœli enarrant gloriam Dei ! Les cieux racontent la gloire de Dieu. Or, ce récit est un chant qui retentit dans le temps, et que le Créateur écoute du fond de son Eternité. Et cette gloire de Dieu, ce ne sont pas seulement les cieux qui la chantent : la terre aussi la chante ; les champs et les

prairies la chantent; les montagnes et les vallées la chantent; les fleuves et les ruisseaux la chantent; les arbres et les fleurs la chantent; les animaux et les végétaux la chantent ; les vents et les tempêtes la chantent ; toutes les mers et tous les océans la chantent.

Et tout cela chante, non seulement dans l'éclat et le bruit qui arrivent jusqu'à vos sens ; tout cela chante aussi dans ces silences qui ne parlent qu'à nos âmes : « Gloire à vous, Seigneur ; loué, béni, glorifié soit à jamais votre nom. Vous nous avez appelés, et nous voici, répondant à votre appel. Vous nous avez donné une voix, et cette voix, retentissement harmonieux de tout ce qui vibre en nous, chante votre gloire, votre gloire encore, votre gloire toujours !

Ainsi, Messieurs, voici deux données, dans ce sujet, absolument certaines, et toutes deux rayonnantes de leur propre évidence : l'œuvre de la divine Sagesse ou de la Sagesse créatrice est partout ordre et harmonie, et cet ordre et cette harmonie doivent faire éclater la gloire même du Créateur.

Et maintenance demande : quel est le secret suprême, et si je le puis dire, le dernier mot de

c(*t ordre et de cette harmonie dont nous venons de redire , en l'admirant , le miracle permanent ? En d'autres termes, que faut-il aux êtres créés pour être dans l'ordre, et par là même glorifîerle Créateur ? Soyez attentifs, je vous prie, car nous touchons ici au point le plus radical de ce sujet ; et c'est de notre réponse à cette question que doitsortir, dans une lumière toute populaire, la vraie notion et l'idée primitive de la Prévarication.

Eh bien, Messieurs, ce qui est le vrai secret de toute harmonie, ce qui nous donne le mot révélateur de tout ordre dans les êtres créés, et par conséquent, de leur puissance pour glorifier le Créateur, le voici : c'est, dans l'être créé, la tendance à sa propre fin , et par suite, l'accomplissement de sa propre destinée.

Telle est la loi suprême de la création ; loi vraiment universelle, dont l'accomplissement explique tout l'ordre, toute l'harmonie des êtres créés, et répond au dessein de la Sagesse créatrice : manifester dans la création la gloire du Créateur, en allant au but final de leur création .

11 en est ainsi : tous les êtres créés, tous les végétaux et tous les animaux, toutes les étoiles

et tous les soleils ne g-lorifientle Créateur qu'en demeurant dans Tordre, et ils ne demeurent dans l'ordre qu'en allant à leur fin. La grande aberration de tous les êtres , pour ne pas dire leur unique aberration, comme nous l'avons montré ici même (1), c'est de se détourner de leur fin. Et si les êtres privés de raison et de vie pouvaient devenir coupables , là serait leur Prévarication, leur péché, leur crime : se détourner de leur but, manquer leur destinée.

Ainsi, Messieurs, se dég-ag-e de toute confusion et de toute obscurité la vraie notion de la Prévarication. Tout péché est un désordre, une désharmonie , un désaccord ; et tout désaccord , toute désharmonie, tout désordre enfin, dans la créature , est une déviation de la fin voulue par le Créateur ; parce que la fin, la fin dernière surtout, est le sommet sublime, le point central d'où l'unité rayonne sur tous les êtres créés, comme l'nnité elle-même est le principe générateur de tout ordre et de toute harmonie.

Voilà pourquoi, le plus grand désordre et la plus grande perturbation que l'on puisse jeter dans les créatures, quelles qu'elles soient, c'est de les faire dévier du sentier qui conduit droit à

(1) Voir lu Dcitinée, premier discours .

leur terme , et de les amener par l'abus que l'on en fait, à faillir à la suprême loi de leur vie.

Et plus l'être, ainsi détourné de sa voie et arraché à sa fin, est grand, plus grand aussi est le désordre qu'il porte en lui, plus affreux est le désaccord qu'il fait' entendre, plus audacieuse l'insulte qu'il jette à la divine Sag-esse, plus solennel le démenti qu'il donne à la Providence, plus criminel, enfin, l'outrage qu'il fait au Créateur en le privant, par cette déviation ellemême, d'une part de la gloire qu'il attend de toute créature.

C'est un principe, en effet, que plus un être s'élève dans la hiérarchie des êtres, plus, s'il vient à dévier, son désordre grandit avec sa déviation. Sous ce rapport, il en esta peu près de la déviation des esprits comme de la déviation des corps. Plus l'être intellig-ent et libre monte par sa nature même vers les sommets de la création et s'élève du cùté de Dieu , plus grande, s'il a le malheur de prévariquer, sera sa Prévarication, plus révoltant sera son crime et plus redoutables ses responsabilités.

Ainsi, sans doute, s'explique l'incommensurable malice de la Prévarication dont se rendirent coupables les anges rebelles , et no-

tamment Lucifer; Lucifer, de tous ses complices le plus rapproché de Dieu par sa grandeur même , et le plus haut placé au sommet des célestes principautés. Ainsi, de même, peut s'expliquer l'effroyable coup de foudre tombé sur le grand révolté et sur toutes les phalanges angéliques qu'il a entraînées dans sa chute, comme il les avait entraînées dans sa révolte. Le plus grand , le plus élevé, le plus éclatant de tous les êtres créés, il éleva, en prévariquant, la Prévarication au plus haut degré qu'elle pût atteindre; et le sillon qu'en tombant il traçait derrière lui, marquait le plus grand écart ou la plus grande déviation possible dans les êtres créés.

Or, s'il en est ainsi, si la Prévarication consiste dans la déviation de la fin imposée à la créature, et si cette déviation est proportionnée à la grandeur de l'être qui s'écarte et s'éloigne de sa fin ; il est alors facile d'entendre ce que c'est que la Prévarication humaine, ou le péché dans V homme lui-même. La Prévarication humaine, c'est l'homme même, librement déviant de sa fin ou de sa destinée suprême; l'homme dans la plénitude de sa connaissance et de sa liberté repoussant la fin qui lui est fixée, tout à la fois,

par la divine Sagesse et par le divin Amour; l'homme implicitement, si ce n'est explicitement, disant à Dieu, son principe et sa fin : Je ne veux pas de toi.

Ainsi la Prévarication humaine, ou le péché en essence, c'est le désordre, le désordre moral consommé par l'homme refusant d'aller à Dieu, et librement s'arrachant à la fin de toute créature: la gloire du créateur ; l'homme, enfin, osant jeter la perturbation au sein de l'oeuvre de Dieu, et se mettre, autant qu'il peut, en antagonisme avec l'éternel dessein de la Sagesse créatrice.

Et, quand on se demande ce que c'est que l'homme, et quand on se dit que , placé un peu au-dessous de la hiérarchie des anges, il est le plus grand et le premier parmi tous les êtres de ce monde visible; quand on se rappelle jusqu'où Dieu l'a couronné d'honneur et de gloire; alors on commence à entendre ce que c'est que la Prévarication consommée par cet être si privilégié; et quelle est, aux yeux de la divine Sagesse source de tout ordre et de toute harmonie, l'énormité du désordre accompli par cette Prévarication.

L'homme fùt-il le seul être créé en présence et sous la dépendance de son créateur; tout ce

que nous avons dit jusqu'ici sur la nature et l'essence de la Prévarication se vérifierait en lui. Oui, même seul en face de Dieu, l'homme aurait l'obligation d'accomplir la suprême loi de sa vie, c'est-à-dire de personnifier tordre devant la Sagesse ordonnatrice, et de réaliser cet ordre en allant à sa fin dernière ou à sa destinée finale, l'éternelle possession de Dieu. En violant cette loi, il consommerait déjà une Prévarication grande comme lui-même; et Dieu outragé par cet unique prévaricateur, pourrait toujours le châtier et lui dire la parole de sa damnation : Je t'avais créé pour moi, tu n'as pas voulu de moi ; donc, retire-toi et va-t'en à jamais loin de moi.

Mais l'homme n'est pas seul dans ce monde visible qu'il habite ; d'autres êtres y habitent avec lui. Et non seulement ils sont avec lui , mais il doit entrer avec eux dans de nécessaires rapports. C'est ici que la prévarication de l'homme s'élève à son plus haut degré, par la violation de ses vrais rapports avec les êtres qui l'environnent, et par l'abus de la fonction que Dieu lui fait vis-à-vis d'eux. Quels sont ces rapports? quelle est cette fonction? quel est cet abus? et quel est le désordre qui résulte de cet abus?

Pour bien entendre jusqu'où l'homme porte le désordre dans la création et l'insulte à la Sagesse créatrice, par la violation ou le désordre de ses nécessaires rapports avec les créatures, il suffit de considérer rapidement ces trois choses : ce que l'homme est dans la création; ce que les créatures sont par rapport à l'homme; ce que l'homme doit être par rapport aux créatures. Vue sous ce triple rayon, la gravité de la Prévarication humaine s'illumine de nouvelles clartés; et l'homme déjà convaincu d'insulter la divine Sagesse, même en le supposant seul en face de Dieu créateur, apparaît surtout comme le perturbateur des harmonies du plan divin, par sa félonie dans la fouction que Dieu lui a faite en face des créatures.

Et tout d'abord, l'homme vu en lui-même, et à la place qu'il occupe dans la création, nous apparaît comme le centre où viennent se toucher ces deux choses, par elles-mêmes si éloignées l'une de l'autre : la matière et l 'esprit. La création, dans son ensemble, se compose de deux mondes essentiellement distincts et séparés par un abîme : le monde des esprits et le monde des corps. C'est ce que proclame l'Eglise en chantant le Dieu créateur du visible et de Vinvisible. Eh

bien, l'homme, dans sa personnalité, est esprit et matière; il est âme et corps. Par son corps, il est au sommet du monde matériel, qui descend de lui jusqu'aux extrêmes limites des infiniment petits, c'est-à-dire jusqu'aux plus lointaines frontières du fini; et par son âme, placé audessous des ang-es, il est le premier échelon de la hiérarchie des esprits qui montent, de degré en degré, du côté de l'Infini.

Telle est la situation propre et originale de l'être humain dans l'ensemble des êtres créés . il est le point de jonction des deux sphères du créé.

Il y a plus: non seulement ces deux choses par leur nature si éloignées l'une de l'autre, esprit et matière, se rencontrent et se touchent en lui, mais elles se compénètrent et vivent en lui; et c'est leur union et leur compénétration qui constitue le mystère de la personnalité humaine.

Voilà donc l'homme, par sa constitution et 6a nature même, en communication avec les deux mondes, disons mieux, avec les deux extrémités de l'être ; par son âme, par son intelligence, par son amour, par sa volonté communiquant non seulement avec les esprits et avec ce qu'il y a

de plus haut dans ce monde supérieur, mais encore avec Dieu, c'est-à-dire avec l'Infini; et par son corps, communiquant avec les corps, et avec ce qu'il y a même de plus bas dans ce monde inférieur.

Que dis-je? ce monde inférieur s'abrège, se condense et se résume en lui : le minéral, le végétal, l'animal, le solide, le liquide, le fluide, l'impondérable, tout cela entre dans la constitution, dans le tissu, dans les fibres et jusque dans la moelle de l'organisme humain; et tout cela est gouverné en lui par la royauté d'une âme sublime, par laquelle il regarde du côté du ciel et de Dieu, et 'entre, s'il le veut, avec son Créateur en des rapports efficaces ; rapports souverainement obligatoires, dont l'accomplissement, en mettant l'ordre dans sa vie, doit faire son bonheur et sa gloire, et dont la répudiation doit faire son malheur et sa condamnation.

Or, si telle est la situation de l'homme dans, la création, il est facile d'entendre ce que les créatures inférieures doivent être et sont en effet pour l'homme. Dieu lui-même le proclama au berceau de notre humanité, alors qu'il dit à nos premiers parents : « Commandez aux oiseaux « du ciel, aux poissons de la mer, et à tous lea

« animaux qui se meuvent sur la terre. Que tout « ce que j'y ai créé soit votre nourriture, et soit « mis à votre service (1). » Et cinq mille ans plus tard, le Roi-prophète s'écrie en contemplant la grandeur de l'homme : t Seigneur, vous l'avez « couronné d'honneur et de gloire, et vous avez « tout mis à ses pieds. Omnia subjecisti sub pe- « dibus ejus (2). »

Dieu donc crée et destine tous les êtres de l'ordre matériel pour être les serviteurs de l'homme : les minéraux, les végétaux, les animaux, l'air et la lumière, les fleuves et les fontaines, les vallées et les montagnes, les champs et les prairies, toute la terre et toutes les mers; oui, tout cela est mis par Dieu même au service de l'homme. Le spectacle même de la nature universelle nous montre, en effet, partout et dans toutes les sphères, comment dans ce monde des créations inférieures, tout est admirablement adapte aux besoins de l'homme.

Une étude approfondie de ce phénomène nous révélerait, entre toutes les réalités de la nature et tous les besoins de l'homme, des miracles de correspondance et d'harmonie. Ne

(1) Geo. I. (28-30) ,2; Ps. viu.

pouvant en creuser tout le mystère, je me contente d'en entr'ouvrir devant vos regards les lumineuses perspectives ; et j'affirme avec la parole de Dieu et avec tout ce monde visible, que toutes les créatures placées au-dessous de l'homme, sont pour l'homme même, et que toutes, à leur manière, se proclament et sont en réalité ses servantes; oui, ses servantes!...

Mais à quelle condition? A la condition que l'homme, eu les mettant à son propre service,les mette toutes avec lui-même au service de Dieu, et avec lui les entraîne à la fin suprême voulue par la divine Sagesse : la gloire du Créateur.

Aussi, je crois entendre toutes ces créatures, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, crier à l'homme d'une voix unanime : Trahe nos postte; entraîne-nous après toi; et conduis-nous là où tu dois arriver toi-même, à la plus grande gloire de Dieu, Ad majorent Dei gloriam. Si tu te sers de nous, que ce soit pour mieux aller toimême à Dieu. R,3garde-nous ; mais que ce soit pour mieux apercevoir, à travers nous, ce Dieu qui nous donne à toi. Aime-nous ; mais quece soit pour mieux apprendre à aimer celui qui nous a faites.ettoi-mèmeavec nous. Appuie-toi sur nous,

mais que ce soit pour mieux t' élever avec nous jusqu'à notre commune fin. Use de nous, enfin, et dans une mesure, jouis de nous; mais que ce soit pour te donner dans le temps un avantgoût de celui dont tu dois jouir dans l'Eternité.

Mais prends garde d'abuser de nous en nous détournant de notre fin, et de t'éloigner toimême de ta fin , en abusant de nous ; car, si tu abuses de nous, nous nous vengerons' de toi. Oui, afin de réparer le désordre de ta liberté, et de justifier le dessein de la Sagesse divine , Dieu lui-même nous armera pour châtier les prévaricateurs de la souveraine loi de la création ; et il nous appellera pour exercer sa vengeance : Armabit omnem creaturam ad ultionem (1). Ainsi le veut l'ordre éternel et inviolable. Si nous ne sommes plus pour toi ce que nous devions être , tes aides et tes auxiliaires , nous serons tes accusateurs et tes bourreaux. L'alternative est inévitable : être tes auxiliaires, pour t'élever par nous jusqu'à Dieu, ou être tes bourreaux, pour venger l'injure faite à Dieu par l'abus que tu auras fait de nous.

Voilà, messieurs, la fonction des créatures inférieures : être les servantes de l'homme, pour

(1) Sap. V. 18.

l'aidera atteindre sa fin et à monter jusqu'à Dieu.

Dès lors , la fonction de l'homme devant les créatures elles-mêmes se révèle dans un jour superbe.

La première et nécessaire fonction del'homme devant les créatures, c'est la fonction de médiateur.

D'après ce que nous avons dit de sa situation propre dans toute la création, l'homme apparaît comme l'être du milieu, l'être central dans lequel les deux mondes distincts, qui composent le tout de la création, viennent s'embrasser. Il est donc, par sa situation et sa nature double et une, constitué médiateur. Comment? Médiateur entre les créatures auxquelles il touche par son corps, et le Créateur auquel, il touche par son àme. Il le fallait pour répondre au dessein de la Sagesse divine dans la création : car c'est de l'accomplissement même de cette médiation que devaient dépendre surtout l'ordre et l'harmonie de tout le monde créé.

Tout, dans la création, doit aller à Dieu et le glorifier en atteignant sa fin. Mais la nature matérielle ne monte pas d'elle-même à Dieu. Laissée à elle seule , malgré les merveilles qu'elle fait resplendir dans la lumière, elle ne fera pas

78 LA PRÉVARICATION HUMWNE

sortir de son fond , ni retentir à sa surface, un chant glorificateur. La créature matérielle, si parfaite qu'on la suppose, ne connaît pas, ne veut pas, n'aime pas, n'adore pas. Le cantique que chantent les mondes matériels, eux-mêmes ne l'entendent pas. Et cet amour qui les a faits, ils n'ont la faculté ni de le connaître, ni de l'aimer, ni de l'adorer, ni de le servir. Il fallait donc, entre Dieu créateur et ses créatures, un être médiateur; afin de fair passer par lui-même tous les hommages de la création, même de celle qui n'a ni uneintelligencepourcomprendre, ni un cœur pour aimer, ni une volonté pour servir et glorifier le Créateur.

Eh bien ! l'homme est tout cela à la fois. Il est l'intelligence de tout ce qui ne comprend pas ; il est l'œil de tout ce qui ne voit pas; il est le cœur de tout ce qui n'aime pas ; il est la volonté de tout ce qui ne veut pas; il est l'âme de tout ce qui n'adore pas. Donc, le grand médiateur, entre le Créateur et la création.

La fonction de l'homme, par rapport aux créatures , est plus encore: c'est une fonction royale. Devant les créatures inférieures, l'homme, en effet , est roi. Comme les créatures lui disent : Nous sommes tes sujets; lui peut dire à ces

créatures : Je suis votre roi. Mais roi des créatures, je suis en même temps le vassal du Créateur. Roi, je reçois les hommages que les créatures déposent à mes pieds; vassal, j'ai l'obligation suprême de les porter moi-même aux pieds de mon Souverain. Donc, si je garde pour moi l'hommage de tout ce que mon Créateur a mis à mon service, je commets envers sa souveraineté, dont je relève, la plus honteuse félonie dont un vassal puisse se rendre coupable envers son suzerain: c'est le crime de lèse-majesté infinie. Donc, si je commande à la créature, et si la créature obéit à mon commandement, c'est pour tout soumettre avec moi-même aux ordres de l'unique Souverain.

Médiateur et roi devant les créatures inférieures, l'homme est prêtre aussi; il a dans la création une fonction vraiment sacerdotale. Mieux encore, il est pontife; et, à ce titre, il a la fonction sublime de faire monter à Dieu la prière et l'encens de toutes les créatures placées au-dessous de lui. L'espace, le ciel, la terre, toute la création avec leurs admirables architectures, sont pour lui comme un temple, le vaste temple de la nature. Sa vie qui abrège tout, et où, comme dans un temple harmonieux.

tout aboutit, en est comme le sanctuaire; son cœur où sa vie elle-même se condense et se résume, en est comme le tabernacle; et le prêtre c'est lui-même , lui avec son intelligence, son amour, sa liberté son âme, et par tout cela, élevant jusqu'à Dieu l'universelle prière et l'universelle adoration.

Ah! c'est qu'en effet, Messieurs, toute la création même inanimée est comme une immense prière et une immense adoration ; l'homme, prêtre dans la création , est l'organe vivant , intelligent et libre de cette prière e de cette adoration ; et il en remplit entre le ciel et la terre, de par la volonté de Dieu, la fonction providentielle, et si je le puis dire, la fonction officielle.

Quelle fonction, Messieurs! Quelle obligation s'impose à l'homme qui en est investi ! Et quelle Prévarication pour lui de faillir à cette suprême obligation !

Quel spectacle plein d'un religieux ravissement s'offre ici à notre regard et à notre pensée ! Voici l'homme et la femme, l'homme prêtre et la femme prêtresse,dans ce temple de la création. Les voici placés l'un et l'autre aux plus hautes cimes de ce monde visible. Regardez: leurs pieds

touchent la torre, leur front regarde le ciel, et de leur âme ils cherchent l'Infini! Et voici en deux mots leur fonction sublime : Mettre dans leur cœur, comme en un vivant encensoir, tous les encens de la terre ; les brûler, comme l'encens du temple, au feu de leur amour; et tandis que la fumée, à travers mille parfums, en monte jusqu'au ciel, chanter aussi, comme le prêtre dans le temple : A la plu* grande gloire de Dieu!

Eh bien! Messieurs, qu'en pensez-vous?

Faillir à ce ministère aussi sacré qu'il est grandiose, qu'est-ce que cela veut dire? Ce désordre et cette Prévarication, de quel nom faut-il les nommer? Ah! abuser de cette fonction sublime et sainte entre toutes , cela n'est plus seulement un désordre et une Prévarication ; c'est un sacrilège et une profanation I

L'homme, enfin, devanttoutes les créatures inférieures, qui, à leur manière chantentla gloire du Créateur, l'homme a une situation et un titre qui l'obligent à compléter, en la dirigeant, l'harmonie de la création.

Nous l'avons dit, toutes les créatures ont une voix que nous n'entendons pas toujours dans le temps , mais que Dieu eDtend du fond de son Eternité. Eh bien ! dans ce vaste con-

cert, que font entendre les créatures matérielles, l'homme a la fonction^'endirig-er et d'en accorder toutes lesvoixpar sa propre voix. Ilest, à la lettre, le coryphée de cette immense harmonie. A lui d'en marquer la mesure, d'en concerter l'accord, et surtout d'en donner le sens et la signification ; à lui de chanter plus haut que toute créature visible, et de faire chanter avec lui-même, comme d'une seule voix , la création tout entière : « Ad a majorent Deigloriam; à la plus grande gloire « de Dieu ! »

Mais si l'homme, constitué par Dieu même chef et régulateur de cet universel concert, au lieu d'en dirig-er et d'en compléter l'harmonie par sa voix dominatrice, vient à y jeter lui -même des désaccords profonds; et si, au lieu de lui donner son véritable sens, en chantant et en faisant chanter avec lui, par toutes les créatures, la gloire du Créateur, il chante et fait chanter sa gloire, et rien que sa propre gloire ; oh ! alors, je le demande, de quel nom, pour la bien caractériser, faudra-t-il nommer cette humaine Prévarication?

Ainsi, voilà l'homme Prévaricateur dans la sublime et providentielle fonction que Dieu lui fait sur toutes les créatures soumises à son em-

pire et à sa juridiction. Voilà l'homme médiateur, arrêtant à lui-même les créatures qu'il a la vocation de conduire à Dieu. Voilà l'homme, roi des créatures mais vassal de Dieu, recevant et cherchant pour lui-même, et rien que pour luimême, les hommages qu'il a l'obligation déporter aux pieds du vrai et de l'unique suzerain. Voilà Thommepré/re dans le temple de la création , gardant pour lui-même tout l'encens des créatures, qu'il doit faire monter jusqu'à Dieu créateur. Voilà l'homme chargé de diriger, par sa voix, cette grande musique de la création, le voilà troublant toute l'harmonie de l'universel concert, et demandant à toute voix de le chanter lui-même, et rien que lui-même ! Voilà, enfin, l'homme, c'est-à-dire la créature la plus privilégiée et la plus élevée de ce monde visible, le voilà jetant au sein de cette création dont il avait la vocation de maintenir l'ordre et l'harmonie, des désaccords impies, eteonsommant le désordre aussi énorme et aussi affreux qu'il est possible de l'imaginer; désordre qu'on ose à peine regarder, tant il est horriblement laid.

Ah! c'est que l'aspect de ce désordre, quand on vient à le considérer de près, produit en effet dans l'âme une impression de laideur grande

81 TA PREVARICATION HUMAINE

commrae ce désordre lui-même, et doit nous inspirer un sentiment d'horreur grand comme l'une et l'autre.

C'est ce qui me reste à vous montrer, avant de clore ce discours: après le désordre, la laideur de la Prévarication ou du péché.

Jusqu'ici deux vérités, dans le sujet qui nous occupe, absolument fondamentales, nous sont acquises: la première, c'estquele dessein de la Sagesse créatrice dans l'œuvre de la création, c'est la gloire de Dieu, parla manifestation de l'ordre et de l'harmonie dans les créatures; la seconde, c'est que la Prévarication, ou le péché dans l'homme, est une insulte monstrueuse à cette divine Sagesse , parce qu'elle est le désordre même en essence, le désordre à la plus grande puissance.

Or, il ne faut pas avoir des choses une in tuition bien profonde, pour comprendre que ce suprême désordre, dans la vie de l'homme prévaricateur, en constitue en même temps la souveraine lai-

deur. De même que cequi est beau, c'est ce qui est ordonne'; ce qui est laid, c'est ce qui est désordonné. La beauté, ou le beau , dit saint Augustin , c'est la « splendeur de l'ordre. » Il en résulte immédiatement que la laideur, c'est l'apparition d'un désordre, c'est le désordre qui se montre ; et plus grand est le désordre plus grande et plus repoussante est la laideur. Et c'est ici la raison radicale de ce que l'on appelle la laideur du pèche'; laideur dont le peuple chrétien témoigne avoir le sens, alors que pour rendre l'impression que lui produit l'apparition d'une laideur quelconque, il dit dans son langage expressif : Laid comme le péché.

Mais, cette formule populaire, laid comme le péché, le peuple la redit sans se rendre bien compte de sa profonde signification ; il a le sens instinctif plutôt que la perception claire de ce qu'elle signifie.

Aussi, pour toucher ici, autant que possible, comme je vous l'ai promis, au vrai fond des choses, et mieux entendre pourquoi la laideur du péché doit nous inspirer une légitime horreur; il faut se rappeler ce que la laideur est naturellement en face de nous , et ce que nous éprouvons d'ordinaire en face de tout ce qui est vraiment laid,

La vue de la laideur produit en nous l'effet diamétralement opposé à celui que produit la beauté. Or, ce que produit la beauté sur l'âme, il n'est pas difficile de le dire, et l'expérience universelle le démontre à tous et à chacun.

L'effet principal, l'effet propre et immédiat, bref,l'impression naturelle et spontanée, queproduit en nous l'apparition delà beauté, dans quelque ordre de choses que ce soit, c'est ce qu'on appelle V admiration. En face de ce qui est beau, l'homme ne regarde pas seulement, il admire. Il en est autrement de l'être sans intelligence et sans raison. Ainsi, l'animal placé en face de la beauté voit et regarde; mais il n'admire pas. Même en présence des plus saisissantes irradiations de la beauté, il demeure étranger et indifférent à ce qui est beau; et jamais ni son attitude, ni sa figure, ni son regard ne trahissent en lui, par un signe quelconque, rien qui ressemble à ce noble et magnanime sentiment de Fadmiration qui saisit, captive, et quelquefois ravit l'homme hors de lui-même devant l'apparition d'une grande beauté, beauté physique ou beauté morale.

C'est que l'animal, même le moins éloigné de l'homme par sa conformation, ne voit ni ne

soupçonne ce qui explique tout à la fois l'apparition de la beauté et le sentiment de l'admiration, à savoir, l'ordre, raison radicale et universelle de toute beauté. Même en face de tout ce qu'il y a de plus ordonné, l'animal voit des phénomènes qui plus ou moins l'impressionnent, selon leurrapport avec sa faculté de sentir; mais l'ordre lui échappe. L'homme, au contraire, alors même qu'il ne s'en rend pas bien compte, à travers les rayonnements de la beauté qui provoque son admiration, saisit, avant tout, ce que j'appelle ici Vordre, l'ordre qui se découvre et resplendit ; l'ordre, ce père générateur de la beauté, et dans l'ordre Y unité', cette mère génératrice de l'ordre lui-même.

C'est l'intuition plus ou moins distincte et plus ou moins réfléchie de cet ordre apparaissant à travers la beauté, et de cette unité resplendissante dans l'ordre, qui donne à l'âme qui regarde et contemple, avec le sens sublime de l'admiration, des tressaillements secrets, et je ne sais quelle sorte de ravissements qui la font parfois s'écrier spontanément et comme hors d'ellemême : Oh! que c'est beau!... C'est splendide!... C'est ravissant!...

Voilà l'effet principal et primitif que produit

sur l'àme, en des degrés différents, le rayonnement delà beauté. Inutile d'ajouter qne, de même que la beauté provoque l'admiration, l'admiration elle-même produit, ou du moins, tend à produire l'amour, j'entends l'amour de l'objet •qu'on admire; et cette admiration et cet amour entraînent, comme par une invincible attraction, l'âme qui les ressent vers l'être admiré et aimé.

Or, si telle est l'impression que fait sur l'âme humaine l'apparition de la beauté, il est facile de deviner l'impression que doit y produire et qu'y produit, en effet, l'apparition de la laideur; c'est exactement l'impression contraire.

Comme le rayonnementde toute grandebeauté produit, avec le sentimentde l'admiration, l'amour qui attire et tend à embrasser l'objet admiré; l'apparition d'une grande, et surtout d'une extrême laideur doit produire et produit, en effet, un sentiment d'horreur, et avec l'horreur que sa vue inspire, la haine qui éloigne, repousse et tend même à détruire.

Sans doute, l'apparition de toute laideur n'inspire pas toujours dans toute sa plénitude ce sentiment d'horreur : il y a dans ce sentiment des degrés divers, comme il en est dans la laideur

qui l'inspire. La laideur, même la moindre, a quelque chose qui plus ou moins attriste, déplaît et répugne. Mais la laideur exceptionnelle, l'extrême laideur surtout, a réellement pour l'âme humaine quelque chose qui fait horreur, inspire la haine et produit le repoussement.

Or, de même que le sentiment d'admiration, que nous éprouvons en face de tout ce qui nous apparaît beau, vient du sens de l'ordre que nous y apercevons; ainsi le sentiment d'horreur et de répujsion que nous éprouvons en face de ce qui apparaît vraiment laid, vient de l'intuition et du sens du désordre que nous y découvrons.

Dès lors, il devient facile de comprendre pourquoi le péché, qui est le désordre en essence, est affreusement laid; et l'on se rend compte de l'axiome populaire : Laid comme le péché. On comprend en particulier la laideur qui s'attache à la Prévarication que je viens de signaler : l'homme se détournant librement de sa fin et en détournant avec lui les créatures qu'il avait la fonction et l'obligation d'y conduire avec luimême, et par là, renversant le plan de la Sagesse Créatrice.

C'est la laideur inhérente au désordre de cette Prévarication, dont un illustre ascète, saint

Ignace de Loyola, veut que nous demandions la connaissance, et avec la connaissance l'horreur qu'elle nous doit inspirer. Si cette laideur ne nous repousse pas assez, c'est que nous n'avons pas assez l'intuition du désordre qu'elle renferme.

Assurément cette laideur d'un ordre plus abstrait et, si je pais la nommer ainsi, cette laideur immatérielle d'ordinaire n'émeut pas et ne fait pas tressaillir nos sens , comme l'apparition des laideurs physiques et matérielles; mais elle émeut profondément les âmes qui en ont l'intelligence, et ont avec l'intuition le sens du désordre dont elle est l'expression, et si je le puis dire, la physionomie. C'est qu'en effet, à la bien définir, la laideur c'est la physionomie du désordre ; et parce que, comme nous venons de le montrer, la Prévarication humaine, ou l'homme s'arrachant lui-même et avec lui les créatures à Dieu, fin dernière de tout, est, dans la création, le plus grand désordre, le désordre primordial , le désordre-principe ; il en résulte qu'elle est, devant l'intelligence, la plus grande laideur. Elle l'est surtout aux regards de la divine Sagesse, qui, contemplant en elle-même l'ordre infini et l'infinie beauté, repousse ce

qui lui est diamétralement opposé, à savoir, la suprême laideur dans un suprême désordre.

Nous pourrions, Messieurs, nous arrêter ici ; car, pour qui sait voir au fond des choses, la lumière est faite ; et tout peut se résumer dans ces quelques mots : La Prévarication telle que nous l'avons montrée, c'est-à-dire la déviation de la fin dernière ou de la destine'e finale, c'est l'extrême désordre; et l'extrême désordre, c'est l'extrême laideur.

Mais, cette laideur morale du pèche, vu son caractère immatériel, peut n'être pas par tous assez profondément sentie. Aussi, pour nous en faire une notion plus sensible et des images plus saisissantes, il importe de parcourir les diverses sphères de l'être, et de voir comment, partout où se produit un désordre ou une désorganisation quelconque , l'apparition de ce désordre produit sur nous, malgré nous, l'impression de la laideur; et comment cette laideur se produit elle-même dans la mesure du désordre, dont elle est le reflet, l'image ou la physionomie.

Je vous demande donc, Messieurs, la permission de descendre ici à quelques détails, pour montrer en son plein^ jour cette

vérité simple, mais trop peu comprise, à savoir qu'en tout et partout, la laideur vient du désordre, ou que le désordre engendre la laideur.

Jusque dans le monde inférieur des êtres sans raison et même sans vie, l'absence de l'ordre qui leur convient leur imprime le caractère et nous laisse l'impression d'une laideur. Un amas de pierres disjointes et jonchant la plaine n'offre en soi, aux regards, rien de laid, parce que l'on n'y cherche "pas une adaptation ou une coordination par rapport à une fin. Mais les mêmes pierres entrant dans l'érection d'un édifice, sans un ordre exigé par les lois de l'architectuie et l'ensemble de la construction, nous choquent et nous font l'impression de quelque chose de laid. De même la destruction de ce qui fut ordre et harmonie , organisation, nous laisse une impression analogue. Vous avez contemplé et admiré, dans tout l'éclat de son harmonie et de sa beauté,le plus splendide des édifices. Un art barbare, une architecture bizarre vient, détruit ce bel ensemble par des altérations fantaisistes, par des superfétations grossières ou des additions grotesques; l'édifice, malgré la grandeur de ses proportions et la beauté des pierres qui le

composent, vous apparaît défiguré ; il a perdu le reflet de l'ordre qui faisait sa beauté, et il ne garde plus que le reflet du désordre qu'il renferme, c'est-à-dire la laideur, laideur grande comme la beauté qu'elle remplace.

Montez d'un degré la hiérarchie de l'être, et donnez-vous en spectacle les merveilles qui, de tous côtés, vous apparaissent dans ce monde charmant qu'on appelle le monde des plantes et des fleurs ; demandez-vous ce qui surtout, dans ce panorama qui se déroule sous vos regards, a la puissance de susciter et de captiver votre admiration. Sans doute l'éclat des fleurs vous éblouit, leur fraîcheur vous charme, leurs parfums vous attirent. Mais ce que vous admirez , ce qui vous laisse la véritable impression de la beauté, c'est l'ordre qui, même sans que vous y songiez, resplendit de toutes parts, dans ces plantes, dans ces arbres , dans ces fleurs, où la vie suit les lignes harmonieuses tracées par cette main de la divine Sagesse qui y a tout ordonné. Oui, voilà ce qui excite en vous ce qu'on nomme l'admiration en face de la vraie beauté; le reste peut flatter et caresser vos sens, et vous donner physiquement une impression de bien-être; mais ce qui charme votre intel-

licence, ce qui baptive votre esprit, ce que vous admirez, enfiu, partout dans ce monde gracieux, c'est cela même, c'est X1 ordre que, même sans vous en rendre compte, vous y voyez partout plus ou moins resplendir.

Au contraire , ce qui vous repousse comme une apparition de la laideur, c'est la rupture de ces harmonieuses organisations, c'est la disparition de cette splendeur de Vordre qui rayonnait^ leur aspect, dans votre intelligence encore plus que dans vos yeux.

Voilà pourquoi, peut-être, rien n'est plus triste à voir, parce que rien ne nous semble plus laid, qu'une belle fleur flétrie; c'est-à-dire une fleur où le brisement de l'ordre a tait disparaître la beauté.

Ce qui est vrai dans le monde végétal, est plus vrai, ou du moins plus saisissant encore, dans le monde animal. Représentez-vous l'animal le plus parfaitement constitué dans tout son être, le plus harmonieux dans sa structure et le plus gracieux dans ses mouvements : vous avez sous les yeux la plus grande apparition de la beauté dans le monde animal; c'est comme un ordre vivant qui se déploie et se meut devant vous. Mais que la

mort vienne à briser cet organisme, d*où la vie rayonne de toutes parts avec la beauté : après quelques jours seulement, revoyez ce corps devenu cadavre; de ce corps désorganisé la beauté s'est enfuie avec l'ordre qui lui donnait tout son éclat; et à la place de la beauté qui vous charmait en vous attirant, il reste une laideur qui vous attriste en vous repoussant.

Mais c'est dans l'homme surtout que la désorganisation , le désordre et la flétrissure font apparaître une laideur plus affreuse et plus repoussante encore. Ce phénomène se produit même dans la partie purement physique et matérielle de sa nature. C'est que l'homme, par son corps, est le chef-d'œuvre le plus accompli de la création matérielle. Quand ce corps est conforme à son type et parfaitement adapté à sa fonction providentielle, toute la beauté du monde matériel semble se condenser et resplendir en lui; et roi de la création par la majesté, il en est le chef-d'œuvre par la beauté.

Aussi, lorsque ce chef-d'œuvre d'ordre, d'harmonie et de beauté, vient à se désorganiser, il apparaît aux regards attristés comme le type de la laideur physique. Là, comme partout, et là, plus que partout ailleurs, l'ordre qui disparaît,

l'harmonie qui se déconcerte et la chair qui se décompose , montrent la plus grande laideur succédant à la plus grande beauté.

Dans la sphère des organisations et des beautés de l'ordre physique, il est remarquable que leur décomposition non seulement donne la vision et l'impression de la laideur, mais encore qu'elle emporte avec elle une certaine corruption qui répugne non plus seulement aux regards, mais à tous les sens. C'est alors horrible à voir et à sentir tout ensemble : c'est ce que les Latins nommaient bien, dans leur langue, fœditas; c'est l'infection qui s'exhale de la décomposition de l'être et sort, avec le spectre de la laideur, des ruines de la beauté.

La même loi s'accomplit partout dans les êtres vivants, et cette laideur et cette infection sont en proportion de la perfection même de l'être désorganisé et de la beauté détruite : c'est la réalisation, dans toute la nature , de l'axiome célèbre : Corruptio optimi pessima ; ce qu'il y a de pire, c'est la corruption de ce qu'il y a de meilleur. Nous pouvons ajouter : ce qu'il y a de plus laid, c'est la flétrissure de ce qu'il y a de plus beau.

Ces phénomènes observés partout dans le

monde physique, peuvent nous faire pressentir ce que doit être, dans un ordre supérieur, la laideur du péché ou de la Prévarication.

Ce que nous venons de voir, en effet, dans l'ordre inférieur des corps, nous aide à comprendre ce que le désordre, en atteignant les hautes régions de l'esprit, doit y produire à la fois de laideur et d'infection. Aussi, si nous pouvions avoir la vue et le sens des choses de l'àme et de l'esprit, comme nous avons la vue et le sens des choses de la matière et des corps; on ne peut dire l'horreur que nous inspireraient la vue et le sens d'un désordre, se produisant dans ces rég-ions supérieures de la vie humaine; car, autant l'esprit est, par sa nature même, élevé au-dessus de la matière, autant le désordre et la laideur dans les esprits l'emportent sur le désordre et la laideur dans les corps.

Et d'abord, Messieurs, il y a dans la sphère des idées, ce que l'on peut appeler le désordre intellectuel : Désordre de l'ignorance, de l'erreur, et en particulier, ce désordre exceptionnel qui se nomme la folie. Se figure-t-on le désordre d'une intelligence où il n'y aurait qu'ignorance et erreur, c'est-à-dire obscurité totale, ou bien cette lumière factice et trompeuse de l'esprit du men-

songe ? Qu'il serait repoussant le contact d'une intelligence qui, par hypothèse, ne saisirait et n'énoncerait que le faux! Dans ce cas, le génie lui-même apparaît d'autant plus repoussant qu'il va plus loin dans le faux ; c'est quelque chose comme la laideur de l'ange déchu.

Dans cette sphère de la vie intellectuelle, le comble de la laideur, c'est la folie. Parce que précisément la folie, c'est le désordre dans les idées; c'est la désorganisation même de la puissance intellectuelle. De là vient, sans doute, l'impression de tristesse et de répulsion que produit naturellement le spectacle de la folie extrême incarnée dans un homme. C'est que cet être déchu, que nous appelons le fou, c'est l'être intellectuellement le plus laid à voir; laideur matériellement invisible , mais qui ne tarde pas à graver sur le froDt de cet être dégradé sa hideuse empreinte.

Mais c'est dans la sphère de la vie morale que le désordre fait apparaître une laideur plus repoussante encore, c'est-à-dire la laideur du péché proprement dit; car le péché est le désordre moral lui-même.

Qu'on se représente, si c'est possible, un être humain qui ne serait que péché et Prévarication.

Jamais, sans doute, ce spectacle ne s'est vu; mais on peut l'imaginer. Supposez un homme qui soit la personnification aussi complète que possible de ce qu'on appelle l'ég'oïsme, et personnifiant avec l'ég'oïsme totfs les défauts et tous les vices qu'il engendre, dans une vie humaine, alors qu'il est, comme je le suppose, aussi grand et aussi complet qu'il est possible de l'imaginer: quelle affreuse laideur, quelle repoussante incarnation du laid dans l'humanité I Comment supporter la vue et le commerce de cet homme? Il est déjà si déplaisant de voir et de sentir dans un homme, même à travers ses bonnes qualités, les manifestations intermittentes et partielles de l'ég'oïsme 1 Que seraitce donc de voir,dans un même homme,l'ég'oïsme partout, l'ég'oïsme en tout, l' ég-oïs me toujours ; et partout, en tout et toujours, l'ég'oïsme à sa plus haute puissance?

Et si je venais à une forme spéciale de cet cgDïsme, à l'orgueil, à l'avarice, à la luxure; si je me fig"urais un être humain, toujours, partout et en tout, ou orgueilleux, ou avare, ou luxurieux, ou même ces trois choses à la fois; oh! alors, quel tableau je devrais vous peindre, et dans ce tableau, quelle horrible laideur!

Qui ne sait, par exemple, les répulsions qu'inspire un homme , rien que par les manifestations de son orgueil, par ses dédains et ses fiertés, par ses hauteurs et par ses colères, par sa répugnante admiration de lui-même? Ah ! si je pouvais vous retracer au naturel un de ces types d'orgueil, de luxure ou de cupidité ; vous comprendriez combien le péché en luimême, si affreusement laid déjà aux yeux des hommes, doit l'être bien autrement encore aux yeux de Dieu, c'est-à-dire aux yeux de la Sainteté et de la Beauté, en essence.

Et maintenant, si de la vie morale nous passons à la vie sociale proprement dite; là aussi le désordre se manifeste par une laideur propre, que l'on peut, à juste titre, appeler la laideur sociale; et le désordre qu'elle exprime et dont elle est la vraie physionomie, c'est la Révolution, ou l'opposition systématique à l'autorité , à l'autorité humaine et plus encore à l'autorité divine.

Telle est la lèpre qui, depuis plus d'un siècle, envahit la société moderne, en particulier notre société française, et qui lui enlève peu à peu, comme nation, la vraie beauté sociale. Un peuple, en effet, envahi dans son ensemble par ce désordre ou ce péché social, est un peuple so-

cialementlaid. Là, sans cloute, des hommes peuvent encore montrer en eux, l'éclat d'une certaine beauté morale, reflet de leurs qualités et de leurs vertus personnelles; mais la société comme société est laide; parce qu'elle n'est plus, par le respect et le culte de l'autorité, dans l'ordre permanent qui seul fait bien resplendir la beauté sociale.

Et, chose remarquable, cette laideur qui se manifeste dans le corps d'une société livrée à l'empire de la Révolution, se produit, plus ou moins, dans chaque révolutionnaire en particulier. Le vrai révolutionnaire, bon gré, mal gré, porte à son front une empreinte spéciale et particulièrement hideuse de la laideur morale et sociale tout ensemble.

Aussi, toute la galerie historique des héros de la Révolution n'est qu'un assemblage de figures plus laides et plus répugnantes les unes que les autres. Quel homme, ayant gardé le sens du beau et du bien, pourrait passer devant les figures des Danton, des Robespierre, des Saint-Just, des Marat, etc. sans éprouver l'impression du laid et de l'horrible?

Ah! c'est que ces figures apparaissent comme les types les plus achevés, donc les plus re-

poussants, du désordre moral et social tout à la fois.

Enfin, Messieurs, il est une sphère, la plus haute de la vie humaine, où le désordre engendre la laideur la plus affreuse de toutes, c'est la sphère de la vie religieuse.

Or, le grand désordre dans la sphère de la vie religieuse, c'est l'impiété. Et, quand je dis l'impiété, je n'entends pas seulement l'absence de la croyance et de la pratique religieuse; j'entends l'opposition directe à la religion, l'opposition plus ou moins acharnée au culte de Dieu , et dans son plus haut degré, la haine de Dieu et de tout ce qui touche à Dieu; cette haine qui s'écriait déjà, il y a trois mille ans, par la voix des impies : « Abolissons sur la terre toutes les fêtes de Dieu. Qioiescere faeiamus dies festos Dei a terra. »

Cette laideur, je la nomme la plus hideuse de toutes, parce qu'elle est en réalité l'expression du plus affreux et du plus abominable désordre. Désordre de l'homme directement retourné contre Dieu, centre éternel de tout ordre; et cette laideur atteint sa suprême expression, lorsque, au paroxysme de son impiété, le prévaricateur vient à joindre la dérision et l'obscénité.

Alors, à la lettre, c'est la laideur satanique. L'instinct religieux des peuples s'accorde avec la croyance chrétienne et catholique, pour attribuer à Satan une incomparable laideur. Satan est, en effet, l'extrême opposé de la beauté divine. Il est la plus grande personnification du désordre dans la créature; donc, à cause de cela même, la plus repoussante figure de la laideur.

Or, ce qui ressemble le plus à Satan dans Y hu. manité, c'est l'ennemi déclaré de Dieu; c'est l'impie et particulièrement l'impie railleur et ricaneur, l'impie travaillant à rendre ridicule et digne de la risée populaire la Majesté divine elle-même. Cet impie, quoiqu'il en soit de l'humaine apparence, est laid de la laideur même de Satan. Aussi, je ne m'étonne pas que l'impiété en vieillissant dans Voltaire, ait imprimé, et en quelque sorte incrusté sur le visage du grand impie, quelque chose de la laideur satanique ; car Voltaire fut laid, mais d'une laideur à nulle nutre pareille, si ce n'est à la laideur de Satan. Il était laid moralement, et il était laid même physiquement. Son sourire ricanait; tout son visage grimaçait; et l'on eût dit qu'il portait attaché et assimilé à sa propre figure le masque de Satan lui-même.

Sans remonter jusqu'au patriarche de l'impiété moderne, est-ce que nous n'avons pas sous les yeux sa descendance reconnaissable et portant au front, avec le signe du même désordre, la honte d'une difformité et d'une laideur pareille?

J'aurais pu, en venant plus au détail, montrer comment les circonstances de personnes, de lieux et de choses qui aggravent le désordre, enlaidissent, si je puis le dire, la laideur même. Mais je crois devoir arrêter ici l'exposé général de la corrélation intime de ces deux choses : le desordre et la laideur ; le désordre, raison et cause de la laideur; la laideur, effet et expression du désordre.

Vous le voyez, Messieurs, dans toutes les sphères de l'être et plus particulièrement à tous les degrés de la hiérarchie des êtres vivants, vivant de la vie végétale, animale, intellectuelle, morale, sociale, religieuse, un même phénomène se produit sous des formes, dans des proportions et des mesures indéfiniment variées : Partout le désordre engendre la laideur, et la laideur grandit avec le désordre.

Cette vérité, écrite en caractères plus ou moins éclatants, à toutes les pages de ce grand Livre de la création, peut nous aidera pressentir quelque

chose de la laideur qui s'attache à la Prévarication humaine, telle que nous l'avons montrée tout à l'heure.

Mais pour se faire une idée suffisante de cette laideur qui se grave d'elle-même au visage du péché, et prendre plus facilement le sentiment de la légitime horreur qu'elle nous doit inspirer , il faut nous élever, par la pensée, au-dessus des choses qui ne frappent que nos sens; il faut monter jusqu'à la hauteur où se meut, dans une sphère supérieure, le monde des âmes , et il faut tout d'abord bien entendre que la laideur d'une âme que le désordre a marquée de son empreinte, surpasse autant la laideur qui nous frappe dans les êtres sans intelligence et sans liberté, que la vie intellectuelle et morale surpasse elle-même la vie physique et matérielle. A la lumière de ce principe, la laideur inhérente au désordre de la Prévarication se révèle mieux aux regards de notre pensée; et nous pouvons avoir alors de cette laideur, sinon une idée adéquate, du moins, une idée capable de nous en inspirer le sentiment qu'elle mérite, je veux dire, un sentiment de répulsion et d'horreur.

Ah! si nous avions, pour comprendre le désordre du péché, l'intelligence, et pour en voir

la laideur, le regard des anges ! Si la chair et les sens n'obscurcissaient pas notre pensée, et s'ils lui laissaient avec toute sa pénétration toute sa lucidité ; il n'est pas douteux qu'en face de ce désordre et de cette laideur, nous éprouverions je ne sais quelle noble répulsion et quelle horreur généreuse. Sans doute, les natures angéliques, devant le désordre et la laideur de nos Prévarications, reçoivent des impressions d'horreur que nous ne connaissons pas. Notre nature humaine est trop soumise au grossier empire de la chair et des sens, pour ressentir, en face des laideurs qui se produisent dans les régions supérieures de l'âme et de l'esprit, la répulsion et l'horreur qu'elles nous devraient inspirer. L'homme sensuel, surtout l'homme qui subit tout entière la tyrannie de son corps, règle générale, n'entend rien à ce que nous disons ici. — La laideur du péché, qu'est-ce que cela? — Ah! c'est que le sens du désordre que renferme la Prévarication, lui échappe tout à fait. Il n'en saurait donc mesurer la grandeur ni comprendre l'énormité.

Et cependant, Messieurs, qu'y a-t-il, non seulement aux yeux de la foi, mais même aux yeux de la raison, de plus manifeste que la grandeur

du désordre, et par suite de la laideur morale que voici : ce que nous nommons la Prévarication ou le péché, ce n'est pas le désordre dans les basses régions, mais dans les régions supérieures delà création; c'est le désordre dans l'àme et dans ce qu'il y a de plus élevé dans l'âme ellemême, dans la volonté libre, c'est-à-dire à la plus haute cime de notre vie. Ah ! la Prévarication , c'est l'homme, si élevé lui-même dans la création, l'homme, par sa volonté libre et souveraine, c'est-à-dire par son propre^ sommet, déviant de ce qu'il y a de plus haut et de plus absolument obligatoire : la Destinée, la fin dernière. C'est la plus grande aberration et la plus grande folie que nous puissions imaginer : donc, ce qu'il y a de plus radicalement et de plus directement opposé au dessein de la divine Sagesse dans l'œuvre de la création ! Pour achever de vous révéler toute la grandeur de ce désordre et de cette laideur morale, fautil vous rappeler ce que nous avons développé dans la première partie de ce discours, à savoir, que la Prévarication humaine, c'est l'homme non seulement déviant lui-même de sa fin suprême, mais l'homme faisant dévier avec lui la création placée au-dessous de lui, et l'associant

tout entière au désordre qu'il personnifie en lui? L'homme médiateur entre le créé et l'incréé, faisant de sa médiation même la perversion de tout ordre, est un défi jeté à la Sagesse du Créateur? L'homme Roi, et ramenant tout à luimême, au lieu de tout conduire et de tout soumettre à Dieu souverain? L'homme prêtre, dans le temple de la création, et retournant sur luimême, avec sa propre adoration, celle des créatures? L'homme constitué pour être au milieu des créatures le grand chantre de la gloire de son Créateur, et jetant le désaccord dans l'universelle harmonie, ou plutôt se faisant luimême, autant qu'il peut, l'objet de ce concert giorificateur ?

Ah! si nous pouvions avoir ici-has le sens profond et la claire vue du désordre, où donc le trouverions-nous plus énorme et plus révoltant? Et, dès lors, où se rencontrerait, devant le regard de notre pensée, une laideur plus horrible et plus repoussante ?

Quoi! voilà l'homme consommant en luimême et dans la création, le désordre en essence; le voilà se faisant sur laterre, comme Lucifer dans le ciel, la personnification même du désordre, et lui aussi, entraînant dans son désordre les créa-

tures qui relèvent de lui, comme Lucifer entraîna les célestes phalanges complices de sa révolte I

Voilà donc l'homme incarnant en lui, non pas un désordre quelconque, un désordre secondaire, tel qu'il peut s'en produire dans les sphères inférieures des êtres créés ; mais le voilà représentant et personnifiant un désordre grand comme la dignité dont Dieu l'a revêtu, comme la fonction que sa Providence lui a faite au sein de la création! Désordre épouvantable, et qui vraiment nous tiendrait dans l'épouvante, si nous pouvions en mesurer la hauteur. I a largeur et la profondeur; trois proportions qu'il réunit et qui nous en montrent la triple énormité : la hauteur, puisque ce désordre se consomme au plus haut sommet de notre monde visible, et par celui qui en est le chef; la largeur, puisqu'il embrasse, en s'y communiquant, toute l'étendue de ce monde soumis à sa royauté ; la profondeur, puisqu'en passant par ce qu'il y a de plus intime dans l'homme lui-même, cedésordre éminemment central atteint le fond même de toutes les créatures qui relèvent de son empire!

Encadré, si je puis le dire, dans ces trois dimensions et vu sous ce triple rayon, le désordre de la Prévarication humaine nous apparaît, avec la

Prévarication de Satan, comme l'extrême laideur. Sa physionomie n'estpas seulement affreusement laide et repoussante ; elle est la laideur même. Et il n'y a d'égale à la laideur qui la caractérise, que l'horreur qu'elle nous doit inspirer.

Assurément, Messieurs, si l'apparition de cette laideur nous laisse plus ou moins insensibles et n'a pas assez la puissance de nous émouvoir; encore une fois, c'est que le désordre, dont elle est l'expression et la physionomie, ne se révèle pas à nous d'ordinaire dans une assez vive clarté.

Pourquoi s'en étonner? Hommes de ce siècle, vous êtes plongés dans une atmosphère où les erreurs se croisent avec les erreurs, et où, par suite, les ténèbres multiplient les ténèbres; atmosphère tout au plus crépusculaire, où, comme nous le disions hier, rien ne nous apparaît plus dans une pleine lumière, et où les figures du bien et du mal flottent indécises, dans une sorte de demi-jour, si tant est qu'elles ne s'effacent pour nous tout à fait. Quoi d'étonnant, dès lors, que sans le vouloir et sans vous en rendre compte, vous perdiez peu à peu la claire vue et le sens profond du désordre? L'habitude même d'en avoir chaque "'our sous vos regards les ma-

DBYÀNT LA SAGESSE DIVINE ill

nifestations les plus éliontées et les spectacles les plus hideux, en diminue pour vous le sens et en altère même l'idée.

Surtout dans un siècle qui tourne le dos à tout ce qui touche à la fin suprême de la vie, pour se heurter à la minute qui passe ; le désordre de l'homme répudiant la fin dernière apparaît comme une vaine chimère, ou une sorte de rêve mystique, mais non plus comme le grand désordre impliquant la suprême culpabilité et responsabilité de toute la vie. Comment, dès lors, ayant à peine l'idée de ce suprême désordre, les hommes de ce temps, pour la plupart, reculeraient-ils d'horreur devant cette laideur de la Prévarication qui n'en est que la figure ?

Ah! Messieurs, laissez-moi l'espérer de vous tous. Mieux éclairés par la lumière qui a pu pour vous jaillir de ce discours, vous reconnaîtrez dans toute son énormité le désordre que je viens de vous sig-nalsr, et vous concevrez pour son effroyable laideur, la plus légitime et la plus profonde horreur.

Messieurs,

J'ai fini de vous montrer ce que c'est que la Prévarication devant la Sagesse divine.

Avant de descendre, je livre en quelques mots, à vos méditations, le résumé et la substance de ce discours.

Le dessein de la divine Sagesse, dans l'œuvre de la création, ce fut la gloire du Créateur par la manifestation éclatante de Vordre et de la beauté dans les créatures.

Or, la Prévarication humaine c'est, dans l'homme et par l'homme, dans les créatures qu'il doit conduire avec lui-même au but final de toute la création, le désordre à la plus haute puissance.

Ce désordre,devant tout regard qui le découvre, se révèle comme l'extrême laideur, et comme tel, doit inspirer une légitime horreur. Et ce désordre et cette laideur constituent un défi, une dérision de la Sagesse créatrice qui a voulu répandre,dans toute la création, ce qu'elle est ellemême, à savoir l'ordre et la beauté.

Donc, arrière, et bien loin de nous, le désordre de l'humaine Prévarication, qui fait injure à la divine Sagesse ! Arrière et bien loin de nous la laideur, cette lèpre hideuse, qui est dans les âmes comme la figure de ce désordre lui-même.

Ah ! si malgré ce que vous venez d'entendre, ce désordre et cette laideur ne vous apparaissent

encore que comme de vains fantômes , ou de pures abstractions; si ce désordre ne vous saisit, si cette laideur ne vous émeut assez, pour susciter en vouscedoux etpuissant restaurateur del'ordre et de la beauté morale, qui s'appelle le repentir; et si l'impuissance de ma parole a trop trahi l'ardeur de mon zèle ; une puissance nous demeure, la divine puissance de la prière, qui seule féconde la parole.

Demandons à Dieu la pleine intelligence du désordre que renferme cette Prévarication, que plusieurs d'entre vous portent peut-être en eux sans la reconnaître, et surtout sans la comprendre. Demandons, surtout, un sentiment profond de la laideur que renferme ce désordre : laideur inexprimable dont se détournent les anges, et que nous-mêmes, hélas ! à travers les illusions et les ombres que les passions répandent sur nos âmes, savons à peine apercevoir.

Demandons enfin, en face de ce désordre et de cette laideur du péché, comme un saint frémissement qui nous en détourne, et une sainte horreur qui les repousse à jamais loin de nous.

Et puissions-nous tous, par cette répulsion salutaire et ce mouvement réparateur, en nous

replaçant tout à fait dans l'ordre, rendre à notre âme toute sa vraie beauté ; et par là, répondre au dessein de la divine Sagesse, qui nous a créés tout exprès pour faire resplendir, par l'un et l'autre, la plus grande gloire de Dieu : Ad Majorent Dei gloriam ! Amen.

m DEVANT

Ego Dominus, et non est alter.

Je suis le Maître, et il n'y en a pas d'autre.

Isaïe (45. 6.)

Messieurs,

Nous avons montré hier, ce que la Prévarication humaine est devant la Sagesse divine. Elle est, avons-nous dit, le plus grand désordre et la plus grande laideur. Elle est le désordre en essence, le désordre radical; parce que le dessein et le but de la Sagesse créatrice , c'est la plus grande Gloire de Lieu créateur, par la manifestation dans l'univers de l'ordre qui est en elle et qu'elle est elle-même, et que la Prévarication ,c'est le renversement de cet ordre voulu par la divine Sagesse ; c'est

l'homme se détournant de cette fin suprême, la Gloire de Dieu,et en détournant les créatures qu'il a la fonction et l'obligation d'y conduire avec lui-même.

L'homme, en face des créatures mises à son service, est médiateur, il est roi, il est prêtre, il est le chef et le régulateur de l'immense concert que la création entière chante au Créateur.

Or, par sa Prévarication, l'homme viole toutes ces fonctions et forfait à tous ses devoirs; et par ce désordre outrage la divine Sagesse, dont il détruit, autant qu'il dépend de lui, le plan providentiel.

Comme cette Prévarication engendre le désordre, ce désordre lui-même produit la laideur; car toute laideur est l'expression d'un désordre, et là où se rencontre le plus grand désordre, là se produit la plus grande laideur. Et parce que le péché ou la Prévarication est le désordre par excellence , il en résulte que le péché est dans l'humanité ce qu'il y a de plus laid, et ainsi la raison elle-même justifie et explique le proverbe populaire : Laid comme le péché.

Tel est, Messieurs, ce que j'ai appelé le désordre initial et vraiment radical de la Prévarication humaine, c'est-à-dire l'homme violant librement

Yordre fondamental voulu par la Sagesse créatrice, en se détournant lui-même et avec lui les créature, de la fin dernière ou de la destinée finale, raison suprême de tout ordre dans la création. Et l'injure que, par ce désordre, l'homme inflige à Dieu, n'est égalée que par la laideur qu'il s'inflige à lui-même.

Mais là ne se borne pas le désordre de la Prévarication de l'homme, ni l'injure qu'elle fait à Dieu ; et il faut aller plus loin pour en creuser tout le mystère. Jusqu'ici je me suis contenté de mettre la Prévarication humaine en face de la Sagesse divine ou d'une Sagesse créatrice. Mais le simple énoncé de la Sagesse créatrice suppose une chose que je n'a vais pas à démontrer ici, parce que tous vous la croyez, à savoir, que Dieu est notre créateur et que nous sommes ses créatures : « C'est lui qui nous a faits et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, Ipse fecit nos, et non ipsi nos. »

11 y a donc entre nous et Dieu, les rapports nécessaires et essentiels du Créateur avec la créature, et de la créature avec le Créateur. Or, le premier rapport entre Dieu et nous, c'est un rapport d'Autorité, du côté de Dieu Créateur, et un rapport de dépendance, du côté

de l'homme sa créature, ou si l'on veut, un rapport de propriétaire d'un côté, et de propriété de l'autre.

C'est devant cette Autorité de Dieu que nous allons aujourd'hui considérer la Prévarication de l'homme, c'est-à-dire le crime de Y indépendance humaine devant l'Autorité Divine.

J'essayerai donc de vous montrer dans ce discours, premièrement,que la suprême et souveraine Autorité de Dieu impose à l'homme l'obligation radicale de la dépendance ; et comment l'indépendance de l'homme constitue sa Prévarication devant l'Autorité de Dieu. Je montrerai ensuite, quels sont les principaux degrés de cette indépendance prévaricatrice, et comment la Prévarication monte avec elle jusqu'au plus haut degré qu'elle puisse atteindre.

Sans cette intelligence de l'Autorité de Dieu, d'une part, et de l'indépendance de l'homme, d'autre part, on ne peut se faire une idée exacte de la Prévarication humaine; et voilà pourquoi je voudrais mettre l'une et l'autre dans une lumière aussi complète que possible.

La gravité intrinsèque de ce sujet ne vous peut échapper; et les réalités vivantes de ce

temps y ajoutent un intérêt d 'actualité qui peut vous échapper moins encore.

Oui, Messieurs, Dieu comme créateur, et en tant que créateur, est par rapport à nous la suprême et souveraine Autorité; et la grande Prévarication de l'homme c'est son indépendance devant cette Autorité. Voilà ce que j'ai tout d'abord à vous montrer.

Mais avant d'entrer plus avant dans ce grave et intéressant sujet, il faut entendre la relation ou la connexion intime qui existe entre ces deux choses : Autorité et Prévarication.

Toute Prévarication implique l'existence d'une autorité; parce que toute Prévarication est la transgression d'un précepte, la violation d'une loi, et que tout précepte, toute loi suppose une autorité. Comment concevoir une loi, sans une autorité qui fait la loi ? Toute Prévarication, à la bien définir, est donc une injure faite à une autorité, à une Autorité divine ou à une autorité humaine ; en sorte que l'on peut

dire, en toute vérité : Plus d'autorité, plus de Prévarication.

Voilà pourquoi la Révolution, j'entends la Révolution comme principe, à mesure qu'elle détruit dans les générations nouvelles l'idée et la notion de l'Autorité, y détruit, dans la même proportion, la notion ou l'idée de la Prévarication. Et si, comme nous le disions, il y a deux jours, l'idée de la Prévarication ou du péché, va s'effaçant de plus en, plus dans les âmes, c'est que l'esprit révolutionnaire, qui souffle à travers ce siècle, en emporte jour par jour et heure par heure, la vraie notion de l'Autorité; car,qu'est-ce que la Révolution, si ce n'est l'opposition systématique à l'Autorité?

Il n'est donc pas possible, Messieurs, de se bien rendre compte de ce qu'on nomme péché ou Prévarication, si l'on ne se rend bien compte de ce qu'on nomme Autorité; la Prévarication, à la bien définir, n'étant autre que l'injure di" recte ou indirecte faite à une autorité. Quelque caractère que revête cette injure, et sous quelque forme que puisse se produire cette Prévarication, elle est, dans son fond, toujours Ja même chose : une injure faite à l'Autorité. Qu'elle affecte le mépris, l'insulte, le défi, la

désobéissance, la révolte; elle sera toujours, dans des degrés divers, et avec plus ou moins d'audace et d'insolence, ce que nous venons de la nommer : une injure faite à une autorité ; et la plus grande Prévarication ne sera jamais que la plus grande injure faite à la plus grande Autorité.

Donc, pour éclairer d'une pleine lumière cet important sujet, la Prévarication humaine devant V Autorité de Dieu, nous avons à nous demander ces deux choses : Où est l'Autorité, la plus grande Aurorité? Et quelle est l'injure, l'injure la plus directe faite à cette Autorité? Et ici la foi et la raison, la philosophie et la théolog'ie, l'Ecriture et la tradition vous répondent ensemble : V Autorité la plus grande, la suprême Autorité, c'est Dieu même, Dieu notre créateur et notre auteur. Et la Prévarication humaine, la plus grande Prévarication, c'est V indépendance de l'homme devant cette divine Autorité.

Oui, Messieurs, l'Autorité, la suprême Autorité, vis-à-vis de l'homme sacréature^c'est Dieu, Dieu auteur et créateur ; auteur, parce qu'il est créateur de tout notre être : et c'est le fondement solide où tout doit s'appuyer.

11 faut nous rappeler ici, et plus que partout

ailleurs, insister sur ce point, qui est comme le pivot sur lequel le monde moral, religieux et social roule tout entier, à savoir que Y autorité dérive de la création. L'acte de la création constitue ce qu'on appelle l'auteur. Etre auteur, c'est être créateur de quelqu'un ou de quelque chose; et l'on est auteur dans le sens vrai et dans la mesure précise où l'on est créateur. Quiconque est créateur dans un sens et dans une mesure, est auteur dans le même sens et dans la même mesure. Et l'être qui crée dans le sens le plus radical, le plus complet et le plus absolu que comporte ce mot, est auteur, dans le sens aussi le plus absolu, le plus plein et le plus radical de ce mot. Bref, l'idée de création et d'autorité se tiennent dans le fond même des choses, comme deux anneaux d'une chaîne que rien, absolument rien ne peut briser. Si nous insistons sur ce point, c'est qu'il est le granit qui soutient tout le reste, et que rien n'est plus oublié que ce principe élémentaire et cette genèse primitive de Yautorité. Et quand je dis l'autorité, je n'entends pas la puissance maté rielle ou le pouvoir qui commande ; j'entends la puissance morale, qui gît non pas dans le pouvoir, mais bien dans le droit de commander.

Or,s'il est évident que tout ce qui est créateur est auteur, il n'est pas moins évident que tout ce qui est auteur est autorité. Cela est écrit dans le mot qui l'exprime, mot révélateur qui renferme, dans sa racine, la vraie philosophie de la chose qu'il signifie ; philosophie populaire que le peuple, sans le savoir, apprend avec les mots euxmêmes.

Qui pourrait ne pas voir, comme on voit la conséquence dans un principe, que l'on a Vautorite par le fait même que l'on est auteur, et que cette autorité existe dans la mesure même où l'on est auteur? Ainsi le père, comme père, à l'autorité sur son enfant, et il l'a dans le sens et dans la mesure même où il en est l'auteur; et c'est là, pour le dire en passant, ce qui fait de la paternité l'une des autorités les plus vénérables, les plus légitimes, les plus inviolables et les plus imprescriptibles qu'il y ait sur la terre : la paternité, association naturelle à la paternité et à l'autorité même de Dieu.

Et dans tout autre ordre de choses, dans l'art, dans la poésie, dans la littérature, dans l'éloquence, ne peut-on pas dire que l'homme créateur et auteur d'une œuvre, demeure l'autorité,] devant l'œuvre qui porte le cachet de sa

personnalité? Quoi que puissent décider les maîtres du monde, pour régler la propriété légale des œuvres de l'art et de l'esprit; les hommes créateurs et auteurs des chefs-d'œuvre de leur génie gardent sur leurs chefs-d'œuvre une propriété, une paternité, et avec elles une autorité dont aucune loi humaine ne peut les dépouiller. Mais, veuillez le remarquer, Messieurs, nous ne créons rien, dans le sens strict et absolu de ce mot créer, qui veut d'ire-, tirer du néant la substance même de l'être. Notre puissance de créer n'est que relative et restreinte. Dans nos actes soi-disant créateurs, nous arrangeons, nous modifions, nous coordonnons, ou nous communiquons les éléments de l'être déjà préexistants; nous ne les créons jamais dans le vrai sens de ce mot. Jamais , en vertu de notre puissance, et sur un ordre de notre vouloir, un grain de sable ne sortira du néant pour nous dire : Me voici : J'existe, parce que vous m'avez créé . Et pourtant, nous avons l'autorité dans la mesure restreinte et relative où nous créons, c'est-à-dire dans la mesure où nous sommes auteurs. Et assurément, dans l'ordre social, par exemple, un homme qui, par hypothèse, à force d'énergie , de génie, de travail, de dévouement et de sacrifice, serait par-

venu à faire avec une collection d'hommes barbares, sauvag-es, corrompus et cruels, une société ordonnée, morale, heureuse et prospère ; cet homme serait sans contredit, dans cette société son ouvrage, l'autorité la plus vraie et la plus parfaitement légitime; parce que, dans Tordre social, cet homme, autant que l'homme peut Tètre et au sens où il peut l'être, serait vraiment créateur et auteur.

Que cet homme, devant les multitudes éparses et désordonnées, dont il a fait un ordre social, une harmonie humaine, prenne le nom de consul, de roi ou d'empereur; sa légitimeté échappe à toute discussion : elle n'a pas même besoin d'être acclamée par un vote, et garantie par une constitution : elle sort comme d'elle-même de l'œuvre sociale dont cet homme est, avec Dieu, le créateur et V auteur.

Cette conception de l'autorité sortant de la création, comme la tig*e sortde sa racine, va nous aider à comprendre ce que c'est que V Autorité de Dieu; et ce que c'est que la Prévarication humaine devant cette divine Autorité.

Ah! c'est que Dieu est auteur, et par suite, autorité dans le sens le plus plein et le plus absolu de ce mot , et dans un sens très vrai, V unique au-

torité, d'où dérive, comme de sa source, toute autre autorité.

Dieu, en effet, est créateur au sens le plus rigoureux que comporte ce mot. Et à vrai dire, il est V unique créateur; parce que lui seul fait exister ce qui n'existait pas. Il ne se contente pas, comme nous, de coordonner les éléments de l'être ; il crée les éléments eux-mêmes ; il crée non seulement le mode, il crée la substance même. Par sa propre puissance il féconde le néant. Il est donc impossible d'être auteur, et par conséquent autorite', maître, propriétaire, seigneur et dominateur , d'une manière tout à la fois plus élevée, plus complète, plus radicale. Il est la royauté et la légitimité en essence.

Le domaine qu'il a sur nous ne ressemble donc à aucun autre domaine'; et ceux-là mêmes qui se nomment rois, empereurs, et sous un titre quelconque, dominateurs, relèvent de Lui,et reçoivent de Lui avec une communication de sa puissance une communication de son autorité, et avec une communication de son autorité le droit de posséder, de commander, de légiférer, de gouverner. Et autant le fini est au-dessous de l'Infini ; autant toutes les autres autorités demeurent au-dessous de cette suprême Autorité»

DEVANT L'AUTORITÉ DIVINK 127

Si nous en avions le temps, ce serait le lieu de vous rappeler tous les attributs et tous les caractères de cette Autorité de Dieu, Créateur et Auteur.

J'aurais pu vous dire : Dieu Créateur, si l'on me permet l'emploi de ce mot que j'emprunte à la science métaphysique, c'est V asséisme de l'autorité, c'est-à-dire l'Autorité subsistant ellemême par elle-même; Dieu ne pouvant puiser son Autorité d'un autre être que de lui-même.

Dieu, c'est le radicalisme de l'autorité; c'est la racine unique et vivante de toute autre autorité; toute autorité n'étant qu'un épanouissement, un rejeton, une communication de sa propre Autorité.

Dieu c'estl' absolutisme de l'Autorité, non dans le sens que la politique humaine attache à cette appellation, pour signifier le despotisme et la tyrannie; mais dans le sens où je prends ici ce mot , c'est-à-dire pour signifier l'absence de toute condition ou l'inconditionnel.

Dieu, c'est la plénitude de l'Autorité; touty est, rien n'y manque, et son Autorité n'a pas plus de limites que son être lui-même.

Dieu, c'est l'universalité' dans l'Autorité : aucun être créé n'échappe à son domaine. Dans la hié-

rarchiedes êtres créés, et dans toutes les sphères de la création, tous ne sont ni au même degré, ni au même rang-; mais tous sont les sujets de son Autorité.

Dieu, c'est la permanence de l'Autorité. Toutes les autorités passent dans le temps; elles ont un jour, une heure pour commander; l'Autorité de Dieu demeure éternellement.

Dieu, enfin, c'est la hauteur, la profondeur, la largeur, la longueur dans l'Autorité. Bref,dans Dieu est T Idéal, non l'idéal vide et abstrait, mais l'idéal concret et subtantiel de l'Autorité.

J'aurais voulu, Messieurs, pouvoir donner à tous ces points que je viens de toucher, un légitime développement, etjeter sur ces divers aspects de l'Autorité et souveraineté de Dieu créateur et auteur, un plus grand faisceau de lumière. Par là, peut-être, serais-je parvenu à révéler à vos âmes attentives, cet idéal d'Autorité, idéal réalisédans l'infinide Dieu;idéaldontnous pouvons bien avoir la conception, mais dont nous ne comprendrons jamais l'incomparable et transcendante grandeur.

Comment la comprendre , en effet , comment la mesurer dans son incomparable étendue cette divine autorité ? Imaginez , par la

pensée, toutes les Autorités devant lesquelles les générations humaines s'inclinent, et aux pieds desquelles des milliards d'hommes, depuis le commencement du monde, ont apporté avec l'hommage de leur respect, celui de leur volontaire et libre obéissance, par exemple : autorité de tous les pères et de toutes les mères; autorité de tous les magistrats et de tous les législateurs ; autorité de tous les rois et de tous les empereurs; autorité de tous les prêtres et de tous les pontifes; autorité de tous ceux qui, dans toutes les sphères où elle peut se déployer, ont été, selon la mesure de leur puissance et de leur génie, créateurs et auteurs. Réunissez toutes ces autorités sur une seule tête capable d'en porter dignement la grandeur et le prestige : que sera cette autorité devant l'Autorité de Dieu? Toujours comme le fini est devant l'Infini. Bref, cette Autorité divine, pour vous la peindre dans une faible et imparfaite image, est par son immensité comme l'immense Océan, devant tous les fleuves et toutes les sources de la terre. Je me trompe, comme la plénitude de ses eaux devant une goutte d'eau.

Mais, Messieurs, ce qu'il faut bien entendre par-dessus tout, et ce que je veux montrer ici

surtout, c'est le rapport intime, le rapport nécessaire de cette Autorité avec nous, avec tout ce qui est en nous, et avec tout ce qui se rattache à nous. Jamais nous ne comprendrons assez jusqu'à quel point cette souveraineté de Dieu créateur s'impose à sa créature; jusqu'où elle nous atteint, nous pénètre et nous tient, sous tous les rapports et de toutes les manières, dans une dépendance aussi universelle qu'elle est absolue, et aussi complète et intégrale qu'elle est nécessaire et inévitable.

Ce n'est pas seulement une part de notre être, c'est notre être tout entier qui est lié et, si je le puis dire, rive' à cette souveraineté de Dieu par la force même des choses. Non vraiment, il n'y a pas une parcelle de notre être, pas une fibre de notre vie qui échappe à cette pleine et souveraine Autorité.

Parcourez toute la hiérarchie de vos puissances et de vos facultés ; voyez tout ce qui en vous est vous-même, ou une partie de vous-même; cherchez un point, un seul point de ce qui est ou de ce qui touche votre personnalité, et qui ne soit pas absolument et totalement soumis à cette inéluctable souveraineté; vous ne le trouverez pas ; la vérité vous en porte le défi ; partout

DEVANT LAUTORITK DIVINE 131

cest\3idéper>c1aner,otencoTe la dépendance ;la dépendance obligatoire ,1a dépendance nécessaire.

Et d'abord, voyez ce qniesten dehors devons, mais par un lien extérieur se rattache à vous : votre bien, votre patrimoine, votre domaine, ce que vous nommez votre propriété. De tout cela vous vous dites maître, possesseur, propriétaire, unique maître, unique propriétaire; et vous croyez pouvoir en disposer à votre gré, en toute liberté et souveraineté. Vous vous trompez, dit le Seigneur : Moi seul suis le vrai maître et le vrai propriétaire. Ce domaine m'appartient, cette propriété m'appartient; car tout l'univers m'appartient. Meus est orbh terrœ. Je suis le propriétaire et le maître de tout ce que j'ai créé. Auteur de tout^sà posé sur tout le signe de mon Autorité. A moi d'en disposer comme je le veux; à vous d'en user comme je vous le commande.

Avec votre bien, avec ce que vous nommez votre propriété, vous avez ce qui vous est plus vraiment propre, parce que c'est une partie intégrante de vous-même; vous avez vos sens, et dans ces sens le besoin et la faculté de jouir, et vous dites : Mes sens m'appartiennent, car ils tiennent à ma vie ; ils sont ma vie elle-même ;

donc, à moi le libre usage de mes sens ; à moi les plaisirs qu'ils appellent et les jouissances qu'ils me promettent. — Erreur, vous dit encore le Seigneur ; vos sens, et dans ces sens la faculté de jouir, c'est mon œuvre aussi; donc ma propriété aussi. Je vous les ai prêtés pour en faire un usage conforme à ma volonté souveraine. Donc, à moi, ô homme, mon œuvre et ma propriété, à moi de dire à ton besoin et à ta passion de jouir: « Tu iras jusque là, tu n'iras pas plus loin (1), Hue usque ventes, et non procèdes ampîius . »

Montez plus haut : au-dessus de vos sens il y a votre cœur; votre cœur, c'est-à-dire le centre de votre vie. De ce centre vivant, sous l'impulsion de votre amour, vous réclamez votre liberté d'aimer, liberté illimitée d'aimer tout ce qui vous attire, vous séduit, vous charnfe et vous fascine. Vous sentez là, à ce centre de vous-même, se remuer comme les flots d'un océan capable d'inonder tous les rivages. Et vous vous demandez : qui mettra un frein, qui posera des limites à cet immense besoin d'aimer? — Moi, dit le Souverain Maître; moi,

(1) Job, xxxvin. il

particulièrement jaloux de ia souveraineté que je me suis faite sur ce chef-d'œuvre, que vous appelez votre cœur; moi qui, à ce titre, revendique le droit inaliénable d'être aimé de vous plus que toute créature, et qui ne vous permets d'aimer qu'à cause de moi, tout ce que vous aimez en dehors de moi.

Comme votre cœur est au-dessus de vos sens, il y a en vous quelque chose qui domine votre cœur lui-même : votre volonté'. Et vous dites : Ah! sur ce point, et dans cette sphère, où se meut ma volonté, je suis maître et souverain. Car ma volonté c'est ma liberté, et ma liberté c'est ma souveraineté. Si mon cœur est le mouvement de ma vie, ma volonté en est le gouvernement. Dès lors, dans ce domaine, où j'ai droit de régner et de gouverner, qui sera mon maître? Quis noster Dominus? — C'est moi, dit le Dieu Créateur et Auteur; je suis le maître, et il n'y en a pas d'autre: Ego Dominus et non est alter.

Oui, le maître de ta volonté, ô homme, comme de ton cœur, de tes sens, de tes biens. Tu as droit de commander dans ce royaume vivant, où je t'ai placé, c'est-à-dire dans le domaine de ta personnalité; oui, mais comme a droit de commander un vassal sous le haut domaine de son

vrai suzerain; et je suis devant toi ce suzerain, ce suzerain suprême : Donc à toi de m'obéir d'abord, et de commander ensuite à tout ce qu'autour de toi et en toi-même j'ai soumis à ton sceptre.

Est-ce tout? L'Autorité et le domaine de Dieu sur nous peuvent-ils monter plus haut? Oui, Messieurs. Au-dessus de la volonté elle-même, il y aune chose, dans un sens, pins haute encore et qui doit servir à éclairer et à diriger le gouvernement de la volonté elle-même. Cette chose, c'est la pentfe ou l'acte de l'intelligence ; là est, dans l'ordre naturel du moins, le plus haut sommet de la vie; et, de ce sommet l'intelligence fixe la lumière du monde invisible, comme l'aigle du haut de la montagne fixe le soleil de notre monde visible.

Oh! pour le coup, s'écrie l'homme jaloux de sa propre domination, à ce sommet de ma vie, à ce point culminant de tout moi-même, Dieu me laissera toute ma liberté et toute ma souveraineté. Volontiers, s'il le faut, j'abdique tout le reste, et je remets tout aux pieds de mon légitime et unique Souverain. Mais, à défaut même de tout autre, je réclame la souveraineté de mon intelligence: je revendique pleine et entière

ma liberté de penser; et je proclame mon droit, mon droit naturel et immanent de ne croire que ce que je vois, de ne reconnaître comme vrai que ce qui se découvre au regard de mon intelligence, et de limiter à l'étendue de mes intuitions la sphère de mes convictions.

Eh bien! non; là même, et à cette plus haute cime de votre vie, ni votre liberté n'est illimitée, ni complète est votre souveraineté. Là aussi, dit le souverain Maître, j'ai droit de te commander. J'ai l'autorité sur ta pensée, fille de ton intelligence, parce que je suis l'auteur de ton intelligence, comme de tout ce qui est en toi. Intelligence infinie d'ailleurs, je vois même ce qui échappe au regard de ton intelligence finie; et j'ai le droit, le droit essentiel et inhérent à moi-même de t'ordonner de croire ce que tu ne vois pas , et de t'obliger à affirmer avec moi, même ce que tu ne comprends pas.

Telle est, Messieurs, vue en elle-même et dans ses nécessaires rapports avec nous, l'Autorité de Dieu; telle sa souveraineté absolue sur toute créature : Autorité-pjincipe, autonome et génératrice de toute autorité.

Or, remarquez-le bien, il y a une chose que toute Autorité appelle, et qui en est la corré-

lation nécessaire: la dépendance. Oui, comme la création engendre l'Autorité, l'Autorité, de son côté, engendre la dépendance. Ces deux choses se tiennent comme les anneaux d'une chaîne de diamant. Je me trompe, cent fois la chaîne de diamant pourrait se rompre, que jamais l'invisible lien qui rattache V Autorité à la dépendance, et la dépendance à l'Autorité, ne pourrait se briser.

Voilà ce qu'il faut bien entendre, Messieurs, pour se faire une idée de la Prévarication devant l'Autorité de Dieu : la nécessité absolue, métaphysique, inéluctable de la dépendance devant l'Autorité qui l'engendre. Et voilà ce qu'à l'heure présente, l'orgueil du siècle repousse de toute part : la dépendance inhérente à l'être créé. Ce siècle a redit, et redit encore par toutes les voix qui parlent et par toutes les clameurs qui retentissent dans son sein : Indépendance! Indépendance! Et cela voulait dire: Révolution! Révolutionl Car la Révolution, c'est cela même, c'est l'indépendance partout, l'indépendance en tout, l'indépendance pour tous, l'indépendance toujours , c'està-dire l'antagonisme absolu de l'Autorité; car l'Autorité, l'Autorité en essence, c'est Dieu ; et l'indépendance,

DEVANT L'AUTOMTÉ DIVINE 137

l'indépendance absolue, c'est Satan. Et la Révolution, j'entends la Révolution comme principe et comme idée, nous l'avons dit, un jour, ici même; et tout, aujourd'hui plus que jamais, nous autorise à le redire : la Révolution, c'est Satan dans l'humanité.

Dès lors, il est facile d'entendre ce que c'est que la Prévarication humaine devant l'Autorité divine. La Prévarication de l'homme devant l'Autorité de Dieu, ou devant Dieu souveraine Autorité, c'est Y indépendance. Les formes et les objets de cette Prévarication peuvent varier; mais là est son invariable fond. Impossible d'imaginer ou de concevoir un péché, une Prévarication qui n'implique pas un acte d'indépendance de l'homme devant l'Autorité de Dieu. Et la Prévarication élevée à sa plus haute puissance, le comble de la Prévarication humaine, c'est précisément ce que réclament et pratiquent aujourd'hui des multitudes d'hommes, à savoir, l'indépendance complète, absolue, universelle.

Cette indépendance, il est vrai, pour se faire accepter devant les multitudes, et pour s'absoudre elle-même devant elle-même, se décore du prestige d'un nom particulièrement sympathique et attractif, elle s'appelle la Liberté. La

liberté est si séduisante, eneffet,que les peuples, selon le beau mot de Bossuet , c suivent, pourvu qu'ils en entendent le nom. » Mais entre l'indépendance et la liberté, grande est la différence, disons mieux, profond est l'abîme. La liberté est fille de l'Autorité; et l'indépendance est l'ennemie de l'Autorité. La liberté est le don de Dieu; l'indépendance est l'inspiration de Satan. La liberté est l'honneur de l'homme; l'indépendance en est le déshonneur.La liberté soumise à l'Autorité est le grand ressort de la perfection ; l'indépendance en révolte contre l'Autorité est le grand principe de la dégradation. L'une est la civilisation, l'autre est la barbarie. La première fait l'harmonie, la seconde l'anarchie. Bref, la liberté soumise à Dieu, c'est l'ordre, la vertu et la sanctification. L'indépendance, ou l'homme retourné contre Dieu, c'est le désordre; c'est le péché; c'est la Prévarication.

Aussi allez au fond de toutes les revendications que fait l'homme, au nom de la liberté, devant l'Autorité de Dieu ; vous y découvrirez partout et toujours, cette racine empoisonnée, d'où sort et sur laquelle fleurit toute humaine Prévarication , Y Indépendance , [et dans les

grandes Prévarications , l'indépendance sans imites, l'indépendance absolue !

Ecoutez ce qu'ils disent, et voyez ce qu'ils eulent, les grands prévaricateurs conteraorains, adorateurs, ou plutôt idolâtres de l'inépendance; alors qu'ils font sans cesse retentir utour de nous ce mot sonore et prestigieux : liberté l Liberté!

Ils disent': Libre-pensée! libre-amour; libreiire,libre-jouissance ! — Qu'est-ce à dire?Libreensee; penser tout ce que je voudrai, comme 3 le voudrai ; c'est-à-dire indépendance abolue de mon intelligence ou de ma faculté de enser.

Ils disent : Libre-amour; aimer tout ce qui le plaît, comme il me plaît, et tant qu'il me laît ; et cela veut dire : indépendance absolue e mon cœur , ou de ma faculté d'aimer.

Ils disent: Libre-faire ; oui,faire tout ce que je oudrai, comme je le voudrai, tant que je le oudrai ; et cela veut dire : indépendance abolue de ma volonté, ou de ma faculté de vouloir. Ils disent : Libre-jouissance ; oui, jouir de tout, Duir toujours, jouir sans limites et sans frein ; t cela veut dire : indépendance absolue de les sens, ou de ma puissance de jouir.

Ainsi,au fond de toutes ces prétendues revendications de la liberté, il n'y a qu'une chose : la passion effrénée de Yindépendance , et au fond de cette passion, la cause effective de toute Prévarication.

^indépendance humaine devant l'Autorité didivine, telle est donc, Messieurs, la mère génératrice de la Prévarication; telle est sa vraie racine et sa vraie raison d'être : l'indépendance! c'est-à-dire l'état le plus faux où puisse se placer une créature quelconque. L'être créé indépendant ne peut pas même être conçu; la créature dépendant de son Créateur aussi nécessairement que la conséquence dépend de son principe.

Je pourrais montrer plus à fond, et dans une plus grande lumière, que l'indépendance est un état contre nature, j entends contre la nature, telle qu'elle fut ordonnée par le Créateur. La création entière prendrait une voix pour nous crier de partout : Oui, la créature, c'est la dépendance, et l'indépendance c'est le faux dans la créature, c'est le désordre dans la création, et c'est l'outrage au Créateur. Bref, tous les êtres créés se lèveraient en témoignage, pour protester contre la prétention aussi absurde

que criminelle de l'homme à la souveraine indépendance. Mais ce qu'il faut entendre ici surtout, et sur quoi il fallait insister, c'est le rapport intime, nécessaire, le rapport de génération naturelle entre la Prévarication de l'homme et son indépendance devant l'Autorité de Dieu. En deux mots, cette corrélation innée et intrinsèque entre ces deux choses : l'indépendance,mère génératrice delà Prévarication, et la Prévarication, fille naturelle de l'indépendance.

Et voilà pourquoi nous avons dit, et nous le répétons, parce que nous ne le comprendrons jamais assez : la Prévarication suprême dans l'humanité, le péché élevé à sa plus haute puissance , c'est l'absolu de l'indépendance de l'homme devant l'absolu de l'Autorité de Dieu. Tel est, Messieurs, dans un trop grand nombre d'hommes, le caractère spécial de la Prévarication contemporaine , caractère que je ne crains pas d'appeler satanique, l'indépendance absolue de l'homme et de tout ce qui est de l'homme devant l'Autorité de Dieu.

C'est qu'en effet, s'il est vrai de dire que l'indépendance est au fond de la Prévarication ; il n'est pas moins vrai de dire que Satan lui-même, le grand indépendant, Satan le premier et le plus

grand des révolutionnaires, est au fond de l'indépendance elle-même, surtout de l'indépendance absolue, c'est-à-dire de l'indépendance la plus faite à la ressemblance de la sienne. Sans doute Satan est au fond de cette indépendance de diverses manières : il y est par son souffle, par ses inspirations, par ses impulsions, par son génie incarné dans des hommes et qu'on nomme bien les suppôts de Satan ; il y est d'une façon plus ou moins tangible, plus ou moins déguisée par le mensonge, et voiléed'hypocrisie; mais plus ou moins visible et reconnaissable, sous une forme ou sous une autre, il y est; et c'est lui, toujours lui, qui, par cette humaine indépendance, fait à Dieu, son éternel ennemi, une guerre continue, tantôt ouverte, tantôt sourde, mais toujours implacable; en sorte que, toute grande indépendance et par suite,toute grande Prévarication de l'homme sur la terre, est comme un prolongement de l'indépendance et de la Prévacation primitive de Satan dans le ciel.

Tel est, Messieurs, le principe originel, tel est le caractère essentiel et distinctif de la Prévarication humaine devant l'Autorité divine, l'indépendance plus ou moins faite à la ressemblance de celle de Satan, refusant de reconnaître par

DEVANT LAUTORITÉ DIVINE 143

sa soumission et sa dépendance, la divine et souveraine Autorité du Verbe de Dieu.

Toutefois, remarquez-le bien, cette indépendance inspirée par Satan , ne se produit pas partout et toujours dans la même mesure. Elle a des degrés, qu'elle parcourt successivement pour monter à l'assaut de l'Autorité de Dieu# Dès lors, nous pouvons entendre comment la Prévarication monte de degré en degré avec l'indépendance de l'homme en face de l'Autorité de Dieu, et comment chaque degré de l'indépendance marque une aggravation et un accroissement dans la Prévarication elle-même. C'est ce que je veux montrer avant de finir ce discours

Suivez-moi, Messieurs, quelques moments sncore. Rien n'est à la fois plus instructif, plus salutaire et plus intéressant que cette marche à la fois parallèle et ascensionnelle de l'indépendance et de la Prévarication devant l'Autorité et la Souveraineté divines. Peut-être en vous repliant, sur vous-mêmes, vous sera-t-il donné de reconnaître, au degré de votre indépendance, la mesure de votre propre Prévarication.

Le premier degré de l'indépendance de l'homme devant Dieu Souverain, et son premier degré de Prévarication, c'est Y Indifférence , c'est-à-dire l'indépendance volontairement oublieuse et insouciante de l'Autorité de Dieu. Sans prétendre la nier théoriquement, la nier pratiquement, sans lui faire une opposition directe et sans contester ses droits,la laisser dans un volontaire oubli; bref, vivre, se diriger et agir comme si cette Autorité n'existait pas.

Ou croit que Dieu existe, et qu'il a sur nous, comme Créateur, une indéniable Autorité ; et l'on sait que cette Autorité étant donnée, elle a avec nous, et nous avons avec elle de nécessaires rapports ; qu'elle a sur nous les droits inhérents à sa Souveraineté, et que nous avons envers elle les devoirs inhérents à notre dépendance ; et, en réalité, on arrang-e sa vie, à peu près comme si nous n'avions rien à démêler avec cette suprême Autorité. On la laisse du fond de son ciel g-ouverner toutes choses de la terre, et

DEVANT l'AUTOBITB JjIVJNE 145

l'on affecte d'oublier qu'elle a droit de nous gouverner nous-mêmes, que chaque partie de notre être, comme notre être tout entier, et chaque moment de notre vie, comme notre vie tout entière, est soumise à sa domination universelle et permanente. Et des jours, des années se passent ; toutes les facultés de notre vie entrent en exercice, toutes ses puissances se déploient, tous ses mouvements se succèdent et suivent leur cours, sans que l'autorité de Dieu y soit pour rien ; et sans que rien y relève de sa volonté et de son commandement.

On est exclusivement à ses affaires , à ses ambitions, à ses plaisirs, à ses préoccupations de la terre et du temps, et l'on dit, si ce n'est en parole, au moins en action : « Que Dieu s'arrange. Il n'a pas besoin de moi ; et moi, pour disposer de ma vie, je n'ai pas besoin de lui. . . » Parfois la grande image de cette Autorité se présente à l'esprit, et sa majestueuse figure semble transparaître à travers les nuages , comme une vision solennelle se détachant du fond de ce ciel bleu ouvert sur nos tètes. Mais on se hâte de s'en détourner pour n'avoir pas à compter avec elle, ou du moins on la laisse planer dans un demi -jour, si ce n'est tout à

fait dans l'ombre ; et l'on passe sans s'y arrêter, comme si réellement on n'avait pas à s'en préoccuper.

Ainsi font même des chrétiens, pour la grande figure de Jésus-Christ. Ils l'aperçoivent de temps en temps aux lointains horizons de l'histoire,portant au front, avec son auréole divine, la Majesté de sa divine Autorité ; peut-être même lui envoient-ils de loin , du fond de leur âme croyante, l'hommag-e d'un religieux respect et d'une fugitive et superficielle adoration. Mais ils passent bien vite, sans même se donner le temps de se dire : Puisqu'il est Dieu , il est Maître, et à ce titre, s'il me donne des ordres, je dois lui obéir. Mais cette pensée. menace leur indépendance, et ils ont hâte de lui échapper.

Ainsi l'on travaille à se faire, en dehors de Dieu-Souverain et de son Christ- Autorité, une vie sans entraves et sans g'ène, c'est-à-dire sans préceptes qui l'astreignent , sans liens qui l'enchaînent: bref, une vie libre ou plutôt indépendante .

Ah ! c'est qu'en effet , au fond de cette indifférence calculée et de cet oubli volontaire de l'Autorité de Dieu et de son Christ, dans cette fuite pratique de l'Autorité, dans cette peur instinc-

DEVANT LA.UTOBITÉ DIVINE I l*

tive de s'arrêter devant elle, de la regarder en lace et de compter avec elle, il y a l'amour désordonné de sa propre indépendance, et avec cet amour de son indépendance, je ne sais quelle appréhension et quel effroi d'en sacrifier même la moindre parcelle à l'Autorité de Dieu.

Messieurs, rentrez en vous-mêmes, et, dans le sanctuaire intime de vos âmes, dans le calme des passions et sous le regard de Dieu , demandez-vous ce qui vous l'ait le plus oublier Jésus-Christ, et par là vous porte à la violation, comme chrétiens , de vos plus essentielles et élémentaires obligations ? Qu'est-ce, si ce n'est l'Autorité qu'il a sur vous , d'un côté, et de l'autre , l'indépendance que vous réclamez devant lui ? Ah ! comme un Christ sans Autorité pèserait peu à l'humaine indépendance ! Et comme il serait par tous facilement accepté, s'il venait à nous sans nous donner aucun ordre, et si nous pouvions aller àlui sans lui rien sacrifier de notre indépendance ! Mais ce Dieu- Autorité, ce Christ- Maître, réclamant sur nous les droits de sa Souveraineté, est pour nous un Dieu gênant, un Maître importun. Et voilà pourquoi, même sans le repousser tout à fait et sans contester droits, on prend parti de l'oublier, de s'en

distraire, et de considérer pratiquement comme non-aveuus son Autorité et ses droits.

Voilà, Messieurs, ce que j'appelle le premier degré de la Prévarication humaine devant l'Autorité divine : Agir et disposer de soi-même, comme si cette Autorité n'existait pas, et cela par amour de sa propre indépendance. Et combien parmi vous, peut-être, ont à faire de cette indépendance un sacrifice ; sacrifice réparateur de leur propre Prévarication !

Mais voici dans la Prévarication de l'homme devant l'Autorité de Dieu, quelque chose de plus grave que l'indifférence et l'oubli ; c'est la volontaire violation des droits et de la propriété de Dieu.

Quoi ! le droit de Dieu ? La propriété de Dieu ? Qu'est-ce à dire ? demande l'homme aveuglé par ses passions, et égaré dans l'obscur labyrinthe de ses Prévarications.

Ce que c'est que la propriété de Dieu? Quoi ! Vous le demandez? Mais c'est tout ce qui vient de Dieu Auteur et Créateur ; c'est le monde qu'il a mis sous vos pieds, et vous qui êtes sous sa main; vous, le chef-d'œuvre de cette main toutepuissante, mais qu'il retient sous sa domination comme son bien inaliénable et comme son im-

prescriptible possession; vous, non seulement son vassal et son serviteur, mais sa chose, à la lettre, la chose du grand et de l'universel Propriétaire; oui, universel propriétaire, parce qu'il est Yuniversel auteur. En sorte que tout usage de vous-même pour vous-même, et rien que pour vous-même, est une violation de son inviolable propriété.

0 Maître Souverain, ô Propriétaire suprême, ah ! nous oublions trop la souveraine et inviolable propriété que vous avez de nous et de tout ce qui est de nous ; et, quand nous retournons vers nous-mêmes et contre vous l'usage de notre liberté et de tout ce que vous avez soumis à son empire, à la lettre, c'est un vol que nous faisons à votre divine propriété; c'est une violation de votre droit de souverain Propriétaire.

Ce droit de Dieu s'exprime par un mot qui résume tout: c'est le droit à sa gloire , à sa gloire extérieure, fin suprême de toutes ses créations et de vous-même, ô prévaricateur !

Eh bien, cette gloire qui est son droit, son droit nécessaire et inaliénable, autant qu'il peut dépendre de vous, vous la lui dérobez pour vous en parer vous-même; cette couronne aussi

150 LA PREVARICATION HUMAINE

respleadissaute qu'elle est immense, cette couronne que tous les mondes, avec tous leurs soleils, comme de magnifiques joyaux, forment autour de son front, autant qu'il dépend de vous, vous la lui arrachez , ou du moins vous lui dérobez le plus brillant de ses joyaux ; celui que, comme créature intelligente e' libre, vous lui deviez vous-même, par le travail de votre perfection et par l'éclat de votre sainteté.

Comprenez-vous, dès lors, l'injure que fait au droit de Dieu cette violation de sa propriété ? Devant cette injure, qu'est-ce que tout ce qu'on nomme, dans la société, violation de la propriété? Ah! la moindre injure faite à cette parcelle de la terre que vous nommez votre domaiue , ou à cette poussière, dorée que vous nommez votre fortune, vous blesse, vous irrite, vous révolte; vous attachez au front du vio lateur tous les stigmates du déshonneur et de l'infamie; et vous avez, ce semble, trouvé le dernier terme pour exprimervotre mépris, quand vous avez infligé à cet homme ce nom plein de honte et d'opprobre : Voleur ! Oui , cet homme est un violateur du droit de l'homme , c'est un usurpateur de la propriété de l'homme; c'est un malfaiteur, c'est un voleur, enfin ; donc un

criminel digne d'être frappé du glaive de la justice humaine et de la vindicte sociale.

Qu'est-ce donc d'être l'usurpateur de la propriété de Dieu, le violateur du droit de Dieu? Disons le mot que la vérité ici ne peut retenir : Qu'est-ce d'être, par l'abus ostensible de sa liberté, le Voleur public du bien de Dieu ?

Or, cette violation du droit de Dieu, cette atteinte à la Propriété de Dieu, d'où vient-elle, si ce n'est de ce besoin , ou plutôt de cette passion d'indépendance qui veut être et se sentir maîtresse et propriétaire d'elle-même et de tout ce qui estd'elle-mème?Indépendance qui, non contente de jouir de la possession et des droits que Dieu fait à l'homme, tend à usurper la propriété et à envahir les droits de Dieu lui-même.

Ah! c'est que le rêve le plus séduisant de l'indépendance humaine, c'est cela même : se faire un domaine à soi, une propriété à soi. Ne possédàt-on que quelques pouces de cette terre, pouvoir y poser le pied et dire : Cette motte de terre est à moi; moi seul en suis le maître, et à mon gré j'en dispose et j'en use. Oui, voilà ce qui séduit et fascine l'humaine indépendance. Et , si l'homme trouve tant de charme à se sentir maître et propriétaire de ce qui est hors de lui,

quel charme plus grand encore n'éprouvera-t-il pas à se sentir propriétaire exclusif de luimême et de tout ce qui est en lui? Et, s'il se plaît à dire de son domaine, de sa maison, de son champ : « Le propriétaire, le maître ici, c'est moi, » combien plus se plaira-t-il à dire : Mon intelligence est à moi, mon cœur est à moi, ma volonté est à moi, tout mon être m'appartient, et, comme il me convient, j'en use; et au partage de cette propriété et de cette souveraineté, je n'admets personne, pas même Dieu. Ainsi cette humaine indépendance ne se contente plus d'oublier et de" négliger l'Autorité de Dieu, et de la considérer comme non-avenue ; elle envahit la propriété, elle s'arroge les droits de Dieu, elle usurpe, et à la lettre, vole le bien de Dieu.

Elle, va plus loin encore dans l'injure faite à l'Autorité de Dieu, elle brave sa souveraineté par le refus formel de l'obéissance. Et qui comprend ce que veut dire cette parole : Désobéir à l'Autorité' de Dieu? Ce Dieu, créateur et auteur, nous savons qu'il a une souveraineté égale à sa grandeur, et nous savons que cette souveraineté nous commande. Elle nous commande par les lois mêmes de la nature qui est son œuvre ; elle

nous commande par la loi révélée à Moïse, loi vraimentdivineproclaméeparDieu lui-même; elle nous commande par la loi de Jésus-Christ, investi pour nous commander de sa divine Royauté; elle nous commande par la loi de l'Eglise, organe viable et officiel de la souveraineté de Dion et de son Christ dans l'humanité ; elle nous commande par notre propre conscience, où Dieu a écrit de son doigt, comme sur un livre vivant, le sommaire et l'abrégé de sa loi. Le pécheur le sait. De cette divine législation qui l'atteint et l'oblige, il n'ignore rien. Et, dans la pleine lumière de son intelligence, dans la pleine liberté de son vouloir, à cette suprême Souveraineté qui lui commande, il ose dire : « Non, je ne vous obéirai pas. Je suis mon maître à moi, mon souverain à moi; vous avez beau commander, je ne vous obéirai pas.» «0 prévaricateur, » s'écrie ici le Seigneur par la voix de son Prophète , ému et saintement indigné à ce spectacle de l'indépendance humaine repoussant le joug de l'autorité divine : « 0 prévaricateur, « sachez et voyez combien est criminel etlamen- « table ce que vous avez fait; vous avez repoussé « mon joug; vous avez brisé mes lien?, dirupisti

<( vincula mea (1), et vous avez dit: Je ne ser- « virai pas, non sevciam. »

Ah ! Messieurs, cette parole, à combien d'entre vous, peut-être, Dieu ne pourrait-il pas l'adresser? Ce cri de l'indépendance s'affranchissant de l'Autorité, est-ce que vous aussi, vous ne l'avez pas fait entendre? Est-ce que, du moins, vous ne l'avez pas murmuré dans vos âmes réfractaires à toute obéissance? — Non, répondez-vous, peut- être, non, cette parole même, à l'heure de mes plus grandes Prévarications, je ne l'ai pas dite. — Mais qu'importe, s'écriait, un jour, un prédicateur célèbre, répondant à une récrimination pareille : « Vous ne l'avez pas dit, soit, vous l'avez fait. » Votre parole, c'était votre action elle-même. Et vous ne voulez pas comprendre ce que c'est que ce refus d'obéissance devant cette Autorité qui vous commande? Ah! voyez et reconnaissez enfin le mal que vous avez commis, « scito et vide quia m al uni et amarum est. »

Quoi! la désobéissance aune autorité même purement humaine vous révolte; un sujet osant dire à son roi : Je n'obéirai pas; un fils osant

(1). Jer. (il. 20).

dire à son père : Je n'obéirai pas ; un soldat à son chef : Je n'obéirai pas ; un domestique même disant à son maître : Je n'obéirai pas; quelle an dace , quelle insolence, aux yeux de ceux qui en sont les témoins, et de vous-même, ô pécheur! Et vous trouvez tout simple de dire au Roi des rois, au Père suprême, au Maître des maîtres, au Chef des chefs, an. Dieu des armées : Non, je ne vous obéirai pas, non serviam?

Et ce^n'est pas une fois, mais cent fois, peutêtre, que vous avez dit cette parole qui brave par l'audace de la désobéissance l'Autorité du commandement : Je n'obéirai })<xs\ Et vous n'en frémissez pas ? Et cette insolence de votre Prévarication ne soulève pas dans votre cœur de légitimes et généreuses indignations?

O Roi des rois, ô Souverain suprême! ainsi, l'homme que vous avez créé, l'homme dont vous êtes l'Auteur et le Père, l'homme votre sujet, l'homme créé pour vous obéir et pour vous servir, jette par ses perpétuelles désobéissances des défis et des insultes à votre divine Autorité: Et vous vous taisez ! et vous retenez la foudre que votre Autorité blessée pourrait laisser tomber sur nos infidélités et sur nos désobéissances!.-

Ah! vous désobéir, vous désobéir encore, vous désobéir en toute connaissance et liberté, ô Suprême Autorité, n'est-ce pas le dernier terme de notre indépendance et de notre Prévarication? et ne touchons-nous pas ici au plus haut sommet où elle puisse s'élever? Hélas! non, Messieurs; la Prévarication de l'indépendance humaine contre l'Autorité divine, peut s'élever encore plus haut. De la désobéissance elle peut monter, et d'ordinaire elle monte jusqu'à la révolte; car le péché, à le bien définir et à le prendre dans toute sa réalité, c'est la révolte de l'homme créé contre l'autorité de Dieu créateur.

Oui, voilà ce que, arrivée à un certain degré, produit contre l'Autorité de Dieu l'indépendance humaine, la Révolte.

Pourquoi s'en étonner? Est-ce qu'au fond de cette indépendance 'qui résiste au commandement et produit la désobéissance, il n'y a pas déjà une révolte qui gronde et une insurrection qui menace? Qu'est-ce que la désobéissance, si ce n'est une révolte qui commence? Et qu'estce que la révolte , si ce n'est une désobéissance qui s'achève, et trouve dans l'insurrection contre l'Autorité sa suprême consommation ?

Oui, la désobéissance pousse à la révolte, et la

révolte consomme la désobéissance; c'est la force intrinsèque et le fatal enchaîneinentdes choses. Sous ce rapport, les hommes sont comme les sociétés, et les sociétés sont comme les hommes. Un peuple qui ne sait et ne veut plus obéir, est un peuple déjà révolté; et même avant qu'elle éclate au dehors dans ses publiques manifestations, la révolte déjà se remue au fond de l'âme populaire.

Ainsi en est-il de l'homme prévaricateur livré par sa désobéissance aux inspirations de son indépendance.

0 vous qui tant de fois, en face de l'Autorité qui vous commandait, avez répondu au commandement par le refus do l'obéissance, rentrez au plus intime de vos cœurs, Redite, prœvaricatores, ad cor. Rendez vous compte, vous-mêmes à vous-mêmes, de vos actes répétés d'insubordination et de désobéissance; et autant qu'il dépend de vous, creusez en tout le mystère; voyez quel en est le commencement et le terme, l'impulsion et la consommation.

Ah ! lorsque, dans la pleine lumière de votre intelligence et dans la pleine possession de votre liberté, vous avez dit à l'Autorité qui vous demandaitl'obéissance : « Non, je n'obéirai pas ; »

lorsque vous saviez que ce Dieu, à qui vous refusiez audacieusement l'obéissance, vous appelait à l'observance de sa loi et au repentir de votre Prévarication; quand vous saviez qu'il vous conjurait, vous pressait, et même vous menaçait; lorsque enfin, malgré cette plénitude de lumière et de liberté de votre part, et cette persévérance d'amour et de bonté du côté de Dieu, vous persévériez dans la violation de sa loi, c'est-à-dire dans le refus d'obéissance ; oh ! n'est-il pas vrai qu'alors déjà vous ne vous sentiez pas loin de la révolte contre cette Autorité de Dieu, toujours dédaignée, repoussée, et plus ou moins méprisée? Ne sentiez-vous pas alors, vous aussi, cette révolte qui déjà murmurait et grondait en votre âme? Et je ne sais quoi ne vous disait-il pas, au plus profond de vous-même, que cette indépendance, qui vous avait poussé à la désobéissance, vous poussait, par le même souffle, à la révolte et à l'insurrection?

Ah! je le sais, pour beaucoup de pécheurs endormis dans la léthargie des plaisirs sensuels, et retenus dans leurs péchés par les chaînes de fleurs de la volupté, souvent cette révolte n'est ni explicite, ni ouverte; elle est implicite,

sourde et latente , elle est cependant ; et toute sourde et latente qu'elle est, elle vous pousse secrètement et instinctivement à l'attaque et à la ruine de l'Autorité.

Mais combien d'autres, après avoir, comme vous, porté en eux cette révolte latente, en arrivent à une révolte ouverte, et à une sorte de déclaration de guerre à l'Autorité elle-même? Combien qui, poussés par Satan, entrent avec ses suppôts et avec toutes les passions dans une insurrection flagrante contre le Seigneur et contre son Christ! Pourquoi ces frémissements et ces conspirations dans l'homme prévaricateur, comme dans les sociétés Prévaricatrices? Ah ! c'est que l'indépendance, de son souffle satanique, pousse non plus seulement à la désobéissance et à l'insoumission, mais à la révolte et à l'insurrection.

Aussi, un jour, vous les verrez, ces insoumis, ces indépendants lever contre Dieu, son Christ et sa religion le drapeau de l'insurrection, posuerunt signa sua; et vous les entendrez s'écrier, comme ces révoltés dont parle l'Ecriture : « Faisons cesser les fêtes de Dieu sur la terre; « quiescere faciamus dies festos Dei a terra. Et, comme on entend la voix populaire crier dans

le vent des tempêtes politiques ou sociales, autour des gouvernements et des trônes : « A bas celui-ci, à bas celui-là!» « Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous : Nolumus hune regnare super nos : » ainsi, cette humaine indépendance, dans le paroxysme de son exaltation, s'écriera un jour : A bas tout ce qui aspire à me commander; à bas toute souveraineté qui prétend confisquer jna liberté ; à bas l'Autorité même de Dieu. Et en vous rappelant cette révolte audacieuse et impie de l'indépendance humaine contre l'Autorité divine, que fais-je autre chose que de vous redire ce que vous entendez tous les jours retentir au milieu de vous : « Anarchie ! plus d'autorité ! Ni Lieu , ni Maître!

Et cela ne veut plus dire seulement : Révolte; cela veut dire : Attentat contre Dieu.

Ainsi se justifie la pensée des hommes les plus graves et des pins illustres représentants de la théologie, à savoir, que l'indépendance humaine devant l'Autorité de Dieu, arrivée à son point le plus extrême, se pousse elle-même jusqu'à un attentat contre Dieu ; sorte de déicide tendant, autant qu'il dépend d'elle, à l'anéantissement même de Dieu. Oui, au dire des

maîtres de la théologie, la Prévarication humaine, sous le souffle de l'indépendance, s'élève jusque là : l'attentat même contre Dieu , contre Dieu souveraine Autorité.

— Paradoxe, dira quelqu'un, paradoxe; exagération de pensée; intempérance de langage. Quel pécheur, si prévaricateur soit- il, a jamais conçu l'attentat contre Dieu, médité et voulu l'anéantissement de Dieu? Jamais, dans la vie aricatrice, rien de semblable n*a été vu, rien de semblable ne s'est dit. — Peut-être, s'il s'agit d'un attentat direct explicite, hautement manifesté. Mais, remarquez le bien,il s'agit ici d'un attentat indirect, tacite, implicite, enfermé, si je puis ainsi parler, dans les entrailles de la Prévarication, et dans le cœur de l'indépendance qui l'inspire; il s'agit d'un attentat attesté par des tendances, des désirs, des souhaits, qui l'appellent secrètement; souhaits, désirs et tendances souvent inaperçues du pécheur, armé par son indépendance contre l'Autorité de Dieu, et. par les responsabilités que lui impose sa Prévarication, intéressé à souhaiter l'anéantissement de cette Autorité qui le gène, l'importune et le menace.

Certes, si je le voulais, et si le sujet l'exigeait,

il me serait bien facile de vous montrer sous vos propres regards la haine, appelant ouvertement avec la destruction de toute Autorité l'anéantissement même de Dieu.

Messieurs, vous êtes de votre temps,je pense; et la sinistre rameur qu'y fait l'impiété n'a pu vous échapper tout à fait. Eh bien , est-ce que dans cette vaste rumeur que fait autour de vous la Presse contemporaine, vous n'avez pas entendu retentirdes paroles comme celles-ci: Dieu, c'est l'erreur; Dieu, c'est le mal; Dieu, c'est le malheur; Dieu, c'est l'obstacle au progrès; Dieu, c'est la consécration de toutes les servitudes d'un côté, et de toutes les tyrannies de l'autre : Donc, plus de Dieu; périsse Dieu, et l'humanité est sauvée. Ne pouvant l'anéantir en dehors d'eux, ces forcenés de l'impiété, autant qu'ils le peuvent travaillent à l'anéantir en eux-mêmes. De là ce règne affreux de l'athéisme dans des générations entières; g-énérations pratiquement sans Christ et sans Dieu, et par suite, affranchies de toute Autorité.

Je laisse de côté ces orgies de l'athéisme échevelé. Je ne veux pas parler de ces monomanes, pour ne pas dire ces aliénés de la Révolution impie jetant à Dieu leurs folles insultes;

et, le frémissement aux lèvres, la haine au cœur et Le bras tendu contre le ciel, menaçant de faire tomber Dieu de son trône éternel. Assurément si Dieu pouvait être, non seulement détrôné, mais anéanti, il le serait tous les jours par cette sauvage impiété et cette indépendance satanique, se proclamant elle-même l'unique Autorité et l'unique divinité.

Je parle du pécheur et du prévaricateur tel qu'il peut se rencontrer, et ne se rencontre que trop, hélas! même parmi ceux qui croient en Dieu, à son Christ et à sa souveraine Autorité; je parle du pécheur croyant, du pécheur chrétien et catholique. Et certes, je conviens que ce pécheur là vous ne le verrez pas pareil à ces fous furieux, brandir contre Dieu un glaive déicide , et vous nel'entendrez pas s'écrier comme eux, l'écume à la bouche. - « Dieu me gène; je veux démolir Dion. Donc, à bas Dieu, et qu'avec lui tombe cette Autorité qui prétend enchaîner ma liberté.— Non, il ne s'agitpas de vous montrer eu tout pécheur,mèmeobstiné,ce délire d'impiété maniaque, sorte de théopJ\obie sacrilège corapliquéede je ne sais quel aliénisme révolutionnaire.

Mais combien de pécheurs, j'entends de pécheurs plus ou moins opiniâtres et obstinés

dans leurs Prévarications, ont pu surprendre au fond de leur âme troublée, avec un certain effroi, des désirs sourds, des souhaits secrets qu'ils n'osaient formuler; souhaits affreux de voir, pour trouver la paix dans leurs désordres et leur indépendance, écarter et même supprimer tout à fait cet Etre incompatible avec leur repos, c'est-à-dire ce centre vivant de tout ordre et de toute Autorité ! Combien qui, sans s'en rendre toujours bien compte, auraient voulu retirer à Dieu tous les attributs qui les g-ènent : l'omniscience, l'omnipotence, la sainteté, la justice, et surtout sa souveraine Autorité; c'est-à-dire, auraient voulu, dans un sens, supprimer Dieu même; car que serait-ce que ce Dieu dépouillé, par hypothèse, de tous ses attributs divins?

Eh ! Messieurs ces aspirations et ces désirs de voir supprimer Dieu, sont-ils donc si inouïs et si rares dans la vie des pécheurs? Un saint Père se trompait-il, alors qu'il montrait les Prévaricateurs maudissant leur intelligence, qui, malgré eux, leur laissait voir le regard de Dieu ouvert sur leurs désordres, et troublant la fausse paix et les coupables joies des festins qu'ils auraient voulu se faire au sein de leurs ténèbres? Se trompait-il, alors qu'il croyait en-

tendre sortir de l'àme des grands pécheurs ces étranges paroles : « Heureux les animaux qui n'ont pas d'intelligence, Felices bes tiœ quibus non est intellectus. » Oui, heureux les animaux qui peuvent connaître le charme de la jouissance, sans ressentir l'amertume du remords; parce qu'ils n'ont pas une pensée, pour leur montrer un Dieu saint, un Dieu juste, un Dieu tout-puissant, un Dieu souverain Maître, témoin et vengeur de leurs Prévarications.

L'insensé, dit le Psalmiste, a murmuré dans son cœur : « Il n'y a pas de Diea. Bixit insipiens < in corde suo : Non est Dexs (i). Combien de fois cette parole de l'impie est devenue le souhait du pécheur? Combieu,pour se soulager du remords, ont dit tout bas : Ah! s'il n'y avait pas de Dieu !... ou du moins si ce Dieu n'avait pas une Science pour connaîtra mes désordres, une Sainteté pour les haïr, une Autorité pour les défendre, une Justice pour les condamner, une Puissance pour les châtier!... Combien de fois, en effet, le pécheur, toujours sous la satanique aspiration de son indépendance, invoque le doute pour protéger sa paix et calmer ses remords !

l Ps. xin. I.

— Mais si Dieu existe, est-il bien sûr qu'il soit témoin de ma Prévarication? Est-il bien sûr qu'il s'en occupe? Et s'il en est témoin, et s'il s'en occupe; est-il bien sûr qu'il ait, pour punir l'injure que mon indépendance fait à son Autorité, une implacable Justice ?...

Ainsi, vous le voyez, au fond de l'âme de tout grand Prévaricateur, il y a une voix qui crie dans le silence, et plus ou moins entendue de lui-même : Arrière la Science de Dieu qui voit mon iniquité ; arrière la Sainteté de Dieu qui hait mon iniquité; arrière la Justice de Dieu qui réprouve mon iniquité; arrière la Puissance de Dieu qui châtie mon iniquité; arrière enfin Y Autorité de Dieu qu'insulte mon iniquité. Oui, arrière cette Autorité absolue, envahissante et despotique, qui répudie mon indépendance et confisque ma liberté. Qu'il n'y ait plus que moi, moi et ma complète indépendance; moi et mon plaisir; moi et ma volupté; moi et moi ambition; moi et ma cupidité; moi et ma passion; moi et mon bonheur; moi avec mes jouissances sans trouble et avec mes Prévarications sans remords; en un mot, moi et mon paradis sur la terre !...

Or, qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est ,

arrière Dieu même; que Dieu me laisse dans la plénitude de ma liberté et de mon indépendance. Et cela même, qu'est-ce donc, si ce n'est par le désir, l'aspiration et le souhait , ce que nous avons nommé le suprême degré de la Prévarication ou de l'indépendance, un attentat implicite contre la souveraine Autorité de Dieu, c'està-dire contre Dieu même?

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