‹ La prévarication troisième retraite de Notre-Dame de ParisChapitre 2 sur 9 · DEVANT · texte numérisé non relu

DEVANT

lniquitatem meam ego cognas co.

Je connais mon iniquité.

(Ps. 50;

Messieurs,

Ainsi disait un grand prévaricateur, et plus grand pénitent encore que grand prévaricateur • « Je connais mon iniquité; » et il ajoutait : « Et « mon péché est toujours devant moi, Et pec- « catum meum contra me est semper. »

Hélas! combien d'hommes de notre temps, non moins prévaricateurs que David, sous ce rapport diffèrent du royal et illustre Pénitent!

Il y a une chose, en effet, dont la notion s'altère de jour en jour, et menace de périr tout à fait au milieu de nous ; une chose pourtant si profondément enracinée dans l'humanité, qu'elle

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perce partout à travers le tissu des langues humaines, une chose que tous les peuples ont nommée dans leurs idiomes, consignée dans leurs lois, et plus ou moins exprimée dans leurs mœurs; une chose si grave qu'elle décide de notre vie du temps et de notre vie de l'Eternité; une chose sans l'intelligence de laquelle mon apostolat vous serait absolument inutile, comdamné qu'il serait d'avance à une absolue stérilité. Cette chose, je me hâte de la nommer : c'est la Prévarication ou le péché ; le péché, qui se nomme tantôt Viniquité, parce qu'il outrage la souveraine justice; tantôt le crime, parce qu'il impose à son auteur d'inévitables responsabilités; et que j'appelle ici surtout Prévarication , parce qu'il est la violation d'une loi rigoureusement obligatoire, et notamment de la grande et souveraine loi et obligation de la vie : tendre à sa fin dernière , aller à sa destinée.

Mais, Messieurs, la Prévarication, surtout la suprême Prévarication, celle qui est dans Thomme le désordre à la plus haute puissance, parce qu'elle est la volontaire séparation de Dieu, qui la comprend aujourd'hui tout à fait? Qui, si ce n'est le vrai chrétien, en a gardé la notion complète? Hélas! il faut bien l'avouer, même parmi

ceux qui ue prétendent pas la supprimer tout à fait, il y a je ne sais quel effacement progressif de l'idée de la Prévarication et de la notion même du péché. Le sens qu'en doit garder toute àme qui se respecte, va s'oblitérant de plus en plus dans la génération vivante; l'idée même du péché s'y amoindrit de jour en jour, et avec elle l'horreur qu'il doit inspirer. Et c'est aujourd'hui plus que jamais le moment de s'écrier avec le Prophète « : Dslicta guis intelligit? Qui comprend ce que c'est que le péché? » De là, Messieurs, à l'efficacité de notre parole, c'est-à-dire à la conversion des âmes, un obstacle toujours grandissant, et qui pourrait devenir tout à fait insurmontable. Comment, quand il s'agit de les convertir, trouver dans les âmes un point d'appui ou un ressort pour les soulever? Comment surtout y ouvrir les sources profondes du repentir, si elles ne gardent plus même, avec l'idée, le sens du mal qui les atteint? Comment, enfin, espérer vous convertir si, par hypothèse, vous ne reconnaissiez pas la lèpre qui défigure vos âmes, la misère qui les couvre, le péché qui les tue surnaturelle ment et les blesse même naturellement?

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Voilà pourquoi, Messieurs, avant de pénétrer dans son fond le mystère de la Prévarication' qui doit être, toute cette grande semaine, le principal objet de nos méditations , je voudrais vous signaler, dans notre temps, un mal plus grand que la Prévarication elle-même, à savoir V effacement progressif de la notion du péché, et les conséquences redoutables de cet effacement.

Voici donc les deux pensées que je recommande à votre religieuse attention, et qui vont faire tout le sujet de ce discours : 1° L'altération croissante de l'idée du péché et du sens de la Prévarication est un fait de la société vivante. 2° Ce fait est la grande menace de l'heure présente : c'est un signe de décadence et un pronostic de désastres.

0 Dieu, ô souverain Maître, hélas! contre votre Souveraineté et votre Majesté, contre votre Sag-esse, votre Justice et votre Amour, nous avons prévariqué : mais, comme votre Prophète, pécheur et pénitent, nous ne savons pas assez dire : « Je connais mon iniquité, et mon péché est toujours devant moi. »

Ah! donnez, donnez à cette parole la puissance de porter sur ce point dans toutes les âmes la grande lumière. Préparez nos cœurs au repentir,

en ouvrant nos yeux sur le mal que nous vous avons fait. Au début de ces saints exercices, faites-nous connaître surtout que notre plus grand mal, c'est de ne pas assez voir notre mal, et que le malheur encore plus grand que celui de notre Prévarication, c'est de ne plus assez comprendre et assez reconnaître notre Prévarication.

Oui, Messieurs, l'effacement progressif de la notion du péché et du sens de la Prévarication, voilà ce qu'il faut d'abord constater, comme un fait vivant, et vous montrer comme un signe de ce temps.

Assurément, tous les siècles ont été plus ou moi us prévaricateurs. Mais ce qui marque d'un signe particulier notre siècle dix-neuvième, c'est de ne pas reconnaître sa Prévarication et de perdre peu à peu jusqu'à la notion et l'idée de la Prévarication elle-même. Jetez autour de vous un regard vraiment observateur; prêtez aux bruits de ce temps une oreille vraiment atten-

tive ; parcourez toutes les sphères où se meut la vie de nos générations contemporaines; écoutez ses paroles, mieux encore, écoutez sa respiration, sa respiration morale : vous serez frappés et peut-être consternés du phénomène que j'entreprends de vous signaler : V altération progressive de la notion et du sens de la Prévarication ou du péché. Pourquoi s'en étonner? A force de mettre nos intelligences en communication avec tous les scepticismes et toutes les négations; à force de mettre nos âmes et nos cœurs en contact familier avec tous les sensualismes et toutes les corruptions du siècle; nous en arrivons à perdre peu à peu toutes les grandes certitudes et toutes les fermes convictions. Bref, à force de mêler partout et en tout Fombre à la lumière et la nuit au jour, nous en sommes arrivés à nous créer, dans tous les domaines de la vie, et jusques dans les profondeurs lumineuses de la conscience, si ce n'est toujours une complète obscurité, au moins une sorte de crépuscule, à travers lequel les idées du vrai et du faux, du hjen et du mal, de la vertu et du vice, de la sainteté et du péché, semblent flotter avec des contours indécis, dans une lumière douteuse. Les croyants eux-mêmes,

quelquefois trompés par de fausses lueurs, perdent peu à peu la claire vue des choses ; et, dans le demi-jour où tout apparaît, on se demande où sont encore, parmi nous, ceux qui ont g-ardé, dans toute leur plénitude, l'idée, la notion et le sens de ce que j'appelle ici la Prévaricatiou?

Aussi, qu'a-rive-t-il ?Les lignes éternelles qui séparent la frontière du bien de la frontière du mal, l'empire du vice de l'empire de la vertu, disparaissent peu à peu; les abîmes creusés entre l'un et l'autre, par la force même des choses, se couvrent d'ombres croissantes; et entre ces deux royaumes si profondément séparés , nos sceptiques jettent commodes ponts de ténèbres, par où les intelligents, sans presque s'en apercevoir, vont et viennent, passent et repassent de l'un à l'autre. Et j'entends non seulement tous les Pilâtes de la faiblesse intellectuelle qui demandent : « Qu'est-ce que la vérité? Quid estveritasl > j'entends surtout tous les Pilâtes de îa faiblesse morale, qui demandent : Qu'est-ce que le bien? Qu'est-ce que le mal? Qu'est-ce que le péché? Le péché, qu'est-ce que cela veut dire?

Pour un certain nombre d'esprits, le péché n'est qu'un spectre créé par l'imagination, pour

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troubler le cœur et tourmenter la conscience. Le péché, disent de prétendus penseurs, qu'est-ce? Un vieux mot, d'où l'idée s'est enfuie ; un mot vide, chargé d'exprimer le néant. Le péché, le mal, c'est l'être, l'être avec sa limite, l'être qui s'arrête là, et ne va pas plus loin. Mais le péché, considéré comme un désordre, impliquant responsabilité devant la conscience et devant Dieu ; voilà ce qui se dérobe auxintelligences troublées; et il faut le dire, beaucoup de disciples de la vérité subissent, plus ou moins, sans bien s'en rendre compte, la contagion de cette lèpre contemporaine.

D'où vient ce phénomène étrange? Qu'est-ce qui fait à notre siècle cette plaie profonde?

La première cause, la cause la plus radicale de ce mal contemporain, c'est le courant des grandes erreurs et des grandes négations, qui traverse le monde des intelligences.

Et tout d'abord, ce mal est descendu sur nous des hauteurs nuageuses de la sophistique et de la métaphysique de ce temps, de la sophistique la plus raffinée et de la métaphysique la plus quintessenciée. Comme on voit les nuages descendré du sommet des montagnes et s'abaisser lentement sur les vallées ; ainsi les erreurs de la phi-

losophie, ou plutôt de la sophistique d'outre- Rhin, véritables ténèbres de l'esprit humain, sont descendues peu à peu des hauteurs habitées par quelques génies égarés, sur les générations nouvelles. La théorie antirationnelle de Y identité' des contraires est descendue, jour par jour, sur les classes lettrées, et par elles sur les multitudes populaires. Ces théories disaient : Le bien et le mal sont identiques. Le mal, c'est le bien vu sous un autre aspect. L'être est comme Janus, il a deux visages ; vu d'un côté, c'est le bien, vu de l'autre côté, c'est le mal.

Certes, pour quelques rêveurs s'intitulant philosophes, de telles formules pouvaient n'être qu'un amusement de l'esprit. Mais pour le peuple, quelle découverte ! et par suite, pour la société, quelle menace! Quoi! le bien et le mal sont identiques? Mais alors, qu'est-ce que le mal? La Prévarication? le péché? Le péché n'est qu'un mot, la Prévarication une chimère, le mal une convention arbitraire; bref, une face de l'être tout aussi légitime que l'autre.

Ainsi, avait dit cette sophistique orgueilleuse; et les échos de sa voix avaient retenti dans nos écoles et jusque dans nos forums.

Et ce qu'enseigne leur sophistique, est-ce que

leur métaphysique panthéiste, athée et matérialiste ne l'enseigne pas aussi?

Que fait le panthéisme doctrinal parsa formule essentielle, si ce n'est d'emporter d'un seul coup toutes les barrières, qui séparent dans l'âme humaine le bien du mal et le péché delà sainteté? Il n'y a qu'une substance, et tout dans l'unique substance est légitime et bon. Tout est Dieu, et Dieu est tout : telle est l'idée sommaire du pan" théisme. Dans cette monstrueuse hypothèse, comment lepéché pourrait-il subsister? Comment Dieu pécherait-il contre Dieu? Comment l'Infini fera-t-il injure à l'Infini?

Et l'athéisme? Que fait l'athéisme doctrinal, au point de vue où nous sommes9 Ce qu'il fait? mais il supprime la raison radicale du péché, il en décrète l'impossibilité métaphysique. L'athéisme est la négation de toute supériorité; il constitue entre les hommes et les hommes des indépendances absolues. Dès lors, comment concevoir un péché, une Prévarication quelconque? S'il n'y a que des indépendances absolues, d'où viendront les devoirs? et s'il n'y a pas de devoirs, comment y aurait-il des Prévarications? S'il n'y a plus de supérieur, comment y aura-t-il une loi|? Et s'il n'y a pas de loi, comment concevoir

enf-ore la Prévarication? la Prévarication qui est en essence la violation d'une loi, et surtout de la loi souveraine de la destinée finale.

Et le matérialisme, que fait-il pour le péché? Il en détruit même l'idée. Le péché est essentiellement une chose de Y âme, et le matérialisme nie l'âme. Le péché est un acte de liberté imposant une responsabilité; le matérialisme nie la liberté et la responsabilité; alors même qu'il ne prétend pas les nier explicitement, il les supprime nécessairement. Devant le matérialisme, chaque individu est une molécule dans l'universalité moléculaire. L'homme est un atome ou un groupe d'atomes dans l'universalité atomistique. Quelle molécule commandera à cette molécule? quel atome donnera des ordres à cet atome? Chaque atome est roi dans son domaine, chaque molécule est reine dans son lieu. Il n'y a pas de dépendance morale, donc pas de devoir, donc pas de péché. Et comment y aurait-il des Prévarications morales, alors qu'un ordre moral ne peut plus exister, et ne peut plus même se concevoir 1

Enfin, Messieurs, il y a une formule commune à toutes les variétés des grandes erreurs contemporaines, formule radicalement destructive

de la notion du péché : La libre-pensée. Philosophie à l'usage de tous ceux qui se dispensent dépenser. La libre-pensée! philosophie la plus facile, et que tout le monde peut savoir sans l'avoir jamais apprise : formule, la plus épaisse qu'il soit possible de concevoir, grosse d'absurdités, lourde d'ignorance, vide de tout sens.

La libre-pensée, qu'est-ce à dire? Comme si vous disiez : le libre regard; car, qu'est-ce que la pensée, si ce n'est le regard de l'intelligence? La libre-pensée, quoi encore? La liberté devoir faux ce qui est vrai, mal ce qui est bien, et j'allais dire blanc ce qui est noir, et noir ce qui est blanc. . . La plus étonnante duperie qui ait jamais abusé l'esprit humain; formule simplement sotte, dont il n'y aurait qu'à sourire de pitié, si cette formule adoptée comme la règle suprême de toute philosophie, comme la philosophie ellemême, n'exerçait sur les âmes vivantes la plus déplorable influence. Car non seulement elle nie implicitement la différence objective et essentielle du vrai et du faux pour les intelligences; elle supprime implicitement aussi, pour les consciences, les cœurs et les volontés, la différence radicale du bien et du mal moral.

Est-il nécessaire de vous rappeler que la libre-

pensée engendre le libre-amour, et que Tune et l'autre, unies dans une même vie, produisent le libre- fa ire?

Dès lors, dans cotte effroyable triade de l'indépendance : libre- pensée, libre-amour, libre- faire, dans ce triple et brutal affranchissement de toute loi, comment concevoir encore une iniquité, un péché, un crime, une Prévarication? tout cela supposant nécessairement la violation d'une loi.

Aussi, regardez de près cette race d'hommes s'intitulant libres-penseurs : Qu'ont-ils à se reprocher? Rien. Leur système en fait mieux que des innocents, il en fait des impeccables. Ehl vraiment, comment pècheraient-ils? Libres de tout penser, comment pècheraient-ils contre la vérité ? Libres de toutaimer, comment pècheraientils contre la sainteté? Libres de tout vouloir, comment pècheraient-ils contre l'autorité ? Libres enfin, de tout faire, comment pècheraient-ils contre une loi, un devoir, une obligation quelconque ?Aussi,allez parler au libre-penseur,d'obligation et de devoir, de péché et de Prévarication! Dites-lui : Dieu a révélé la vérité; il s'est révélé lui-même par son Christ , et ce Christ vous parle par son Eglise; donc, croyez avec le Christ et

avec l'Eglise, ou vous êtes prévaricateur; vous péchez contre la vérité. — Moi , je suis librepenseur, que m'importe ce qu'enseig-ne l'Eglise et ce qu'a dit Jésus-Christ? Est-ce que je ne puis pas penser ce que je veux, et comme je veux ? — Mais Dieu a droit à tout votre amour ; et vous prostituez dans les orgies du plaisir tous les trésors de votre cœur; vous êtes Prévaricateur; vous péchez contre l'amour. — Que me fait l'amour de Dieu? Est-ce que je ne puis pas aimer ce que je veux, et comme je veux? N'ai-je pas toute la liberté de mon amour, comme toute la liberté de ma pensée? — Mais Dieu est le maître; il faut obéir à son Autorité, et à toute autorité humaine émanée de son Autorité divine, ou vous êtes Prévaricateur;vous péchez contre l'Autorité. — L'autorité, allonsdonc! Qui a droitdemedonner des ordres? Je suis l'indépendance: ni Dieu ni maître. Je suis à moi-même mon maître et mon dieu ; et comme tel, ne suis-je pas libre de faire tout ce que je veux, et comme je le veux? Que me parlez-vous de Prévarication? Je suis souverain; donc, tout ce que je fais est légitime, tout ce que je fais estbien fait, et ma souveraineté exclut la Prévarication.

Et voilà le dernier mot de la libre-pensée, au

point de vue où nous sommes; plus de prévarication,plus de péché, plus de responsabilité.

Ainsi, vous le voyez, Messieurs, toutes les .tendances intellectuelles de notre temps poussent à l'effacement et à la suppression même de toute idée de péché et de Prévarication. Et comme on pouvait s'y attendre , ces perversions du monde intellectuel descendent de plain-pied et bien vite dans le monde moral.

Ah ! c'est ici particulièrement, dans l'ordre moral, que cette altération et cet effacement de la notion du péché et de la Prévarication se produit avec un cynisme qui ne sait plus rougir même de son extravagance et de son ignominie.

C'est qu'ici, en effet, ce n'est plus indirectement, implicitement et comme par voie de conséquence ou de simple déduction, que l'on entreprend d'effacer de l'âme humaine l'idée de la Prévarication et le sens du péché; c'est directement et explicitement que l'on a osé professer des doctrines où l'idée de la Prévarication périt et s'ensevelit avec la morale, comme en un même tombeau. Je ne parle pas ici encore des mœurs écloses de ces doctrines , je parle des doctrines elles-mêmes.

Qui ne se souvient encore de ces doctrines

malsaines, qui, dans la première moitié de ce siècle, firent parmi nous leur audacieuse apparition? Saint-Simonisme, Fouriérisme, Communisme, Socialisme : doctrines immorales dans toute la rigueur de ce mot, voilant sous des formes doucereuses et sous des fleurs de poésie, le poison qu'elles renfermaient; mais dont le fond consacrait toutes les turpitudes, et sous les noms prestigieux de progrès et de civilisation, nous apportaient la barbarie et la décadence.

Ces doctrines, ou plutôt ces déclamations subversives de toute morale, jeune encore, il m'en souvient, je les entendais retentir dans quelques-uns de ces mots, que l'humanité ne prononce qu'à l'heure de ses grandes perturbations. Ecoutez :« Légitimité de tous les instincts, sainteté des passions, réhabilitation delà chair. » Et cela voulait dire : Arrière la vieille morale du Christianisme; arrière cette casuistique surannée. Plus de péché, plus de Prévarication dan ^ l'humanité.

Eh! comment, je vous prie, avec dételles doctrines, la Prévarication pourrait-elle même se concevoir? Quoi ! tous les instincts de la vie sont légitimes'! Mais alors, comment me croirai-je coupable de donner à des instincts déclarés lé-

gitimes une légitime satisfaction? Quoi! toutes les passions sont saintes? Mais alors, qui me défendra de les satisfaire toutes? Et comment assouvir une passion réputée sainte, me sera-t-il imputé comme une Prévarication? Quoi! la réhabilitation de la chair? Oui, il faut, dites-vous, veng-er la chair des injures séculaires que lui ont inflig-ées les ascétismes chrétiens? Mais alors, couronnons-nous de roses, onivrons-nous de vins, rassasions-nous de voluptés ; et que l'idée d'une Prévarication quelconque n'ait pas même la puissance de troubler notre paix.

Je le demande, Messieurs, comment l'ombre même d'une Prévarication pourrait-elle encore, avec de pareilles doctrines, se projeter sur des jouissances et des voluptés non seulement absoutes, mais lég-itimées, mais sancti6ées, mais gdorifiées par cette morale nouvelle, comme la loi même et le droit de la vie? Et comment s'étonner qu'à travers ce labyrinthe où les aberrations, se croisent avec les aberrations, la notion si claire de la Prévarication se perde et s'évanouisse dans les ténèbres?

Pour ces moralistes nouveaux et pour leur casuistique vraiment inouïe, que devient, en

effet, ce que nous appelons Prévarication? Qu'est-ce que le péché fouriériste? Le péché saint-simonien?Le péché communiste ?Le péché socialiste? Le péché positiviste?

Le péché fouriériste? Mais il n'y en a plus qu'un : Déranger, par trop ou trop peu de jouissance, l'équilibre de la vie sensuelle et V harmonie passionnelle.

Le péché saint-simonien? Mais tout le monde le connaît: c'est d'outrager par le jeûne, l'abstinence et la mortification, cette chair précieuse, qui ne doit s'épanouir désormais qu'au souffle du plaisir et de la volupté; bref, le péché saintsimonien, c'est la vertu chrétienne elle-même.

Le péché communiste? Est-ce que vous ne le devinez pas? Mais le péché communiste, la Prévarication humanitaire, c'est l'affreux capital ; c'est la propriété individuelle; car, cette propriéiéc'est le vol. Autrefois, le vol c'était la violation de la propriété. Nos apôtres du progrès changent tout cela. Pour eux, le vol, c'est la propriété elle-même.

Le péché positiviste? Mais lorsque par les pontifes de la religion positiviste la morale ellemême est éliminée du domaine de la science, et reléguée dans celui de l'hypothèse ou de la rê-

verie; que peut être le péché? Comme dans cette religion du positif, du palpable et du matériel, c'est l'homme qui est dieu ; le péché positiviste, c'est de ne pas vénérer et adorer assez le seul dieu du positiviste, à savoir V homme lui-même.

Le péché socialiste? Vous voulezle connaître? Le voici : c'est de contribuera maintenir cette vieille et tyrannique société, dont l'organisation écrase les pauvres et les petits. Le péché socialiste, en un mot, c'est la misère; la misère, le grand et l'unique péché de l'humanité sur la terre; la misère, le seul enfer de l'homme affranchi de la croyance à l'enfer d'une autre vie!

Ainsi s'évanouit, dans la fantasmagorie des grandes erreurs contemporaines, l'idéedela vraie Prévarication, c'est-à-dire de la Prévarication morale.

Et, chose triste à constater, cet effacement de l'idée de la Prévarication, prise dans le sens traditionnel et chrétien de ce mot, est précipité encore par tous les grands courants de la vie sociale contemporaine.

Et tout d'abord, il y a ce qu'on peut nommer Yindifférentisme officiel devant le bien et le mal, le vrai et le faux, ou la tolérance universelle proclamée comme droit de l'homme et comme loi

des Etats : indifférentisme et tolérance qui tendent à obscurcir devant les peuples la physionomie du bien et du mal, et à confondre peu à peu l'un avec laatre. Cette égalité de droits entre le vrai et le faux, le bien et le mal moral, exaltée comme la loi essentielle de notre monde nouveau, à quoi doit-elle naturellement aboutir, si ce n'est à persuader aux générations vivantes qu'il n'y a intrinsèquement ni bien ni mal, ni vice ni vertu, ni sainteté ni péché ?

Sans doute, ce n'est pas là ce que se proposent nos modernes législateurs. En proclamant la tolérance du mal, ils ne prétendent pas en supprimer la notion, ou l'identifier avec le bien. Mais il ne s'agit pas ici de ce que peuvent se proposer les hommes; il s'agit de ce que doivent produire les choses. Il s'agit de savoir ce que doit naturellement amener, comme résultat général, ce droit de cité accordé au mal comme au bien. Or, ce résultat d'ensemble ne peut être douteux ; cet indifférentisme public conduit peu à peu à l'indifférentisme individuel. A force de voir le bien et le mal, et quelquefois la sainteté et le crime traités sur le même pied, le peuple s'accoutume à les traiter dans son âme, comme les gouvernants les traitent dans l'Etat. Il n'est

pas loin dépenser que bien et mal diffèrent peu l'un de l'autre, attendu qu'ils jouissent dans la société des mêmes droits. Ce résultat peut être lent à se produire, mais il est inévitable; et déjà ne se révèlent que trop les fruits de cet arbre planté sur des ruines, et croissant au souffle et au soleil des révolutions.

(vHie signifient aussi, Messieurs, les clameurs insensées qui ont rempli de leur bruit, dans ces derniers temps, notre monde social 1 Diminution indéfinie du châtiment inflige au crime; et au nom du prog'rès de la vie, abolition de la peine de rnort.

Qui, parmi vous, ne les a entendues retentir jusque dans nos places publiques ces hypocrites doléances et ces lamentations ridicules sur le sort de ces infortunés que la société condamne à mort, pour avoir eux-mêmes enlevé aux autres le trésor delà vie? Quoi! toutes les sociétés civilisées qui ont passé sur la terre, citées au ban de l'opinion et au tribunal de la justice, comme prévenues d'avoir exercé sur les assassins, par la peine de mort, d'injustes et de cruelles représailles ? Quoi! la vie revendiquée comme un droit inviolable, en faveur de ceux qui ont fait profession de donner la mort! Tous les

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homicides, fratricides et parricides recommandés à l'indulgence des nations, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité! Quoi! dans les plus hautes sphères de la littérature et de la pensée contemporaine, entendre des hommes protester en faveur de tous les brigands; aussi empressés et aussi ardents à demander le droit de cité et de vie pour tous les scélérats, qu'ils le sont parfois à demander la proscription des honnêtes gens et la persécution des saints !...

Or, à quoi tendent ces déclamations antisociales faites au nom de l'humanité, si ce n'est à effacer de plus en plus le stigmate que la conscience des nations attache au front des scélérats; à amoindrir l'infamie dont l'opinion les marque devant le ciel et à la terre; à abaisser, enfin, de plus en plus, si ce n'est à la supprimer tout à fait, la barrière qui sépare le crime de la vertu, et la scélératesse delà sainteté?...

Et ici, Messieurs, j'ai la douleur de devoir ajouter : l'ordre judiciaire lui-même, malgré l'honnêteté des juges, que je ne mets pas en cause, conspire avec l'ordre civil, pour amener le même résultat. Qu'y a-t-il donc, dans l'ordre judiciaire qui puisse justifier cette accusation et expliquer ces alarmes? Vous voulez le savoir;

eh bien ! je vais le dire. Il y a l'obscurcissement progressif de l'idée du juste et de/'my^edans les sanctuaires mêmes de la Justice; il y a cette affectation, j'allais dire, cette manie contemporaine de trouver à tous les crimes les plus avérés et les plus notoires, aux scélératesses les plus révoltantes et les plus calculées, des circonstances dérisoirement appelées atténuantes. Véritable perversion de la justice voilée de bienveillance et d'humanité; je ne sais quelle malencontreuse pitié pour les assassins, les scélérats, les héros du crime; pitié soi-disant humanitaire, résultant du progrès des lumières, et que j'appelle, moi : pitié inhumaine , attestant les progrès des ténèbres ; pitié cruelle, pitié ironique, qu'on refuse parfois à l'honnêteté, à la vertu, à la sainteté, et qu'on se vante superbement d'accorder à l'infamie.au brigandage, à la scélératesse et à l'assassinat!...

Aussi, en face de certaines altérations ou violations publiques de la justice, accomplies jusqu'en son propre sanctuaire et par ses propres gardiens, volontiers je m'écrierais avec l'Ecriture : « Vidi in loco juslitix iniquitalem; j'ai vu « l'iniquité au lieu même de la justice; et j'ai dit : « Dieu jugera le juste et l'impie ; Judicabit Deus

«justum etimpium. » Oui, il faudra la grande lumière du jugement de Dieu pour illuminer de ses éternelles clartés la face de la justice obscurcie et défigurée par les iniques sentences des hommes.

Et, si de l'ordre social vous passez à l'ordre plus directement religieux, ne voyez-vous pas comme cette altération de l'idée de la Prévarication ou du péché grandit de plus en plus?

Que signifient ces prédications sacrilèges, où l'on dénonce comme des monstruosités qui soulèvent la raison et le cœur, les châtiments exercés par la divine Justice? Un Dieu qui châtie, quelle énormité ! Un Dieu qui se venge , quelle cruauté! Un Dieu qui condamne, quelle impiété! Un Dieu qui condamne, châtie, se venge éternellement!... 0 déraison, ô folie! o blasphème ! s'écrient tous nos doux frères, les apôtres de l'humanitarisme. Or, que veulent ces colères calculées et ces invectives déloyales contre le dogme atroce et le Dieu cruel du Christianisme? Pourquoi cette affectation systématique à exalter la bonté de Dieu au détriment de sa justice? Qu'est-ce, enfin, que toutes ces pompeuses diatribes contre nos dogmes religieux du jugement, de l'enfer et de l'Eternité, si ce n'est des efforts

inspirés par Satan , pour supprimer dans l'humanité l'idée même du péché? Qui ne voit que le péché et le jugement, le péché et l'enfer, le péché et l'Eternité, se tiennent nécessairement, et sont rivés l'un à l'autre par une chaîne plus forte que tous les diamants, et que rien d'humain ni même de divin ne saurait briser; parce que cet enchaînement a pour raison d'être cette force qui triomphe de tout , et qui se nomme la force des choses.

Qu'est-ce que le péché, si ce n'est un enfer qui commence? Et, qu'est-ce que l'enfer, si ce n'est la suprême consommation du péché ?

Dès lors, qui serait assez aveugle,pour ne pas voir qu'amoindrir l'un de ces deux termes, c'est amoindrir l'autre dans la même mesure; et que supprimer le premier, c'est supprimer le second? Qui ne voit, enfin, que la suppression de ces dogmes souverains, le jugement, l'enfer et l'éternité des peiDes , est implicitement la suppression du péché, ou du moins, sa radiation progressive dans l'âme humaine?

Et certes, il suffirait pour s'en convaincre, de se rappeler ce que nous avons montré ailleurs (l),

(1) Voyez le volume l'Eternité: Les hypothèses substituées à l'Eternité des peines. (Téqui, Pans, rue de Rennes, 85.)

à savoir, par quelles théories excentriques et par quelles bizarres rêveries on prétend remplacer, au nom de la raison humaine et de la bouté divine, ces dogmes divinement immuables et divinement inflexibles.

Que veulent ces systèmes doucereux, et ces philosophies en apparence anodines et plus sentimentales que rationnelles, qui font par delà notre tombe, voyager notre vie sur une route éternelle, et cela, pour nous faire arriver tous, bons et méchants, saints et scélérats, à une inévitable félicité? La pompe des mots, le luxe des phrases et le mensonge des formules écartés, au fond, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire ce que nous disions au commencement' : combler l'abîme qui sépare le bien du mal; cela veut dire, enlever les barrières qui marquent éternellement, dans l'humanité, les limites inviolables de l'une et de l'autre. Qui ne comprend, en effet, que s'il existe entre le bien et le mal, entre la sainteté et le péché une différence essentielle; cette différence qui montre dans le temps, en les distinguant, les grandes lignes de la vie , doit se retrouver au terme de la vie, sous peine d'aboutiràTuniverselle confusion?

Oui, Messieurs, quoi qu'on ose tenter pour

ébranler ces éternelles barrières, ces barrières demeurent et demeureront inébranlables : Péché et sainteté à jamais et essentiellement distincts et séparés dans ce monde; enfer et paradis à jamais et essentiellement distincts et séparés dans l'autre. Renversez ces termes, tout se renverse et tombe dansune épouvantable confusion. Confondez, au terme suprême, enfer et paradis vous confondez, clans ce passage de la vie, bien et mal, péché et sainteté; vous brisez ces deux choses Tune contre l'autre ; et il ne vous reste que des spectres dans le vide, et des ruines dans le chaos. Vous assistez, par la pensée, à la confusion des confusions; monde des ténèbres les plus épaisses , où l'on voit sous des lueurs sinistres, le vrai et le faux, le bien et le mal, le péché et la sainteté, et pour tout dire, Dieu et Satan se donnant cet affreux embrassement, rêvé par des génies en délire, comme le dernier mot des choses et comme le dernier terme des progrès de l'homme.

Mais, Messieurs, c'est assez vous montrer, comme faii contemporain, l'effacement progressif de l'idée de la Prévarication ; il est temps de vous en montrer les inévitables et redou-

28 LA PREVAIUCATION HUMAINE

tables conséquences, et notamment l'universel abaissement qui doit en résulter.

L'altération progressive de la notion du péché et du sens intime de la Prévarication, tels que nous venons de vous les montrer dans la lumière des choses et dans l'éclat de l'actualité , est la plus grande menace de ce temps; ce n'est pas seulement le signe tristement caractéristique de l'humanité vivante, c'est encore et par-dessus tout , sa marche accélérée vers tous les abaissements; c'est tout à la fois un sigme et une cause de décadence.

Pour bien entendre ceci, il faut tout d'abord nous rappeler cette vérité simple et élémentaire, qui doit ici tout éclairer; à savoir, que le sens intime du bien et du mal moral est le sigme le plus authentique de la vraie grandeur humaine. Plus ce sens se développe et grandit, plus notre humanité s'élève. Au contraire , plus ce sens diminue et s'efface, plus elle se pervertit et s'abaisse; et l'extinction complète de ce sens

essentiellement humain, ce serait le suprême abaissement de l'homme ; car, c'est par ce sens surtout que l'homme garde dans la création sa légitime et incontestable royauté.

Eh bien ! parcourez par la pensée toutes les sphères de notre humaine activité; et vous allez voir comment, par cet effacement progressif du sens du bien et du mal et par l'oblitération continue du sens moral, qui est la souveraine majesté de l'homme, tout penche , s'abaisse, se précipite, et , comme dit Bossuet, « tout tombe à terre. »

Et d'abord, qui pourrait ne pas voir dans ce phénomène, l'effet et la cause de l'abaissement de nos intelligences? Effet lamentable réagissant sans cesse sur sa propre cause ;,cause désastreuse, multipliant et agrandissant sans cesse son propre effet.

Je ne crains pas de le dire ; cet effacement progressif de la différence essentielle qui sépare le royaume du bien du royaume du mal, en d'autres termes , l'effacement de la notion du péché est le coup le plus profond , c'est la blessure la plus mortelle portée à l'intelligence humaine; c'est comme un abrutissement de la pensée; c'est un je ne sais quoi qui ressemble

à V animalisation de l'intelligence humaine ; parce que c'est la suppression de ce qui distingue par-dessus tout l'intelligence de l'homme, pour la faire de plus en plus semblable l'instinct des animaux , instinct mystérieux qu'on voudrait élever à la hauteur d'une âme et d'une intelligence humaine.

Quoi qu'il en soit du reste, de ce mystère de la vie animale, une chose ici échappe au mystère et apparaît en pleine clarté d'évidence ; c'est que l'animal ne saisit aucune ligne qui sépare le bien du mal; la différence de l'un et de l'autre lui échappe absolument. L'animal, voit des phénomènes successifs ou juxtaposés; il en éprouve des sensations, en garde des impressions que vous pouvez nommer, si vous voulez , des souvenirs. Mais le monde moral est pour lui un monde fermé; il n'a pas d'oeil pour y regarder. L'ordre idéal demeure au-dessus de la sphère de sa vie, inaccessible à son regard. Le bien et le mal, le juste et l'injuste, le permis et le défendu, le crime et la sainteté, le vice et la vertu, et l'abîme qui les sépare lui échappe d'une manière tellement absolue et tellement universelle, que , malgré tant d'efforts monstrueux tentés jpour [essayer

DEVANT LA SOCIÉTÉ VIVANTE 3i

d'assimiler l'homme à la bète, ou pour faire de l'un le développement naturel de l'autre ; jamais le regard d'un physiologiste, si pénétrant fût-il, n'a pu saisir dans l'animal, un seul signe qui révélât la moindre aperception de la différence radicale qui sépare le bien du mal. La science antichrétienne a beau remuer ciel et terre, sonder en tous sens les profondeurs de la création, et interroger de son regard les dernières fibres de la vie ; jamais elle ne supprimera cette ligne, jamais elle ne comblera cet abîme qui sépare l'animalité pure de la royauté humaine.

Ah ! c'est qu'en effet, c'est par cet endroit que se découvre tout de suite la supériorité de l'homme dans le domaine de la création vivante. Comprendre, voir, sentir, par le sens même de sa propre vie, qu'il y a des choses moralement défendues, des choses dont l'homme doit s'abstenir, même en dehors de la crainte de toute répression et de tout châtiment , c'est l'une des plus grandes révélations de l'intelligence humaine. Sans doute, le commerce social développe ce sens; mais ce sens est natif dans l'homme; sans cela le contact de la société ne l'y ferait jamais naître.

Aussi, chose remarquable, presque toujours la supériorité intellectuelle et morale de l'enfant se reconnaît à ce signe : la différence qu'il met entre ce qui est permis et ce qui est défendu. A la manière dont un enfant de douze ans s'accuse de ses fautes, et à la manière dont il se prépare, pour la première fois, au grand Banquet des anges, je reconnais la mesure de sa grandeur intellectuelle et de sa supériorité morale. Jusqu'ici, j'ose le dire, je ne m'y suis jamais trompé. Si vous faites la même épreuve sur vos propres enfants, vous aurez, sur ce point, la même certitude. Dans l'enfant qui tressaille d'un saint effroi en face de ce qui est mal , vous pourrez pressentir le futur grand homme de bien.

Aussi, Messieurs, n'en doutez pas : perdre plus ou moins, pour votre propre compte, la notion du mal et l'idée de la Prévarication , ce serait ramener votre pensée aux conditions ravalées de l'instinct; ce serait plus ou moins vous réduire aux proportions de l'animalité pure.

Ah ! si j'avais ici devant moi l'un de ces hommes égarés qui, au nom même du progrès, travaillent à obscurcir leur intelligence et à pervertir en eux le sens sublime du bien et du

mal; je voudrais lui dire, non avec colère, mais avec une fraternelle compassion pour sa volontaire dégradation : Frère, aveuglé que vous êtes par les ténèbres de vos propres Prévarications, vous dites : Qu'est-ce à dire , la Prévarication? Et, que vient-on sans cesse me parler de péché, de culpabilité, de désordre et de responsabilité? Que signifient ces mots, pour moi vides de sens?

— Quoi ! vous ne savez pas ce que signifient ces mots, vieux comme l'humanité : péché, désordre, Prévarication? Et vous en êtes fier !

Mais l'animal non plus ne le sait pas. Et vous vous glorifiez de descendre à son niveau ? Vraiment, je ne vous comprends pas. Vous avez perdu le sens le plus primitif de la vie rationnelle, de la vie vraiment humaine, pour vous faire à la mesure de la vie ou de l'intelligence de l'animal sans raison ; et vous vous glorifiez superbement de cette déchéance de votre royauté ntellectuelle? Vous vous vantez de ne connaître, comme lui, ni la Prévarication, ni le péché, ni un désordre moral quelconque? Ah! vantezvous donc aussi de la déchéance, ou plutôt de la ruine de votre conscience; de votre conscience, cette majesté humaine par excellence. Car

amoindrir en vous le notion du péché et le sens de la Prévarication , c'est amoindrir, dans la même mesure, la conscience morale; et les supprimer, c'est la supprimer elle-même tout entière. Oui, la conscience, la conscience humaine, cette gloire morale de l'humanité, périt par l'effacement de la notion du péché, ou du moins diminue dans la mesure même de cet effacement.

Je parle de la conscience morale, non d'une autre, de quelque nom qu'elle se nomme. Ahl je le sais,alors même que ce que nous nommons le péché vous trouve dans un indifférentisme absolu; vous gardez encore ce vous nommez la conscience physiologique, la conscience psycologique; conscience matérialiste et rationaliste qui n'est que l'homme ayant le sens de son moi, l'homme se sentantvivre, jouir ou souffrir. Mais ce qui est la noble et royale conscience de l'hu" manité, cette conscience dont nos missionnaires retrouvent les glorieux débris, même dans les peuples les plus sauvages et dans les fétichismes les plus grossiers; cette conscience, hélas ! elle périt en vous : ou, si tant est qu'elle demeure encore vivante, elle est pour vous comme si elle n'était plus; car elle ne parle plus;

elle ne proteste plus'; elle ne veille plus; e^e dort; et l'homme tout entier après sa passion assouvie, avec sa majesté perdue, ne ressemble que trop à l'animal dormant au soleil du désert eutre son repas de la veille et son repas du lendemain.

Alors, plus de remords. Oui, cette dernière sainteté qui demeure encore à l'homme, même au sein de toutes ses dépravations, le remords s'ensevelit dans la même léthargie, si ce n'est dans le même sépulcre; car l'àme humaine tout entière, au point de vue de sa vie morale, devient en effet comme un sépulcre, où la conscience dort avec ses remords éteints, attendant une résurrection qui ne viendra peut-être plus dans le temps, ou un réveil qui ne se fera que dans l'Eternité.

Alors, l'homme cesse de protester contre ses propres désordres. Et comment le ferait-il, puis" que, pour lui, il n'y a plus de désordre? Pour lui il y a encore joie ou tristesse, plaisir ou souffrance ; mais de désordre , j'entends de désordre moral, point. Ah ! il connaît encore le désordre dans sa santé, le désordre dans ses affaires, le désordre daus sa fortune, le désordre dans l'Etat , et dans la société ; mais le désordre

dans sa conscience, le désordre dans son âme, jamais 1

0 pécheur, doublement pécheur que vous êtes ! Vous avez anéanti en vous la notion du péché; vous avez tué en vous l'honneur de la conscience ; vous avez chassé de vous votre dernière majesté. Oui, cette majesté de la conscience, qui pouvait vous rester encore, même au sein de vos désordres et de vos Prévarications, cette majesté s'enfuit de vous; et je me demande si ce qui reste en vous de vous-même , c'est bien encore ce qui s'appelle un homme ?. . .

Et, avec cette dernière majesté, tout s'en va ; et dans cette effroyable chute morale, je vois emporté tout ce qu'il y a de grand , de noble et d'héroïque dans l'homme : Toutes les ambitions généreuses et désintéressées; tous les enthousiasmes du bien ; toutes les luttes profondes de la conscience et des "passions qui ont enfanté les grandes tragédies, inspiré tous les plus illustres génies, et d'où sont sortis les plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature , de la poésie et du drame, tout cela disparaît et s'évanouit.

Ce n'est pas le lieu de pousser plus loin les

conséquences de cette grande ruino, dans le domaine de la littérature et de l'art ; mais je ne ne crains pas de l'affirmer, ce brutal effacement d° la conscience, ce serait la perversion et le chaos dans toutes les littératures et toutes les langues humaines ; et il faudrait refaire ou plutôt défaire tous vos chefs-d'œuvre de grande poésie et de grande éloquence. Comment ces mouvements sublimes de la parole humaine, comment ces enthousiasmes sacrés des poésies humaines se concevront-ils encore; si péché et sainteté, bien et mal, devant la conscience abrutie deviennent identiques ? Alors, Messieurs, plus rien de ces cris de l'âme qui enlèvent des multitudes en haut, et qui se nomment le sublime ; plus rien que de bourgeois, de trivial, de ravalé, et je ne sais quel universel aplatissement, conséquence fatale de l'universel abaissement des âmes.

Certes, ce que nous venons de dire suffirait à montrer les conséquences fatales de cet effacement de l'idée de la Prévarication et de la conscience dans l'humanité. Mais nous avons à signaler bien d'autres abaissements encore, comme résultat de ce monstrueux effacement.

Et toutd'abord, abaissement du cœur : Le cœur

de l'homme 'se rapprochant d'aussi près que possible du cœur de l'animal ,et emportant avec lui tonte la vie dans son propre abaissement.

Nous l'avons dit plus d'une fois, parce qu'il faut revenir souvent aux vérités fondamentales, le cœur dans l'homme est le centre de la vie : médiateur entre la vie matérielle et la vie morale, il entraîne tout avec lui, en haut ou en bas, selon le mouvement qui lui est donné.

Or, la suppression delà notion du péché dans la conscience , c'est l'inévitable dégradation de la vie du cœur. Seule, la conscience le tient en haut, tourné vers toutes les sublimes choses. La conscience supprimée avec la distinction radicale du bien et du mal, le cœur, par une gravitation en quelque sorte fatale, penche vers tout ce qui est en bas : lui aussi se précipite et tombe à terre.

Savez-vous, Messieurs, ce qui donne au cœur d'un enfant, et aussi au cœur de l'homme fait, un épanouissement heureux? C'est d'aimer ce qu'il estpermis d'aimer; c'est devoir et de sentir ce qui sépare les amours légitimes des amours illégitimes , les amours purs des amours impurs : contenir les uns et épanouir les autres ; sevrer son cœur de ceux-ci, en embrassant ceux-là:

DEVANT r.A SOCIÉTÉ VIVANTE 39

Voilà l'ordre et l'harmonie dans le cœur, centre de la vie ; donc, voilà l'ordre et l'harmonie dans l'homme tout entier.

Au contraire, supprimez dans une vie humaine avec la notion pleine du péché le sens de la Prévarication ; par ]à même, vous consacrez ces formules sauvages : Indifférence dans Vamour; liberté absolue du cœur ; aimer tout ce que Von veut et comme Von veut. Aussi qu'arrivet-il bientôt, sous l'influence de ces formules pervertissantes et avilissantes? Alors, le cœur se précipite de lui-même à la barbarie, en se tournant tout entier à un effroyable Egoïsme. Oui, un Egoïsme monstrueux va prendre, dans ce cœur perverti et retourné, la place de l'amour; l'Egoïme qui veut tout avoir, tout dévorer, tout engloutir ; l'Egoïsme qui dissipe , disperse et ruine tous les trésors de la vie. Et cet amour qui , de son fond , comme d'une source intarissable, pouvait faire sortir la vraie fécondité, cet amour qui pouvait produire toutes les plus belles fleurs de la vertu et tous les fruits mûrs du bien, il va tomber, non seulement dans l'opprobre de la stérilité, mais encore dans les ignominies de la débauche ; et la liberté absolue de l'amour va devenir le libertinage de l'amour.

Ah ! ce cœur humain qui, depuis la chute originelle, penche de son propre poids vers ce qui est en bas, comment remontera-t-il vers les choses d'en haut? Lorsque, par l'effacement dans son âme de l'idée du mal et du péché, du légitime et de l'illégitime, l'homme en face d'une passion à .satisfaire ne saura plus même se dire : « Non licet, cela n'est pas permis, » alors, qu'attendre de cette vie affranchie de tout frein, et affamée de toute jouissance, si ce n'est, avec l'extrême immoralité les suprêmes dégradations ?

Quelles mœurs, en effet, vont sortir de ces cœurs livrés aux libres amours , sous le soleil dévorant des plus mauvaises passions ? Mœurs pareilles aux mœurs du vieux paganisme, avec le remords de moins et l'impudence de plus.

Cette perversion du cœur, fruit naturel de la perversion de la conscience, entraîne inévitablement la perversion de la volonté. Et, de la dépravation de la volonté, livrée comme un esclave aux aveugles impulsions d'un amour sans direction et sans frein , naît une dépravation qu'on ose à peine imaginer : dépravation qui franchit toute barrière et dépasse toute limite ; ou plutôt, ce qui est plus triste encore , il n'y a plus

même de barrière; et les corruptions se répandent comme des eaux débordantes, quand les digues faites pour les contenir viennent à se rompre. Le monde est alors submergé par un déluge plus redoutable que celui des grandes eaux, pir le déluge des grandes Prévarications et des immoralités innommées. C'est qu'alors, en effet, les vices prennentdesproportionsqu'onn'eûtpas même imaginées ; et ils en arrivent à ne pouvoir plus même être nommés, et à défier par la monstruosité de leurs excès, même les hardiesses d'une parole, qui tient encore à se respecter ellemême avec ceux qui l'écoutent.

Voyez, en effet, ces pécheurs dont les Prévarications dépassent le niveau général des Prévarications , les corrompus qui se signalent même entre les corrompus ; et cherchez la cause de ces Prévarications sans nom. Voyez ces hommes d'affaires et de commerce qui consomment toutes les injustices dans les plus vastes proportions, et cela sans scrupule et sans remords. Je ne parle pas des petites roueries et de ces habiletés équivoques, auxquelles on est convenu de donner le nom adouci ft indélicatesses. Je parle de ces hommes qui vont droit aux énormités de l'injustice, qui esca-

motent un million, comme un misérable dérobe quelques sous, et qui ne se posent pas moins comme des types de probité devant le monde et devant eux-mêmes ! Voyez ces prodigues de la jeunesse dorée, qui se traînent sans rougir dans toutes les boues des passions humaines, y jetant tous les trésors, tous les honneurs et toutes les forces de la vie ; prodigues cruels et souvent dénaturés, qui outragent père et mère, s'ils ne les font mourir de chagrin, pour assouvir leur faim de jouissances et leur soif de voluptés ! Voyez les maris infidèles, j'entends non pas ceux qu'une surprise a trouvés faibles, et qui, même après une seule chute, portent dans leur conscience un bourreau qui les châtie, le remords précurseur du repentir; mais voyez ceux qui courent d'adultères en adultères , qui font métier de souiller les âmes, comme d'autres font profession de les purifier ; et qui après avoir couru de désordre en désordre, devant une compagne outragée se posent en victimes, et se proclament les plus irréprochables et les plus innocents des hommes!...

Eh bien! Messieurs, sauf des exceptions qu'expliquent la passion et l'humaine contradiction, est-ce que ces hommes d'ordinaire croient

à la culpabilité et à la responsabilité qu'elle impose? Croient-ils à la conscience? Croient-ils au péché? Croient-ils même que ce mot ait un sens? Non pas même, peut-être! Ils se sont affranchis, disent-ils, de la domination du préjugé et de la peur des fantômes. Ils sont plus que disciples de la libre-pensée et du libreamour; ils sont les disciples acharnés de ce système pratique, qui précipite à tous les crimes et à toutes les infamies, et qui se nomme le librefaire. Et si ces hommes connaissent encore une morale, ce sera tout au plus la morale se proclamant elle-même indépendante; ce qui revient à dire, la négation de toute morale.

Or, quand les mœurs tombent là, que doit-il advenir du monde social? Il va, en suivant sa pente, à toutes les dégradations et à toutes les chutes du inonde moral. L'extinction de l'idée du péché dans les âmes en multiplie la réalité dans la société. L'Ecriture a dit ce grand mot que devraient méditer les conducteurs des peuples : «Jicstitia élevât gentes, miseros autem facit populos apeccatum, la justice élève les nations, et c'est le «péché qui fait les peuples malheureux.» Aucune vérité n'est écrite, en caractères plus éclatants, dans l'histoire des nations.

44 LA PREVARICATION HUMAINE

Mais, Messieurs, il y a une chose qui rend les peuples encore plus malheureux, et qui les abaisse encore davantage; c'est l'extinction même de la notion du péché et de la justice Il y a encore de l'espoir, là où les peuples, aux deux grandes lumières de la raison et de la foi, découvrent la différence profonde qui sépare ces deux empires : l'empire du bien et l'empire du mal. Là, Dieu et les hommes aidant, la régénération peut se faire encore, et la résurrection d'un peuple peut éclater dans sa gloire et dans sa majesté retrouvées. Mais, quand ces frontières sont effacées ; quaud on ne voit plus dans une pleine lumière où est le bien et le mal, où est le juste et l'injuste, où est la sainteté et le péché, alors que doit-il arriver dans la société? qu'y aura-t-il en haut, en bas, au milieu de la hiérarchie sociale?

Ce qu'il y aura? Certes, il est facile de le deviner et de l'annoncer d'avance avec une pleine certitude.

En haut, il y aura, n'importe sous quelle forme et sous quel nom, tous les despocismes, L'homme placé au sommet, pour tout protéger et tout conserver, ne songera à conserver et à protéger que ce qui peut lui profiter à lui-même.

Qu'il se nomme roi, empereur, consul, président ou dictateur, cet hcmme, s'il n'accepte sur son âme la souveraineté de sa conscience, fera de sa puissance un instrument de tyrannie; et au lieu de se mettre lui-même au service de la patrie, il mettra la patrie au service de lui-même.

En bas, qu'y aura-t-il? Toutes les révoltes. Oui, car une fois affranchi de toute obligation morale et de tout frein de la conscience, le peuple tentera tout pour renverser Vautorilé, qu'il considérera toujours comme une confiscation de sa liberté. Un peuple que le sens intime du bien et du mal ne guide et ne gouverne plus, n'a plus d'autre guide que sou instinct, d'autre impulsion que sa convoitise. Il ne peut plus être contenu que par l'empire de la force; il est, contre tout ce qui se nomme autorité, en conspiration ou en insurrection permanente; et il est condamné à aller alternativement de la révolte à la servitude et de la servitude à la révolte, sans arriver jamais àla liberté et à la tranquillité dans l'ordre.

Au milieu, enfin, qu'y aura-t-il? Toutes les malversations, toutes les tromperies et toutes les trahisons. Les hommes, sous des noms et à des postes divers, constitués pour être les organes intermédiaires entre l'autoritéet lepeuple,

trahiront à lafois, par de coupables agissements, le peuple et l'autorité. Eh! pourquoi non? Lorsque la conscience n'est plus rien, il faut que l'égoïsme soit tout; c'est la force des choses. Lorsque rien n'est défendu, tout est permis. Alors le désordre avec tout le reste change de nom et s'appelle l'ordre; le gouvernement se nomme V anarchie; au lieu de l'ordre social vous avez le désordre anarchique, et, au lieu de la société le chaos socialiste.

Alors, ce que deviendra cette humanité, est-il besoin de le dire? L'extinction de l'idée du bien et du mal plus ou moins consommée, c'est la civilisation qui finit et la barbarie qui commence. Car remarquez le bien, le sens de ce qui est bon ou mauvais moralement, c'est le thermomètre qui mesure avec la dernière précision le degré des civilisations. Si le Christianisme a élevé si haut le niveau des civilisations , c'est qu'il a agrandi, plus qu'aucune autre religion, le sens du bien et du mal dans l'humanité. Sous ce rapport, vous ne saurez jamais assez ce que la confession catholique fait pour élever le niveau de la civilisation, en donnant à la conscience hu-. maine un sens plus profond, plus élevé et plus délicat de ce qui est bon et de ce qui est mauvais,

de ce qui est permis et de ce qui est défendu.

Aussi, à partir du point sublime ou de V apogée de cette civilisation , suivez dans l'histoire, les degrés descendants qui conduisent à la barbarie, et de la barbarie à l'état sauvage ; vous voyez diminuer progressivement le sens du bien et du mal moral dans les générations. Ce sens, au dernier degré, est aussi amoindri que possible; et, il n'est pas douteux que s'il venait à s'éteindre tout à fait dans notre Europe civilisée ; de ce haut sommet où l'a élevée le Christianisme, elle tomberait même au-dessous de létat sauvage; car le sauvage reconnaît encore plus ou moins les frontières qui séparent ces deux mondes , le permis et le défendu, le bien et le mal moral.

Là, Messieurs, serait la dernière humiliation de la race humaine , ou la dernière limite de ses abaissements : l'humanité acceptant le mal comme s'il était le bien , se vautrant dans les boues les plus immondes comme en son élément et en son lieu, sans regret, sans remords, sans repentir. Et je puis bien vous le dire, si notre apostolat se rencontrait face à face avec une humanité descendue jusque-là; tous nos efforts viendraient se briser contre "un obstacle abso-

lument insurmontable. Notre parole s'en irait frapper sur les cœurs et sur les âmes, à peu près comme elle frappe sur les murs et sur les colonnes de cette enceinte.

Et si je viensà vous, Messieurs, avec un grand espoir et une légitime ambition, l'espoir et l'ambition de réveiller quelques-uns d'entre vous du sommeil où ils dorment peut-être depuis des années ; ah! c'est que je sais que, malgré le vent» qui souffle de toutes parts sur vos âmes, le sens du mal et la notion rationnelle et chrétienne du péché ont survécu en vous aux naufrages de votre vie, et aux ruines de votre innocence. Oui, vous pouvez être faibles ; mais vous savez protester contre vos faiblesses; vous savez faire le mal, mais vous reconnaissez que ce n'est pas le bien.

Quelle attestation plus éloquente de cette vérité, que ce cri du repentir qui .retentissait tout à l'heure, dans cette basilique, du fond de vos poitrines et de vos cœurs émus : Miserere mei, Deus, miserere mei (1).

Eh! savez-vous, Messieurs, ce qui a fait sortir

(1) On sait que le chant du Miserere par toute l'assistance précède les instructions de la retraite de Notre- Dame de Paris.

le l'unie (le David devenu coupable, ces incomparables accents : Miserere mei, miserere meil Ah s'est que le royal Prévaricateur, le Prophète devenu pécheur croyait au désordre de son péché, 3t qu'il en voyait sans cesse, des yeux de son Ime repentante, le lugubre fantôme : « Mon pé- ;hé, s'écrie-t-il, est toujours devant moi : Pec- :atum meum contra me est semper. » Un moment 1 avait pu en détourner les yeux; il avait pu oublier sa Prévarication , mais il ne l'avait pas liée. Et quand le prophète Nathan vint déchirer e voile dont il s'efforçait de s'envelopper, pour échapper à ses remords ; dans la soudaine lunière qui éclairait du même rayon sa double 3révarication, le grand Pénitent s'écria tout à ;oup : a Ah! j'ai péché ; que faut-il que je fasse jour apaiser la colère du Seigneur? »

Aussi, à partir de cette heure, quels pleurs, luels gémissements : « Tout le jour, je marche : dans ma tristesse ; et la nuit j'arrose ma couche i de mes larmes. Un trouble profond est entré i dans mon âme, et les gémissements que je ; pousse du fond de mon cœur," ressemblent au '■ rugissement du lion frappé par les traits du t chasseur. »

Voilà David adultère, David homicide, le voilà

dans le sentiment intime et dans la claire vue de ses deux Prévarications. Et après ces explosions de tristesse en face de son double péché, quels transports de joie, alors que le repentir lui a rendu l'innocence 1

A la place de David, pécheur en Israël, mettez un libre-penseur et libre-faiseur de notre temps; un homme qui, en fait d'iniquité, de Prévarications et de crimes, a commis tout ce qu'il est possible de commettre; un homme, enfin, enveloppé comme d'un vêtement de perversions et de crimes, et apparaissantcommelapersonnification même du péché et de la Prévarication.

Eh bien, que fait cet homme, pensez- vous? Est-ce qu'il pleure? Est-ce qu'il gémit ? Est-ce qu'il se repent? Non, oh non! ne le croyez pas. Que fait-il donc? Vous le demandez ? Cet homme se vante. Lui, l'incarnation du crime, il pose, froid comme la statue de marbre , sur le piédestal de ses propres iniquités; il se drape dans ses crimes, et il posera même devant la mort, peutêtre, insultant tout à la fois son siècle et la postérité; et il osera revendiquer, avec les suffrages du présent les admirations de l'avenir.

Voilà le pécheur qui ne croit plus au péché ; voilà le Prévaricateur qui a éteint en lui jusqu'à

l'idée même de la Prévarication. Ainsi sont-ils d'ordinaire, ces pécheurs à outrance, négateurs hypocrites du péché : couverts de toutes les souillures du crime et de lafang-edes plus honteuses passions , ces hommes s'admirent ; non seulement ils se proclament les plus honnêtes, les plus purs, les plus irréprochables des hommes; ils s'exaltent jusque dans la boue où ils se roulent, et les haillons de leur misère sont pour eux comme une pourpre royale.

CONCLUSION

Messieurs, vous n'êtes pas de ceux-là. Ah! tous aussi, vous avez pu, comme David, commettre le péché ; mais avec lui et comme lui, vous reconnaissez que c'est le péché. Vous aussi, vous le voyez devant vous et au plus intime de vousmêmes, et vous savez en gémir, invoquer la miséricorde et redire avec David :« Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. »

Ah! faites ainsi, Messieurs, si vous vous savez coupables : abaissez-vous; humiliez-vous ; re-

52 LA PREVARICATION HUMAINE

pentez-vous.Car, disait Lacordaire : a II y a un vice humble, un vice qui se méprise et frappe sa poitrine. »

Ainsi ferez-vous;vous frapperez votre poitrine et vous direz : Misérable que je suis, j'ai péché; ma Prévarication est là ; je la vois ; elle est ma misèrent je me garderai bien de l'appeler richesse; elle est le mal, le grand mal de ma vie; et Dieu me garde de l'appeler le bien. Ah! ce mal non seulement je le vois, mais je le sens; je le sens dans ma conscience, dans mon cœur, dans ma vie tout entière; et mon âme rougissant d'ellemême en face de son péché, est livrée à une perturbation profonde : Anima mea conturbata est valde.Alïl ce mal, dont je sens la morsure comme celle d'un serpent, je l'arracherai de mon sein. Meure, meure en moi ce péché qui est l'outrage de Dieu et le malheur de ma vie. Seigneur, lavezmoi, purifiez-moi de plus en plus de la souillure de mon iniquité : Amplius lava me ab iniquitate ; donnez-moi, avec l'intelligence, le repentir de ma Prévarication; et faites en sortir, avec la tristesse de mon innocence perdue, la joie de mon innocence retrouvée.

Messieurs, pendant toute cette grande semaine, en face de Jésus-Christ crucifié par la plus

grande de toutes les Prévarications, j'essayerai de vous aider à faire sortir de vos cœurs , ce cri de repentir, qui doit préluder en vous au retour de toutes les saintes joies qu'il amène. Aujourd'hui je vous demande surtout d'emporter dans vos âmes éclairées et dans vos consciences réveillées, le sens profond du bien et du mal, sans lequel il ne peut y avoir ni repentir ni conversion.

Et puisse la lumière de ce discours, la grâce de Dieu aidant, vous préparer tous à bien entendre ce que je me propose de vous montrer dans les méditations qui vont suivre, à savoir : Ce qu'est devant Dieu, devant sa Sagesse, son Autorité, son Amour et son Infinité enfin, le mystère de la Prévarication,

Amen.

LA PREVARICATION HUMAINE

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