L/A MOU K DIVIN
D'Uges Dominum Deum tuum.
Vou- aimerez le Seigneur votre Dieu.
De ut. vi- 5. I
Messieurs,
Après avoir montré ce que la Prévarication humaine est devant la Sag-esse divine, à savoir , desordre suprême et souveraine laideur ; nous avons essayé de dire, hier, ce que cette Prévarication de l'homme est devant V Autorité de Dieu.
Nous avons vu comment Dieu Créateur est la Suprême Autorité, parce que comme créateur il est auteur, et que la Création et V Autorité se tiennent par la force même des choses, et comment
172 LA. PRÉVAEICATION HUMAINE
cette divine Autorité nous enchaîne à elle par un lien de nécessaire dépendance. D'où cette conclusion: La Prévarication de l'homme, devant l'Autorité de Dieu, c'est V indépendance.
Nous avons constaté ensuite , comment la Prévarication humaine devant l'Autorité divine, monte de degré en degré avec l'indépendance elle-même, et comment elle s'élève de Vindiffércncc devant l'Autorité de Dieu, à la confiscation des droits de Dieu, à la désobéissance à l'Autorité de Dieu, à la révolte, et finalement à V attentat contre l'Autorité de Dieu.
D'où il résulte que pour en finir avec la Prévarication devant l'Autorité divine, force nous est d'abdiquer devant elle notre humaine indépendance.
Mais, Messieurs, il y a une chose qui nous fait mieux ressentir l'horreur que doit nous inspirer la Prévarication. Cette chose, c'est ce que comprend tout cœur humain , c'est l'Amour, c'est l'offense ou l'injure faite à l'Amour divin.
Pour moi, je l'avoue, ce qui me touche et m'émeut plus particulièrement dans nos Prévarications humaines, c'est cela même, c'est qu'elles constituent ou du moins renferment une volontaire et libre offense au divin Amour;et beaucoup
plus encore en suis-je profondément ému, lorsque cette offense, comme il n'arrive que trop, prend le caractère d'injure, d'outrage, d'insulte à cet Amour.
L'expérience universelle, la nôtre et celle du monde entier, montre bien que ce que nous avons le plus de peine à pardonner, c'est l'offense faite à notre amour. Nulle blessure n'est plus vive que celle qui atteint le cœur ; nul coup n'est plus douloureux que celui qui blesse l'Amour.
Ah! c'est que l'Amour est le centre et le fond même de notre vie. Voilà pourquoi l'Amour estdélicat, l'Amour est susceptible, l'Amour est jaloux, l'Amour surtout est sensible; il est le sentiment lui-même; la puissance du cœur étant par-dessus tout la puissance de sentir. Bref, le cœur qui est le lieu de l'amour est en même temps le lieu propre du sentiment. De là l'extrême sensibilité de cette partie de notre être, notre cœur, que je nommerais volontiers la sensiiive humaine; et de là vient aussi que souvent vous avez pu voir les amours humains, sous le coup qui les blesse, se retourner subitement vers l'autre pôle de la vie sensible, et engendrer des ressentiments grands comme eux-mêmes. Qui ne sait jusqu'où peuvent aller, et vont par-
fois.ces amours retournés et devenus des haines?
Ah! je le sais, le cœur de Dieu n'a ni ces faiblesses, ni ces retournements, ni ces irritabilités des amours humains. Il est l'Amour pourtant, et comme tel, il a ses divines délicatesses , ses divines jalousies, et si je le puis dire, ses divines susceptibilités. Il connaît et ressent (non pas, sans doute, à la manière des hommes), mais divinement, l'injure faite à son Amour par la Prévarication de l'homme.
C'est cette Prévarication devant le divin Amour que je voudrais mettre dans tout son jour.
Mais avant de voir l'injure faite à l'Amour de Dieu par la Prévarication de l'homme, il importe de se rendre bien compte de cet Amour luimême. Nous verrons ensuite, dans une seconde considération, comment cet Amour divin est offensé et outragé par la Prévarication humaine.
Ce que nous avons dit sur la Prévarication humaine devant la Sagesse et V Autorité divines, avait droit de parler haut à vos intelligences et à vos volontés. Ce que' nous avons à dire sur la Prévarication en face du divin Amour, tout en parlant encore à vos intelligences et à vos volontés, a droit surtout de parler haut à vos cœurs.
DKVANT L AMOUR DIVIN
Tout d'abord, Messieurs, posons ici avant d'aller plus loin, cette vérité, sur laquelle doit porter tout ce discours; vérité tout ensemble de foi et de raison , et que toute vraie philosophie , même purement humaine, enseigne avec la théologie chrétienne, à savoir que l'Amour est le fond, si je le puis dire, le plus profond de la vie de Dieu. Dieu est Amour, dit l'Ecriture : « Drus Charitas est ; et qui demeure dans l'Amour demeure en Dieu, et Dieu en lui (1). » Vous le voyez, saint Jean ne dit pas : Dieu est intelligence, Dieu est science, Dieu est force, Dieu est puissance; bien qu'il reconnaisse que tout, cela est en Dieu. 11 affirme surtout que Dieu est Amour' pour signifier que l'Amour est le fond de Dieu, comme il est, bien que d'une autre manière, le fond de l'homme. Dieu aime comme le feu brûle, comme le soleil rayonne, comme l'eau coule, comme le veDt souffle, comme la sève circule,
(1) Joan. iy-16.
17t3 LA PRÉVARICATION HUMAINE
comme la poitrine respire, c'est-à-ciire spontanément, nécessairement ; et nous ne pouvons le concevoir qu'aimant, comme nous ne concevons le soleil que rayonnant.
Sans doute, comme d'épais nuages peuvent empêcher pour nos yeux: le rayonn ment du soleil; ainsi les ombres et les nuages du péché peuvent empêcher pour nos âmes le rayonnementde ce divin Amour; mais, alors même que la divine justice et l'iniquité humaine semblent le voiler pour nous, cet Amour existe et il rayonne toujours. Or. l'amourappelle l'amour; et parce que cet Amour de Dieu est en essence tout ce qu'il y a d'aimable et que nous-mêmes nous sommes des êtres aimants et créés pour aimer, nous avons la suprême obligation d'aimer l'Amour même en substance, c'est-à-dire l'Iiifiniment aimable. Et déjà nous pouvons entendre que la grande perversion et la Prévarication de notre amour, c'est de ne pas aimer Y Amour même en substance ou l'Infini dans l'Amour.
Mais notre souveraine obligation d'aimer Dieu et notre suprême Prévarication devant son Amour se révèlent mieux à notre pensée et à notre cœur, lorsque nous venons à considérer tout ce que ce divin Amour a fait et fait encore
pour nous. Et c'est ce que je vous convie tous à contempler avec moi, ne fût-ce que d'un rapide regard. Il n'en peut être pour nous de plus doux, ni de plus ravissant. Pour nous, en effet, qui portons au plus intime de notre vie cet immense besoin d'aimer, qui en est comme la naturelle respiration ; quel charme plus vraiment :• la terre que de voir et de contempler tout ce (pie cet amour a fait et fait toujours, pour .-'attester lui-même devant nous ?
L'Amour qui est en Dieu, comme l'amour qui
i mm s, se démontre par ses œuvres. Et
dans Dieu, comme dans l'homme, et infiniment
mieux encore que dans l'homme, l'Amour est le
moteur de l'action et l'inspirateur des œuvres.
Dieu, avons-nous dit, en agissant en dehors de lui sur les êtres mêmes créés par lui, entre eux dans de nécessaires rapports. Ainsi, par le fait même de la création il entre avec ses créatures dans les rapports ô.' Autorité. Mais à ces relations d'autorité, Dieu ajoute les nécessaires relations de son A mour ; et ces relations se traduisent et se produisent par des œuvres d'amour.
Or, ces œuvres, ou si vous aimez mieux, ce grand œuvre d'amour se manifeste et s'accomplit
dans les trois sphères superposées fie Torche naturel, de l'ordre surnaturel et de l'ordre be'atifi'j
Ainsi, comme la divine Sagesse, qui est en elle-même Y ordre éternel et essentiel, a répandu partout dans la création l'ordre et l'harmonie ; ainsi Dieu qui est amour, dans toutes ses opérations au dehors a manifesté l'Amour; et c'est ce qu'il s'agit de bien entendre, pour arriver ensuite à comprendre la Prévarication ou le crime de l'homme devant l'Amour de Dieu
Un auteur a dit avec raison : « La volonté de « Dieu (agissant en dehors de lui-même , se « meut dans un orbe ineffable d'Amour. Or, le « premier pas fait par cet Amour dans l'orbe de « son mouvement en dehors de lui, c'est la créa- « tion (1). »
C'est par là, en effet, par l'acte créateur, que Dieu a commencé la série des manifestations de son Amour. C'est que la création elle-même est l'acte de l'Amour ; en ce sens que seul l'amour en a été le mobile déterminant. Sans l'Amour, l'Etre divin fût demeuré dans son éternel repos et dans ses inaccessibles splendeurs, et nous-mêmes dans les profondeurs de notre néant.
(1) Saint Bonnet, La Chute.
DEVANT LAMOUB DIVIN 179
C'est tout d'abord ce qu'il faut ici nous rappeler, à savoir que l'Amour seul fut le mobile-
ou l'impulsion de l'acte créateur Etant donné que Dieu se détermine à créer, il crée nécessairement pour sa gloire, comme nous l'avons dit un jour. Mais qu'est-ce qui le détermine à sortir de son éternel repos, pour réaliser l'œuvre splendide de la création? L'Amour, et rien que l'Amour. Creusez l'Etre divin, ou Dieu-Créateur; interrog-ez-vous vous-mêmes, et avec vous toutes les créatures, pour trouver à l'acte de la création un autre motif que l'Amour; la vérité vous défie d'y parvenir. Dieu crée, parce qu'il aime, et qu'il veut, par Amour, se communiquer à d'autres êtres que lui-même...
Qui ne comprend, ou plutôt qui ne sent, dans son propre cœur, que tel a dû être le besoin du cœur de Dieu : créer des êtres semblables à luimême, des êtres qu'il puisse aimer en dehors de lui, et qui répondent à son Amour en lui renvoyant son image. Tel fut, en réalité, le besoin de ce divin Amour, le besoin de se répandre et de se communiquer, Amor sui diffasivus.
Quel autre motif, si ce n'est celui de manifester son Amour, pouvait le faire sortir de son r-pos? Qu'est-c> qui, de notre côté, pouvait
attirer vers nous le cœur de Dieu? Rien, absolument rien : car notre indigence était aussi complète qu'il est possible de l'imaginer. Nous étions dans l'absolu de la misère, c'est-à-dire dans la misère du néant; comment, dès lors, cet absolu de notre indigence eût-il attiré l'absolu de l'Amour? Et comment cet Amour aurait-il été séduit par l'ombre froide de notre néant? Cet Amour, en nous créant, n'obéissait donc pas à un attrait tenant de nous ; il s'obéissait à lui-même ; il suivait le penchant qui est le sien : se cuminuniquer gratuitement; donner sans recevoir, en ne s'inspirant que de luimême dans le don qu'il nous faisait de l'existence. Ah! la gratuité absolue de ce don de l'existence qui nous est fait par l'Amour et par un Amour absolument désintéressé, nous ne le comprenons pas assez. Oublieux de cet acte d'Amour initial, point de départ de tant d'autres, premier anneau de cette chaîne qui nous relie à Dieu notre Créateur, nous ne pensons pas que sans avoir pu ni le demander, ni le mériter, nous sommes devenus le produit de la libérale effusion de ce divin Amour, à la lettre, les fils de cet Amour qui a dit, un jour, en nous appslant du fond de notre néant : Venez [et appa-
DKVANT L'AMOUR DIVIN l8l
raissez dans la Lumière de mon regard. Et nous avons répondu : Nous voici. Et nous avons pu dire à cet Amour créateur : Nous sommes vos enfants, et vous êtes notre Père.
Ainsi, que je reg-arde en Dieu, et que je regarde en moi-même, je ne puis trouver à l'acte de la création d'autre motif que l'Amour du Créateur envers ses créatures.
Et, lorsque je contemple, en dehors de Dieu et de moi-même, le vaste panorama de la création; lorsque j'interroge 'toutes les créatures sur leur principe et leur auteur ; je crois entendre une voix unanime venant de partout et de tout; et cette voix dit : C'est l'Amour qui nous a faits Ipse fecit nos. Tous ces êtres animés ou inanimés : minéraux, végétaux, animaux, fleuves et mers, montagnes et vallées, champs et prairies, air et lumière, étoiles et soleils, tous ces êtres ont une voix diverse, mais tous disent la même chose : Nous sommes les dons de l'Amour, l'Amour nous a créés, et il nous a créés, ô homme, paramourpo^r toi sa créature privilégiée 1 Et en particulier, tous les êtres qui, sur cette terre, touchent de plus près à rhomme,estce qu'ils lui parlent d'autre chose que d'Amour? Oui, toutes les fleurs qui embellissent la terre,
tous les fruits que produit la terre, tous les parfums qui embaument la terre , bref, tout ce qui apparaît de bon, de salutaire, de délicieux, de délectable à la surface de la terre, tout cela, ô homme, est un immense festin dressé pour toi par les mains de ce divin Amour.
Ainsi, tout le crie, ou plutôt le chante dans un accord universel : La création est une œuvre d'Amour ! Toute voix qui retentit un chant d'Amour ! Chaque fleur qui s'épanouit un sourire d'Amour ! Chaque fruit "qui mûrit un présent d'Amour 1 Tout ce qui me réjouit, tout ce qui me nourrit, tout ce que je respire, tout ce que je vois et tout ce que j'entends , tout cela, un don de l'Amour ! Moi-même, enfin, tout entier, je suis le produit vivant et intelligent de cet Amour qui médit, en me souriant du haut du ciel: Mon enfant! et à qui je suis heureux de dire, en m'agenouillant sur la terre : Mon Pkre!
Mais là, ne se borne pas l'action de cet Amour; car, ce même Amour qui m'a fait être, me fait aussi subsister, c'est-à-dire continuer d'être. Non seulement il est mon Créateur, il est aussi mon conservateur. Après m 'avoir fait sortir du néant, cet Amour ne se retire pas de
son œuvre; il la soutient, et lui qui m'a tiré du néant, à chaque instant il m'empêche d'y retomber. Entre cet être que l'Amour m'a donné, et cet abîme d'où il m'a fait sortir, il n'y a, en effet, qu'une seule chose qui m'empêche de m'y précipiter, à savoir, cet Amour même qui m'en a tiré.
Comme l'enfant mis au jour tombe à terre, si sa mère ne le soutient, de moi-même et par moi-même, si cet Amour cesse de me soutenir, je retombe dans -mon néant ; et si je subsiste, c'est que cet Amour, qui m'a créé, me conserve, c'est-à-dire dans un sens vrai, continue d'être mon Créateur ; car la conservation, c'est encore la création. A chaque instant, en effet, Dieu crée cet être qui n'a pas en lui-même sa raison d'exister, et qui, sans Faction permanente de cet Amour, ne subsisterait pas. 11 est vrai, et les aliments qui me nourrissent, et l'air que je respire , et la chaleur qui me réchauffe, m*apparaissent, et sont réellement les causes secondes de ma subsistan ce; mais, derrière et au fond de tous ces éléments conservateurs, il y a toujours l'action de ce même Amour qui conserve tout, et moi-même avec tout.
Ainsi, cet Amour, comme un père, ou plutôt
comme une mère, non seulement me porte dans ses bras, mais encore il nourrit, entretient, en un mot, conserve cette vie engendrée et créée par lui-même. Tout ce que je suis et tout que j'ai, tout ce que je continue d'être et d'avoir, je le suis et je l'ai par cet Amour qui est à la fois mon Père, mon Nourricier, mon Conservateur. Chaque respiration de ma poitrine, chaque battement de mon cœur, chaque mouvement et chaque jouissance de ma vie continue d'être un don et un acte de son Amour; acte essentiellement coopérateur de tout ce qui vit, de tout ce qui se meut, ag-it et jouit en moi.
Ainsi, si je continue de voir les spectacles et les beautés de la création ; c'est que cet Amour me conserve avec la vue ce miroir vivant, où la création vient se peindre tout entière. Si je continue d'entendre les ravissantes harmonies de la nature et de l'art ; c'est que cet Amour me conserve , avec l'ouïe, un organe en parfait accord de vibrations et de résonnance, avec tout ce que chantent, autour de moi, l'art et la nature. Si, enfin, je continue de jouir de ce grand et délicieux banquet de la création, où l'Amour créateur m'a tout servi à souhait, c'est que ce même Amour conserve, avec tout ce qu'il m'y sert,
tontes les créatures qu'il y convie, et moimême surtout, moi, le premier convive, ou plutôt le roi de ce festin.
Oh ! quelle joie sainte, quelle filiale allégresse de me savoir ainsi partout et en tout servi, entretenu, conservé par cet Amour qui m'a fait de son souffle sortir un jour de moa néant ! Et, comme la création, avec tout ce qu'elle me montre de beautés , me fait entendre d'harmonies et m'offre à sa surface de pures délices et d'innocentes jouissances, oh! comme toute la création, vue dans cette lumière, me devient une radieuse et perpétuelle fête ! Et comme elle m'invite à aimer, à aimer toujours davantage ce divin etg-énéreux Amour, qui en est pour moi l'Auteur et le Conservateur !
Et ce qui doit parler mieux encore à mon cœur, et plus encore provoquer mon amour, ah ! c'est que cet Amour, mon Auteur et mon Conservateur, est en même temps pour moi Providence et Conducteur. C'est lui, en effet, qui partout m'accompagne, pour me conduire sûrement à ma fin. Oui, cet Amour, au chemin de ma vie voyag-euse, m'accompagne et me suit toujours. Pourquoi? Pour écarter de moi tous les périls de la route, pour me proté-
g-er et me défendre contre tout ce qui pourrait rn'empècher d'arriver au terme suprême, c'està-dire à ma destinée.
0 Amour, ô Providence, ô divin Conducteur de ma vie ! Quelle mère, si dévouée et si vigilante soit-elle, prodigue à son enfant plus de sollicitudes, plus de soins, plus de tendresse, plus de secours que vous ne m'en prodiguez à moi-même? Que d'avances et de prévenances, que d'inspirations saintes et que de divines suggestions je reçois, en effet, de cet Amour- Providence, qui se fait mon Guide, mon Conducteur , mon Protecteur et mon Défenseur !...
Et où me conduit cet Amour, qui s'est fait, au commencement, mon Auteur et mon Père , et depuis, mon Soutien et mon Conservateur ; où donc cet Amour veut-il me faire arriver ? Quoi ! vous le demandez ? Mais il me Conduit à cet Amour même qui m'a créé, pour l'aimer éternellement ; à cet Amour qui est à la fois mon point de départ et mon point d'arrivée, mon Créateur et mon Rémunérateur !
Tel est, en effet, l'acte essentiel de cet Amour- Providence: conduire à leur fin dernière, c'est-àdire à la possession même de leur Père, tous
les enfants bénis de V Amour-Créateur et Conservateur.
AU 1 Messieurs, comme il fait clair dans notre vie, quand nous la considérons dans cette suave et radieuse lumière de l' Amour-Créateur, Conservateur et Providence!
Ainsi , même sans m'élever encore jusqu'à l'ordre surnaturel, je sais, par le témoignage de ma raison, que-cet Amour qui m'a créé, me voit, m'aime, me dirige partout et toujours ; je sais qu'il a un œil pour me regarder, un cœur pour m'aimer, une main pour me défendre et me protéger.
Oui, un œil pour me regarder et veiller sur moi sans cesse. Quelle que puisse être la solitude où les créatures me laissent, je ne suis jamais seul ; un regard est toujours sur moi, et c'est un regard d'Amour !
Oui,, un cœur pour m'aimer. Lorsque je sens partout tomber sur moi le souffle froid de l'Egoïsme, je sais qu'il est un cœur qui m'aime ; et c'est le cœur même de cet Amour qui m'a créé.
Oui, une main pour me défendre. Quand même le monde entier s'armerait contre moi, je ne tremblerais pas ; je sais qu'une main toutepuissante est étendue sur moi ; c'est la main de
mon Père, c'est-à-dire la main de cet Amour qui me soutient, me conserve et me dirige, après m'avoir créé, ou plutôt en me créant toujours !
Et je sais que je marcherai toujours à la lumière de ce divin reg-ard, sous le rayonnement de ce divin Cœur, avec l'appui de cette divine main. Et, en attendant que je le retrouve au terme, je dirai et redirai sans cesse, au chemin de cette vie : Mon Créateur, mon Conservateur, ma Providence, c'est mon Père; et le motif de sa création, de sa conservation et de sa Providence,c'est son Amour ! Donc, à moi de l'aimer, de l'aimer encore, de l'aimer toujours !
Telle est, Messieurs, considérée dans ses grandes lignes, la manifestation du divin Amour dans l'ordre purement naturel : manifestation déjà par elle-même si saintement émouvante, que, si les séductions du monde et les passions de notre propre cœur ne dérobaient pas aux reg-ards de nos âmes cet amour, pour nous partout présent, et partout nous souriant à travers les spectacles de la création, c'est-àdire à travers tous les dons qu'il nous fait; ah ! nos cœurs, même abstraction faite des révélations et des attractions de l'ordre surnaturel, seraient comme d'eux-mêmes enlevés et en-
DEVANT l'.VMOL'R DIVIN 189
traînés vers ce divin Amour, par tout ce qu'il nous laisse apercevoir de lui et de ses charmes dans toute la nature. Tout ce que nous y voyons et touchons detoutes parts, atteste et respire cet Amour ; tant toutes les sphères de la création nous laissent voir sur toutes ses œuvres l'empreinte lumineuse de sa main,, et tant on y sent partout et en tout les vestig-es embaumés de son passag-e !
Linné, frappé et profondément ému, en reconnaissant partout dans la création la trace laissée sur toutes choses par la main du Créateur, s'écriait : « J'ai vu passer dans la création le « Dieu éternel et tout- puissant, Deum œternum « omnipotentem transeuntem vidi; et je suis de- < meure dans la stupéfaction, et obstupui. »
J'applaudis à la parole du grand naturaliste. Mais, en me plaçant au point de vue de mon sujet présent, j'aime mieux dire : J'ai vu partout dans la création passer le divin Amour ; partout j'ai reconnu dans ses bienfaits la trace de son passag-e; je suis demeuré dans l'admiration, et j'ai dit: J'aimerai cet Amour,qui partout se montre à moi, partout me sourit et m'invite à l'aimer.
Mais, Messieurs, l'ordre naturel ou le monde de la première création, n'est pas la plus
grande manifestation du divin Amour. Audessus de ce monde de l'ordre naturel, il y a* le monde surnaturel; au-dessus de la première création, il y a ce qu'on nomme bien la seconde création. Et autant cet ordre surnaturel s'élève au-dessus du naturel ; autant la manifestation du divin Amour, dans cette seconde création, surpasse les manifestations de l'Amour que j'ai signalées dans la première.
L'Egoïsme humain a renversé l'ordre dans l'œuvre divine. Pour y restaurer l'ordre détruit, il faut une création nouvelle. Cette création, qui la fera? Quel en sera le motif et l'agent ? L'Amour de Dieu encore, mais un Amour, comme je viens de le dire, surpassant autant le premier dans ses manifestations, que le surnaturel surpasse le naturel, que l'œuvre restauratrice surpasse l'œuvre créatrice.
Cette œuvre restauratrice ou réparatrice se nomme le Christianisme, et Fauteur de cette œuvre se nomme Jésus-Christ Notre-Seigneur. Or, le christianisme tout entier est par excellence l'œuvre de l'Amour; sous quelque face qu'on l'envisage, il est Amour. Et Jésus-Christ, c'est cet Amour même en personne; c'est l'Amour se révélant au plus ;haut degré 'qu'il puisse [at-
teindre ici-bas. Dieu est Amour, Deus charitasest; et le christianisme, c'est Dieu dans l'humanité, Dieu en personne vivantet agissantparmi nous.
Cet Amour divin, qui est le fond du Christianisme, s'y manifeste surtout dans trois grands mystères qui le résument tout entier, et constituent ce qu'on peut nommer l'essence, mieux encore la substance du Christianisme vivant : mystères de l'Incarnation, de la Rédemption et de la Communion; ce qui revient à dire : mystère de Bethléem, du Calvaire et de l'Autel; mystère de Bethléem, ou de Dieu infiniment donné; mystère du Calvaire, ou de Dieu infiniment sacrifie; mystère de l'Autel, ou de Dieu toujours donné et toujours sacrifié.
Voilà, sous sa triple forme, ou plutôt dans son triple mystère, l'œuvre de l'Amour se manifestant dans ce monde nouveau ou dans cette nouvelle création.
L'Amour, en ces trois mystères, se produit dans un tel rayonnement de lumière, de chaleur et de puissance, que, si nous savions en toucher le fond par notre intellig-ence et notre cœur, non seulement notre pensée serait inondée d'une lumière qui nous révélerait toutes les merveilles et tous les charmes de ce divin Amour, mais nos
cœurs surtout seraient embrasés de la flamme que projetterait sur eux cet Amour brûlant en ce triple foyer.
Nous sommes ici en face de l'inexprimable. Essayons pourtant d'en dire quelque chose.
Et d'abord, mystère de Bethléem, mystère de l'Amour infiniment donné. C'est ici qu'éclate, à son premier degré, la manifestation de l'Amour dans ce monde nouveau.
Dans la première création, Dieu, sous l'impulsion de son Amour, nous a donné le monde, et il nous a donné l'être. Mais voici ce qui élève et agrandit bien autrement, dans cette seconde création, la manifestation de l'Amour; c'est que, dans ce premier mystère du Christianisme, l'Amour se donne lui-même.
Ah! se donner soi-même I Là est le sig-ne authentique du plus grand et du plus généreux Amour. A ce signenous reconnaissons ceux qui nous aiment et nous aiment le plus. Leur Amour, à nos yeux, a pour mesure le degré même où ils se donnent eux-mêmes à nous; et l'idéal de l'Amour nous apparaît comme le don total de soi à un autre être que soi. Et voilà l'Amour tel qu'il se révèle dans la crèche de Bethléem ; l'Amour qui se donne lui-même, tout infini qu'il
DKVANT L'AMOUR DIVIN 193
est, qui se donne tout entier, qui se donne gratuitement, c'est-à-dire sans que rien de notre part ait pu provoquer et mériter ce don.
Oh! sans doute, comme vous venez de le voir, l'Amour divin, dans la première création, nous a fait avec le don de la vie, le don magnifique du monde, et de toutes ses magnificences ; et déjà, je l'ai dit, cet Amour bien compris devrait suffire à ravir tous nos cœurs. Mais l'Amour divin, en nous faisant ces dons, ne se donnait pas lui-même en personne. Il demeurait, pour ainsi dire, caché derrière ce splendide banquet dressé par ses propres mains.
Dans le mystère de l'Incarnation se révélant dans celui de Bethléem, l'Amour apparaît en personne se donnant lui-même tout entier.-
Dieu,dit saint Paul, a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique : Sic Deus dilexit mundum. Oui, l'Amour de Dieu, dans sa manifestation,s'est élevé jusque là, c'est- à-dire j usqu'à donner son propre Fils, infini comme luimême, ut Filium unigenitum daret.En sorte que le mystère de l'Incarnation, c'est le don del'Infinifaità l'humanité par l'Infini lui-même; c'est l'inljni infînimentdonné; à la lettre, c'est le mystère de Dieu qui se donne et qm,en se donnant, afin
de nous mieux attirer à lui, prend la forme pour nous la plus sympathique et la plus attractive, à savoir, la forme de notre humanité, habitu inventus ut homo.
Oui, pour mieux conquérir notre amour et mieux se manifester lui-même, le divin Amour, infini dans son être, a voulu avoir pour nous cette prodig-ieuse condescendance; il a pris, pour se montrer à nous et nous attirera lui,notre forme et notre infirmité humaine, et il nous a dit : Regarde, ô homme; me voici, moi l'Amour divin ; me voici pour toi, devenu homme comme toi. Moi, l'Infini, tu pouvais me craindre. Eh bien ! pour te mieux attirer, voici que j'ai voilé, sous le vêtement de ton infirmité, mon infinité ellemême. Viens donc, et désormais, ne crains plus de t'approcher de moi; car j'ai un corps comme ton corps, un visag-e comme ton visag-e, un cœur, comme ton cœur.Maintenant, comment pourrastu ne pas m'aimer comme je t'aime, alors que pour t'embrasser, moi Dieu, je me fais homme, c'est-à-dire faible et petit comme toi ! O bonté divine! o doux mystère! ô condescendance de l'Amour infini, nous aimant le premier, et le premier venant solliciter notre amour! Ah! ne vous semble-t-il pas enten-
dre, autour du berceau de l' Enfant-Dieu, retentir cette parole : Amour! Amour! Voici l'Amour de Dieu sous la forme d'un enfant ! Donc» venez et aimez l'Amour divin prenant, pour se mieux montrer et vous mieux attirer, la forme même de votre humanité.
Ainsi a fait l'Amour de Dieu, dès son premier pas dans le monde nouveau.
Mais cet Amour a voulu faire davantage, et plus haut et plus loin encore porter ses divines manifestations. Non content, en effet, de se donner infiniment dans le mystère de Bethléem du s'est révélée son Incarnation, il a voulu se sacrifier, souffrir et mourir dans le mystère du Calvaire ou de la Rédemption. Par là cet Amour levait, sur la terre du moins, atteindre le terme suprême de ses manifestations.
L'immolation de soi-même et par soi-même, )our d'autres êtres que soi, dans la pléniude de la souffrance et jusqu'au sacrifice nème de la vie , n'est-ce pas la plus haute maîifestation de l'Amour ? L'Amour par sa nature nème pousse au sacrifice ; de son côté, le sa- :rifice atteste l'Amour; et de même que le plus ;rand Amourporte aux plus grands sacrifices, le dus grand sacrifice atteste le plus grand Amour.
Or, comment imaginer un sacrifice comparable au sacrifice de la Croix ? Bethléem, c'était l'Amour se donnant sans réserve, donc infiniment. Au Calvaire, c'est l'Amour, non plus se donnant seulement, mais & immolant, sans réserve aussi, et nous pouvons bien le dire, s'immolant infiniment, c'est-à-dire mourant dans des souffrances qui touchent à l'Infini.
Oh ! le voyez-vous d'ici, ce divin Immolé? Le voilà dans la plénitude de son immolation, le voilà couvert de la souffrance comme d'un vêtement; ah! ce n'est pas assez dire encore, le voilà, dans tout son être, pénétré de la souffrance au plus intime de lui-même, inondé, imbibé de toutes ses amertumes, comme le poisson enveloppé et pénétré par les eaux de la mer . Ah ! c'est , que sa souffrance, en effet, est vaste comme la mer, Magna est sicut mare contritio tua; et qu'il y est plongé tout entier, comme en un océan qui n'aurait pas de rivages! Tout y est, rien n'y manque : souffrances du cœur, souffrances de l'âme, souffrances du corps, et partout et en tout, souffrances à la plus haute puissance !
Souffrances du cœur. Qui pourra sonder jus" qu'en son fond cet abîme des tristesses humaines, versées dans ce cœur comme tous les
fleuves de la terre se versent dans la mer? Et comment vous redire, sans le diminuer,ce soupir qu'il laissait échapper ? Immense, ineffable soupir, qui était comme le gémissement de toutes le .5 tristesses humaines amassées dans ur divin : Mon âme est Irisle jusqu'à la mort !
Souffrances de \'d,ne accablée sous le poids de toutes les humiliations. Eh! grand Dieu! de quelles humiliations? Une Majesté infinie sentant tomber sur elle successivement et même simultanément tous les déshonneurs, toutes les dérisions, tous les mépris, toutes les infamies, enfin ; et réduite à s'écrier sous ce poids qui l'oppresse : « Tous les opprobres sont tombés sur « moi. Me voici devenu Vabj ection de la popu- « la^e elle-même; et moi, Dieu, me voici moins « qu'wn homme, et comme le ver que foule sous « son pied le passant. »
Souffrances du corps. Regardez l'Amour-victime couvert de sa pourpre sanglante : De la plante de ses pieds au sommet de sa tète, ce n'est qu'une blessure! Et de toutes ses chairs déchirées et meurtries, le sang coule à flots!
Ah! le voilà, l'Amour de Dieu fait homme ; le voilà, dans tout son corps, broyé, flagellé, torturé; le voilà cloué à l'infâme gibet, suspendu sur ses
blessures se déchirant sous son propre poids, avec d'effroyables douleurs !
Et voici que j'entends cet Amour près de mourir, s'écrier par l'excès même de sa souffrance : « Mon Père, pourquoi m'avez-vons abandonné? » jusqua ce qu'il laisse échapper, avec son dernier soupir, la parole suprême, proclamant la plénitude du sacrifice consommé par l'Amour dans la plénitude de la souffrance : Consummatum est!
Ainsi, avec le don total de lui-même, l'Amour divin a consommé, pour nous sauver tous, la totale immolation de lui-même.
La démonstration de l'Amour de Dieu envers les hommes pouvait-elle aller plus loin et s'élever plus haut encore? Non, sans doute. Par son sacrifice du Calvaire la manifestation de cet Amour atteignait son plus haut sommet. « Personne, dit cet Amour lui-même, ne peut c porter plus haut la charité, qu'en mourant « pour ceux qu'il aime. »
Pourtant, il restait à l'Amour une divine ressource, pour se manifester davantage à l'humanité de tous les espaces et de tous les siècles: c'était de perpétuer, dans un même mystère, ce don total et cette totale immolation de lui-
même. C'est ce que, par une invention absolument divine, il a réalisé dans le mystère de Y Autel continuant, tout à la fois, et le mystère de Bethléem et le mystère du Calvaire.
Là, en effet, dans le mystère de l'Autel cet Amour se donne toujours, et cet Amour s'immole sans cesse. Là, par la consommation du grand et doux mystère eucharistique, dans tous les lieux de l'espace et à tous les points de la durée, le prêtre l'incarne et le sacrifie tout à la fois; ou plutôt c'est cet Amour même, dont le prêtre est le ministre, qui continue de se donner et de s'immoler partout et toujours pour le salut du monde. En sorte que, si l'humanité entière répondait au dessein de cet Amour universellement et perpétuellement donné et sacrifié lui-même et par lui-même; il embrasserait et presserait sur son cœur, dans le mystère de la communion et sanctifierait par le sang" de son sacrifice, tous les hommes à la fois!
Ah! Messieurs, vous le représentez-vous réalisé partout dans l'humanité ce dessein du divin Amour, touchant de son cœur atout cœur humain, et jetant sur toute âme humaine, pour la régénérer et la sauver, une goutte de son sang" divin ? Quel rêve ! Et ce rêve, qui a pu le faire , si
ce n'est l'Amour d'un Dieu voulant se révéler au monde dans toute sa plénitude?
0 Amour, ô Amour, qui pourra jamais sonder tout ton mystère? Et qui pourra concevoir ce que serait notre humanité sur la terre, si ce rêve pouvait ici-bas devenir la réalité? Ah! la terre alors ne serait plus seulement la terre ; elle serait comme un vestibule du ciel; et nous aurions dans ce mystère accompli dans le temps un avant-goût du mystère béatifique de l'éternelle patrie. C'est que là, au ciel, et au ciel seulement, s'accomplit, dans sa suprême manifestation, le mystère de l'Amour incarné et immolépour nous sur la terre.
Aussi, pour compléter cet exposé rapide du grand œuvre du divin Amour, laissez-moi vous dire en quelques mots, après ce qu'il fait pour nous dans le temps, ce qu'il doit faire encore et surtout dans l'Eternité : car, là seulement s'achève l'œuvre de l'Amour. Oui, c'est là, dans ce que j'ai nommé l'ordre béatifique, que se réalise dans son degré suprême la manifestation du divin Amour, car le fond du ciel ou du Paradis c'est cet Amour lui-m<|me. Là, cet Amour créateur et réparateur sera pour nous l'Amour béatifique et rémunérateur. Lui-même nous en donne la
divine assurance et nous en fait l'infaillible promesse ; et cette éternelle béatification au sein même de cet Amour est le dernier mot du double mystère de la Création et de la Réparation.
Dieu, avons nous dit, nous a créés par Amour, rion que par Amour: et en nous créant par Amour que pouvait-il vouloir, si ce n'est nous aimer éternellement et éternellement lui-même être aimé de nous? Comment l'Amour, qui est notre principe, pourrait-il n'être pas notre fin? Et vraiment, en nuus faisant par Amour le don gratuit de la vie, et en mettant avec notre cœur, au centre même de cette vie, la puissance et le besoin d'aimer; que devait-il attendre et que demandait-il de nous, si ce n'est qu'après l'avoir aimé déjà dans le temps, nous l'embrassions au terme dans un suprême et éternel amour! Et que veut pour nous cet Amour-providence, si ce n'est de nous conduire sûrement, comme nous l'avons insinué déjà, à cet éternel embrasseraient de Dieu?
CetAmour,en nous créant, s'est nécessairement constitué notre propriétaire et notre souverain Maître; car la création engendre la propriété et la souveraineté. Or, cet Amour souverain, que pouvait-il faire, si ce n'est de nous commander
de l'aimer, comme il l'a fait en réalité par le premier de ses commandements? Et cet Amour propriétaire de notre vie et de notre cœur, quel usage pouvait-il faire de la puissance d'aimer que nous tenons de Lui, si ce n'est de l'attacher à lui pour le temps et pour l'Eternité?
Cet amour, enfin, qui est mon principe, est par là même mon centre. Tout être créateur ou générateur demeure centre de ce qu'il crée ou engendré. Donc, la loi, la loi suprême de mon cœur, c'est, dans le temps, de graviter vers cet Amour, mon Créateur et mon centre; et au terme de ma vie, de me reposer éternellement en Lui. 0 divin Amour, s'écrie saint Augustin, c'est pour vous que vous nous avez faits , et notre cœur s'inquiète et s'agite, jusqu'à ce qu'il se repose en vous, donec requiescat in te; en vous qui êtes mon centre, donc mon repos, parce que vous êtes mon principe et ma fin !
Ainsi vous le voyez, l'Amour de Dieu créateur nous promet, au terme de notre vie dans le monde béatifique, sa souveraine manifestation.
Et c'est bien autre chose encore, si nous venons à considérer ce que nous promet et ce que veut pour nous, à ce terme suprême, ce que j'ai appelé l'Amour réparateur, l'Amour dans l'ordre surna-
turel. Cet Amour, en prenant notre chair et en épousant notre humanité,qu'a-t-ilpu vouloir, si ce n'est de l'embrasser éternellement? Pourquoi a-t-il consenti à descendre jusqu'à notre humaine infirmité', si ce n'est pour nous élever jusqu'à Lui, et nous associer à sa divine félicité? Que voulait surtout cet Amour crucifié, du milieu de sa volontaire et sanglante immolation, si ce n'est préparer par ses souffrances, pour toute l'éternité, au sein de sa divine béatitude notre éternelle béatification? Et qu'entrevoyaitil pour nous, à travers les tristesses et les ombres de son Calvaire, si ce n'est la gloire et la joie de notre éternel Thabor?...
Et dans le mystère de son autel, dans le mystère de notre communion eucharistique, que veut nous donner et que nous donne, en effet, cet Amour, si ce n'est sur la terre un commencement de notre ciel? Car qu'est-ce que la communion eucharistique, si ce n'est le commencement et le prélude de la communion béatiSque?
Ainsi, vous le voyez, la chaîne d'or des manifestations du divin Amour se déroule a travers ces trois sphères du monde naturel, surnaturel et béatifique. Le premier anneau tient au berceau de la création, et le dernier se rattache au
fond du Paradis ; car là, au centre même du Paradis nous retrouvons le même Amour ; l'Amour créateur et rédempteur devenu l'Amour rémunérateur ; l'Amour béatifique daus le sens le plus complet et le plus transcendant de ce mot; l'Amour de Dieu se donnant à l'homme autant qu'un Dieu peut se donner ; l'Amour s'unissant et se communiquant à sa créature par la plus intime, la plus mystérieuse, la plus ineffable communion ! Et au sein de cette communion, une joie et une félicité pour l'expression de laquelle les mots manquent à nos langues de la terre, et dont la langue des cieux, la parole des anges, serait seule capable de nous donner une idée ou de nous peindre une image : bonheur de voir éternellement l'Amour; d'aimer éternellement l'Amour ; d'embrasser et de posséder éternellement l'Amour, l'Amour parfait, l'Amour infini, l'Amour centre du ciel, et communiquant à tout ce qui le voit, l'aime et le possède, le mystère de son infinie et éternelle béatitude !
Inexprimable mystère de la félicité humaine par l'éternelle fixation dans l'Amour divin ; mystère qu'un grand poète chrétien a entrevu à travers les visions de son génie éclairé par sa foi, et dont il nous peint la spleudide et ravis-
saute image, alors qu'il nous montre le fond du paradis lui apparaissant sous la forme d'une rose immense; rose vivante dont le cœur de Je* sus-Christ est le centre, et dont les feuilles sont les bienheureux rangvs autour de ce centre, selon l'ordre de leurs mérites et de leur béatitude : rose mystique embaumant tout le ciel et s'embaumant elle-même de ses propres parfums !
Tel est, Messieurs, le dernier mot du grand œuvre, et ne pourrais-je pas dire du grand 'poème du divin Amour : cet Amour lui-même, au centre de la céleste Jérusalem ou de l'éternelle patrie, et tous les saints qui ont répondu à son appel se pressant autour de lui, ou plutôt se reposant en lui, comme en leur centre éternel! Et voici que, du fond de cette vallée de larmes, je crois entendre ce divin Amour redire éternellement, d'une voix dont la douceur, la force et l'harmonie font tressaillir toute la céleste cité: O mes saints, ô mes amis c'est moi, l'Amour, qui vous ai créés; c'est moi l'Amour, qui vous ai rachetés ; et c'est moi l'Amour, qui veux éternellement vous embrasser, et par cet embrassement éternellementfvous béatifier.
Je m'arrête, Messieurs, j'ai essayé de suivre
rapidement et dans son magnifique ensemble, l'œuvre incomparable du divin Amour, depuis l'acte initial de notre première création jusqu'à l'acte final de notre éternelle béatification.
11 le fallait, pour vous préparer à mieux entendre ce que c'est que la Prévarication de l'homme devant l'Amour de Dieu.
C'est ce qui me reste à vous montrer.
Quand on a considéré dans toutes ses phases et toutes ses manifestations ce mystère du divin Amour, il semble que portant en nousmêmes cet immense besoin d'aimer, qui est le fond de notre vie, nous devrions nous précipiter et voler à sa rencontre. Car, que faire de ce besoin d'aimer et de ce trésor d'Amour, si ce n'est de le tourner vers l'infiniment aimable? Quand Dieu aime l'homme, comment concevoir que rhomme n'aime pas Dieu? Et comment, êtres finis et souvent misérables que nous sommes, comment concevoir que nous ne répondions pas aux avances et aux sollicitations
d'un Amour infiniî Et, quand tout dans la création prend une voix pour nous crier : 0 homme, ce Dieu qui nous a faits et toi-même avec nous, vois comme il t'aime; et, lorsque du fond de tout le Christianisme ou de la seconde création, tout nous dit, en nous montrant cet Amour à Bethléem, au Calvaire, à l'Autel: Vois, ô chrétien, cet Amour qui t'a racheté; voilà comme il t'a aimé, Ecce quomodo amabatl... Ah! Messieurs, comment comprendre que nous ne nous jetions pas tous dans les bras de cet Amour?
Mais, hélas! bien différente, d'ordinaire, est notre attitude en face du divin Amour. Cet Amour, non seulement nous ne l'aimons pas, mais nous l'offensons, mais nous l'outrageons nous le blessons de toutes les manières ; nous enfonçons, si je le puis dire, au cœur de ce divin Amour, tous les glaives plus ou moins acérés de la Prévarication humaine.
Et d'abord, ce qui de notre part porte au divin Amour la première blessure, c'est le glaive de r Indifférence. Je parlais hier de l'indifférence de l'homme devant l'Autorité de Dieu; mais, bien plus blessante encore est l'injure que fait à Dieu l'indifférence devant son Amour.
L'indifférence ! Telle est, en effet, la première
souffrance, le premier supplice de celui qui aime et qui ne se sent pas aimé. Cette indifférence fait froid au cœur; c'est comme un souffle de glace tombant sur ce cœur portant en lui la chaleur de l'Amour. Quel effet produit sur le cœur de Dieu cette indifférence de l'homme? C'est ce qu'une parole humaine ne peut bien exprimer, parce que l'humaine pensée ne le peut bien concevoir. Mais ce que nous savons et ce que nous pouvons dire, c'est que dans ce cœur il y a l'Amour, l'Amour à la plus haute puissance, et que la blessure de l'indifférence est grande comme l'Amour blessé par elle.
Messieurs, rentrez en vous-mêmes; demandezvous ce que vous êtes en face de cet Amour; l'intérêt qu'il vous inspire, et quelle place en réalité il occupe dans vos cœurs? Peut-être, en vous sondant bien vous-mêmes, vous reconnaîtrez le premier coup que vous portez par votre indifférence et votre insouciance à cet Amour,qui vous fait à vous, comme à tous, les avances dont nous venons de parler, et qui vous aime, vous en particulier, vous personnellement, comme si réellement il n'avait que vous à aimer. Et remarquez-le bien, cet Amour qui n'a pas besoin de vous et se suffît à lui-même, cet
DEVANT l'amour divin 209
Amour vous a aimé le premier; il vous aime partout, vous aime toujours et de toute éternité.
Ah! tous, je le sais, vous croyez au prodige de ce divin Amour. Oui, cet Amour qui vous a créés, vous conserve et vous a rachetés, cet Amour qui, à tout instant et de toutes manières, vous invite à l'aimer dans le temps et vous promet, comme récompense, son éternel embrassement; cet Amour enfin, qui vous enveloppe de son souffle divin et de ses divins effluves, comme le soleil enveloppe et pénètre de sa chaleur les plantes et les fleurs; oui, cet Amour, vous le reconnaissez; votre raison et votre foi le proclament ensemble.
Et cependant, dans le cours de votre vie réelle , que faites-vous devant ce divin Amour, qui partout et toujours rayonne sur vous? Ce que vous faites? Mais , vous passez devant lui comme on passe devant un étranger; vous faites semblant de ne vous apercevoir ni de sa présence, ni de ses sollicitations, ni de ses continuelles avances. Tout ce qu'il a fait et fait encore à tout instant, pour être aimé de vous , est pour vous comme non-avenu : bref, à ce prodige de l'Amour, vous répondez pratiquement par le prodige de votre indifférence.
210 LA PIŒVARICATION HUMAINE '
Hélas 1 combien d'hommes par le monde, combien de chrétiens même, disent, non en paroles peut-être, mais en action : Que m'importe après tout, cet Amour dont on me parle sans cesse, et que je ne rencontre nulle part? Cet Amour que je ne vois pas, que je n'entends pas, que je ne sens pas, en quoi peut-il répondre à ce besoin d'aimer qui est le fond et comme la respiration de ma vie? Dieu m'aime, me dit-on, et je suis, comme un enfant, bercé dans les bras de son Amour. Qu'est-ce que cela me fait,si je ne vois rieu de ses sourires, et ne sens rien de ses caresses?
Cet Amour qui se prodigue à tous,et dont tous, m'assure-t-on,reçoivent,même sans le ressentir, l'universel rayonnement, cet Amour qui pour moi semble demeurer à l'état de réalité abstraite, n'est pas l'amour que je rêve et que mon cœur aspire. Passons, passons donc, et cherchons à ce cœur affamé d'amour un aliment plus conforme à ses aspirations. C'est ce cœur même qui me le crie : Il me faut un amour plus rapproché de moi, un amour plus sensible et plus sympathique, c'est-à-dire plus semblable à moimême. Que d'autres, s'ils le veulent, se contentent de cet Amour invisible et quelque peu
subtil et métaphysique; et qu'ils cherchent dans les régions éthérées ses mystiques voluptés et ses jouissances transcendantes, que mon cœur ne comprend pas. Cet Amour qui semble fait pour des êtres habitant des sphères supérieures, je ne le repousse ni ne l'appelle; mais je sens que je puis m'en passer, et je m'en passerai. Cet Amour ne m'est ni antipathique, ni sympathique, il m'est indiffèrent. J'aime mieux près de moi un cœur comme mon cœur, un cœur que je puisse sentir sous un souffle sympathique s'émouvoir, vibrer et tressaillir comme le mien. Je laisse à d'autres les charmes incompris de cet invisible et impalpable Amour, et Dieu même s'y complaire^dans ses créatures préférées et ses amis de choix.
Ainsi, la Prévarication humaine devant l'Amour divin, dès son premier degré, enfonce au cœur de cet Amour,le plus tendre, le plus délicat et le plus saintement jaloux, le glaive froid de V Indifférence, et par là fait à cet Amour avec la première offense la première blessure.
Avec le gdaive de l'indifférence, le Prévaricateur enfonce au cœur du divin Amour un glaive non moins douloureux, plus douloureux même peut-être, le glaive de Y ingratitude.
L'ingratitude devant le bienfait, est, sans contredit, une des choses les plus odieuses et les plus répulsives qu'il y ait dans l'humanité. L'histoire, à travers les siècles, marque partout au front l'ingratitude d'un stigmate de déshonneur. Le peuple, sur ce point, parle comme l'histoire; il croit stigmatiser un homme et le vouer au mépris du genre humain, quand il dit de cet homme : C'est un ingrat; et sa réprobation s'accroît encore quand il a pu dire : Oh ! l'ingrat! Non seulement, il n'a pas répondu au bienfait par la reconnaissance, mais il outrage son bienfaiteur. Telle apparut, entre beaucoup d'autres, l'ingratitude de Saùl; Saûl obsédé par le démon de la jalousie, et jetant sa lance contre David, pour tuer son bienfaiteur.
Sur ce point, la réprobation de l'humanité est absolument universelle. Aussi, chose remarquable, l'ingrat lui-même sent si. bien peser sur lui le poids de cette réprobation, que même quand il a la conscience d'être ce qu'il est, il fait tout ce qu'il peut pour échapper au reproche, et pour arracher de son front le sceau de l'ingratitude. Mais partout et toujours odieuse, l'ingratitude l'est deux fois, alors qu'elle a pour objet l'Amour même ; l'Amour qui se donne, l'Amour
qui se prodigue et se sacrifie, l'Amour bienfaiteur jusqu'à l'abnégation absolue et l'immolation complète de lui-même.
Voilà ce qui caractérise et aggrave la Prévarication de l'homme envers l'Amour de Dieu, l'ingratitude devant l'Amour bienfaiteur.
0 mon frère le pécheur, vous qui gardez encore un cœur dans votre poitrine, et dans ce cœur le noble sentiment de la reconnaissance ; ah ! je vous en prie, regardez autour de vous ; regardez en haut et regardez en bas ; regardez à l'orient et regardez à l'occident ; regardez votre passé et regardez votre présent; regardez dans le monde de la nature; regardez surtout dans le monde de la grâce! Dans le monde inférieur de la création , voici les prairies et les champs, les plantes et les fleurs, les vallées, les montagnes, les végétaux et les animaux : tout cela, nous l'avons dit, est un immense festin dressé par les mains de l'Amour, et vous, convié par cet Amour même à ce magnifique festin! Et puis tous ces chants, toutes ces voix, tous ces échos, tous ces retentissements de la création, tout cela, une harmonie organisée pour vous! Enfin, tout ce qui se voit, se sent ou se respire ici-bas, l'air, le ciel, la lumière, les parfums, les
214 LA PKEVARICATION HUMAINE
rayons; pour vous, pour vous toujours! Ainsi, ô pécheur, même sans sortir du monde de la nature, tu vis, tu te meus, tu nag-es, comme le poisson dans l'eau, dans l'immense océan des bienfaits de l'Amour qui t'enveloppe, et comme l'onde te presse de toutes parts!
Et c'est bien autre chose, si du monde de la nature tu t'élèves jusqu'au monde de la grâce, Là, en effet, d'autres astres et d'autres cieux, d'autres fleurs et d'autres fruits, d'autres lumières et d'autres parfums, d'autres bienfaits enfin plus émouvants encore! Et si dans ce monde supérieur tu veux suivre d'étape en étape la marche de cet Amour; si de Bethléem à Nazareth, de Nazareth au Calvaire, du Calvaire à l'Autel et de son Autel à son Paradis ; si tu veux mesurer et peser les bienfaits de cet Amour qui se donne à Bethléem, qui s'immole au Calvaire, qui se donne et s'immole tout ensemble sur son Autel, et qui de là- haut te convie au bonheur de son éternel embrassement dans les splendeurs de son Thabor : comment pourrastu ne pas être ému au spectacle d'une ingratitude grandissant avec les bienfaits de l'Amour?
Ah! Messieurs, je vous le demande à vousmêmes ici présents, si vous assistez de scène en
scène à ce drame de l'Amour bienfaiteur ; que devrez-vous penser vous-mêmes? 0 peuple insensé, s'écrie cet Amour blessé par la Prévarication des enfants d'Israël, c'est donc ainsi que tu réponds à mes bienfaits. Siccine reddis, popuïe stulte et insijnens?
Eh! Messieurs, à qui d'entre vous, peut-être, cet Amour blessé au cœur ne pourrait-il pas adresser un reproche pareil? A qui ne pourraitil pas dire : Ingrat! quoi! c'est ainsi que tu reconnais un bienfait? Toi, mon obligé, toi, mon ami, toi, mon favori, toi, comblé, rassasié, engraissé par mes bienfaits, comme l'animal indompté tu regimbes contre moi ; tu me frappes au cœur, et tu fais entrer dans ce cœur le glaive de ton ingratitude, Siccine reddis?
Encore n'ai-je parlé jusqu'ici que des bienfaits que l'Amour divin prodigue à tous les hommes ; mais combien ce prodige d'ingratitude grandirait à vos propres yeux, si vous saviez vous rendre compte des bienfaits prodigués par ce même Amour, non plus seulement à l'humanité entière, mais à vous en particulier! A qui devez-vous d'être nés en plein Christianisme, et d'avoir vu le soleil de la vérité luire à vos premiers regards, si ce n'est à cet Amour qui
vous a distingués, préférés, pour vous faire ce don divin, parmi tant de milliards d'hommes nés dans les ténèbres de l'erreur? A qui devez- vous d'avoir été élevé sur les genoux et bercé dans les bras d'une mère chrétienne, d'une sainte, peut-être, si ce n'est à cet Amour, qui vous berçait luimême dans les bras et sur le sein de cette mère, dont la tendresse et le dévouementétaient un don deLui?Aquidevez-voussurtoutcebienfait,quifut la plus grande richesse de votre vie, le bienfait d'une éducation profondément chrétienne, si ce n'est à cet Amour qui s'est servi du dévouement de vos parents et de vos maîtres, pour vous former à son image? Et plus tard, au milieu des péripéties de votre vie voyageuse, qui vous a suivi au chemin pour éclairer vos ténèbres, vous protéger dans le danger, vous consoler dans la douleur, si ce n'est cet Amour encore, cet Amour toujours?
Relisez page par page, c'est-à-dire, jour par our, le livre de votre vie , et cherchez une page, une seule, qui ne raconte un bienfait de cet Amour; la vérité vous défie de la trouver.
Et, si vous relisez, surles mêmes pages, l'histoire de vos Prévarications écrite par vousmêmes; là où vous lirez ce mot, Bienfait, peut-
être, vous serez forcé de dire cet autre mot : Ingratitude*. Et ainsi, vous compterez parles bienfaits que vous en avez reçus, les blessures que le glaive de cette ingratitude a faites au cœur du divin Amour!
Glaive de l'indifférence, glaive de l'ingratitnde, c'est deux fois douloureux au cœur d'un Dieu infiniment aimant. 11 est un troisième glaive pour lui bien plus douloureux encore que les deux autres, le glaive du mépris.
Ah ! savoir et sentir que pour les témoignages et les bienfaits de son Amour, on n'a recueilli qu'indifférence et ingratitude, certes, c'est déjà pour le cœur deux assez grandes blessures; mais, sentir cet Amour non seulement négligé et méconnu, mais le sentir dédaigné, et même méprisé: c'est sans contredit pour tout cœur humain, une blessure plus profonde encore, et dans cette blessure du cœur, une souffrance plus poignante, une tristesse plus amère.Le mépris de notre grandeur vraie ou supposée, blesse notre orgueil, ou du moins le sentiment de notre dignité; mais le mépris de notre amour, alors surtout que cet amour est profond, blesse notre cœur; et plus grand est cet amour, plus grande aussi est la souffrance que le cœur ressent du mépris
qui le blesse ; Dès lors on peut entendre ce que doit être cette souffrance de l'amour méprisé , alors que cet amour se trouve dans un même homme, joint à la majesté; et l'on se demande, sans pouvoir bien se répondre, ce que peut être, au cœur d'un Dieu le mépris d'un Amour infini?
Où trouver dans le monde humain un être si ravalé soit-il, qui ne sente s'amasser dans son cœur des flots de tristesse, et se soulever dans son âme des mouvements d'indignation ; alors qu'à tort ou à raison, il croit sentir tomber sur son amour même l'injure et l'opprobre du mépris? Où est la plus humble des mères, qui ne sente, avec une amertume et une tristesse profondes, tomber sur son maternel amour le mépris filial? Ah! Messieurs, l'amour d'une mère blessé par le mépris d'un enfant, ne vous semble-t-il pas que c'est quelque chose comme un poignard frappant un cœur maternel? Et qui, si ce n'est une mère, pourrait bien comprendre et surtou^ bien exprimer ce que doit souffrir ce cœur sous le coup parricide et cruel d'un fils méprisant son amour?
Que pensez-vous donc, ô mon Dieu, de ce mépris souverain dont le pécheur, par l'acte même de sa Prévarication, ne craint pas de cou-
vrir votre Amour, aussi grand qu'il est délicat, Amour tendre comme celui d'une mère et grand comme celui d'un Dieu; pour tout dire en un mot, un Amour infini? Cet Amour, pour l'offrir au pécheur, Dieu de bonté, vous consentez à descendre jusqu'à lui ; et vous dites, en le posant devant sou cœur : Mon enfant, moi, ton Père, je viens à toi; voici mon Amour, mon Amour infini; et je viens pour solliciter et obtenir le tien.
Eh bien ! devant cet Amour qui s'offre à lui, que fait le prévaricateur? Que fait-il surtout, lorsqu'il est parvenu au fond de l'abîme de sa Prévarication? Ce qu'il fait l II méprise ! Cum in prof and um venerit, contemnit (Prov. xviii. 3).
0 Dieu! cette injure faite à votre Amour, qui pourra la comprendre? Qui pourra seulement se faire une idée delà grandeur et de l'énormité de cette Prévarication : l'Amour d'un Dieu méprisé par un homme?... Qui sondera surtout jusqu'en son fond la blessure que fait ici au cœur de Dieu la Prévarication de l'homme? Blessure pour ainsi dire infinie, comme l'Amour blessé par le prévaricateur? Aussi, comme cet Amour se plaint avec amertume de la blessure qui lui est faite par ceux qu'il aime! Ecoutez : Moi l'Amour, plus Père que tous les pères, plus Mère
aussi que toutes les mères, j'ai nourri des enfants et je les ai élevés, Filios enutrivi, et exaltavi; et je les ai aimés, comme jamais pères et mères n'ont aimé leurs enfants; et eux, qu'ontils fait pour répondre à mon Amour? « Us m'ont méprisé : Ipsi autem spreverunt me (1), »
Oui , ô prévaricateur, vous voudriez en vain vous le dissimuler à vous-même; devant cet Amour qui s'offre et semble, comme un divin mendiant, vous tendre la main ou plutôt le cœur, pour solliciter de vous un peu de cet amour, dont, après tout, il n'a pas besoin pour lui-même, et qu'il ne vous demande que pour en faire le gage et la garantie de votre éternelle félicité, oui, devant cet Amour, vous méprisez, vous méprisez, vous dis-je; car, non seulement vous ne l'aimez pas, mais tout ce que vous aimez hors de lui, vous le mettez au-dessus de lui, et lui au-dessous de tout. Et qu'est-ce que cela, si ce n'est mépriser'! Voyez plutôt ce qui s'accomplit et se réalise, plus ou moins, à toutes les étapes de votre vie prévaricatrice ; voyez ce que tant de fois peut-être , vous avez osé faire en face de cet Amour, et comment, en réalité, vous lui avez
(l) Isaïe, i,l.
donné la prouve de votre dédain et de votre mépris. Dieu était là devant vous avec son Amour s'olfrant à vous. Mais la créature était là aussi, avec l'amour qu'elle vous offrait et avec le plaisir que cet Amour vous promettait; l'un à droite, l'autre à g-auche, vous au milieu. Entre ces deux Amours , vous étiez sommé de choisir et de manifester votre préférence.. Oui, Dieu et votre passion, le Créateur et une créature criaient ensemble : A moi votre amour! Entre l'un et l'autre l'opposition était absolue. 11 fallait donc penchera droite, ou pencher à g-auche. A ces deux Amours si diamétralement opposés, et l'un et l'autre sollicitant le vôtre, il fallait une réponse, une réponse effective et décisive.
Eh bien! ô pécheur, ô prévaricateur, en ce moment solennel, quelle réponse avez-vous faite? Quelle réponse au Créateur, et quelle réponse à la créature? Ah! j'entends, j'entends cette réponse qui m'épouvante, cette réponse qui outrage Dieu et contriste ses anges, la réponse de votre mépris; j'entends votre Eg-oïsme humain qui s'écrie en face de l'Amour divin : O passion , tu as vaincu! Dieu me demande mon amour; mais, la créature, une créature qui me promet le plaisir et la jouissance, me le demande aussi.
Mon choix est fait; que l'Amour de Dieu me 1 aisse ; je passe à la créature. J'aime mieux mon plaisir, j'aime mieux ma richesse, j'aime mieux mon ambition...
Or, qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est enfoncer au cœur même de cet Amour qui vous demandait le vôtre, le glaive de votre mépris? Vous essayeriez en vain de vous dérober à cette accusation grave ; vous ne pouvez rien ici contre la force des choses; et cet Amour lui-même blessé par vous, vous crie par la blessure que vous lui avez faite : Vous m'avez mis au-dessous de tout amour, même des plus vulgaires et des plus vils amours; vous m'avez méprisé, et votre mépris m'a blessé au cœur.
Glaive de l'indifférence, glaive de l'ingratitude, glaive du mépris: En avons-nous fini, avec ces glaives enfoncés par la Prévarication humaine au cœur du divin Amour? Non, Messieurs; je connais un glaive encore plus acéré et plus déchirant, et partant plus douloureux: le glaive de la trahison, de la trahison de l'Amour même.
La trahison! Connaissez- vous dans l'humanité quelque chose qui soulève davantage de légitimes indignations et de saintes colères, que
DlVANT l amour divin 223
la trahison de l'Amour venant du bien-aimé luimême ? Ah! la trahison de l'Amour par le bien-aimé, c'est ce qui souvent, à travers l'histoire, a suscité les irréconciliables haines, les implacables vengeances, parfois les sombres désespoirs, et toujours les amères et inconsolables tristesses.
« Et toi aussi, mon fils1 » s'écriait, un jour, en tombant un père, c'est-à-dire, un Amour frappé par ce fils devenu contre lui traître et assassin. Les siècles se sont renvoyé les échos émus de cette parole tragique.
Mais il est une autre parole, bien autrement émouvante, que l'Amour a fait sortir de son cœur, en face d'une trahison bien plus révoltante encore : c'est la parole du divin Maître trahi par son disciple Judas : l'Amour divin se plaignant d'être trahi par la perfidie humaine : '( Quoi 1 Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'Homme?» Delà, dans tous les siècles, les anathèmes que l'humanité fait tomber sur l'infâme Judas, trahissant l'Amour divin incarné dans l'Homme-Dieu, et le trahissant par le signe même de l'Amour, par un baiser!
Eh bien! Messieurs, au fond de la Prévarication, ou du péché consommé par des chrétiens ,
il y a quelque chose qui, plus ou moins, ressemble à la trahison de Judas. Car, le péché, commis par le chrétien sachant ce qu'il est et ee qu'il fait, c'est cela même, c'est la trahison de l'Amour, de l'Amour fidèle par l'Amour infidèle, et quelquefois perfide. Certes, V infidélité, j'aurais pu le montrer, c'est énorme déjà, alors qu'il s'agit de l'Amour d'un Dieu. Mais il y a ici dans la Prévarication plus qu'une infidélité ; il y a une trahison, une vraie trahison.
Remarquez-le bien, qui que vous soyiez, vous avez fait un pacte avec le divin Amour, avec cet Amour qui vous a rachetés, chrétiens que vous êtes, avec l'Amour qui vous a sanctifiés, race de saints que vous êtes. Une union deux fois sacrée, un mariag-e vraiment indissoluble vous a unis, un jour, à cet Amour Créateur, Rédempteur et Sanctificateur par d'inviolables serments. Ne vous en souvient-il plus? 0 noces fortunées ! ô bienheureux hymen ! ô ineffable union d'une âme humaine avec un Amour divin! Mariage sublime et vraiment céleste; union aussi pure que féconde, scellée par le sang" même du Divin Epoux, qu'êtes-vous devenue? Et vous, âme prévaricatrice, épouse infidèle à la loi sainte de l'Amour promis et juré
DKVANT L*AMOL'R I/1VIN 225
devant le ciel et la terre, qu'avez-vous fait de vos serments? Ah! vous avez péché contre cet Amour même qui se donnait et s'unissait à vous. Vous avez profané votre hymen. Vos serments, vous les avez violés ; vos liens, vous les avez brisés; vous avez trahi l'Epoux; vous avez trahi l'Amour même; et quel Amour? L'Amour fidèle, l'Amour constant, l'Amour généreux, l'Amour donné tout entier pour vous, et pour vous tout entier sacrifié; et je crois entendre le divin Epoux qui vous crie : Infidèle, tu m'as délaissé; traître, tu m'as trahi!
Cette union, en effet, ô âme chrétienne, cette union qui vous faisait l'épouse d'un Diouetvous en conférait les honneurs et les droits, est-ce qu'un jour, infidèle et prévaricatrice, vous ne l'avez pas sacrilègement rompue? Et ces honneurs et ces droits, avec tous les bonheurs que cette union vous promettait, est-ce que vous ne les avez pas volontairement répudiés? Estce que vous n'en avez pas jeté au vent de vos plaisirs et de vos passions, tous les débris sacrés? Et, pour remplacer cette union brisée et toutes ses joies perdues, qu'avez-vous fait, ô mon frère le pécheur? Vous avez cherché par le monde des joies illégitimes en des unions adul-
tères; vous avez ouvert votre cœur à toutes les coupables convoitises et à tous les criminels amours. Et sans bien, peut-être, vous en rendre compte, et sans avoir tout à fait, comme Judas, médité froidement ce perfide dessein, comme lui cependant vous avez livré, et dans un sens vrai, vous avez trahi le Christ, le divin Epoux de votre âme. Oui, cet Amour répudié par vous, vous l'avez livré à vos passions, ses implacables et éternelles ennemies. Judas a vendu l'Amour, Judas a vendu Dieu à son avarice pour trente deniers: « Que voulez-vous me donner, je vous le livrerai. » — Trente deniers. — Et il l'a livré, et il l'a vendu... 0 trahison ! ô trahison! Pour quelques pièces d'un vil métal, trahison d'un Amour infini!
Et vous, mon frère, qu'avez- vous faitf Vous l'avez vendu à votre volupté, peut-être, et vous l'avez livré pour quelque chose de si vil, de si igmoble, de si honteux, que ma parole ne pourrait pas même le dire, et que vos oreilles ne pourraient pas l'entendre ! O glaive du péché mortel! Glaive de la trahison dans le cœur de l'Amour, g'iaive de Satan dans le cœur de mon Christ, de mon Christ infiniment bon etinfiniment aimant!
Oserai-je ajouter que, parmi ces multiples
trahisons du divin Amour, il en est, de siècle en siècle, qui, comme celle de Judas, se font avec le signe et dans le sacrement de l'Amour? Ah ! votre cœur s'émeut, en entendant à travers dixneuf siècles, le divin Trahi, disant au disciple traître, cette parole de son cœur attristé : Judas ! quoi! c'est par un baiser, c'est-à-dire par le signe de l'Amour que vous me trahissez : Judas, osculo Filium Hominis tradis? 0 mon Dieu, à combien de chrétiens, à combien de vos disciples n'avez-vous pas pu adresser un reproche pareil? A combien n'avez-vous pas pu dire : Quoi! vous qui portez mon nom dans votre nom, vous, mon disciple bien-aimé, vous que je convie à ma table, pour y manger ma chair et boire mon sang", quoi! c'est Moi que vous trahissez , e.t que vous trahissez dans le sacrement c'est-à-dire dans l'embrassement même de mon Amour! Et c'est vous, oui, vous-même, qui faites entrer dans ce cœur, qui vous aime, le glaive delà trahison! Oui, entendez-le bien, de la trahison. Car ce que vous avez commis, c'est plus qu'une infidélité, ce qui serait un crime déjài à la lettre, c'est une trahison. Vous n'êtes pas seulement infidèle, vous êtes traître à l'Amour! Eh^bien,)! Messieurs, qu'en pensez- vous? La
Prévarication de l'homme devant l'Amour de
Dieu peut-elle s'élever plus haut? Et le mal, le
désordre et le malheur qu'elle consomme,
euvent-ils aller plus loin? Après tant de bles-
res faites au cœur de ce divin Amour, peut-il
\re encore une autre blessure? Et surtout après ce coup de la trahison, la pensée peut-elle en concevoir encore un autre? Il semble que non, et que, sur ce point, la Prévarication devant l'Amour a atteint son plus haut degré, et touché a son extrême limite.
Pourtant il nous reste un mot à dire encore pour exprimer, autant que peut le faire une parole infirme, l'extrême désordre, le crime suprême de l'homme dans ses rapports avec l'Amour de Dieu; crime décisif qui fixe pour le prévaricateur l'éternelle destinée.
Quel est-il donc ce dernier coup dont le pécheur frappe le divin Amour, en se frappant lui-même d'un coup mortel, ou d'une irrémédiable blessure? Ah! le dernier coup frappé sur le divin Amour, par le péché de l'homme, le voici : Le coup de V apostasie. Le dernier glaive enfoncé dans son cœur par la Prévarication, le voici : Le glaive de la séparation, c'est-à-dire le glaive de la haine et de la damnation ! Coup
affreux et doux fois mortel, qui nous creuse, dès ici-bas, un enfer anticipé; séparation de la haine, séparation vraiment satanique ; en un mot, volontaire et libre 'damnation, qui est pour tout prévaricateur, comme un commencement d'enfer dans ce monde, en attendant l'éternel enfer de l'autre I
Que dit en effet, implicitement du moins, le prévaricateur à l'Amour qu'il offense et qu'il repousse, si ce n'est le mot de la séparation, le mot de la damnation elle-même : Va-t'en ! Laisse-moi jouir de mon plaisir, de ma passion, de moi-même. Et qu'est-ce que cela, si ce n'est comme un enfer qui commence? Car l'enfer dans son essence, qu'est-ce, si ce n'est le repoussement de Dieu par l'homme et l'éternel repousssement de l'homme par Dieu? Schisme éternel entre laPrévarication etla Sainteté; entre l'Amour qui demeure éternellement l'Amour, malgré la répulsion de la haine, et la haine qui demeure éternellement la haine, c'est-à-dire la nécessaire répulsion de l'Amour!
0 pécheurs, ô pécheurs, libres déserteurs, volontaires apostats, et, dès lors, schismatiques nécessaires de l'Amour repoussé par vousmêmes, ah! songez à ceci : Nos Prévarications
creusent sous nos pieds l'abîme où elles nous emportent, et où, si nous ne nous arrêtons, nous descendons chaque jour. Que dis-je? non seulement notre péché prépare notre enfer mais il est déjà lui-même notre enfer; parce qu'il estlerepoussement de l'Amour divin volontairement chassé de nous.
0 mon Dieu, oui, notre enfer c'est d'être volontairement séparés de Vous, de Vous qui êtes l'Amour même en essence; enfer, du temps et enfer de l'éternité, qui se tiennent par l'invincible force des choses, comme votre Amour sur la terre et votre Amour dans le ciel. Car, mon ciel, ô Dieu d'Amour, c'est là où vous êtes ; et mon enfer, c'est là où vous n'êtes plus; là où je ne puis plus ni vous voir, ni vous aimer, ni vous embrasser! Ah! puisqu'il en est temps eacore, faites que la séparation ne soit plus. Envoyez la Miséricorde pour nous rapporter l'Amour. Et, en nous rapportant l'Amour, qu'elle ferme pour nous l'enfer, l'enfer de la haine et de la séparation.
CONCLUSION
Donc, ô Amour infiniment puissant et infiniment miséricordieux , arrachez-nousj de
notre enfer en nous arrachant à notre péché. Que votre bonté comble l'abîme de nos séparations ; qu'elle étende sa main aussi forte que douce; qu'elle nous saisisse comme des naufragés, par les cheveux, dans ce torrent de fange et de boue où le péché nous traînait dans le temps, pour nous emporter à l'enfer de l'éternité.
0 bonté divine, oui, convertissez-nous, purifiez-nous; transformez-nous par la toute-puissance de votre grâce. Et ainsi purifiés et transfigurés, rejetez-nous dans les bras de l'éternel Amour, afin que nous échappions au bras de l'éternelle justice.
Ah! voilà, en effet, ce qui, en nous inspirant l'horreur de ces cinq glaives enfoncés au cœur de cet Amour, doit en même temps nous inspirer la confiance du pardon et de la réconciliation. C'est que cet Amour tout négligé, méconnu, méprisé, trahi et repoussé qu'il est par nous, c'est toujours l'Amour; l'Amour qui n'attend pour nous rouvrir ses bras, qu'un signe de notre repentir; et prêt à courir le premier au devant de nous, comme le Père du prodigue en voyant revenir à lui son enfant infidèle, ingrat et prévaricateur.
Donc, Messieurs (et c'est sur ce sujet le dernier mot que je vous laisse), revenons tous repentants et contrits à cet Amour que nous avons blessé, non une fois seulement, mais cinq fois peut-être. Que ce seul mot sorti de notre cœur : Mon Dieu, je vous aime, fasse tomber du sien tous ces glaives dont nous avons montré les douloureuses blessures; et qu'il ne reste plus qu'un seul glaive, le glaive même de cet Amour; g-laive sacré qui, au lieu de nous donner la mort, nousattacheraàlavie, et ne transpercera notre cœur, que pour le fixer à jamais, comme à son centre béatifique, au cœur du diviD Bien- Aimé.
Amen.
LA PREVARICATION HUMAINE
Quis Deus magnus sicut Deus noUer ?
Quel dieu est grand comme notre Dieu?
(Ps. 76.— 14).
Messieurs ,
Après vous avoir montré ce que c'est que la Prévarication humaine devant la Sagesse et Y Autorité divines , nous avons essayé hier de vous montrer ce qu'elle est devant YAmour divin.
Nous avons dit, d'abord, ce que ce divin Amour a fait et continue de faire toujours pour nous.
Dans l'ordre naturel, cet Amour est pour nous, tout à la fois, Créateur, Conservateur et Providence; trois actes d'Amour qui ne forment qu'un seul acte d'Amour.
Dans l'ordre surnaturel, ce même Amour se donne lui-même, et se révèle surtout dans les trois grands mystères d'i Y Incarnation, de la Rédemption et de la Communion : trois mystères d'Amour où se produit, comme par trois degrés, le besoin qu'a cet amour de se donner à nous.
Dans l'ordre béatifique, cet Amour consommant, pour toute l'Eternité, ce don de lui-même commencé dans le temps, doit se communiquer à nous d'une manière ineffable, et nous enivrer, par cette communication, du triple bonheur de le voir, de Y aimer et de le posséder éternellement. Vous avez, en ces quelques mots, l'abrégé du grand œuvre, et je dirais volontiers, du grand poëme en action de l'Amour de Dieu pour les hommes.
Comment, dès lors, nos cœurs ne se précipitent-ils pas à la rencontre de cet Amour, qui vient si spontanément et si généreusement à nous?
Mais, hélas 1 comment par la Prévarication, répondons-nous aux avances de ce divin Amour? Non seulement nous l'offensons: nous leblessons au cœur, et nous enfonçons dans ce cœur divin, les cinq glaives de notre indifférence , de notre
ingratitude, de notre mépris, de notre trahison, de notre séparation ou de notre apostasie
Ainsi notre Prévarication, considérée à ce troisième point de vue, doit d'autant plus émouvoir nos cœurs et nous inspirer une horreur profonde, qu'elle est le crime contre l'Amour, et le crime contre l'Amour porté à sa plus haute puissance.
Mais, Messieurs, il y a dans ce Dieu offensé et outragé par la Prévarication, une chose qui en fait mieux encore ressortir l'énormité. C'est sa Grandeur, et notamment son Infinité'. Jusqu'ici, autant que la nature des choses et l'essence même de Dieu le permettent, dans la Prévarication humaine nous avons fait abstraction de cette Grandeur et de cette Infinité. Aujourd'hui je veux la considérer à ce point de vue le plus élevé de tous, d'où son incommensurable gravité nous apparaît dans une lumière plus éclatante encore.
C'est donc directement, cette fois, en face de la Grandeur ou de l'Infinité deDieu,quenousallons placer la Prévarication de l'homme, pour nous en donner l'idée que nous en devons avoir, et nous en inspirer toute l'horreur qu'elle mérite. Considérée d'abord comme une simple offense,
cette Prévarication a tout à la fois pour mesure, la dignité ou l'élévation de la personne offensée, et la bassesse et l'indignité de la personne qui offense. La gravité de l'offense qui a Dieu pour objet et l'homme pour auteur, ressortira donc de la réponse à ces deux questions, qui se posent ici tout d'abord : Quelle est la Grandeur de ce Dieu offensé par l'homme? Et quelle est la petitesse de cet homme qui offense Dieu? La lumière que projettent sur le sujet présent ces deux termes extrêmes, va nous montrer dans son plein jour la gravité de la Prévarication humaine, même abstraction faite des circonstances et des caractères qui la peuvent aggraver.
D'autre part, les circonstances, qui résultent nécessairement de la situation respective de ces deux termes extrêmes, impriment ici à l'offense de Dieu par l'homme des caractères particuliers qui en accroissent et en complètent la gravité.
C'est à ce double point de vue que nous allons nous placer, pour voir, dans une double clarté, ce que c'est que la Prévarication ayant pour objet la Grandeur ou l'Infinité de Dieu, et pour auteur la petitesse ou le néant de l'homme ; et empruntant à ces deux situations respectives des
caractères qui en augmentent la gravité, et nous font mieux comprendre l'horreur, l'humiliation, la honte, et finalement le repentir que nous en devons éprouver.
Ce qu'il faut ici bien entendre avant tout, c'est la Grandeur de l'Etre qu'atteint la Prévarication humaine; car c'est la lumière que projette cette Grandeur de Dieu sur l'offense dont il est l'objet, qui nous en révèle d'abord la gravité. Mais cette Grandeur divine, comment vous la dire avec une langue humaine ? Dieu seul, par sa parole, par son Verbe ég"al à lui-même, pourrait tirer devant notre àme le voile qui nous dérobe sa Majesté, ou, du moins, nous en donner une idée, une image, un sentiment qui nous en pénètre jusqu'au plus intime de nos âmes, et par là nous inspire devant Elle le respect, le prosternement et l'adoration qu'EUe mérite.
Dieu a parlé, en effet ,et la Bible qui n'est que sa parole écrite, est d'un bout à l'autre non seulement une révélation, mais une exaltation
de la Grandeur, de l'Immensité, de la Puissance divine. Les Psaumes duProphète royal, en particulier, sont comme un hymne continu, chanté à la Grandeur de Jéhovah ou du Dieu d'Israël.
Impossible de vous redire ici tous les accents de cet hymne que tirait de son cœur son enthousiasme sacré. Ecoutez seulement quelques-uns de ces accents si pleins des sentiments de la divine Majesté.
« Quel dieu est grand comme notre Dieu? Quis deus magnus sicut Deus noster? (Ps. 76-14)
Il est grand, notre Dieu, et sa puissance est grande comme lui-même . Magnus Dominus noster et Magna virtus ejus (Ps. 146-5).
Louez le Seig*neur, et que vos louanges s'élèvent selon l'immensité de sa Grandeur. Secundum multitudinem magnitudinis ejus. (Ps. 150-2).
Oui, le Seigneur est digne de toute louang-e; car sa Grandeur n'a pas de limites. Laudabilis, et magnitudinis ejus non est finis (Ps. 144-3J.
Ainsi chante David; et des cordes de sa harpe aucune ne vibre avec plus d'éclat que celle qui chante la Grandeur et la Majesté de Dieu.
J'entends Moïse, qui, de son côté, chante et exalte la puissance et la Majesté de Dieu. Deus magnus et poiens et terribilis (Deut. x-17).
Etn'en tendez-vous pas Judith, chantantau Dieu de la "victoire l'hymne éclatant de sa faiblesse triomphante? 0 Adonaï, ô Seigneur, vous êtes Grand, et personne ne surpasse votre Grandeur. Magnus es lu, eu quern superare nemo potest (Judith, xvi- 10).
La puissance de sa Grandeur, qui pourra l'énoncer, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique? Virtutem magnitudinis ejus quis enuntiabit? (xvni-4)
Il est grand, il est sublime, il est immense, s'écrie le prophète Baruch , profondément ému des Grandeurs du Dieu d'Israël. Magnus est, excelsus, immensvs (Bar. m-25).
Je m'arrête, Messieurs, dans ces citations, qui pourraient à elles seules remplir tout mon discours. Si nombreuses, en effet, et si éclatantes sont ces proclamations de la Grandeur de Dieu, si multiples et si saintement enthousiastes sont les chants qu'Elle a inspirés à tous les auteurs de nos Livres saints, que, si on voulait les réunir, les coordonner et les harmoniser pour en former eomme un seul chant, on en composerait le plus magnifique poème qui ait jamais été fait, pour célébrer, chanter et exalter la Grandeur de Dieu.
Du reste, il y a un drame qui nous la repré-
sente toujours, et dans ce drame des hymnes et des chants qui l'exaltent sans cesse; la terre, la mer, le ciel, qui sont pour nous comme la trilogie de ce drame de notre monde visible, à leur manière, publient, exaltent et chantent cette grandeur de Dieu.
La terre, si petite pourtant devant tout l'univers, comme elle-même déjà fait éclatera nos yeux les images et les reflets de la Grandeur divine! « 0 Seigneur, notre Dieu, que votre nom est admirable sur toute la terre : Domine, Deus noster, quant admirabile est nomen tuum in universa terra (1).' La terre, ô Dieu, qui en a jeté les fondements, construit les architectures, et multiplié partout à sa surface les splendeurs et les merveilles? Qui secoue les montagnes sur leurs bases antiques, et qui les élève et les abaisse à son gré? (2) Qui les fait tressaillir comme les béliers? Et qui fait, comme les agneaux, bondir les collines (3)? Qui brise les cèdres du Liban? Qui ébranle le désert? Qui envoie et fait éclater sur nos tètes, avec le bruit la puissance de la foudre? Qui, si ce n'est le Seigneur, du souffle de
1 Ps. V11I. 1.
(2) Ps. xxvni, 4-8.
(3) Ps. 113.
sa bouche et du son de sa voix ; le Seigneur dans toute sa Grandeur, sa force, sa magnificence? Vox JDomini in virlute, vox Doraini in magnificenlia? Et cette terre qui l'a enveloppée de son atmosphère, comme d'une gaze légère , et l'a vêtue de la lumière, commed'une robe éclatante? Oui, Seigneur, par toutes ces merveilles, vous faites éclater avec force sur la terre, votre magnificence. Magnificatus es vehemenler.
Et la mer, ô Dieu! quelle image plus grandiose encore de votre majesté et de votre magnificence! Qu'elles sont admirables les élévations sublimes de ses flots ! Qu'admirable vous apparaissez dans la profondeur de ses abîmes! Et qu'est-ce qui, à mes yeux, vous représente mieux que cette haute et vaste mer, alors qu'en regardant autour de moi sur le frêle navire qui m'emporte, j'aperçois partout des flots, etdes rivages, nulle part?
Ah! je me trompe; il est un théâtre où votre grandeur se déploie avec plus d'éclat encore, le ciel, le ciel matériel, où se meuvent ces astres allumés par votre main, et qui au matin de la création, vous ont dit par leur lumière, en répondant à votre appel : « Nous voici. »
Oh! comme la grandeur de Dieu s'y déploie et
s'y montre, de monde en monde, à mesure que le regard de l'homme, guidé et agrandi par la science, en suit les traces éclatantes dans les profondeurs immesurées de l'espace indéfini!
Ah! quand je viens à me dire avec la science, que cette terre, où se révèle déjà d'une manière si prodigieuse la Grandeur divine, que cette terre avec ses neuf mille lieues de circonférence, n'apparaît plus que comme un grain de sable , dans la lumière qui éclaire de plus en plus les abîmes de ce ciel étoile; quand on se rappelle que notre soleil, déjà un million trois cent mille fois plus vaste que notre globe, est, comme le soupçonne et déjà l'entrevoit la science, par rapport à quelqu' autre soleil, ce que cette terre est par rapport à lui-même; et quand on pense que ces mondes, aussi vastes que lointains, dont nous n'apercevons que de faibles lueurs, ou qui ne nous apparaissent que comme des points obscurs, sont des millions et encore des millions; et lorsque, d'un seul regard de la pensée, on embrasse tous ces mondes à la fois, et qu'on se dit que, derrière ou par delà toutes ces grandeurs dont l'idée seule semble nous donner le vertige, il est un être plus grand que tout cela, puisque luimême est l'auteur de tout cela; et que, bien loin
qu'il ait par ces créations épuisé sa Grandeur et sa Puissance, il pourrait, s'il le voulait, créer mille moudes pareils et même de plus grands encore!...
Oh! alors, on se demande, en se prosternant dans un religieux étonnement, ce que doit être la Grandeur réelle de Celui pour qui la création de ces immesurables grandeurs n'a été qu'un l'eu de sa Puissance, se jouant non seulement à travers toutes les merveilles de cet orbe terrestre, Ludens in orbe terrarum, mais se jouant à travers toutes les grandeurs vertigineuses, et toutes les inénarrables harmonies de tous ces mondes à la fois.
Oh! Messieurs, n'est-il pas vrai, alors on comprend la parole, ou plutôt le chant du Psalmiste , et Ton éprouve le besoin de s'écrier avec' lui: 0 Dieu, votre Grandeur et votre Magnificence s'élèvent plus haut que tous les cieux : Elevata est magnificentia tua super cœlosl Et par delà toutes leurs profondeurs, votre Grandeur s'étend encore. Grand sur toute la surface de la terre, plus grand vous apparaissez sur les flots, etdans l'immensité delà mer; mais plus grand encore vous vous révélez et vous montrez chaque jour davantage, dans les profondeurs et les abîmes du ciel,
Elevata est magniflcentia tua super cœlos (1). Car telle est, ô Dieu, votre Grandeur, que le ciel et les cieux des cieux ne vous contiennent pas. Cœlum et cœli cœlorum te capere non possunt! (2) Certes, Messieurs, la contemplation attentive des spectacles grandioses de ce monde sidéral et des grandeurs qu'il révèle de plus en plus aux regards de la science, est bien de nature à parler à l'imagination populaire, et elle tient dans un étonnementqni toucheà la stupéfaction; surtout, si l'on se rappelle que cette Grandeur de Dieu se découvre d'une manière non moins stupéfiante, dans un monde jeté par la même Puissance à l'extrémité opposée à celui dont nous venons d'entr'ouvrir quelque peu les profondeurs mystérieuses, à savoir, dans ce monde qu'on nomme aujourd'hui le monde des infiniment petits. C'est decesdeux mondes, en effet, que saint Augustin a pu dire avec une souveraine raison : « Il n'est « (Dieu) ni moins Grand dans ceux-ci, ni plus «Grand clans ceux-là, NecMinorinistis,nec Major « in Mis. » Et les merveilles qui, chaque jour, sortent, pour se montrer à nous, des abîmes de
(l)Ps. vin.
(2) III Reg. vin. 27.
cet autre monde, pour beaucoup à peine soupçonné, confirment de plus en plus sur ce point la parole du grand Docteur.
Oui, tout ce que je viens de dire, d'après la sainte Ecriture, sur la Grandeur de Dieu, peut vivement saisir l'imagination du peuple; et, sous ce rapport, nous sommes tous peuple.
Mais pour un auditoire particulièrement intelligent, comme celui-ci, il y a un mot qui peut tenir lieu de tout et, mieux que tout, dit à l'intelligence ce que c'est que cette Grandeur divine offensée par la Prévarication humaine, et par conséquent, nous montre, dans une plus grande lumière, la gravité de cette Prévarication; ce mot c'est celui-ci: V Infini, l'Infini de l'Etre, l'Infini substantiel, l'Infini vivant, l'Infini personnel.
Aussi, ce qui nous empêche surtout de bien entendre ce que c'est que la Prévarication humaine devant la Grandeur divine, c'est la difficulté de nous faire une idée suffisante, et surtout l'impossibilité d'avoir la compréhension adéquate d'un Infini réel, d'un Infini vivant, d'un Infini personnel.
Ah! c'est que, tout ce que nous pouvons concevoir et nous représenter, en nous élançant, par
l'imagination et par la pensée, par delà les frontières de tous ces mondes créés, demeure tellement au-dessous de cet Infini vivant, que nous n'arrivons jamais à bien comprendre la gravité, l'énormité, et dans un sens vrai, Y Infinité'de la Prévarication qui a pour objet cette Infinie Majesté. Et nous n'en pouvons saisir et concevoir quelque chose, qu'en appelant les contrastes et les comparaisons au secours de notre faible pensée et de nos étroites conceptions; c'est-à-dire en rapprochant cette Majesté infinie de toutes les autres majestés, auxquelles peut se prendre la Prévarication , et en montrant, autant que le peut faire notre humaine faiblesse, combien l'offense faite à la Première surpasse l'offense faite à toutes les autres; et, comment si haut que celle-ci puisse monter, elle demeure toujours infiniment au-dessous de l'offense qui s'attaque à l'Infini lui-même.
Pour nous aider à mieux entendre ce que c'estque la Prévarication de l'homme se prenant, pour l'offenser ou l'outrager, à l'Infini de Dieu, il faut donc nous rappeler ce principe, en ce sujet absolument élémentaire, à savoir que, toutes choses égales d'ailleurs, la gravité de l'offense grandit avec la dignité et la majesté de l'être
offensé. Donc, si vous voulez vous faire quelque idée de la grandeur de l'offense qui outrage l'Infini, allez, parcourez, de degré en degré, la hiérarchie des êtres qui peuvent être, sous des rapports divers, l'objet d'une offense, d'une injure,d'un outrage.
Fouler sous vos pieds, écraser même tout à fait le ver qui se traîne dans la poussière du chemin; qu'est-ce que cela? Rien, au point de vue de l'offense et de la responsabilité qu'elle impose. Blesser un animal quelconque, le défigurer, le mutiler, le tuer même, sauf l'injure ou le tort qui en peut revenir au maître qui le possède, qu'est-ce que cela encore? Mais outrager un homme, fût ce le dernier des hommes; sans raison, sans motif, le blesser, l'insulter, l'humilier; ah! déjà vous commencez à sentir monter dans votre cœur, contre l'offense et l'offenseur, je ne sais quoi de justement indigné.
Je comprends ; c'est que, même ce dernier des hommes, mis en face des créatures qu'il domine, déjà vous apparaît grand, si petit soit-il devant l'Infini de Dieu; c'est que cet offensé, cet insulté, cet humilié, cet outragé, déjà porte sous vos yeux l'honneur et la gloire d'une haute majesté, c'est-à-dire, une grande image du Dieu qui l'a créé.
Mais si cet homme est un père, c'est-à-dire un homme, avec Dieu, votre auteur, comme tel, investi devant vous de la royauté la plus naturelle et la plus légitime, et, comme tel aussi, portant à son front, avec une majesté de plus, un reflet de la paternité même de Dieu : Ne sentez-vous pas grandir la gravité de l'offense, avec l'injure faite à cet homme, qui, à vos yeux, est plus qu'un homme, et votre indignation monter avec la Prévarication?
Et si cet homme investi, pour le service public, d'une haute magistrature, porte dans sa personne, non plus seulement comme citoyen, mais comme magistrat, une part plus grande de la dignité et de la majesté de la patrie; et si cet homme est insulté, comme magistrat, dans l'exercice même de sa propre magistrature; qui ne comprend que l'offense ici encore s'élève avec la grandeur de l'être offensé?
Et si cet offensé, cet outragé est supposé le chef légitime d'un grand peuple, régnant pacifiquement, soit en vertu d'un droit traditionnel, soit en vertu d'une acclamation ou d'une ovation universelle, et à ce titre incarnant dans sa personne et dans sa fonction la majesté de la Patrie tout entière : Ah ! n'est-il pas vrai, qu'un
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noble et invincible instinct révèle à tout cœur bien né et à tout esprit bien fait, que l'offense prend alors un caractère de gravité absolument exceptionnel ? Elle monte, en effet, pour atteindre cette majesté, au plus haut sommet du monde social ; et elle est grande comme la Patrie elle-même, personnifiée dans le royal outragé qui représente le droit , l'honneur et l'autorité de quarante ou cinquante millions d'êtres humains.
Eh bien, entre cette royale majesté et la divine Majesté, quelle distance y a-t-il? Encore un Infini !
Agrandissons le spectacle. Représentonsnous, ce qui ne fut et sans doute ne sera jamais, une Majesté plus haute encore que tout ce que nous venons de supposer, un chef universel, de quelque nom qu'il se nomme, un Roi, un Empereur, régnant avec une autorité aussi complète qu'incontestée et avec un amour égal à son autorité, non plus seulement sur une grande nation, mais sur toute la terre ; et, l'humanité entière, venant, au point de vue de l'autorité volontairement acceptée, se résumer et se personnifier dans un homme.
Au fond de la perspective qu'entr'ouvre devant nos yeux cette hypothèse, quelle majesté nous
apparaît! El, dans la pensée de tous ceux qui l'environnent de leurs légitimes respects, et lui accordent, sans la discuter, leur libre et affectueuse obéissance; quel nom, je vous prie, mériterait l'injure montant jusqu'à cette majesté humaine personnifiant toutes les grandeurs de l'humanité? Et, pourtant, entre cette majesté humaine et la Majesté divine, qu'y a-t-il qui les sépare? Encore un Infini!
Et maintenant, si vous le voulez, agrandissons encore les horizons, et reculons cette perspective où je place la grandeur telle que nous venons de l'imaginer; allons plus loin et montons plus haut; supposons à cette majesté des proportions telles qu'il nous sera possible de les concevoir; car, si le re'el que nous pouvons embrasser est étroit, immense est \e possible que nous pouvons concevoir.
Donc, un moment, supposons que de tous ces mondes, qui se promènent dans les profondeurs de l'espace, Dieu ait voulu faire un seul monde égalant par son étendue l'étendue de tous ces mondes. Supposons encore que Dieu ait voulu multiplier, à la surface de ce monde universel, les êtres intelligents et libres, en proportion de la grandeur de sa masse et de son étendue; sup-
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posons, enfin, que Dieu ait placé au centre de toute cette immense population d'êtres libres, un Roi vraiment universel : Imaginez-vous alors, les proportions de cette majesté investie du droit de commander à ces milliards de milliards d'êtres créés, soumis à l'autorité de ce roi et maître no'n seulement de la terre et de l'humanité, mais de toute cette création incommensurable, et dont les limites reculent toujours devant nousl...
Eh bien, Messieurs, cette majesté que nous venons d'imaginer, et dont le poids semble accabler et déconcerter l'imagination ; cette majesté quia reçu la royauté souveraine de tous les mondes ; cette majesté devant laquelle, je le suppose, toutes les intelligences et toutes les libertés, comme toutes les étoiles et tous les soleils, passent en s'inclinant ; qu'est-ce encore, après tout, devant la divine Majesté, à laquelle tous les mondes avec tous leurs soleils ne forment à son front qu'une couronne légère? Cette grandeur créée, et la Majesté incréée, quelle distance les sépare? La même qui sépare la création du Créateur; Dieu, d'un grain de sable; le fini, de l'Infini. Oui, de cette majesté, que parunsuprème effort de l'imagination nous venons de supposer,
jusqu'à la divine Majesté, objet de l'humaine Prévarication, il y a encore l'Infini; l'Infini en hauteur et en profondeur, en largeur et en longueur, l'Infini en substance, l'Infini en durée, l'Infini en puissance et en immensité!
Or, la Prévarication humaine ou le péché, franchit cet abîme de l'Infini. Elle monte plus haut que toutes ces grandeurs créées, plus haut que tous les soleils et tous les mondes, plus haut même que toutes les hiérarchies des anges : elle s'élance jusqu'à l'Infini personnel et substantiel lui-même; et tout Infini qu'il est, elle l'offense jusque sur le trône de son Infinité et de son Eternité. Oui, la liberté humaine commet ce crime; connaissant Dieu et se connaissant ellemême, elle offense, et quelquefois même elle outrage et elle insulte la Majesté Infinie, ou l'Infini dans la Grandeur.
Nous pourrions nous arrêter ici, car la lumière qui tombe sur l'offense de la Grandeur de l'Offensé, nous la montre sous un jour déjà bien assez effrayant.
Mais, dans la gravité de la Prévarication de l'homme envers Dieu, il entre un autre facteur que nous ne pouvons négliger, Vauteur de l'offense; car ce qui, par l'effet d'un contraste sai-
sissant, augmente ici la gravité de cette Prévarication, c'est la petitesse de l'être qui offense, mise devant la Grandeur infinie de l'Etre offensé.
Ah! sans doute, placé en face des créatures inférieures que Dieu a soumises à son empire, l'homme apparaît grand; et nous-mème, nous avons fait remarquer comment sa situation devant les créatures mises à son service, donne à cette Grandeur relative un singulier relief.
Mais regardez un homme, un homme prévaricateur surtout, l'homme seul en face de Dieu, au milieu de tous les êtres que le Créateur a faits, comme lui-même, intelligents et libres : Oh! comme dans cet isolement, cette unité ou cette molécule humaine apparaît effroyablement petite!
0 pécheur, pécheur ici présent, vous l'avez offensé, cet Etre infini. Eh bien! qui êtes-vous, vous-même? Vous, l'offenseur audacieux de l'infinie Majesté? Rentrez, rentrez en vous-même et, vous regardant dans votre solitude, rendezvous compte, si vous le pouvez, de ce que vous êtes, en face de cet Infini par vous offensé, outragé peut-être. Oui, suivant le conseil d'un .ascète illustre, voulant inspirer aux autres et à
lui-même une horreur profonde du péché , voyez-vous, vous-même, tel que vous êtes, vous V auteur de votre Prévarication, comparé à cet Infini Objet de cette Prévarication.
Vous qui n'êtes l'auteur que de votre péché, vous qui avez reçu tout ce que vous possédez et tout ce que vous êtes ; vous qui ne pouvez pas même vous donner l'assurance d'un quart d'heure de cette double possession; vous, qui pour vivre un jour de plus, dépendez non seulement de votre Créateur, mais encore de ces créatures qu'il a placées sous vos pieds; vous qui êtes réduit, rien que pour vivre, à demander à une plante, à un animal, souvent même à l'aliment le plus trivial, la puissance de subsister; vous qui n'avez rien par vous-même, et par vous-même ne pouvez rien conserver, même votre propre vie; vous, enfin, qui, sans la main de ce Dieu qui vous retient, à chaque instant retomberiez dans l'abîme du néant; oui, pour comprendre tout ce qu'il y a d'énorme dans votre Prévarication, demandezvous ce que vous êtes en face de cet Infini, qu'elle offense et qu'elle outrage.
Même sans franchir les limites de la cité où se meut votre vie, qu'ètes-vous, par rapporta.
la population qui vous environne? Quoi! la cent millième partie des êtres qui la composent? Qu'êtes-vous devant la France entière? Quoi! peut-être la quarante millionième partie de tous les êtres humains que porte la terre de la Patrie?
Dirigez plus loin vos regards ; et demandezvous : Que suis-je, devant toutes les patries qui composent toute notre vieille Europe? A mesure que vous agrandissez l'horizon de votre regard, ne voyez-vous pas comment, au milieu de ces unités humaines dont le nombre s'agrandit toujours, diminue à vos propresyeuxlagrandeur de cette unité qui est vous-même?
Qu'est-ce donc, si vous embrassez dans le rayon prolongé de ce regard l'humanité tout entière? Et non seulement l'humanité du présent, mais l'hum,anité de tous les siècles: ohl alors, dans ces milliards d'hommes, pour combien faut-il compter la somme d'être que vous représentez?
Mais ici encore agrandissons avec les horizons le panorama des êtres, non plus seulement des êtres humains qui se remuent et se sont remués, depuis le commencement du monde, à la surface de ce globe terrestre; étendons-le
par la pensée jusqu'à ces mondes immenses, dont nous venons de parler, et dont le nombre , au dire de la science, est aussi prodigieux que leur immensité. Dieu, s'il l'a voulu, n'a-t-il pu jeter à la surface de tous ces mondes, n'importe sous quelle forme, des êtres' comme nous intelligents et libres? L'a-t-il voulu? Je l'ignore. Mais supposons qu'il l'ait voulu, et qu'il l'ait fait en un nombre proportionné à la grandeur de leur masse; ah! ces masses, dont la science elle-même n'a pu encore préciser l'étendue, les avez- vous mesurées? Ces mondes et ces soleils, dont elle ne sait et ne saura jamais peutêtre le nombre, les avez-vous comptés? Et, dans l'hypothèse que nous venons de faire, ces êtres qu'ils portent à leur surface, et dont le nombre est en proportion de leur volume, comment les compterez-vous? Multitudinem quis enarrabit?
Montons plus haut encore, et par la pensée pénétrons plus avant dans les mystérieuses profondeurs de toute la création. De ces mondes matériels , élevons-nous jusqu'aux immatériels, et de la création visible, passons à l'invisible. Parcourez tous les degrés, visitez toutes les sphères du monde des esprits. Là,
si vous le pouvez, comptez les anges et les archanges, les puissances, et les principautés, les séraphins et les chérubins, toutes les légions, toutes les phalanges dont se compose cette immense armée des esprits invisibles, qui se déploient sous le regard de Dieu dans les clartés du céleste empire. Ah! si déjà vous ne pouvez compter les esprits unis à un corps dans les mondes visibles, le nombre des esprits qui se meuvent dans ce monde des invisibles, comment les compterez- vous?
Et maintenant, après cette universelle revue de tous les êtres intelligents et libres que Dieu a semés à la surface de notre monde terrestre, et peut-être dans tous les autres mondes; de ces milliards et de ces milliards d'êtres embrassés par le regard de votre pensée, revenez à cet atome vivant, à cette parcelle infiniment petite de l'être qui est vous-même!... Oh! voyezvous alors ce que, devant cette universalité, pèse cette unité qui s'appelle votre personnalité^.
Xe voyez-vous pas que vous êtes devant tous ces êtres, comme la goutte d'eau devant toutes les eaux de tous les Océans; comme une feuille fragile devaut toutes les feuilles tombées de tous les arbres à la surface de la terre ; comme un grain
de sable devant tous les grains de sable qui couvrent, depuis six mille ans, tous les rivages ; moins que cela encore, comme un grain de poussière devant tous les grains de poussière soulevés sur tous les chemins du monde, et semés partout dans l'atmosphère que nous respirons?
Quoi! Et voilà l'être qui, sciemment et librement, du fond de son néant, fait monter sa Prévarication jusqu'à l'Infini de Dieu?... Oui, d'un côté, un néant qui offense; de l'autre, un Infini offensé!
Ah! s'il est vrai que l'offense grandit tout à la fois avec la grandeur de VOffensé et avec la petitesse de l'être qui offense ; et si nous avons, au moins dans une mesure, l'intelligence des choses; qui de nous, face à face avec ce contraste effrayant, pourra ne pas entendre ce que veut dire cette parole : La Prévarication humaine devant la Grandeur divine'!
Ehl qui donc, après avoir outragé cette infinie Majesté, n'éprouvera le besoin de s'écrier : 0 mon Dieu, que suis-je devant vous, moi qui ai fait monter l'outrage jusqu'à votre infinie Grandeur? Qu'est-ce que mon ignorance, devant l'Infini de votre science? Qu'est-ce que ma faiblesse et mon infirmité, devant l'Infini de votre
force et de votrepuissance?Qu'est-ce que ma vie si couverte de souillures et d'impuretés, devant l'Infini de votre Sainteté? Qu'est-ce que cette vie si pleine de Prévarications, d'injustices et d'iniquités, devant l'Infini de votre Rectitude, de votre Justice et de votre Équité? Qu'est ce que cet être si rempli de mensonges, d'hypocrisies et de faussetés, devant l'Infini de votre éternelle, infaillible et immuable Vérité? Qu'est-ce, enfin, que cet avorton, ce néant couvert de l'opprobre de ses péchés, devant la Majesté, la Gloire et les Splendeurs de votre Infinité?
Oh! alors, je comprends que ce pécheur ému, étonné , stupéfait au spectacle de sa Prévarication, laisse échapper de son cœur cette exclamation qui atteste à la fois, avec le sentiment de son offense, la profondeur de son repentir:
Comment, en face de cet outrage fait à l'Infini, mon Créateur et mon Père, comment, toutes les créatures ne s'insurgent-elles pas contre moi? Comment consentent-elles encore à se faire mes servantes, lorsque par ma Prévarication j'ai outragé l'Infini, leur Maître et le mien? Comment les anges armés, pour venger ses droits, du glaive de son éternelle justice, ne m'ont-ils pas frappé? Comment Dieu lui-même, l'Infini
outragé par sa vile créature, ne m'a-t-il pas écrasé sous sa foudre vengeresse? Comment tout ce que Dieu avait créé pour moi, le soleil, la lune, les étoiles, tous les éléments, tous les animaux, au lieu d'exercer sur moi leurs légitimes vengeances, continuent-ils de me rendre, malgré ma Prévarication , des services immérités? Comment la terre elle-même, témoin de mon épouvantable félonie envers mon Créateur, ne s'entr'ouvre-t-elle pas sous mes pieds, pour me laisser tomber avec mes Prévarications et mes crimes, dans l'éternel abîme de l'Enfer? Et, comment moi, Prévaricateur, moi qui ai offensé l'Infini, bsé-je encore regarder du côté du ciel?
0 Majesté infinie, vous dont la bonté égale la Grandeur, pardonnez, pardonnez! Ah! c'est que ma Prévarication est grande, plus. grande que je ne puis dire, et que seul Tlnfini de votre bonté peut couvrir et effacer l'Infini de mon iniquité !
Jusqu'ici, Messieurs, suivant la pensée d'un des plus illustres ascètes, saint Ignace de Lo-
yola, nous avons montré comment l'énormité de la Prévarication humaine ressort doublement et tout à la fois del'infiuiment grand de la Personne offensée, et de l'infiniment petit de la personne qui offense.
Quiconque aura mesuré, ou seulement entrevu l'abîme qui sépare dans la Prévarication humaine l'offensant de l'offensé ; quiconque surtout a pu avoir l'idée un peu lucide, et le sentiment quelque peu profond de ce contraste capable de tenir la pensée dansl'étonnement, et lame tout entière dans une sorte de stupéfaction; ah! celui-là n'aura pas de peine à comprendre nos plus grands Docteurs, alors qu'ils reconnaissent dans la Prévarication quelque chose d'Infini , c'est-à-dire l'Infini de son objet, mis en face du néant de son auteur, et comme ils disent, une certaine Infinité : Aliquam fnfinitatem.
Nous pourrions nous arrêter ici ; car la double lumière qui vient de ces deux points extrêmes, semble jeter sur l'énormité de l'humaine Prévarication une assez grande clarté.
Cependant nous devons ajouter que cette Prévarication emprunte à son objet et à son auteur certains caractères, qui en augmentent encore singulièrement l'énormité déjà démon-
trée si grande. Je me contente de signaler, en quelques mots les trois caractères que voici: La Prévarication est 1° devant l'Etre Infinide Dieu, un mépris souverain; 2° devant son infinie présence ou son immensité' une insulte audacieuse ; 3° devant son infinie puissance, un défi insolent.
1° Le premier caractère qui aggrave ici la Prévarication humaine devant la Grandeur divine, c'est ce que j'appelle le caractère du mépris. C'est qu'à la bien prendre, en effet, toute offense grave et réfléchie de la divine Majesté implique le mépris de la Majesté offensée.
Hier, je vous signalais le mépris du divin Amour par la Prévarication humaine, mais en faisant autant que possible abstraction de son Infinité. Aujourd'hui, il s'agit de se rendre compte de ce que c'est que le mépris de l'homme devant l'Infini même en personne.
Et d'abord, qu'est-ce que le mépris ? Le mépris que nous exprimons en latin par ces mots : despicere, spernere, le mépris n'est pas seulement un jugement par lequel nous jugeons un être indigne de notre estime : c'est encore un sentiment par lequel nous nous détournons de la bassesse vraie ou supposée d'un être que, dans notre pensée , nous abaissons au-dessous de
nous-mêmes, le regardant pour ainsi dire, de haut en bas, comme semble l'exprimer le mot despicere. Et quand ce mépris est suprême, non seulement il met au-dessous de lui, mais audessous de tout l'être méprisé.
Or, qui ne sait ce que fait peser sur l'âme de l'être méprisé ce fardeau du mépris? Ah! c'est que l'homme, jusque dans ses plus profonds abaissements, d'ordinaire garde je ne sais quel sens de la grandeur. Ce n'est pas en vain que Dieu a fait l'homme à son image; c'est ce reflet de grandeur tombée sur lui du visage de son Créateur qui lui fait tant désirer l'estime et le suffrage des âmes humaines; et c'est, en même temps , ce qui explique pourquoi leur mépris réel ou imaginaire, lui paraît si lourd à porter.
Chose remarquable, l'homme qui se sent assez fort pour supporter tout ce qu'on peut souffrir ici-bas, la ruine, la misère, la souffrance et même la mort, ne supporte pas le mépris. Lui qui a pu, au sein des plus grandes catastrophes, demeurer debout et supporter tous les désastres, ne supporte pas la perte de son honneur, et il Succombe sous le poids du mépris. Il acceptera d'être attaqué, d'être blessé, et matériellement ruiné; il n'acceptera pas d'être méprisé. Ecoutez :
Un homme, pour un de ces attentats que châtie la justice humaine, vient d'être condamné à mort. Demain est le jour fixé pour son exécution; demain, le condamné doit monter à l'échafaud... Pendant toute la nuit, le spectacle que lai prépare cet affreux demain obsède comme un cauchemar son imagination effrayée et son âme oppressée. — Quoi! dit-il, demain, paraître au grand jour, pour donner à la multitude, qui va m'accabler de ses regards, le spectacle de mon infamie? Ah! mourir, poser ma tète sous l'instrument fatal, je le puis. Mais, porter le poids de tous les mépris, qui, demain , doivent tomber sur moi! oh! non, non , je ne le puis. Mourons, mourons plus tôt!... 0 mort, ô mort! viens à moi! Quoi qu'il m'en coûte pour t'embrasser, viens quand même; j'accepte aujourd'hui ton supplice, pourvu que tu me dérobes au mépris qui m'attend demain. Le lendemain, quand vint la justice humaine, pour livrer à la vindicte sociale son corps vivant, elle trouva, quoi? un cadavre!
Hélas! combien d'hommes, même parmi ceux que n'attendait pas l'infamie de l'échafaud , ont demandé à la mort par un coupable suicide, de les dérober au supplice du mépris !
Tel apparaît l'homme devant le mépris hu-
main. Et plus l'être méprisé se sent grand et élevé, plus grande est l'injure que fait le mépris, et plus grande la souffrance qu'il impose. Tel est d'ordinaire le mépris qui tombe sur les plus hautes majestés de la terre, le jour ou le lendemain de leur chute; et telle la souffrance qui accable sous le poids du mépris ces majestés tombées.
Aussi, nulle intelligence humaine ne comprendra, nul cœur humain ne sentira, et nulle parole humaine ne dira jamais ce qu'a éprouvé, aujour de saPassion, le Sau veurJésus, l'Homme- Dieu, c'est-à-dire la plus haute Majesté humaine jointe à la Majesté divine, lorsqu'il sentit tomber sur lui tous les mépris à la fois; et quels mépris !..
Mépris devant les grands, devant Hérode et sa cour; alors qu'il renvoyait Jésus à Pilate, couvert du vêtement même du mépris, Sprevit eum Herodes cum omni exercitu suo.
Mépris devant la populace, c'est-à-dire devant ce qu'il y a de plus abject et de plus méprisable, mépris dont le Divin méprisé atteste lui-mêmerineffablesouffrance,alors qu'il s'écrie par la voix de son royal Prophète : « Tous les mépris sont tombés sur moi ; me voici comme
un Ter de terre, Ego sum vermis; me voici moins qu'un homme, e< non homo; me voici devenu l'opprobre des hommes, opprobrium hominum; me voici devenu l'abjection de la populace ellemême, abjectio plebis (I).
Le mépris, enfin, devant le tribunal de la justice, devant Pilate, les princes des Prêtres et tout le peuple assemblé ; c'est-à-dire le mépris simultané des grands et des petits; alors que Jérusalem put voir ce spectacle capable d'émouvoir la terre et le ciel, à savoir: Jésus, c'est-à-dire, la Sainteté, la Justice, l'Amour incarnés, mis en parallèle avec Barabbas, c'està-dire, avec l'iniquité, le crime, la scélératesse; et ce qui est le degré le plus extrême que puisse atteindre le mépris, Jésus mis au-dessous de Barabbas ; c'est-à-dire, la Sainteté mise audessous de la scélératesse, et la Majesté mise au-dessous de la bassesse même!
Aussi, ô Sauveur Jésus, ô Divin méprisé, votre exemple nous dit mieux que toutes les éloquences jusqu'où peut aller etjusqu'où va. en effet, la Prévarication humaine devant la Grandeur divine; car elle fait tomber le mépris sur l'Infini lui-même!
Et certes, si toute grandeur sent croître, à
(i) P». xii 7-8.
mesure qu'elle s'élève elle-même, l'injure du mépris; que doit être devant la Grandeur en essence, le mépris que cet être infime et prévaricateur, qui s'appelle un homme pécheur , ose faire monter jusqu'à Elle?
Autant il est facile de poser cette question, autant il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'y répondre. Comment, en effet, concevoir avec une intell igence finie, comment dire avec une parole infirme, ce que peut être le mépris se prenant à une Majesté Infinie? Ah! un Dieu couvert du mépris de l'homme, un Infini méprisé!... Anges du ciel, vous qui contemplez face à face cette infinie Majesté, peut-être avezvous une pensée pour comprendre, et une parole pour exprimer, tout ce qu'il y a dans ces deux mots : L'Infini méprisé! Pour nous, hélas! force nous est d'y renoncer. Nous ne pouvons ici que nous prosternerdevant cetlnfinideDieir et nous voilant la face devant cette ineffable Majesté, faire en tremblant, dans nos âmes recueillies, écho à cette parole : Il Infini méprise; L'Infini méprisé!
Et pourtant, en vain essayerions-nous de le nier, le mépris de l'Infini ou l'Infini méprisé, c'est la réalité absolument indéniable de la Pré-
varication humaine ou de l'offense de Dieu par l'homme.
Mais comment, demandez-vous, comment cette offense de Dieu par l'homme impliquet-elle le mépris de l'Infini? Il n'est pas difficile de l'entendre.
L'homme prévaricateur sait-il qu'il offense une Majesté infinie? Et s'il le sait, quelle place, en prévariquant, fait-il, dans son choix et dans ses préférences, à cette infinie Majesté? La réponse à ces deux questions emporte avec elle, et contient la révélation du mépris que la Prévarication de i'homme laisse tomber sur Dieu, ou plutôt fait monter jusqu'à Dieu.
Le prévaricateur sait-il, à l'heure même de sa Prévarication, que son offense monte jusqu'à une Majesté infinie? Qui pourrait le nier, sans nier la Prévarication elle-même? L'acte de sa volonté ne pouvant évidemment aller plus loin que celui de sa pensée. Mais il n'y pense pas, dira peut-être quelqu'un. —Explicitement et directement, soit; mais implicitement et indirectement, il faut au moins le supposer; ou bien, il faut écarter l'idée et le fait de la Prévarication; ce qui est contre l'hypothèse présente. Que serait une offense ignorant tout à fait son
objet? Eh bien ! si le prévaricateur sait à qui s'adresse son offense, c'est-à-dire quelle Majesté est l'objet de sa Prévarication, je demande quelle place occupe dans ses préférences cette infinie Majesté?
Et d'abord, rien n'est plus certain, il la met au-dessous de lui-même, ou se met lui-même au-dessus d'Elle. Pourquoi l'homme pèche-t-il? Que veut-il, que cherche-t-il par sa Prévarication contre' Dieu? Manifestement, il veut se satisfaire lui-même; au lieu de la volonté et du bon plaisir de Dieu, il cherche son bon plaisir et sa propre volonté. Donc, à la lettre, par le fait de son choix et de son libre choix, il se met lui-même au-dessus de l'Infini, et par conséquent, il met au-dessous de lui-même cet Infini qu'il offense. Or, mettre au-dessous de soi, abaisser au-dessous de soi, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire mépriser.
Il y a plus. Non seulement le prévaricateur par l'acte même de sa Prévarication, abaisse audessous de lui-même l'Infinie Majesté; ill'abaisse même au-dessous de ce qui est inférieur à luimême.
Qu'y a-L-il, en effet, souvent au fond, ou au point de départ d'une Prévarication humaine, ou
d'une offense de Dieu? Ce qu'il y a? Mais, il y a le désir et la volonté de complaire à une créature. Et à quelle créature? Grand Dieu! Peutêtre à la plus vile et à la plus méprisable des créatures; à l'une de ce? créatures que le monde lui-même couvre de ses mépris ; à des créatures personnifiant la corruption et le crime, vivant de leurs hontes, de leurs débauches et de leur infamie! Oui, ôDieu, ô Roi Suprême, ô Majesté Infinie, un jour, un homme qui vous connaît et même prétend vous adorer ose, à l'heure de son choix, vous mettre dans la balance avec l'être le plus déshonoré qui se puisse imaginer; disons le mot, avec une courtisane, une prostituée : D'un côté l'Infini, de l'autre le néant, moins que cela, le crime et l'infamie • Entre l'un et l'autre il faut choisir ; préférer l'un à l'autre , plaire à l'un ou plaire àl'autre : l'alternative est inévitable. Eh bien! dans le libre choix du prévaricateur, la Majesté Infinie est mise au-dessous de la suprême infamie!
Et qu'est-ce que cela, je vous prie, si ce n'est la Prévarication humaine poussée jusqu'au mépris de l'Infini lui-même?
2° La Prévarication humaine devant la Grandeur divine , alors qu'elle est délibérée et com-
mise en toute connaissance de cause, revêt avec le caractère du mépris, le caractère de l'insulte; elle est plus qu'une simple offense , elle est , à la lettre, une insulte à l'infinie Majesté de Dieu. Pourquoi? Parce que la Prévarication ou lepéoh^, est une offense faite en face et sous les regards de l'Etre offensé.
Tel est, en effet, ce qui constitue et caractérise surtout ce que l'on nomme une insulte; c'est une offense encore, c'est un mépris encore; mais c'est une offense commise en face de l'offensé, c'est un mépris montré aux regards de l'Etre méprisé.
Autre chose est l'offense ou l'injure faite de loin; et autre chose est l'offense faite de près, et en face même de l'offensé. Qui ne sait combien, toutes choses égales d'ailleurs, la seconde l'emporte sur la première; et combien ce qu'on appelle insulte, est pour tout homme un poids lourd à porter. L'homme supporte encore assez facilement l'offense faite à distance. Il a même souvent la ressource de la dissimuler et de l'envelopper de son silence. Combien d'hommes, chaque jour, sans trop s'en émouvoir et sans songer à y donner suite, s'envoient de loin mutuellement l'offense et l'injure. Mais l'offense et
l'injure en face, oh ! qu'ils sont rares ceux qui les peuvent supporter ! D'ordinaire l'offense en face, ou l'injure sous les yeux de celui qu'on offense , provoque les grandes irritations, soulève les colères frémissantes, suscite les projets de vengeance et les duels à mort. L'offensé veut une satisfaction, et, même au péril de sa vie, il exige une réparation grande comme l'offense. Chose étrange! on aime mieux s'exposer à la mort, et risquer même son Eternité, plutôt que d'accepter, sans vengeance ou sans représailles, une offense, une injure faite à ce qu'on nomme sa dignité.
Eh bien, Messieurs, on essayerait en vain de se le dissimuler à soi-même, la Prévarication humaine, sachant ce qu'elle fait et à qui elle s'adresse, est une offense en face; c'est l'injure faite, sous son propre regard, à la divine Majesté.
Comment, en effet, le prévaricateur pourrait-il se dérober à la lumière de ce divin regard, et à la réalité de cette divine Présence, la plus vraie, la plus intime qu'il soit possible d'imaginer? En vain , selon le mot du Prophète, le pécheur essayerait d'envelopper de ténèbres et d'environner de murailles le mystère de son péché ; en vain dirait-il, à l'heure où il médite la consommation de son crime : 11 fait nuit autour de
moi, et des murailles m'environnent de toutes parts. « Le Seigneur ne me verra pas; Dominus, « non videbit (1). Non, aucun œil ne me verra; « Non me videbit oculus, dit l'adultère, au moment d'accomplir son œuvre de ténèbres (2). » Quoi! s'écrie Bossuet, vous ne comptez donc pas parmi les voyants Celui qui habite aux cieux? Vous oubliez qu'il est toute vue, toute ouïe, toute intelligence? que vos pensées lui parlent, que votre cœur lui découvre tout, que votre propre conscience est son témoin contre vous(3)?
Mais entendez une plus grande voix, celle de Dieu lui-même vous parlant par son Prophète : « 0 Insensé, s'écrie ici le Prophète-royal, « quoi ! celui qui a formé vos yeux ne vous verra « pas? Qui finxit oculos non videbit (4) ?
Impossible, impossible 1 vous crient ensemble, avec la voix du Prophète, les voix de la raison et de la foi.
Dieu est infini; donc Dieu est immense ; et son immensité, c'est son Infinité elle-même, enveloppant dans son sein tous les espaces, tous les lieux et tous les êtres qui y existent, vivent et
(1) Ps. 93.
(2) Job.
(3) 1er Dimanche de l'Àvent.
(4; Ps. 93-9.
ge meuvent. Et quand je dis que cette immensité nous enveloppe, je ne dis pas assez; car, à la lettre , cette immensité nous pénètre ; elle est, au plus intime de notre âme, plus pré sente à nous que nous-mêmes ; car, c'est en cet Infini que nous vivons, c'est en lui que notre vie se meut, en lui que nous sommes et que nous existons : In ipso enim vivi/nus, movemur et sumus (1).
Ainsi, cette immensité de Dieu nous est mille fois plus présente que l'Océan ne l'est aux poissons qui nag-ent dans ses eaux, plus présente que l'atmosphère ne l'est à tous les animaux qui y respirent; bref, cette immensité est plus présente à notre vie tout entière, que notre âme n'est présente à notre corps et notre corps présent à notre âme; car, ce n'est pas notre corps seulement qui vit et se meut en lui , c'est notre âme elle-même, ah! notre âme surtout, plus intimement pénétrée par l'Etre divin, que notre vie matérielle elle-même n'est pénétrée par l'air que notre poitrine respire.
Aussi, comme je comprends cet hymne magnifique que chante le Roi-Prophète, à cette universelleetintime présence dans l'âme humaine,de
(HAct. 11-28.
l'Infinie Majesté : 1 0 Dieu! Vous m'avez pénétré « tout entier, et tout entier vous m'avez connu : « Probasli me et cognovisti me. Assis, vous me «voyez; debout, vous me voyez encore. ISon- « seulement, par votre immensité, vous êtes pré- « sent à mon corps; vous l'êtes, par votre omni- « science, à mes plus intimes pensée s: Intellexisii « cogitationes. 0 quelle est admirable, quelle est « étonnante, la science que vous avez de tout « mon être: Mirabilis facta est scientia tua ex me! « Et que pourrais-je faire, pour échapper à cette « connaissance, qui me pénètre et s'impose à « moi tout entier, partout, en tout et toujours?
« Comment me déroberai-je à votre souffle? « Et où fuirai-je l'éclat de votre visage? Quo ibo « a spiritu tuo? Et quo a faeie tua fugiam? Si je « m'élève jusqu'au ciel, vous y êtes; et si je « descends jusqu'en enfer, vous y êtes encore. « Et si je me fais des ailes pour m'envoler jus- « qu'aux pins lointains rivages de la mer, c'est « encore votre main qui me conduit et dirige « ma course : Etenim Mue manus tua deducet « me.
« Alors je me suis dit : Peut-être les ténèbres « me déroberont à ses regards : Forsitam lenebrœ « occultabunt me ? Mais la nuit elle-même est
« comme une lumière qui brille sur moi, Et nox « illuminatio mea. Non, Seigneur, pour vous les « ténèbres mêmes n'ont pas d'obscurité. La nuit « est pour vous comme le plein jour, et elle brille « des mêmes clartés. Et nox sicut dies illumi- « nabitur. Donc, ô Dieu immense, ô Dieu partout « et à tout infiniment présent, éprouvez-moi; « pénétrez mon cœur de votre divin regard; « interrogez-moi ; voyez la trace de mes pas; « visitez surtout les sentiers intimes de ma vie; * et, voyez si cette vie suit les chemins del'ini- « quité(l). »
Ainsi partout, dans les Prophètes et dans l'Ecriture tout entière, déborde le sentiment de l'immensité de Dieu, c'est-à-dire de l'universelle présence de la divine Majesté, et non pas seulement d'une présence qui nous touche par le dehors, mais d'une présence qui nous touche par le dedans ; présence mystérieuse, mais certaine ; présence divine, qui est dans les âmes profondément pénétrées de cette religieuse pensée, le plus puissant ressort de perfection et de sainteté, selon cette parole de Dieu à son serviteur Abraham : « Marche en ma présence, et sois parfait, aAmbula coram me et esto perfeclus. »
(1) Ps. xxxvm.
Mais,redou- table présence, qui aggrave, en y ajoutant le caractère de Vinsulte, la Prévarication humaine en face de cette divine infinie Majesté.
Voilà pourquoi, sans doute, Jésus-Christ, qui a porté sur lui, "avec le poids de toutes nos iniquités celui de toutes nos souffrances, a voulu, dans sa Passion, subir l'offense et l'outrage en face; pourquoi il a voulu qu'un valet le frappât, et qu'un soldat lui crachât au visage; et comme il a connu l'offense poussée jusqu'au mépris, il a connu aussi l'injure poussée jusqu'à l'insulte, la dérision et lacontumélie.
Par là le divin Réparateur réparait l'injure et l'outrage que fait la Prévarication humaine à la divine Majesté, en l'offensant en face et sous ses propres regards.
Mais j'entends le prévaricateur qui proteste tout bas contre cette accusation d'insulteur&e la divine Majesté. Comment à l'heure où je ne songe qu'à me donner à moi-même un moment de plaisir et de jouissance, moi, insulter Lieu? Jamais! Je l'offense, c'est vrai; je viole sa loi, je désobéis à son commandement. Mais l'insulter? non ; à Dieu ne plaise que je prétende faire, devant sa présence divine, une insulte de
cette offense, qui a pour cause et pour excuse une humaine faiblesse!
Mais enfin, ô pécheur, à l'heure où vous consentez à offenser l'Infini vivant, l'Infini partout présent, ignorez-vous qu'il est là? Non, assurément. Et cet Infini qui est là, savez-vous qu'il vous regarde, et que la lumière de son regard luit jusque dans les ténèbres dont vous essayez de vous envelopper ? Oui, certes ; j e le sais . Quoi ! vous le savez, et vous l'offensez quand même* Alors que vous croyez l'entendre qui vous dit : Me voici, et je te vois, ô pécheur : ton action, ton vouloir, ta pensée, oui, même ta pensée, je vois tout, et rien de toi, rien oe m'échappe. Et c'est Moi présent, Moi te regardant, que tu consens à offenser, à offeDser en face, c'est-à-dire à insulter? En vain, comme les deux vieillards agresseurs de la chaste Suzanne, tu essayes de détourner tes regards pour ne pas voir le ciel : Averterunt oculos ne vidèrent cœlum. Qu'importe que tu ne regardes pas le ciel? Qu'importe que tu affectes de ne pas penser à ma présence et à mon immensité? Qu'importe que tu ne puisses voir la clarté de mon visage? tu sais que je te vois; et malgré cette lumière, et dans cette lumière même de mon regard fixé sur toi, tu
m'offenses. Ce que tu n'oserais en face d'une majesté humaine, tu l'oses en face de ma divine Majesté; ton offense est une insulteà mon Infinie présence; plus que cela encore, c'est un défi porté à mon Infinie Puissance.
3" Oui, Messieurs, en même temps que la Prévarication humaine est une insulte à l'universelle Présence de la divine Majesté, elle est un défi à sa Toute-Puissance.
Ah! défier la puissance, braver la puissance! qui ne sait ce qu'il y a, dans ces mots, de coupable et de provoquant dans celui qui en est l'auteur, et tout à la fois de blessant et d'irritant pour l'Etre qui en est l'objet? Braver ou défier une puissance quelconque, qu'est-ce, si ce n'est, d'ordinaire, l'armer et la tourner contre soimême? Comme, vous pouvez vous en faire une alliée, et par suite un secours en la reconnaissant, et surtout en la suppliant; vous vous en faites un ennemi, et par suite une menace, en la bravant et en la provoquant.
Ahl combien les hommes, combien les peuples surtout, qui se sentent investis de la puissance, sont sur ce point, délicats, susceptibles, irritables !
• Quelle rare vertu, quelle rare possession de
soi-même ne faut-il pas à tout homme qui a conscience de sa force et de sa puissance, pour ne pas en accabler celui-là même qui ose la braver; alors surtout que l'homme, en possession de cette puissance, sait que, s'il la veut déployer, rien, absolument rien ne lui pourra résister?
N'est-ce pas là surtout ce qui souvent met les hommes aux prises avec les hommes, et surtout les peuples aux prises avec les peuples? Car, sur ces défis plus ou moins audacieux portés à ce qu'on appelle la puissance, les sociétés ou les nations sont plus susceptibles et plus irritables encore que les hommes.
Aussi, quand un peuple, comme un homme, a le sentiment d'une force ou d'une puissance prépondérante : malheur au peuple ou à l'homme qui ose lui porter le défi!
Ainsi, lorsque la Rome antique marchait de victoire en victoire, et, multipliait sa puissance avec ses conquêtes; malheur aux peuples voisins qui osaient porter à cette puissance grandissante leurs patriotiques défis! Rome, à l'instant même et sans attendre d'y être provoquée une seconde fois, répondait à ces défis parles coups de foudre de ses batailles. Et sous ce rapport, les peuples et les conquérants des temps mo-
dernes ne le cèdent ni en susceptibilité , ni en irritation , ni en représailles aux peuples et aux conquérants des temps anciens ; et les mêmes causes, avec des incidents divers et des péripéties variées selon les lieux et les circonstances, produisent les mêmes effets. L'irritabilité de la puissance que l'on brave, et le besoin d'accabler tout ce qui lui porte un défi vrai ou imaginaire, s'accroît avec la puissance ellemême.
Ah! c'est que plus on se sentgrandirenpuis. sance, plus on sent grandir l'offense et l'injure par le défi qu'on lui porte. En sorte que l'on peut poser comme un axiome de l'ordre moral, cette simple affirmation décisive en ce sujet; à savoir, que la blessure faite au cœur de la puissance que l'on brave, est proportionnelle à cette puissance, comme son irritation est proportionnelle à sa blessure; et d'ordinaire, le besoin de représailles et de vengeance est en raison de cette irritation elle-même.
Tel est le penchant de la nature. A ce penchant, à force de vertus l'homme peut résister; quelquefois il y résiste; les peuples, jamais !
Qui ne comprend, dès lors, ce que doit être le défi porté par la Prévarication humaine à ia
Puissance de Dieu, c'est-à-dire à l'Infini de la Puissance? Si, comme nous venons de le reconnaître, l'injure du défi monte avec la puissance que l'on brave, que sera-ce donc, grand Dieu! de porter le défi à votre Infinie Puissance? Ah! c'est que vous n'êtes pas, Vous, une puissance quelconque ; vous n'êtes pas seulement de tous les êtres qui existent ou peuvent exister, le plus fort et le plus puissant de tous : vous êtes la Toute-Puissance. Oui, c'est ma joie de le proclamer et de le chanter avec l'Eglise, ma Mère : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant, Credo in Deum Patrem omnipotentem. Et à vrai dire, vous êtes l'unique Puissance, puisque rien dans la création n'est puissant que par vous, et que toutes les puissances, comme toutes les autorités, ne sont que des puissances empruntées à votre Infinie Puissance, et ne relevant que d'Elle.
Inutile, Messieurs, d'accumuler ici tous les textes par lesquels l'Ecriture proclame, je devrais plutôt dire, tous les chants par lesquels elle exalte et glorifie la Toute-Puissance du Créateurcar toutes les paroles et tous les chants qui célèbrent et exaltent l'Infinie Grandeur de Dieu, comme nous l'avons montré au commencement
de ce discours, célèbrent et exaltent en même temps l'Infini de sa Force et de sa Puissance.
Je me demande alors, ô mon Dieu, dans un saint tremblemeot ce que .je dois penser de la Prévarication humaine, osant braver l'Infini de votre Puissance?
Et pourtant ce défi, cette provocation de la divine Puissance par laPrévaricationhumaine,qui pourrait la nier, alors que Dieu même, en cent endroits des Livres saints, se plaint des provocations que les péchés de son peuple font monter jusqu'à son Infinie Majesté et son Infinie Puissance?
Vous diriez que la divine Majesté se sent particulièrement blessée par ces défis et ces provocations humaines, tant cette plainte du Seigneur retentit de fois (et avec quel éclat) à travers toute l'Ecriture. C'est comme un écho de la voix divine que se renvoient, de siècle en siècle, les Prophètes et les envoyés de Dieu.
Mais comment, murmure ici encore le pécheur, comment, par ma Prévarication, suis-je convaincu de porter des défis à l'Infinie Puissance de Dieu? Comment], et pourquoi suisje accusé, quand je satisfais ma passion, de braver la Divine Puissance?
Certes, Messieurs, je le veux bien reconnaître, rarement, peut-être, un pécheur sera vu, le bras tendu contre le ciel, bravant la Puissance de Dieu, et portant à sa foudre des défis audacieux. Mais, mon frère le pécheur, votre Prévarication, c'est-à-dire votre offense librement consommée contre l'Infinie Majesté, en est-elle moins un défi porté à sa Puissance? Défi, sans doute, renfermé dans le secret de votre âme; défi silencieux qui ne met ni le frémissement dans votre âme , ni le blasphème sur vos lèvres; défi, peut-être, plus ou moins inconscient et inaperçu de vousmême ; mais dffi, pourtant, dont vous ne pouvez ignorer la blessure qu'il fait au cœur de Dieu, ni l'aggravation qu'il ajoute à votre offense envers son Infinie Majesté.
— Pourquoi, demandez-vous encore* pourquoi? — Mais parce que vous ne pouvez ignorer que cette infinie Majesté est armée d'une infinie Puissance; parce que vous savez aussi, qu'à tout instant, si elle le veut, cette Puissance peut vous frapper, et que vous n'avez aucune sauvegarde contre les coups de sa main et contre les éclats de sa foudre. Cependant, cette Prévarication qui n'a droit qu'à la divine vengeance, et qui par elle-même attire les colères divines , comme certains corps
dans l'ordre matériel attirent l'élément qui frappe et qui tue ; et, alors que la raison , la foi et l'expérience vous crient d'une même voix, que tout à l'heure, à l'instant même, la terre peut s'entr'ouvrir sous vos pieds, la foudre tomber sur votre tète : eh bien, cette prévarication vous osez la consommer ; Et eu présence de cette puissance grande comme la Majesté que vous offensez; et au moment même où vous l'offensez, vous dites par l'action, si ce n'est par la parole : N'importe! Ma passion exige; je satisferai ma passion. Dieu fera ce qu'il voudra. Il est bon , il est patient, il ne me frappera pas sitôt; il me laissera, avec le temps, la liberté de me repentir. Mais s'il lui plaît de me frapper à l'heure même, dans l'acte même de ma Prévarication, eh bien ! qu'il me frappe, pourvu que ma passion soit satisfaite.
Or, qu'est-ce que cela, je vous prie, si ce n'est en insultant la divine Majesté, braver l'infinie Puissance? Et qui pourra comprendre ce que ce défi jeté par le pécheur à cette divine Puissance, ajoute de gravité à la Prévarication de l'homme devant la Grandeur et V Infinité de Dieu?]
286 LA PKÉVARICAT10N HUMAINE
CONCLUSION
Telle apparaît , Messieurs , la Prévarication humaine mise en face de la Grandeur de Dieu, considérée en elle-même. Elle grandit avec la personne offensée; et parce que la personne est un être Infini, elle prend de son objet même une sorte d'Infinité.
Et tout prévaricateur, qui se rend compte de cette Grandeur qu'il offense , doit demeurer en face de sa Prévarication dans une vraie stupéfaction ; car il est forcé de se dire: Non-seulement j'ai offensé la plus haute Majesté qui se puisse rencontrer et même imaginer dans la création tout entière, mais j'ai offensé VInfini ! l'Infini vivant, l'Infini en personne!... Comment, dès lors, mesurer la grandeur et l'énormité de ma Prévarication ?
Et, si grande déjà par la considération de son objet, c'est-à-dire de la Personne offensée, cette Prévarication grandit encore, en raison de la' bassesse de son auteur, ou de la personne qui offense. Et l'infiniment Petit de l'être qui offense
en se rapprochant dans l'âme prévaricatrice de l'infiniment Grand de l'Etre offensé, jette le pécheur dans une stupéfaction plus grande encore, alors qu'il vient à se dire dans la fulgurante lumière qui jaillit de ce contraste : Quoi ! cette offense qui monte, pour l'outrager, jusqu'à l'Infini lui-même, c'est moi qui l'ai consommée-, moi qui devant cet Infini, me vois et me sens comme le néant; que dis-je? moi par mes Prévarications et mes crimes descendu au-dessous du néant lui-même!.. Ah .'je me demande, confus, humilié et tremblant, comment le coup de cette offense qui va frapper l'Etre Infini, blessé par mon néant, n'a pas encore fait tomber sur moi la coup de la foudre vengeresse?
Et lorsque j'essaye de me rendre compte des caractères que revêt à vos yeux, ô Dieu, ô Infini, la Prévarication qui s'élève du fond de mon néant jusqu'à votre Infinité; hélas, je me vois forcé d'y reconnaître, dans la lumière même qui jaillit de Vous sur moi, le mépris de votre infinie Majesté. V insulte à votre immensité ou à votre Infinie présence, et le défi qui brave votre infinie Puissance.
Le mépris! Oui, puisque par le fait même de ma Prévarication, je vous mets dans mon libre
choix au-dessous de la créature, et souvent même de la plus vile créature.
L'insulte! Oui, puisque, alors que je vous sais présent partout, et à moi-même plus présent que moi-même, et sous la clarté de votre regard, j'ose offenser en face votre infinie Majesté.
Le défi! Oui, le défi qui brave votre infinie Puissance; puisqu'à l'heure même où ma Prévarication tout à la fois vous méprise et vous insulte; je sais que vous êtes armé d'une Puissance qui ne connaît pas de limites, que cette Puissance est elle-même armée pour frapper d'une foudre toujours prête, et [que pour me satisfaire, je vous offense même en bravant cette Puissance et cette foudre.
0 Dieu! vous seul pouvez connaître la mesure et l'étendue d'une Prévarication qui monte de la profondeur de mon néant et de l'abîme de mon péché jusqu'à l'Infini de votre Etre. Vous seul aussi, pouvez connaître l'énormité de ce mépris, de cette insulte, et de ce défi qui ag-gravent une offense déjà si grande par elle-même !
Donc, ô mon Dieu, envoyez-moi la lumière qui me laisse voir dans toute son horreur, ce que, hélas! nous comprenons si peu par nousmême, à savoir, ce que c'est qu'une Prévari-
cation humaiDe se prenant, pour l'offenser, à une Grandeur Infinie. Et, en m'en découvrant toute l'horreur qu'elle me doit inspirer, pénétrez mon âme et ma chair elle-même d'une sainte et légitime frayeur : Confige timoré tuo carnes meas. Avec cette crainte salutaire, suscitez au plus intime de mon cœur un repentir plus salutaire encore , et avec le repentir la garantie de mon pardon.
Telle est, Messieurs, la grâce que demande pour vous tous mon cœur d'apôtre, comme fruit de ce discours.
Que ce Dieu, aussi infiniment Bon qu'il est infiniment Grand, vous montre lui-même, dans la lumière tombée de Lui sur vous , ce que c'est que cette Prévarication humaine s' attaquant à une Majesté infinie; qu'avec la lumière qui vous en montrera toute l'énormité, il vous envoie, en face de votre propre Prévarication, un saint tremblement et une religieuse frayeur; que cette frayeur elle-même, préludant à l'œuvre décisive de votre conversion , ouvre au plus profond de vos cœurs les sources du repentir ; et que ce repentir, secondé par la grâce de Dieu, vous assure, devant cet Infini que vous avez offensé, le pax*don de votre offense.
Quelles que puissent être rénormité et la multitude de vos péchés, gardez cette espérance; et n'oubliez pas que Celui qui est l'Infini dans la Grandeur, est aussi l'Infini dans l' Amour, et que sa Miséricorde est grande comme sa Majesté.
Amen.