L'EGOISME
Qui eult ventre post me abntget semttipsum.
Que celui qui veut venir après moi se renonce lui-même.
(M ATT h. \m, 24.
Messieurs,
Après avoir mis successivement la Prévarication humaine en face de la Sagesse, de l'Autorité et de l'Amour de Dieu , nous l'avons mise hier en face de la Grandeur ou de l'Infinité de Dieu.
Nous avons vu comment la Prévarication de l'homme contracte, de ce chef, une sorte d'Infinité; Infinité qui s'attache à tout ce que nous en avons dit jusqu'ici; la Sagesse divine, Y Autorité divine et V Amour divin, qu'outrag-e la Prévarication humaine, étant essentiellement infinis.
292 l'égoisme
La gravité de la Prévarication dépendant à la fois de la grandeur de l'Etre offensé et de la bassesse de l'être qui offense , nous avons essayé de montrer la gravité et l'énormité, et pour dire le mot, l'Infinité qu'elle contracte, d'un côté, de l'Infini de Dieu, et de l'autre, du néant de l'homme.
Considérant ensuite les situations respectives de l'offensant et deFOffensé, nous avons fait remarquer comment de ces situations résultent, dans la Prévarication humaine, des caractères qui l'aggravent, et notamment les trois circonstances aggravantes que voici : Caractère de mépris devant la Majesté de Dieu; Caractère <Vinsulte devant l'Immensité de Dieu; Caractère de défi devant l'Infinie puissance de Dieu.
Ainsi, vous l'avez compris, la Prévarication de l'homme est une opposition flagrante à la nature de Dieu, considérée sous ses principaux aspects, et notamment à sa Sagesse, à son Autorité, à son Amour et à sa Grandeur ou son Infinité.
Maintenant, une autre question se présente ici, question grave entre toutes : D'où vient cette perversion volontaire de nos nécessaires rapports avec Dieu? Quelle est la cause et le
principe effectifs de cette Prévarication telle que nous l'avons montrée dans ces quatre derniers discours? Quelle en est dans l'homme la vraie source et la racine première? Quelle est, en réalité, la raison qui pousse l'homme à se mettre ainsi en désaccord et en antagonisme flagrant avec la Sagesse, l'Autorité, l'Amour et l'Infinité de Dieu?
Bref, quel est daus l'homme l'agent perturbateur de ses rapports essentiels avec Dieu? Quelle est la cause génératrice de toute Prévarication ?
Ah ! si en toutes choses, l'esprit humain se plaît à rechercher les causes et à remonter aux sources; si le géuie parcourt ou creuse la terre entière, pour arriver à4' découvrir la cause des phénomènes qui se produisent à sa surface, ou s'accomplissent dans son fond; qui ne serait curieux de bien connaître la cause effective., la source première et universelle de ce mal de l'humanité, que nous venons de signaler?
C'est ici, Messieurs, que j'ai à prononcer un mot qui explique tout ce triste mystère ; un mot qui exprime le principe toujours actif de tout désordre et de tout mal dans l'humanité; un mot qui représente ce que nous retrouvons partout
294 l'égoisme
au fond de toute Prévarication ; ce mot, le plus répugnant de notre langue française, est celuici : VEgoisme !
Oui, Messieurs, ce que je veux montrer surtout dans l'Egoïsme, c'est le père générateur de la Prévarication humaine; c'est l'auteur de tout désordre par la violatiou de nos nécessaires rapports avec Dieu; donc le grand perturbateur de l'ordre et par excellence 1" universel prévaricateur.
Nous arriverons ainsi dans la connaissance de la Prévarication humaine, ou dans la science du mal humain, à la grande Simplification. Nous constaterons qu'à toute Prévarication, à tout péché, à tout désordre dans l'humanité, il n'y a pas plusieurs principes, mais un seul principe, et qu'à ce vaste fleuve de perversions et de crimes, qui, depuis six mille ans, traverse le monde humain, s'il y a des affluents divers et multiples, il n'y a vraiment qu'une seule et unique source. Ce fait à peine entrevu à travers l'ombre des événements, a besoin d'être mis dans tout son jour; car, à la lumière qui en jaillit, l'histoire du désordre dans l'humanité, du désordre individuel et du désordre universel, se simplifie admirablement, et s'illumine d'une pleine clarté.
Voyons donc, d'abord, à un point de vue général, comment l'Ego ïsme humain trouble nos nécessaires rapports avec Dieu, et viole l'ordre essentiel.
Nous verrons demain en descendant plus au détail, comment, sous toutes les formes que peut prendre la Prévarication humaine, nous retrouvons le même principe générateur de la Prévarication ou du péché : YEgoisme.
Dieu nous donne à tous de bien entendre cette vérité, dont l'intelligence doit nous révéler, avec les mystères de l'humanité entière,le mystère de notre propre vie.
Quelle est la source universelle de toute Prévarication dans l'humanitéetdanschaquehomme en particulier?
C'est à cette question capitale que nous voulons répondre dans ce discours et dans le discours suivant.
Dieu, un jour demandait à Job son serviteur : Sais- tu quel est le Père de la pluie ? Quis pluviœ Pater? Sais-tu qui a engendré les gouttes de la rosée ? Quis genuit stillas roris^
296 l'égoisme
Eh bien, Messieurs, qu'en pensez-vous? Si Dieu vous posait la question pour nous plus intéressante : Savez-vous quel est le père de toute Prévarication? Ce vaste courant de désordres et d'iniquités qui traverse, depuis six mille ans, la terre vivante de notre humanité, d'où vient-il, et quelle en est la source? Ah ! tous vous devriez répondre comme moi et avec moi : Ce père, cette source, c'est l'Eg-oïsme.
Mais, avant d'aborder cette démonstration absolument décisive en ce sujet, nous devons d'abord bien préciser ce que nous voulons entendre par ce mot : Egoïsme. Comment faut-il concevoir FEg-oïsme? Quelle est, dans l'humanité, la réalité de l'Eg-oïsme? Ce que l'humanité ellemême pense del'Egoïsme9 Ce qui revient à dire : Quelle en est Y idée, Y existence, Y opinion ou \z jugement.
Nous viendrons ensuite à la démonstration elle-même .
1° Tout d'abord je demande : Qu'est-ce que c'est que l'Egoïsme? Quelle en est l'idée vraie et la notion exacte ?. . .
C'est, avant tout, ce qu'il faut savoir, avant d'aller plus loin.
L' Egoïsme, du mot latin Ego, qui veut dire
moi, indique évidemment une relation avec le moi, un sens du moi, un amour du moi, et dans l'action humaine il suppose un mouvement, une tendance vers le moi, un retour vers le moi, une préoccupation du moi.
Mais il faut .bien remarquer, afin d'éviter toute équivoque, que tout sentiment du mot n'est pas un Egoïsnie, que tout amour du moi n'est pas un Egoïsme, que tout mouvement vers le moi n'est pas un Egoïsme ; bref, que toute relation avec le moi n'est pas un Egoïsme.
Le moi humain, en soi, n'est pas essentiellement mauvais ; et bien que le moi soit au fond del'Egoïsme, toutdans le moi n'est pas Egoïsme. Le moi est constitutif; il est le fond de notr3 personnalité; nous pouvons en combattre les tendances, nous ne pouvons en supprimer l'essence.
Aussi, avant de donner la vraie définition de l'Egoïsme, et de dire ce qu'il est, il importe de dire ce qu'il n'est pas, et par là d'écarter et de prévenir tout malentendu dans ce grave sujet.
Ce que l'Egoïsme n'est pas , c'est-à-dire en quoi il ne consiste pas, il est facile de l'entendre.
Il y a un amour de soi, une préoccupation ou occupationjduwoz'quisont dans l'ordre, quicon-
298 l'égoisme
courent à l'harmonie universelle, et n'ont rien de commun avec ce qu'on appelle un Egolsme.
Il y a des rapports du moi avec lui-même qui s'imposent et sont les nécessités de la vie, même de la vie la plus dévouée. Si chaque être humain cessait de tenir à soi, et devenait lui-même devant lui-même d'un indiffe'rentisme absolu, l'harmonie générale disparaîtrait, et nos vies s'en iraient tourbillonnant au, hasard comme des grains de poussière, et emportées par tous les souffles dans une inertie sans consistance, et dans une agitation sans but et sans règle.
Il y a donc en nous, avec ce que nous appelons le moi des relations nécessaires, que nous ne pouvons pas ne pas avoir sans anéantir notre propre personnalité, ou du moins sans mentir à ses lois providentielles.
Ainsi, nous avons le sentiment de notre individualité; nous avons le besoin de notre propre conservation; nous avons le devoir de développer nos facultés; nous avons l'obligation de nous perfectionner; nousavons le des iV de notre propre bonheur; nous avons, enfin, la vocation de tendre à notre fin dernière et d'accomplir notre Destinée.
Or, il est facile de voir que rien de tout cela
SOURCIî DE TOUTE PREVARICATION 299
ne doit être confondu avec ce mal de l'Egoïsme, qui doit nous inspirer une légitime horreur.
Non, le sentiment ou la conscience de la personnalité, qui implique nécessairement un sens intime du moi, n'est pas un Egoïsme. Je suis moi, et non pas un autre; et je me distingue nécessairement de tout ce qui n'est pas moi. En un mot, je m' affirme moi-même. Force m'est bien de dire, quand je pense : Ma pensée; force m'est de dire, quand je veux : Ma volonté; force m'est de dire, lorsque j'aime : Mon amour; force m'est de dire, quand je souffre : Ma souffrance; force m'est de dire, lorsque je me sens vivant : Ma vie. Force m'est, par conséquent, de me reconnaître, de me distinguer, de m'affirmer, et dans une mesure, de m'aimer moi-même en tant que je suis moi-même.
S'il en était autrement, quelle serait ma situation , mon attitude, mon action propre dans l'universelle harmonie ?
Force m'est donc, de par la volonté même du Créateur, de me poser moi-même en face des autres créatures, de me distinguer d'elles, et, comme disent les philosophes, de distinguer dans la création et dans l'humanité le moi du non-moi, et de tenir, comme tel , sous le regard
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de mon Créateur, ma place dans la Création.
Or, il est évident que cette reconnaissance de la personnalité, cette conscience et cette affirmation du moi par le moi, n'a rien de commun avec l'Egoïsme; car ce sens du moi est absolument légitime, parce qu'il est absolument nécessaire.
Avec le sens de la personnalité , il y a l'exercice de notre activité, et le développement de nos facultés. Or, l'exercice de notre activité et le développement de nos facultés implique un certain amour du moi. Je ne puis être indifférent aux actes de ma propre vie. Je pense, f aime, je veux; donc, à moi de cultiver mon intelligence, à moi de garder mon cœur, à moi de gouverner ma liberté: hors de là, ma vie serait l'inertie et l'immobilité; que dis-je? Ce serait une sorte de mort dans la vie.
Un autre devoir et un autre besoin nous imposent l'amourdu moi ; c'est le besoin et le devoir de la conservation. J'ai non seulement, comme tout être vivant, l'instinct et le besoin de la conservation; j'en ai le devoir et l'obligation révélés par ma propre raison. Ma vie est un dépôt, qui m'est confié par mon créateur : Donc, à moi de le garder, de le défendre et de le protéger. Ma
vie avec la mission qui lui est faite, est comme un soldat à son poste.
Que deviendrait d'ailleurs la création tout entière, sans ce soin de sa propre conservation? Ici encore, ici surtout, les éléments feraient défaut à la réalisation de l'universelle harmonie; ou Dieu, par un perpétuel miracle, devrait intervenir directement pour empêcher chaque être d'en sortir.
Il y a donc un soin légitime et même obligatoire de sa propre conservation , donc aussi un légitime amour de soi; car, encore faut-il qu'on s'aime quelque peu, pour travaillera se conserver soi-même.
Un quatrième devoir s'impose à nous comme la grande loi de notre vie, le devoir de tendre à nous rendre parfaits. L'aspiration à la perfection personnelle est la plus noble de nos aspirations. C'est la loi du progrès qui est notre souveraine loi.
Donc, être intelligent et libre, j'ai le devoir de m'aimer assez moi-même, pour travailler à me faire saint y du moins kmerendre meilleur. Laloide l'abnégation évangélique n'implique pas le devoir de renoncer à son propre perfectionnement. Au contraire, c'est elle^qui nous dit: Soyez parfaits,
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comme votre Père céleste est parfait. La haine de soi que demande l'Evangile , n'est que la haine de ce qui est mauvais et désordonné en soi. En ce sens, se haïr, c'est encore s'aimer, et s'aimer du plus légitime amour. Se haïr, au sens évangélique, c'est détester, et par suite, repousser de soi ce qui s'oppose à notre perfection.
Enfin, il y a pour tous un suprême devoir qui implique l'amour de soi le plus spontané, le plus légitime et le plus nécessaire de tous, à savoir l'amour de la félicité, surtout de l'éternelle félicité, l'amour de la Destinée dernière. L'homme doit s'aimer dans ses rapports avec sa propre félicité; il doit mettre l'amour de lui-même à conquérir sa vraie Destinée sur la terre et au ciel.
Cet amour du moi, cherchant à conquérir sa Destinée, à atteindre son bonheur, est d'autant plus légitime, qu'il se rencontre avec le but même de la création, la Gloire de Dieu; le bonheur de l'homme et la gloire de Dieu devant se rencontrer dans la béatitude finale.
Il y a donc un amour de soi qui n'est pas VEgoisme, et qui entre comme rouage nécessaire dans l'universel mécanisme des choses, et l'universelle harmonie de la création.
Mais si l'Egoïsme n*est rien de ce que nous venons de dire, alors nous demandons :
Qu'est-ce que c'est que cette chose que nous appelons l'Egoïsme? Comment la nommer, la préciser, la définir? Quelle en est la vraie notion et la vraie définition?
L'Egoïsme, c'est un amour de soi desordonné, ou le désordre dans l'amour de soi.
Dieu nous a mis au cœur un trésor d'amour, non pas seulement pour nous-mêmes, mais pour Dieu avant tout, et ensuite pour le prochain, que nous devons aimer comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. C'est le grand principe d'harmonie : l'amour du prochain et de nous-mêmes dérivant, en mesure égale, de l'amour même de Dieu. La perfection et l'harmonie dans l'homme, c'est l'ordre dans ces trois amours.
Or, l'Egoïsme trouble cette harmonie en détruisant cet ordre. Car l'Egoïsme, c'est l'amour retourné sur soi-même d'une manière désordonnée, et rompant l'équilibre entre ces trois amours, qui ne doivent en faire qu'un : en un mot, c'est le désordre dans V amour de soi. Et plus grand est ce désordre, plus grand aussi est l'Egoïsme. Et, parce que ce désordre dans l'amour de soi a des degrés divers, il y a aussi dans l'E-
304 l'égoisme
goïsme divers degrés; et c'est la diversité ] ïces degrés qui en mesure la perversité. L'am r de nous-mèmes.légitimeen soi,aplusieursma 3res de se pousser au désordre, jusqu'à ce qu':. arrive au suprèm° désordre.
11 y a, tout d'abord, un amour de soi que j'appelle excessif; c'est-à-dire — commele mot même le dit assez — un amour qui excède, et dépasse la mesure dans laquelle nous pouvons nous aimer nous-mêmes. L'amour de nous-mêmes doit se concilier et s'harmoniser avec l'amour que nous devons aux autres . S'aimer soi-même jusqu'à faire pratiquement de l'amour de soi un obstacle à l'amour que l'on doit aux autres, et par là, déranger ou troubler l'harmonie dans nos rapports avec le prochain, c'est excéder la mesure dans l'amour qu'on peut. avoir pour soi-même; et c'est le premier degré ou le commencement de l'Egoïsme, c'est-à-dire de l'amour désordonné de soi-même.
Avec l'amour excessif, il est un autre amour de soi plus désordonné que le premier, et que, faute d'autre terme pour le désigner, j'appelle un amour superlatifàe soi, c'est-à-dire un amour qui consiste à s'aimer plus que tout autre que soimême. Cet amour rompt l'équilibre et l'harmonie
entre nos légitimes amours; chacun devant, pour le maintien de l'ordre, aimer son prochain comme soi-même, et Dieu par-dessus tout.
Il est dans l'Egoïsme un plus grand désordre, l'amour exclusif de soi. Non seulement s'aimer excessivement et sicperlativement, mais s'aimer exclusivement soi-même, c'est-à-dire n'admettre aucun autre au partage de son amour; ramener, en un mot, soi-même sur soi-même tout son amour, même l'amour que l'on doit aux autres; et concentrer sur le moi, sur le moi tout seul, toute sa puissance d'aimer : voilà, dans l'amour de soi, un désordre plus grand que les deux autres; et dans l'Egoïsme un degré de plus, et, qu'on pourrait, ce semble, considérer comme son degré suprême.
Cependant, il est dans l'amour de soi un désordre encore plus grand que ce désordre, et qui naît comme fatalement du précédent:c'est l'amour répulsif de tout ce qui n'est pas soi. L'amour exclusif de soi engendre, en effet, l'amour répulsif de tout autre que soi; c'est-à-dire l'amour de soi-même poussé jusqu'àla répulsion des autres, même jusqu'à la répulsion de Dieu; et comme a dit saint Augustin, V amour de soi jusqu'à la haine des autres, même jusqu'à la haine de Dieu.
306 l'égoisme
Phénomène étrange, qui nous explique comment et pourquoi l'Egoïsme, arrivé à un certain degré, pousse comme nécessairement à la négation de Dieu, à V athe'isme.
Ce désordre dans l'amour de soi-même peut-il aller plus loin? Par tout ce que nous venons de dire, il semble que cet Egoïsme touche à sa dernière limite. Il est un désordre pourtant plus monstrueux encore. C'est ce que l'on peut appeler l'amour agressif de tout ce qui n'est pas soi. L'amour de soi arrivé à ce terme, non seulement a le besoin de repousser et repousse; mais il a encore le besoin d'attaquer et attaque en effet tout ce qui n'est pas lui. Il voit en chacun et en tous, un ennemi. Tout ce qui ne le flatte pas, ne l'adore pas, il le traite en ennemi, et il éprouve le besoin de l'attaquer; il est essentiellement agressif.
De là dans l'Egoïsme, ou l'amour de soi, ce phénomène monstrueux: l'amour de soi destructif de tout ce qui n'est pas soi. C'est l'Egoïsme à sa plus haute puissance. C'est cet Egoïsme qui est au fond de tout vrai rpWw//o/'w<7/r<% et notamment au cœur des partisans acharnés de cette secte qui s'intitule elle-même le nihilisme, ou la doctrine et la passion de l'universelle destruction.
Telle est, Messieurs, la marche ascendante et progressive de l'Egoïsme ou de l'amour désordonné de soi-même. Amour excessif, amour superlatif, amour exclusif de soi, et amour ré* pulsif, amour agressif, amour destructif de tout
ce qui n'est pas soi.
-t,dans le sensleplus complet, la perversion
de l'a mour ; et comme conséquence, la perversion de toute la vie, qui a son centre au cœur, c'està-dire, dans l'amour. L'être humain , né pour se répandre hors de soi et dans une mesure pour sedonneretsedevouerauxautres.se trouve ainsi radicalement perverti par l'Eg-oïsme, ou par le désordre placé au centre même de la vie ; il est, à la lettre, dans la vie humaine,le désordre central, le désordre en essence, et par suite, la suprême laideur de la vie; la laideur, comme nous l'avons dit, n'étant autre que l'expression ou la physionomie du désordre.
Aussi, pour bien peindre avec la physionomie de l'Eg-oïsme cette laideur morale, faudrait-il emprunter à la nature les images les plus repoussantes. Contentons-nous d'une seule.
Il y a, dans la nature, un être, qui donne particulièrement Timpression de la laideur : c'est ce monstre marin qu'on appelle la pieuvre.
308 l'égoisme
La pieuvre, le plus hideux des animaux articulés ; la pieuvre déployant ses affreux tentacules pour saisir, étreindre et attirer à elle tout ce qu'elle veut dévorer et engloutir en ellemême.
Tel est, en réalité, VEgoïsme dans sa dernière expression : lui aussi a ses naturelles tentacules: l'orgueil, la sensualité, la cupidité. Par l'orgueil, il attire tout ce qui est en haut; par la sensualité, il attire tout ce qui est en bas\ par la cupidité, tout ce qui est au milieu : Pourquoi ? Pour absorber, pour engloutir, pour dévorer, pour anéantir tout ce qui ri est pas lui.
2° Mais cet Egoïsme tel qu'on vient de le définir, existe-t-il dans l'humanité? Et ce que nous venons de définir et de peindre, n'est-ce pas une chimère?
Hélas ! non. L'idée que nous venons d'en donner, et le tableau que nous venons d'en montrer, n'est que la traduction de la plus grande réalité qu'il soit possible de rencontrer dans le monde humain; car l'Egoïsme, c'est le grand et universel fait de l'humanité. Je parle de l'humanité laissée à elle-même et tout entière à elle-même, en dehors des réactions généreuses du sacrifice chrétien.
Et d'abord, il est le fait le plus antique de l'humanité déchue ; il est né avec -le péché originel, il est sorti de la chute de notre race.
Avant la chute, il n'y avait pas d'Egoïsme; parce que tout amour était dans l'ordre. L'amour du cœur humain gravitait autour de son centre ; tout avec lui était dans l'harmonie.
Le contre-coup de la chute a brisé toute harmonie, en déplaçant l'amour ou en le retournant contre son propre centre.
Dès lors , l'amour, au lieu de s'épandre et de se donner aux autres êtres , s'est concentré luimême sur lui-même, et par là, est devenu l'Egoïsme, c'est-à-dire le désordre dans V amour, ou l'amour retourné et perverti.
Cette perversion de l'amour retourné s'est nommée la concupiscence. Par elle, cet amour est devenu l'orgueil, il est devenu, la cupidité, il est devenu la sensualité. Mais sous cette triple dénomination, il est toujours lui-même : YEgoïsme, c'est-à-dire le mal originaire, le mal central et universel dans l'humanité.
A partir de ce moment, l'Egoïsme a envahi l'humanité par toutes ses faces et dans toutes ses profondeurs; et vous le retrouvez dans toutes les puissances de l'homme, dans tous les temps,
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dans toutes les conditions de la vie humaine; toujours varié dans ses formes et dans ses manifestations, mais toujours un dans sa nature, et toujours identique dans son fond. Quand on regarde la nature matérielle; parmi la variété de ses couleurs, on découvre une même teinte universelle. Ainsi quand on regarde de près la nature humaine depuis la chute, on y découvre un même fond; et ce fond, c'est l'Egoïsme.
Ainsi, l'Egoïsme est partout dans l'homme, il envahit toutes ses puissances .
Il est dans son intelligence. Quel Egoïsme dans ses idées ! Quelle adoration de sa propre pense'e !
11 est dans son cœur : Quel désordre dans ses affections perverties, dans ses amours dévoyés !
Il est dans sa volonté' : Quelle passion de dominer ! Quelle frénésie d'indépendance! Quelle impatience du joug- ! Quel besoin de révolte!
Il est dans ses sens, dans ses sens surtout : Dans cette région de sa vie, quelles convoitises! Quel besoin de jouir, c'est-à-dire de se satisfaire soi-même, n'importe par quels moyens, même par les plus honteux 1
Cet Egoïsme qui est partout dans l'homme, est de tous les âges de l'homme. Déjà il se révèle
dans Yenfance; il grandit dans V adolescence; il se complète dans Ydge mûrs, et il subsiste dans la vieillesse
Jl change ses formes à ces diverses étapes de la vie; mais il demeure le même au plus intime de la vie.
Cet Egoïsme qui est dans toutes les facultés et à tous les âges de l'homme , vous le trouvez dans tous les lieux et dans tous les peuples. Il est sous toutes les formes de la vie sociale , à tous les degrés de la civilisation; et, par cette face repoussante de leur vie, tous les peuples se ressemblent; il n'y a de différence que dans les degrés où il subsiste, dans les formes qu'il affecte et dans la mesure où il se produit et se découvre. Selon que l' Egoïsme y est plus ou moins châtié par l'éducation , les peuples apparaissent plus ou moins civilisés et plus ou moins barbares et sauvages. Le règne absolu de l'Egoïsme dans un peuple , c'est la barbarie pure , ou la pure sauvagerie. Mais le civilisé lui-même n'y échappe pas tout à fait. Que dis-je? Souvent, même sous le poli de la forme, que donne aux hommes le progrès de la civilisation , : vous découvrez l'âpre Egoïsme, le même qui fait le barbare et le sauvage.
312 l'égoisme
De tous les lieux , de tous les peuples et de tous les degrés de la civilisation, l'Egoïsme est de toutes les conditions humaines et de toutes les situations de la vie.
Regardez partout l'homme, sur qui le christianisme n'exerce pas du tout son action divinement réactionnaire contre le règne de l'Egoïsme ; que voyez-vous par-dessus tout , si ce n'est le règne souverain de cet Egoïsme luimême?
Voyez l'homme de la fortune ; comme il voudrait attirer à lui tout l'or du monde!
Voyez l'homme ambitieux de la grandeur ; comme il aspire à être en tout le premier de tous !
Voyez l'homme du sensualisme; comme il est prêt à tout sacrifier à ce dieu qui se nomme plaisir, et à cette déesse qui se nomme volupté!
Voyez l'homme de la politique, l'homme d'Etat; comme il tend à exploiter à son profit personnel les choses, et quelquefois même les malheurs de la patrie!
Voyez l'homme de la science ou de la philosophie ; comme il aime , ou plutôt , comme il adore ses idées ! Comme il met sa gloire au-dessus de la vérité !
SOUItCE DE TOUTE PRÉVARICATION 313
Voyez l'homme du travail lui-même, l'ouvrier qui n'a plus rien de sa foi et de son christianisme; comme ï\ jalouse tout ce qui lui est supérieur! Et comme, pour conquérir le bien-être et la jouissance, il aspire à bouleverser la société!
Voyez la femme mondaine, dans le vrai sens de ce mot; la femme qui a brisé avec la pratique chrétienne : quel Egxù'sme! Et dans cette nature faite surtout pour la tendresse, l'expansion et le dévouement, quelle âpre recherche d'ellemême et rien que d'elle-même I Et, comme dans cette vie de la mondaine, sous les formes les plus gracieuses en apparence, et sous les dehors les plus doux et les plus séduisants, même à travers les voiles soyeux dont il essaye de s'envelopper, vous découvrez le dur et barbare Egoïsme!
Tel est le grand fait humain, le fait le plus profond, le plus permanent et le plus universel, à savoir, l'Eg-oïsme dans tous les temps, dans tous les hommes, dans toutes les sociétés, dans toutes les situations de la vie la souveraine réalité dans toute l'humanité qui ne relève pas de la doctrine, et ne s'inspire pas du grand souffle du christianisme.
314 l'égoisme
3° Comment ce fait est-il jugé par l'humanité elle-même? En d'autres termes, que penset-relle de l'Eg-oïsme tel que nous venons d'en donner la définition et d'en constater l'existence? Quelle opinion en a-t-elle? Et quel sentiment, quelle impression en éprouve-t-elle?
Manifestement l'Eg-oïsme se révèle à tous , même à ceux qui le personnifient en eux, comme la face la plus répugnante de la vie humaine. Et même en faisant , pour un moment, abstraction de la Prévarication ou du péché dont — comme on va bientôt le voir — il est la source universelle, on éprouve, devant tout Eg*oïsme, une répulsion instinctive, qui déjà donne un pressentiment du désordre qu'il renferme, et une impression de la laideur qui en est l'expression!
Chose remarquable, en effet, l'âme humaine repousse l'Eg-oïsme sous quelque forme qu'il se présente; elle le condamne et le flétrit instinctivement, spontanément, j'allais dire, nécessairement. Autant nous acceptons facilement en nous-mêmes la pratique de l'Eg-oïsme, autant il nous répug-ne profondément dans les autres. Tout être humain, quelles que puissent être ses qualités personnelles , et quels que
soient les liens qui le rattachent particulièrement à nous, par le seul fait des manifestations de son Egoïsme, nous devient plus ou moins répugnant et répulsif.
Ah! c'est que l'apparition de l'Egoïsme froisse et blesse en nous les plus généreux instincts; c'est que, bon gré, mal gré, la meilleure partie de nous-mème s'indigne et se révolte contre lui, et qu'il tue en nous tout ce qui d'ordinaire nous attire vers les autres et attire les autres vers nous.
Et d'abord,rEgoïsme tue en nous la sympathie. La sympathie 1 ce sentiment généreux et doux par lequel les êtres humains attirent et sont attirés mutuellement. Si une qualité supérieure quelconque peut nous attirer dans l'être égoïste, son Egoïsme nous repousse comme invinciblement; quelquefois même à la sympathie se substitue l'antipathie. Et si l'être égoïste peut encore, à cause d'un sentiment supérieur à la nature, être l'objet de notre dévouement, il ne peut, comme tel, l'être de notre sympathie.
Comme il tue en nous la sympathie, il tue en nous aussi le respect. C'est que le respect suppose qu'on se trouve en face d'une grande chose ou d'un être supérieur; car le respect est la recon-
316 l'égoisme
naissance et le sentiment de la dignité et de la supériorité. Or, l'Egoïsme, quelle que soit la situation de l'être qui le personnifie, nous apparaît ce qu'il est réellement, petit, chétif, misérable, et à ce titre, digue de tous nos mépris. Si l'homme égoïste est investi d'une grande dignité , nous pouvons encore respecter en lui la dignité qu'il représente ; lui, jamais!
Avec la sympathie et le respect, l'Egoïsme tue en nous le sentiment de l'admiration. Notre admiration est tout entière au dévouement et au sacrifice , qui est la grande beauté morale. Elle ne peut aller à l'Egoïsme, qui est la grande laideur morale. Si l'homme égoïste est homme de génie, nous pouvons admirer les œuvres de son génie; mais son Egoïsme tue l'admiration qu'excite seule en nous l'apparition de la beauté.
L'Egoïsme tjue en nous surtout, V affection; il est la blessure mortelle faite à l'amour sincère. Nous savons que l'être égoïste s'aime lui-même avant tout et par-dessus tout, et parfois même s'aime seul, à l'exclusion de tout autre. Il ne peut plus donc donner à personne l'amour qu'il retire tout entier sur lui-même. De là, l'extrême difiiculté de lui accorder ce qu'il ne peut pas donner. Aussi, faut-il un étrange effort pour aimer l'être
qui iious apparaît comme une personnification de l'Egoïsme. Si l'on parvient encore à l'aimer, ce n'est qu'à force de se faire illusion sur lui-même ; comme il peut arriver, lorsque l'Egoïsme en personne prend, pour attirer à lui, les apparences de l'affection et le masque de l'amour. Mars un tel amour d'ordinaire ne se soutient pas.
L'Egoïsme tue en nous aussi ce qu'on appelle la confiance; la confiance, ce noble et généreux sentiment par lequel nous nous appuyons sur un autre être que nous, non seulement parce que nous le croyons capable de nous soutenir et de nous secourir, mais, surtout, parce que nous le jugeons incapable de nous tromper et de nous trahir. Or, jamais nous ne pouvons, sans réserve, nous confier à un être profondément égoïste ; parce que nous savons que si cet être a intérêt à nous tromper, il nous trompera ; et même, s'il a intérêt à nous trahir, il nous trahira; car la tromperie et la trahison sont essentiellement des actes d'Egoïsme. Dès lors, comment me confier à un être qui pourra faire de ma confiance même un moyen de me mieux tromper et de me mieux trahir?
Ainsi , vous le voyez , tout ce qu'il y a en nous
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de meilleur, de plus noble et de plus généreux , rend un témoignage unanime contre cette chose répugnante et répulsive , qui a nom Egdhme.
Mais ce qui achève en nous la répugnance et la répulsion qu'il nous inspire, c'est que, d'ordinaire, cet Egoïsme s'ignore et se croit le dévouement; c'est qu'il voit — chose étrange — FEgoïsme en tous et en chacun, excepté en lui-même. Aveuglé sur l'Egoïsme qu'il personnifie en lui, comme il est clairvoyant et perspicace pour le découvrir dans les autres ! Et comme il est ingénieux à le trouver là même où il n'est pas, et à l'inventer dans les autres pour mieux le dissimuler en lui-même!
Aussi, voyez l'homme égoïste au milieu de tout ce qui l'entoure et le touche de plus près. Alors que tous autour de lui souffrent des àpretés, des duretés et des violences de son Egoïsme, il estime que c'est lui qui souffre de l'Egoïsme de tous. Alors que, plus ou moins, il martyrise tout ce qui l'environne, il croit et il dit que le martyr c'est lui, que la victime c'est lui, toujours lui, et les bourreaux sont tous ceux qui l'entourent et le persécutent.
Et c'est ce qui doit achever et achève, en effet, la répulsion que nous inspire l'Egoïsme : c'est
que, tandis qu'il est le persécuteur et le bourreau de tous , il se proclame lui-même le martyr et la victime de tous!
J'aurais pu ajouter que cet Egoïsme, partout et eu tous si répugnant et repoussant, nous répugne et nous repousse plus encore dans les vies et les professions vouées par vocation à la pratique du dévouement et du sacrifice.
Mais ce que nous en avons dit suffit à nous montrer combien il est, devant toute àme humaine, odieux, répulsif, haïssable.
D'où viennent cette répugnance, cette répulsion, cette haine même qu'inspire tout Egoïsme? Et comment en expliquer le mystère?
Ah! je vais vous le dire, et vous allez le comprendre. C'est qu'au fond de cet Egoïsme, sous quelque forme qu'il se présente, nous sentons la présence du mal qu'il porte en lui-même, et nous découvrons en*lui, de notre premier regard, cette laideur morale qui en est la figure, ou du moins le reflet. Nous éprouvons, en sa présence et surtuut à son contact, quelque chose d'analogue à ce que nous éprouverions en présence et au contact de Satan, c'est-à-dire de la laideur morale dans sa plus complète apparition; car Satan est, à la fois, l'idéal et la réalité de
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l'Egoïsme élevé à sa dernière puissance ; et, à mesure qu'un être humain quelconque person nifie devant nous l'Egoïsme, c'est-à-dire, la laideur morale, nous croyons sentir dans la même mesure les approches de Satan. Et, sauf la différence et l'intensité relative du sentiment, nous éprouvons quelque chose de cette répulsion, de ce mépris et de cette horreur, que la nature, la raison et la foi nous inspirent pour Satan lui-même.
Ah! sans doute, la personne qui nous offre cette physionomie plus ou moins accentuée de l'Eg'oïsme, nous pouvons encore la prendre en quelque pitié , et à force de charité et de dévouement, l'aimer encore toute défigurée qu'elle est par le monstre; mais le monstre lui-même, nous ne pouvons naturellement que le repousser et le prendre en horreur, parce qu'il nous apparaît ce qu'il est nécessairement : ,1e mal , le désordre ; donc la laideur morale , donc la répulsion et encore la répulsion.
Et voilà, Messieurs, ce qui, même avant toute démonstration, peut nous faire pressentir ce que j'ai maintenant à mettre dans tout son jour, à savoir, que TEgoïsme est le père générateur de toute Prévarication et de tout
désordre dans l'humanité. C'est que, même sans nous en rendre bien compte, nous avons comme une vague aperception du mal qu'il renferme. Quelque chose de noblement instinctif nous révèle, au plus intime de notre âme, que le bien n'est pas égoïste, que le bien est expansif, que le bien est communicatif, que le bien est attractif; et que par conséquent, l'Egoïsme qui est le contraire de tout cela, ne peut être que le mal, et comme tel générateur de tout mal.
A la rigueur, la vérité de cette induction et le témoignage de cette impression pourraient ici nous suffire . Mais dans un sujet si exceptionnellement grave et si absolument décisif, il importe de s'appuyer sur la démonstration même ; afin que la lumière s'ajoutant à la lumière, dissipe sur ce point toute obscurité, et l'illumine d'une pleine et rayonnante clarté.
Donc, Messieurs, redoublez d'attention, et vous allez voir, j'espère, comment la plus vulgaire raison nous montre dans l'Egoïsme le vrai père de la Prévarication.
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Comment, demandez-vous, l'Egoïsme peut-il être le père générateur de la Prévarication humaine, et la cause effective de tout désordre, de tout mal dans notre humanité?
C'est, comme nous l'avons dit en commençant, qu'il trouble, ou plutôt brise et détruit les nécessaires et essentiels rapports que nous devons avoir avec Dieu.
Dieu est notre Créateur, et à ce titre il nous enchaîne à lui nous ses créatures intelligentes et libres. Et c'est la violation ou la rupture volontaire de ces relations avec Dieu, fondées sur la force et l'essence même des choses, qui constitue radicalement ce que nous appelons la Prévarication humaine devant Dieu.
Voyons, en effet, ce que Dieu Créateur, considéré sous ses divers aspects , est essentiellement par rapport à l'homme sa créature. Et vous allez voir comment l'Egoïsme humain, en brisant ces nécessaires rapports, constitue en essence le péché ou la Prévarication.
Et ce que je vais montrer d'une manière plus générale et plus radicale, nous le verrons demain, en venant au détail de notre vie, d'une manière plus particulière et plus pratique.
l°Dieu, par rapport à nous, est d'abord notre auteur et notre principe (1).
Or, l'Egoïsme humain pose ici la cause primordiale de tout désordre,- parce qu'il nous arrache à notre principe divin.
La séparation du principe est la cause primitive, originelle, de tout désordre, de tout mal, de toute mort.
Un regard attentif jeté sur tout ce monde visible, nous montrerait comment toute chose y va au désordre, à la désorganisation, à la mort, par la séparation effective de son principe, c'està-dire par la rupture avec ce qui la fait être, vivre, agir, et produire. Ainsi , la feuille qui se sépare de la branche, la branche qui se sépare de sa tige, la tige qui se sépare de sa racine, la racine qui s'arrache à la terre, et mille autres phénomènes que je ne puis même nommer, tout cela met en lumière et au plus grand jour cette vérité : En dehors de son principe, toute vie
(1 Voir la Destinée,Qme discours.
324 l'égoisme
se désorganise , se déconcerte , se flétrit et meurt.
On peut dès lors pressentir ce qui doit advenir de l'homme se détachant volontairement de son principe, c'est-à-dire de son auteur, de son Créateur, de son Père. Et l'on peut entendre, même sans une philosophie bien profonde, comment cette apostasie de l'homme se retirant de son principe, engendre une désorganisation, une perversion, bref, une Prévarication.
Eh bien! Messieurs, comment, et par quelle impulsion l'homme se sépare-t-il de Dieu, son principe?
Par l'amour désordonné de lui-même, c'est-àdire par son Egoïsine élevé à son plus haut degré. Car l'Egoïsme, c'est le moi, le moi désordonné se retirant tout entier lui-même sur luimême. L'Egoïsme, c'est l'homme s'arrachant volontairement à Dieu son principe, pour se poser lui-même devant lui-même en action comme son propre principe', l'homme pensant, voulant, agissant, et en tout et partout, se comportant comme si tout ce qui est en lui dérivait de lui-même, et comme s'il n'existait que par lui-même ; bref, comme s'il était à lui-même son auteur, son origine, sa source
Qu'importe alors, qu'il ne dise pas formellement : « Je me suis fait moi-même, Ego memetipsum feci, » puisque, en tout, sciemment et librement il agit comme si en réalité il s'était fait luimême, et comme s'il ne devait rien à un autre que lui-même?
Or, se comporter comme si l'on s'était fait soi-même et se constituer soi-même en action comme son propre principe ; qu'est-ce que cela, je vous prie, si ce n'est le point de départ de tout désordre, la première racine de tout mal; en un mot, la Prévarication humaine ou le péché en essence ; l'homme se détachant de son principe, pour se retirer tout entier sur luimême, pour vivre et habiter exclusivement en lui-même.
N'eussions-nous pas à aller plus loin, est-ce que, de ce seul point de ^vue, nous ne voyons pas déjà la Prévarication humaine sortir de l'Egoïsme comme de sa source primitive? Car, si, comme je viens de le rappeler brièvement, dans la création entière, et surtout dans toutes les sphères où, sous une forme ou sous une autre la vie apparaît, si même dans les régions les plus inférieures des êtres vivants, toute chose va au désordre, à la désorganisation et
326 l'égoisme
même à la mort, en se séparant du principe immédiat de sa vitalité; à combien plus forte raison, l'homme, ce roi des créations inférieures, ira-t-il au désordre, à la perversion et à la Prévarication, en s'arrachant volontairement et librement lui-même à son principe primordial , à son auteur, à son Créateur, en un mot, à son principe divin? Et quiconque veut rechercher la genèse du mal moral, c'est-à-dire de la Prévarication dan s l'humanité, où la verra- t-il mieux et dans une plus grande lumière, qu'au fond même de cet Egoïsme se posant lui-même devant luimême comme son propre principe, et par là troublant le premier rapport qui rattache nécessairement l'homme créé, à Dieu son Créateur et son Père? Il me semble que déjà pour mol le problème du mal est résolu; et dans cette lumière qui brille, au matin de la création sur le berceau de notre race, la genèse de la Prévarication humaine se révèle tout entière; parce qu'elle nous en montre clans l'Egoïsme le père générateur.
Mais là ne se bornent pas nos rapports essentiels avec Dieu, et par conséquent, là ne se borne pas non plus le désordre de l'Egoïsme et de la Prévarication qu'il engendre.
2° Ce n'est pas seulement comme notre prin-
cipe et notre auteur que Dieu entre avec nous dans de nécessaires rapports; c'est aussi comme notre souverain Maître.
Nous l'avons dit ailleurs (1), et je demande la permission de le rappeler ici : entre le principe et l'autorité, la corrélation est nécessaire et la séparation impossible. Etre créateur et être maître, être auteur et être autorité ne sont pas deux choses, mais une, ou du moins la première de ces deux choses renferme nécessairement la seconde: Et parce que Dieu est, dans le sens le plus plein et le 'plus absolu de ce mot, notre principe et notre auteur, puisqu'il est notre créateur; il s'ensuit qu'il est, dans le sens le plus propre et le plus vrai, notre maître, notre souverain, notre 'propriétaire.
Cela posé, il est facile de voir comment Dieu, auteur, maître et propriétaire, se pose devant l'homme, sa créature, son sujet, sa propriété ; et comment l'homme, sous l'inspiration de son égoïsme, se pose lui-même en face de son Dieu créateur, maître et propriétaire.
Dieu vient à l'homme, sa créaturede choix dans
1) Voir le 3« Discours du présent volume : la Précarication devant l" Autorité diome.
328 l'égoisme
ce monde visible, à l'homme créé intelligent et libre, à l'homme roi et vassal tout ensemble, à l'homme constitué, sous la suprême suzeraineté de son Créateur, maître des créatures inférieures, et lui-même avec tout ce qu'il possède, le sujet et la propriété de l'absolu, et, dans un sens vrai, de l'unique propriétaire et souverain; et il lui dit :
0 homme , regarde au-dessous de toi le domaine que je t'ai fait ; mais en même temps, regarde au-dessus de toi, le domaine souverain que je garde sur toi-même. Si, de par ma volonté, tu es maître de tout ce que j'ai mis sous tes pieds, je demeure le maître souverain et le propriétaire absolu de toi et de tout ce qui se rattache à toi. Je suis ton propriétaire et ton maître : donc à moi l'usage de toutes tes puissances et de toutes tes facultés ; à moi ton intelligence, parce que je suis la vérité; à moi tout ton cœur , parce que je suis l'Amour; à moi ta volonté et ta liberté, que je ne t'ai données que pour reconnaître et servir ma souveraineté; à moi ton corps lui-même avec toutes ses jouissances, que je ne te permets que pour t'aider à me désirer,et à jouir un jour de tout moi-même ; à moi, enfin, ton être tout entier.
Que dit, et surtout que fait l'Egoïsme humain en face de ce Dieu, auteur, maître et propriétaire de l'homme et de tout? Ecoutez : Qui sera mon maître? Quis noster Dominus? Non, pas de maître! Mon maître, c'est moi; mon propriétaire c'est moi; et tout ce que j'ai est à moi. Mon intelligence m'appartient, mon cœur m'appartient, ma volonté m'appartient, mon corps m'appartient, et ma liberté, c'est ma souveraineté. Cette liberté . je la veux, je la revendique et la réclame tout entière. Je veux être libre et libre de toutes les manières : à moi ma liberté absolue de penser; à moi ma liberté illimitée d'aimer; à moi ma liberté complète de vouloir et de faire ; à moi ma liberté de jouir et de jouir sans frein ; à moi, enfin, le libre usage de toutes mes puissances, de toute mon intelligence, de tout mon cœur, de toute ma volonté, de tout mon corps et de tous mes sens, en un mot, de toutes mes activités ne relevant que de l'empire de ma propre liberté.
Eh bien! Messieurs, qu'est-ce que cela veut dire? Au fond de tout cela qu'y a-t-il , pensezvous? Que signifient toutes ces revendications insolentes de toutes les libertés, ou plutôt de toutes les indépendances, de toutes les licences et de tous les libéralismes, si ce n'est PEgoïsme?
330 l'égoisme
Libre-pensée qu'est-ce? si ce n'est l'Egoïsme de l'intelligence; libre-amour, qu'est-ce? si ce n'est l'Egoïsme du cœur ; libre-faire, qu'est-ce? si ce n'est l'Egoisme de la volonté; libre-jouissance, qu'est-ce? si ce n'est l'Egoïsme de la chair. Et tout cela veut dire libéralisme! Librepensée, c'est-à-dire libéralisme de l'intelligence ; libre-amour, c'est-à-dire libéralisme du cœur: libre-faire, c'est-à-dire libéralisme delà volonté ; libre-jouissance , c'est-à-dire libéralisme du corps et des sens.
Mais le fond de tout, le principe générateur de tout cela, ah! c'est cet affreux Egoïsme revendiquant,ou plutôt confisquant, pour se satisfaire lui-même, tout ce qui en l'homme est de Dieu et appartient à Dieu ; l'Egoïsme, c'est-à-dire le moi, arrachant à Dieu maître et propriétaire, tout ce qu'il en a reçu, pour tout retirer et tout ramasser en lui-même.
Or, tout cela, qu'est-ce? si ce n'est, ici encore, la Prévarication humaine ou le péché en essence, c'est-à-dire l'homme s'arrachant avec tout ce qu'il possède et tout ce qui est en lui, à Dieu, son maître?
Ainsi fait l'homme, sous la satanique inspiration de son indépendance. Or, si l'indépen-
(lance est la mère de la Prévarication, l'EgOÏsme est le père «le l'indépendance elle-même.
3° Dieu,par rapport à nous,n'est pas seulement notre principe et notre maître,il est notre centre, et la loi suprême de notre vie est de graviter vers
Lui.
La loi la plus générale et la plus harmonieuse
qui dirige et gouverne tous les êtres dans la création, c'est ce qu'on peut appeler la loi des
' Regardez partout dans la création, dans toutes les sphères où les êtres vivent, se meuvent et fonctionnent; chaque être animé ou inanimé est coordonné par rapport à un centre particulier. Monde matériel, monde moral, monde physique, monde social , tout sous ce rapport rend un même témoignage. Les centres inférieurs sont eux-mêmes coordonnés par rapport aux centres supérieurs ; et tous les centres supérieurs, avec tout ce qui gravite vers eux, doivent eux-mêmes graviter vers le grand centre ou le centre universel, c'est-à-dire vers Dieu; car, de même que les êtres qui dans la création produisent, engendrent , et, à leur manière créent, demeurent le centre de tout ce qu'ils produisent et de tout ce qui émane d'eux : ainsi Dieu, le Créa-
332 l'égoismb
teur de toutes choses et créateur dans le sens le plus strict de ce mot, demeure le centre réel et vivant de tout. Donc tout être créé, pour accomplir sa loi, doit graviter vers Lui, et par cette gravitation s'élever et se perfectionner en allant à sa fin (1). Là gît la raison fondamentale de l'ordre et de l'harmonie dans la création.
Eh bien, qu'est-ce qui renverse cet ordre magnifique résultant, dans la création, de l'accomplissement de cette loi des centres ? Est-il besoin de le dire et de le montrer longuement, lorsque tous, du premier regard de votre intelligence, vous le pouvez découvrir? UEgoisme, ah! voilà le grand et l'universel violateur de la loi des centres , et par suite de toute harmonie. Pourquoi? Parce qu'au lieu de graviter vers son centre, il se fait lui-même centre et tend à tout attirer, à tout faire graviter vers lui.
C'est là, en effet, ce qui — à proprement parler — constitue l'essence même de l'égoïsme : tout attirer vers soi, et au lieu de graviter avec tout vers le grand et unique centre, se poser soi-même
(l)Nou3 n'insistons pas sur ce point.qu'on trouvera plus développé dans le livre la Destinée, pagesi287-91 .
comme] le centre, ou du moins agir comme si l'on était soi-même le vrai centre de tout. L'égoïsme, [arrivé à son plus haut degré, c'est le moi sejposant lui-même comme le centre où tout doit aboutir.
^Or, lorsque chacun se fait centre, il n'y a plus de centre; donc plus d'unité, et partant plus d'ordre, plus d'harmonie.
Mais, qu'est-ce que tout ce que je viens de dire, devant l'homme s'arrachant non plus seulement à son centre particulier et immédiat, mais volontairement se retirant du centre universel, c'est-à-dire de Dieu même? Ah! c'est ici le désordre à son comble, le désordre suprême ; et pour vous le révéler tout à fait, il me faudrait avec l'intelligence la parole des anges, qui, sans doute mieux que nous pénètrent ce mystère, et mieux que nous pourraient le dire; ou plutôt Dieu lui-même nous en pourrait seul révéler toute l'horreur, parce que Dieu seul connaît bien l'homme et lui-même. Du moins, avec notre infirme pensée et avec notre parole infirme comme notre pensée elle-même, pouvons-nous comprendre et dire que, de même que plus un être est grand, plus en gravitant vers son centre il fait resplendir l'ordre ; ainsi, puis en refusant
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de graviter vers son centre suprême, il agrandit et fait éclater le désordre.
Dès lors, comment se faire une idée adéquate, et comment trouver une imag-e assez expressive de ce désordre monstrueux : l'homme, ce roi de la création, refusant de graviter par tout son être vers son centre éternel et suprême ?
Ah ! Messieurs, cette fuite volontaire du centre universel, ne vous semble-t-il pas que c'est quelque chose d'épouvantable qui fait, dès icibas, ressembler le coupable de la terre au réprouvé de l'enfer? car enfin, ce mouvement par lequel l'homme librement, sous l'impulsion de son Eg-oïsme, fuit ce centre essentiellement béatifique, n'est-ce pas sur la terre comme un commencement de cet enfer, qui est la suprême excentricité de l'être sciemment et librement arraché à son véritable centre?
L'enfer, en effet, même abstraction faite du détail des supplices exigées par la divine justice, qu'est-ce, si ce n'est cela même, à savoir, l'Eg-uÏ5.me détachant l'homme tout entier de Dieu, son vrai et unique centre, pour le précipiter sans retour au pôle extrême de sa destinée, en le rejetant sur le moi, le moi arrivé au terme suprême du désordre, le moi damné lui-même par lui-
même, le moi souffrant inexprimablement de l'irrémédiable séparation de ce centre, vers lequel le naturel mouvement de sa vie le porte nécessairement, et dont il se sent avec effroi repoussé éternellementt L'Enfer, enfin, mais qu'est-ce donc autre chose qu'un Egoïsme éternel, c'est-à-dire l'homme jeté à jamais dans une absolue et effroyable solitude, et condamné par lui-même à fuir d'une fuite éternelle, et dans une éternelle agitation, le centre où il devait trouver son éternel repos?
4°Ainsi,i'Egoïsme nous arrache toutàlafois,à Dieu notre Principe, à Dieu notre Maître, h Dieu notre Centre; et par là même il nous arrache à notre Destinée finale, ou à notre fin suprême. Car, comme nous l'avons déjà démontré (1), Dieu est notre fin par ce triple chef: parce qu'il nous a créés, parce qu'il nous gouverne, parce qu'il nous attire; c'est-à-dire parce qu'il est notre Principe, notre Souverain, notre Centre su prême.
Comme notre Principe et notre auteur, il nous a faits nécessairement pour lui; donc il est notre fin. Comme notre Maître et notre propriétaire,
(1 La Destinée, lime Discours p. 280-232
336 l'égoisme
il dispose de nous nécessairement pour lui; donc il est notre fin. Comme notre centre, il nous attire à lui pour nous reposer éternellement en lui : donc il est notre fin.
Ainsi se vérifie, non seulement unefois, mais trois fois, le mot de saint Augustin : « Fecisti nos « ad te, vous nous avez faits pour vous; et notre « cœur est inquiet et agité jusqu'à ce qu'il se re- « pose en vous. Irrequielum est cor nostrum, « donec requiescat in te. »
C'est qu'en effet, en dehors de lui, rien, absolument rien, sur la terre et dans le temps, ne répond à l'idéal et à la réalité de notre fin dernière et de notre destinée suprême; rien ne pouvant ici-bas réaliser ce que nous y cherchons ; Dieu seul, enfin, pouvant donner une satisfaction complète à toutes nos facultés : à notre intelligence qui cherche le vrai, à notre imagination qui cherche le beau, à notre volonté qui cherche le bien, à notre cœur qui cherche l'amour, à notre vie entière, enfin, possédée par le besoin de trouver tout cela dans le plus haut degré à son terme final.
Ainsi, comme nous l'avons démontré amplement, lorsqu'il fut question de la Destinée, Dieu seul est notre fin dernière; et notre destinée
finale c'est la possession de Lui-même. Tendre à cette fin dernière par toutes nos puissances et par tous nos actes, c'est l'ordre et l'harmonie commencés dans cette vie; et atteindre et conquérir cette fin, c'est leur consommation et leur plénitude dans l'autre vie.
Eh bien! Messieurs, quel est ici encore, ici surtout le grand obstacle, et dans un sens l'unique obstacle à l'accomplissement de cet ordre et de cette harmonie? Qui empêche l'un et l'autre de commencer sur la terre et de se consommer dans le cielî Qu'est-ce qui s'oppose ici-bas à cette tendance vers la fin , et à cette conquête de la fin dernièreî Qu'est-ce qui retourne la vie humaine dans le sens diamétralement opposé à sa vraie destinée?
Eri doutez-vous? Mais c'est cet Egoïsme impie et perturbateur, c'est-à-dire, selon le mot profond de saint Augustin, « l'homme s'arrachant « à Dieu qui est tout à la fois son Principe et sa « fin, pour se faire lui-même devant lui-même « son Principe et sa fin. »
Dieu se pose lui-même devant l'homme sa créature, et il lui dit en le reg-ardant : 0 homme, écoute la voix de ton créateur et père. Je suis ton créateur, et c'est par amour que je t'ai créé;
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et si je t'ai créé, ce n'est pas pour te séparer de moi, mais pour t'unir, si tu le veux, éternellement à moi. Je suis, à la fois, ton Principe et ta Fin, Ego sumPrincipium et fînis;et je suis taFin, parce que je suis ton Principe. C'est pour Moi, en un mot, que je t'ai fait. Viens donc à moi . Par tous les mouvements de ta vie voyageuse tends vers moi; et arrivé au terme de cette vie, alors, embrasse-moi.
\oilà ce que Dieu crie à l'homme, de toutes les profondeurs de son être. Toutes les voix de la création universelle et de notre âme en particulier, font écho à la voix de Dieu; et elles disent : 0 homme, il faut tendre et aller à Dieu, ta fin dernière et ton bonheur suprême; car ton bonheur est dans l'ordre, et l'ordre dans la conquête de la fin.
Eh bien! que fait et que dit ici l'Egoïsme, le moi prévaricateur, dans le plus grand sens de ce mot, le moi violateur de -l'ordre? 11 dit : Non, je ue veux pas; je ne veux pas aller à toi. Pour tendre vers toi, pour aller à toi, il me faudrait renoncer à moi-même, sortir de moi, et à toute heure de ma vie mourir à moi. Je n'y puis consentir. Que d'autres, s'ils le veulent, cherchent en toi leur fin et leur destinée. Pour moi, ma
fin est trouvée, et je sais ma destinée : Ma fin, c'est moi; et ma destinée, c'est de jouir de moi et de tout ce qui est en moi. Oui, je suis moimême ma fin, comme je suis moi-même mon principe, mon maître et mon centre.
Certes, que l'homme égoïste au premier chef n'articule pas expressément, comme je viens de le faire, ces paroles subversives qui retournent, si je le puis dire, les pôles de la vie, c'est ce que l'on peut admettre. Mais qu'importe, s'il met dans toutes ses actions ce que je viens de mettre dans ces quelques paroles?
CetEgoïsme.tel que je le suppose ici, l'Eg-oïsme arrivé à son terme extrême, voyez-le à l'œuvre : Est-ce que, à la lettre, son action réelle n'est pas le retournement de la vie, et le renversement des pôles sur lesquels repose tout le mouvement de la vie? Regardez l'homme juste, dans le grand sens de ce mot, c'est-à-dire, le saint, l'homme qui, en tout et partout, va, par la ligne droite et sans en dévier jamais ni à droite ni à gauche, à sa fin dernière : tous les actes de son intelligence, pour Dieu; tous les actes de son cœur, pour Dieu; tous les actes de sa volonté, pour Dieu; tous les mouvements de sa vie, pour Dieu ; pour Dieu-vérité, pour Dieu-amour, pour
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Dieu-autorité, "bref, pour Dieu sa fin et sa destinée.
Eh bien! l'Egoïsme fait exactement le contraire. Il retourne, dans le sens opposé au plan divin, ce mouvement harmonieux de toute la vie"' et il dit, par une action partout et en tout désordonnée et répulsive de sa fin suprême : Tous les actes de mon intelligence, pour moi. Tous les battements de mon cœur, pour moi. Tous les actes de ma liberté, pour moi. Tous les mouvements de ma vie, pour moi; encore pour moi, et toujours pour moi.
AinsiJ'Egoïsme complète la perturbation qu'il jette dans les rapports essentiels de l'homme avec Dieu, et ouvre la grande source des prévarications par son antagonisme avec sa destinée ; ou par sa libre répulsion de Dieu, fin dernière de sa vie.
5° En retournant l'homme contre son Principe, son Maître, son Centre et sa Fin, l'Egoïsme le retourne contre son propre bonheur ; car, arracher l'homme à tout ce que je viens de dire, c'est l'arracher à ce ciel, à ce paradis qui n'est autre que Dieu même. C'est ici le point final où doivent nous, faire arriver tous les rapports avec] Dieu quefnous venons de signaler ;'c'est le' rapport su-
prême, le rapport, que pour le bien nommer, j'appelle ici un rapport béati/îque.
Dieu seul est mon bonheur, pour ces deux raisons surtout : parce qu'il est à la fois et l'Infini dans son être et l'Infini dans sa durée ; et que par là il répond aux deux aspirations les plus profondes du cœur humain, l'aspiration vers ce qui est sans limites et l'aspiration vers ce qui est sans fin, bref, à la double aspiration de Y Infini et de Y Eternel.
Besoin de YInfinil qui donc, parmi vous, ne le sent se remuer dans son âme? Dans cette âme, qui a la capacité de posséder Dieu, dit saint Bernard, et que rien de ce qui n'est pas Dieu ne remplira jamais, Capacem Lei, quidquid Deus non est, non replebit (1).
Telle est, en effet, la largeur et la profondeur d'une âme humaine, qu'elle ne peut être remplie que par un Infini, et que tout ce qui a une limite la laisse effroyablement vide, et par suite triste et malheureuse. Mille mondes y seraient jetés avec tout ce qu'ils renferment, qu'une voix plaintive en sortirait encore, qui dirait: ce n'est pas ce à quoi j'aspire ; Arrière !
(1) Voir la Destinée, 3m° et ô^e discours.
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Et avec l'Infini en substance, l'Infini dans l'être , notre âme, par une aspiration non moins invincible, aspire l'Eternel. Nous avons vu déjà comment l'âme 'humaine, par cette aspiration même , rend à l'existence de l'Eternité un irrécusable témoignage (1). Comment, en effet, comprendre le parfait bonheur, si on ne le snppose un éternel bonheur? Et comment ce que nous savons devoir finir pourrait-il nous rendre parfaitement heureux ? Or, de même que la création n'offre rien que de limité et d'imparfait à notre besoin de l'Infini, elle n'offre rien que de fugitif et de périssable à notre besoin de l'Eternel. Dès lors, comment la félicité, sur cette terre du périssable et du fini, pourrait-elle dresser sa tente et dire à l'homme : Ici est tout ce à quoi tu aspires, ici est le lieu de ton parfait bonheur?
Or, dans cette absence de Y Eternel et de l'Infini auxquels nous aspirons ici-bas, sans pouvoir embrasser ni l'un ni l'autre, Dieu nous dit en se posant devant nous : 0 homme! pour te combler, il te faut l'Infini; Je suis l'Infini; etcomma tel, seul jeté puis remplir. 0 homme! tu désires
(1) Voir l'Eternité, retraite de N. D. 2n»e discours.
et tu cherches l'Eternel, et rien de ce qui doit finir ne te peut satisfaire: Je suis l'Eternel. Infini dans mon être, je le suis dans la durée. Oui, à moi un jour, tu le seras toujours. 0 homme! tu cherches le bonheur; ton bonheur, c'est Moi; car je suis ce qui seul peut faire ta pleine félicité; je suis 1' 'Infinité et Y Eternité.
Qui ne croirait que l'homme, reconnaissant et ravi de ces avances de Dieu , va s'écrier : A vous seul, ô Infini , ô Eternel, à vous seul tout entier et pour toujours!..
Eh bien ! que fait ici l'Eg-oïsme humain devant ce bonheur, ce ciel , ce paradis qu'ouvrent devant l'homme l'Infinité et l'Eternité de Dieu? L'Egoïsme dit en se retirant sur lui-même : J'ai mon paradis à moi; j'ai mon bonheur à moi; et ce bonheur et ce paradis, il me les faut non dans l'avenir, mais dans le présent, non pas demain, mais aujourd'hui; il me les faut dans ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche au chemin de ma vie. Et aveuglé, trompé, tyrannisé par son propre Eg-oïsme, l'homme, au lieu de chercher le bonheur qu'il rêve, dans la possession effective de l'Infini, s'en va le demander non seulement au fini, mais même à ce qu'il y a de plus étroit, de plus petit et de plus ravalé dans
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le fini lui-même. Et au lieu de chercher ce qu'il désire, comme l'idéal du bonheur, à savoir l'Eternel; il en demandera la réalité au fugitif , au périssable; et sous l'inspiration satanique d'une passion égoïste, il embrassera, il étreindra comme son bonheur aujourd'hui, ce qu'il sait même devoir lui échapper demain.
Et ce qui met le comble à cette Prévarication énorme fille de ce monstrueux Egoïsme, c'est que cet Infini, cet Eternel qu'il repousse, c'est l 'amour, l'amour même en substance ; l'amour, notre fin suprême, notre bonheur, notre ciel. Car l'amour est le fond du Paradis, comme la haine est le fond de l'Enfer; l'amour qui nous adonné là vie; l'amour qui nous conserve et nous porte partout dans ses bras; l'amour qui nous a rachetés; l'amour donné dans le mystère de Bethléem , sacrifié dans le mystère du Calvaire, l'amour donné et sacrifié tout à la fois, partout et toujours, dans le mystère de la communion : En un mot, un amour infini et éternel, nous ouvrant son sein pour nous faire jouir de lui sans mesure et sans fin! Oui, l'union éternelle de notre âme avec un amour infini; mariage sacré et indissoluble avec l'éternel amour : Voilà ce qui se pose devant nous ; et à
chaque instant de notre vie, s'offre et veut se donner à nous !
Se peut-ii rien imaginer pour nous de plus divinement harmonieux et béatifique tout ensemble? L'amour, qui est le fond de la vie humaine, se rencontrant et s'embrassant éternellement avec l'amour qui est le fond même de la vie divine: ô prodigieuse, ô ineffable, ô divine pensée de la sag-esse, inspirée et fécondée par l'amour du Créateur !
Eh bien ! Messieurs, que fait ici encore, et ici surtout, cet Eg-oïsme si effroyablement perturbateur? Ah! voici son crime abominable entre tous ceux qu'il inspire et consomme : le divorce éternel de notre âme humaine et de ce divin Amour! C'est lui, oui, c'est lui qui sous l'inspiration de Satan arrache pour toujours notre amour à cet éternel Amour. C'est lui qui fait dire à l'homme, dans un moment de vertige, quelquefois même dans sa vie entière et jusqu'à sa dernière heure : Non , cet Amour qui me demande de l'aimer, mais à la condition du sacrifice et surtout du sacrifice de moi-même, je ne l'aimerai pas. J'ai près de moi et autour de moi un amour toujours prêt à me donner tout et luimême avec tout, sans qu'il m'en coûte rien. Que
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Dieu me laisse; qu'il me laisse jouir loin de lui de tout ce qu'il a créé pour moi sur la terre.
Donc, ô Amours, dont les sourires m'invitent et dont les charmes m'attirent, venez, jouissons des plaisirs qui croissent comme les fleurs au chemin où nous passons, et qu'il n'y ait pas de prairie charmante où notre volupté ne se promène. Car, jouir ici-bas de tout, et surtout des amours qui viennent à notre rencontre, c'est notre sort, c'est notre Destinée.
Ainsi, en arrachant l'amour de l'homme à l'Amour de Dien,pour le précipiter tout entier sur lui-même, l'Egoïsme achève et consomme tout à fait le mystère de la Prévarication humaine. Et, comme conséquence forcée de ce volontaire divorce de rotre âme avec le divin Amour, comme inévitable résultat de cette libre répulsion de l'Amour qui voulait nous embrasser éternellement, qu'y a-t-il et que peut-il y avoir? Une seule chose : au lieu de l'amour s'épanouissant éternellement au sein de l'ordre pour y consommer le mystère de son bonheur, il y aura la haine ; la haine, fille satanique de l'Egoïsme, frémissant dans une éternelle horreur, au sein du désordre consommé par lui-même : Ubinullus ordo et sempi ternus horror inhabitat.
CONCLUSION
Messieurs,
Avant de nous séparer, résumons en quelques mots, et recueillons dans nos âmes toute la substance de ce discours.
Voulant montrer le rapport qui existe entre l'Egoïsme humain et la Prévarication humaine, c'est-à-dire, comment le premier engendre la seconde, nous avons dû tout d'abord dire ce quec'estque l'Eg-oïsme, ce qu'il est en lui-même et quelleen estla définition ;cequ'ilesten fait, dans l'histoirede l'humanité, ce qu'ilest,enfin, dans l'opinion ou lejugeinentdes hommes. En lui-même, il est le désordre dans Yamour;et tous les degrés ascensionnels de ce désordre, marquent tous les degrés ascensionnels de l'Eg-oïsme. En fait, il est la grande et triste réalité de la vie de l'humanité, de l'humanité individuelle et de l'humanité universelle. Dans Yopinion et le jugement unanime des hommes, il est ce qu'il y a de plus odieux, de plus répugnant, de plus haïssable, de plus répulsif, parce qu'il blesse ou tue en nous tout à
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fait tous les plus nobles et plus généreux instincts qu'il y a dans l'âme humaine. Ah ! c'est qu'on y découvre je ne sais quelle effroyable laideur, et qu'on y sent, avec l'impression du mal, quelque chose qui ressemble à la présence de Satan; et cette impression nous fait pressentir, même avant toute démonstration directe, quel'Egoïsme est le vrai père de la Prévarication.
Toutefois, il ne fallait pas omettre la démonstration elle-même. Voilà pourquoi nous avons montré comment l'Egoïsme trouble et brise même tous les rapports essentiels que nous avons nécessairement avec Dieu créateur; et nous avons vu comment cet Egoïsme impie et révolté, violateur et profanateur de ces nécessaires relations avec Dieu, arrache l'homme à ce Dieu- principe, à ce Dieu-Maître, à ce Y)ie\L- centre, à ce Dieu-/m dernière, à ce Dieu notre bonheur, à ce Dieu qui est à la fois Y Infinité et ï Eternité dans Y Amour.
Ainsi, nous avons vu dans l'Egoïsme humain la racine profonde de toute humaine Prévarication, racine empoisonnée de tout mal et de tout désordre dans l'humanité.
C'est ce que je voulais vous montrer aujourd'hui d'une manière générale et radicale.
Revenez demain, Messieurs, et vous verrez comment cet Egoïsme, nous le retrouvons au fond de toute Prévarication humaine ; et vous constaterez, dans la lumière même de votre propre expérience, que pour détruire en vous tout l'édifice du mal ou de la Prévarication, et pour élever sur ses ruines l'édifice du bien et de la sanctification , une seule chose est à faire : réaliser dans* toute sa plénitude la parole du divin Restaurateur : Abnega te temetipsum; Ce qui revient à dire : vaincre en soi l'Egoïsme.
(Suite)
Messieurs,
Avant, de quitter ce grave sujet de la Prévarication humaine , voulant en rechercher la cause et en révéler la source, nous avons prononcé le mot révélateur de cette cause et de cette source, VEgoisme; et nous avons entrepris de montrer comment nous avons, dans ce mot, la simplification ou le sommaire de toute la science du mal dans notre humanité déchue.
Mais avant d'aborder directement cette démonstration, qui touche au fond intime de notre vie humaine et à la racine de la Prévarication, il fallait dire d'abord ce que c'est que cette chose que nous nommons TEgoïsme; ce qu'il est en lui-même, et quelle en est la vraie notion et la vraie définition ; ce qu'il est en fait, et quelle est sa réalité et son existence dans l'humanité; ce qu'il est dans Y opinion, et comment ce phénomène ou ce fait humain est jugé par les hommes.
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Et nous avons constaté que partout et toujours l'Egoisme, ou l'amour désordonné de soi, est dans l'humanité ce qu'il y a de plus répulsif, de plus odieux et de plus haïssable.
Nous avons vu ensuite, à la lumière de la démonstration, ce que déjà nous pressentions par une vague aperception et une involontaire impression, à savoir, que cet amour désordonné du moi, ou l'Egoïsme, est la raison radicale, la cause effective, en un mot, le père générateur de la Prévarication humaine; parce que c'est lui qui trouble et viole les essentiels rapports que nous avons avec Dieu ; avec Dieu notre Principe, avec Dieu notre Maître, avec Dieu notre Centre, avec Dieu notre Fin, avec Dieu notre Bonheur, et avec Dieu l'Infini dans l'Amour.
Nous pourrions nous arrêter ici, car; pour quiconque a Tintuition des choses dans leurs causes, comme des conclusions dans leurs principes, la genèse de toute Prévarication dans l'humanité vous est maintenant révélée. Vous savez déjà qu'à la Prévarication humaine il n'y a pas deux sources, mais une seule; que cette source toujours ouverte et toujours jaillissante au sein des générations huinaines> c'est VEgoïsme; et que
ce mot exprime la vraie synthèse du mal dans l'humanité.
Mais, pour rendre cette science du mal plus palpable, et pour nous tous plus salutaire dans la pratiqne de la vie, il faut venir plus au détail et montrer comment, de cette source unique dérivent tous les courants du mal qui traversent l'humanité. Et vous allez voir comment, en effet, toute Prévarication porte le caractère reconnaissable de sa paternité, et comment surtout elle renferme dans son fond un ég-oïsme qui en est le principe effectif et la cause déterminante.
Avant tout examen et toute constatation préalable, on peut pressentir et affirmer qu'il en doit être ainsi. Etant supposé ouplutôt démontré que l'Eg-oïsme est la source première et générale de tout mal et déboute Prévarication, on peut pressentir que ce que l'on a vu à la source se retrouvera et se reconnaîtra dans tous les fleuves et tous les courants qui sortent de la source. Mais, pour notre pratique et pour notre profit, il importe de prendre ici sur le fait notre nature corrompue, de constater cette dérivation dans toutps les sphères de notre vie humaine, et d'y montrer dans toutes ses Préva-
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rications ce tmme fond noir de l'Egoïsine, partout et en tout produisant des Prévarications faites à son image et ressemblance.
Et nous allons voir comment, dans la variété indéfinie de nos Prévarications, c'est-à-dire, de tous nos manquements au devoir et de toute violation d'une loi quelconque, il y a une cause toujours agissante, toujours la même, et produisant des Prévarications dans la mesure où elle existe et agit elle-même. Or, toute la somme de nos Prévarications peut se ramener à ces trois chefs principaux : Prévarications, ou violation de nos devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes.
Il est curieux, intéressant et profitable, tout à la fois, de constater comment cette triplicité, ou pour mieux dire, cette mutiplicité dans la Prévarication, se résout dans l'unité d'une même cause et d'une même impulsion. L'Egoïsme, encore rEgoïsme,et toujours l'Egoïsme. Puisse, Messieurs, cette simple constatation vous inspirer la courageuse résolution de rompre et d'en finir avec ce principal, et, à le bien prendre, cet unique ennemi de votre vie.
Et d'abord, je dis que l'Egoïsme est au fond de toutes les violations de nos devoirs envers Dieu, et que toute Prévarication , petite ou grande, ayant directement Dieu pour objet, est inspirée parl'Egoïsme.
Outre les relations nécessaires que nous avons avec Dieu notre principe, notre Maître , notre centre, notre fin et notre bonheur suprême, relations signalées dans le discours précédent; nous avons à remplir envers Dieu, des devoirs plus particuliers et plus définis. Ainsi nous lui devons, entre autres choses, V adoration, la prière, la louange, V amour, le service, le sacrifice, et ce qui renferme plus ou moins explicitement tout cela, à savoir, la religion. Or, il se trouve que ce qui supprime et tue plus ou moins en nous toute cette vie religieuse, c'est-à-dire tout ce qui nous unit à Dieu, c'est l'Egoïsme.
L'Egoïsme diminue ou tue Y adoration. Adorer, qu'est-ce dire? Cela veut dire non seulement se
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prosterner et s'abaisser, mais s'anéantir soimême, autant qu'on le peut, devant un autre être que soi. La véritable adoration, en efîet, suppose plus qu'une prostration de l'âme et du corps; elle suppose un oubli de soi, une sorte d'évanouissement, à la lettre, un volontaire anéantissement de soi-même devant l'être que l'on adore. Oui, le véritable adorateur voudrait sous ses pieds ouvrir un abîme, comme pour y disparaître et en quelque sorte s'anéantir devant l'Etre adoré; car, en face de l'Infini qu'il adore, il est saisi et pénétré par le sentiment de son propre néant.
Or, c'est là précisément ce que l'Egoïsme ne peut entendre. Il ne prétend ni s'absorber, ni se perdre dans un autre, et beaucoup moins s'anéantir devant un autre être que soi. Il veut être , au contraire, et être le plus possible; et, s'il le pouvait, il absorberait en soi tout autre être que soi. Aussi ce besoin d'adorer, inhérent à la nature humaine et qu'il ne peut anéantir, il tend à le ramener tout entier sur lui-même , et à se faire lui-même son propre adorateur. Peut-être il ne dira pas en propres termes : Mon Dieu, c'est moi; et je suis moi-même mon adorateur. Mais , en fait , plus ou moins il tend à
s'adorer; et l'adoration de Dieu diminue en lui, ians la proportion exacte où il s'adore lui-même.
Nous pouvons d'ailleurs constater que, plus nous sommes ressaisis par l'amour désorionné de nous-mêmes , et plus le culte et la préoccupation du moi grandit en nous; plus aussi nous sentons diminuer notre besoin i'adorer Dieu; tandis que ce besoin de l'adoration de l'Infini est en proportion du sentiment que nous avons de notre propre néant.
AinsiJ'Eg-oïsme tend à repousser l'adoration; comme l'adoration tend à repousser l'Egoïsme.
Ce qui est vrai de l'adoration proprement dite, est plus vrai encore de la prière ; car, entre la prière et l'Eg-oïsme l'antag-onisme est plus grand encore , ou du moins plus apparent et plus saisissable. La vérité est que l'Eg-oïsme amoindrit en nous la prière, et souvent arrive à la supprimer tout à fait. Pourquoi s'en étonner?
L'homme qui prie, atteste par sa prière qu'il se reconnaît et se sent impuissant à se suffire à luimême et par lui-même. Pourquoi prier, si l'on se croit assez fort pour se procurer par soi-même ce que l'on demande à la prière? Dès lors, pourquoi l'Egoïste prierait-il? 11 croit se suffire à
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lui-même, et n'avoir besoin de personne, pas même de Dieu.
La prière, d'ailleurs, est comme le cri naturel de la misère, delà misère reconnue et sentie par soi-même, j'entends la misère morale, surtout. Or, l'Eg-oïsme, sous ce rapport, ignore sa misère; et il se croit assez riche pour n'avoir pas besoin de mendier le secours. C'est de lui surtout que l'on peut dire avec la sainte Ecriture : < Tu dis : Je suis riche. Dives sum; et tu ne sais pas combien tu es pauvre et misérable, aveuglé et dépouillé de tout (1). L'Egoïsme dit avec l'orgueilleux sophiste de Genève : a Que demanderais-je à Dieu? »
La prière est plus encore que le cri spontané de sa propre misère ; c'est un (flan hors de soi. Par la prière, en effet, l'âme s'élance par le désir et l'aspiration par delà les limites de la personnalité; elle aspire, elle invoque ce qui est hors d'elle-même; et l'idéal de la prière, c'est l'extase, c'est-à-dire, comme le mot même le dit assez, l'être ravi hors de soi , et par un autre être que soi. Or, c'est la nature et le .fait de l'Egoïsme de ne savoir plus franchir les limites du moi, de s'y
(1) Apoc. III. 17.
•nfermer, sans en pouvoir sortir, comme en une étroite prison.
La prière, enfin , est une expression vivante et ardente de notre dépendance humaine devant l'Infini de la souveraineté et de la puissance divine. Or, c'est le propre de tout grand Eg-oïsme de ne vouloir dépendre de personne, et d'aspirer à une complète indépendance. Il ne faut donc pas attendre de lui qu'il fasse par la voix de sa propre prière l'aveu de sa propre dépendance.
Ainsi considérée sous tous ses aspects, la prière apparaît en opposition flagrante avec l' Eg-oïsme.
Du reste, le fait individuel ou l'expérience personnelle est sur ce point tout à fait décisive, et peut ici, pour chacun et pour tous, tenir lieu de toute autre démonstration.
Quand la prière s'élance-t-elle d'elle-même de votre àme, comme une eau qui jaillit de sa source? Lorsque l'Eg/oïsme ayant cessé de vous étreindre, un mouvement g-énéreux l'élève et la ravit hors d'elle-même; alors, il vous semble que votre âme monte avec votre prière, jusqu'au trône de Dieu, pour lui rendre hommage et en rapporter le secours.
Au contraire, quand la prière semble-t-elle
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mourir dans votre âme, ou expirer sur vos lèvres? Manifestement, lorsque le mouvement Egoïste -vous a ressaisi et ramené sur vousmêmes. Vous ne pouvez plus prier, ce semble, parce que la prière, avons-nous dit, est un élan hors de soi, et que vous ne savez plus sortir de vous-mêmes.
Ce que nous venons de dire de l'adoration et de la prière, est-ce que nous ne pouvons pas le dire aussi de cet autre devoir qui nous oblige envers Dieu, à savoir, la louange?
La louange du Créateur, dit saint Ignace, est le devoir essentiel de l'homme ; car, l'homme a été créé pour louer son souverain Seigneur : Creatus est homo, ut Dominum suum laudet.
Notre vie doit donc être comme un hymne permanent chanté à la gloire de notre Créateur ; or, la louange admire , exalte et chante l'être contemplé et admiré hors de soi; et c'est ce qui nous explique pourquoi l'Egoïste manque, envers Dieu, au devoir de la louange plus encore, si je le puis dire, qu'à celui de la prière.
Ah ! c'est que l'Egoïste est ainsi fait, qu'il n'admire et n'exalte bien que lui-même. L'Egoïsme d'ailleurs tue l'enthousiasme; et par là même il étouffe dans l'àine tout ce qui admire, loue, exalte
et chante; et s'il pouvait chanter encore , il ne chanterait que lui-même. Mais son âme est sans voix et son cœur sans hymne, parce qu'il est sans amour, c'est-à-dire, sans autre amour que l'amour désordonné de ce moi misérable, qui se pose lui-même comme l'unique et légitime objet de toute louange et de toute exaltation.
Voilà pourquoi l'Egoïsme ne loue pas le Seigneur. Que dis-je? Souvent il le blasphème. Il s'en prend à Dieu du mal qui l'étreint et de la souffrance qui l'éprouve. Dieu n'a pas le droit de le toucher; s'il le frappe et si, par une pensée d'amour, il lui envoie, dans un malheur comme une flèche qui le blesse ; il rejette contre Dieu le trait qui l'a frappé. Toute souffrance lui arrache une malédiction, tout malheur un blasphème. Comme le damné, du fond de son supplice il maudit Dieu qui le châtie ; au lieu de le bénir et de le louer de ses bienfaits, il ne sait que s'indigner et s'irriter de la douleur et de l'épreuve qu'il permet.
Bref, l'Egoïsme ne sait louer personne, pas même son Dieu créateur et conservateur; et par là même il manque au devoir fondamental envers celui qui lui atoutdonné. En face de tousles bienfaits qu'il en a reçus ; devant les mag-nifi-
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cences que la bonté divine étale sous ses yeux ; au milieu des festins où elle le convie après les avoir dressés et embellis de sa main , et au milieu de toutes les fêtes qu'elle lui fait dans la création soumise à son empire; l'homme Egoïste reste froid, silencieux, ingrat même. Plongé qu'il est au sein des libéralités et des bienfaits de Dieu ; et tandis que par tout ce qu'elle a mis de bon, de beau, de suave, de délectable, de ravissant dans toutes ses œuvres, la Providence semble de partout et en tout lui sourire comme une mère à son premier-né; jamais le chant de la reconnaissance ne s'échappe de son cœur; tant l'exclusive admiration et préoccupation de luimême étouffe dans son âme et fait mourir dans son cœur la louange et l'exaltation de tout ce qui n'est pas lui, même la louange et l'exaltation de Dieu !
Avec l'adoration, la prière et la louange, l'Egoïsme tue en nous ce qui est surtout l'inspiration de ces trois saintes choses: l'Amour, j'entends l'Amour de Dieu, ou la Charité.
Je pourrais dire qu'il tue la Foi; car l'Egoïste, d'ordinaire prétend ne croire qu'à lui-même. L'Egoïsme engendre le rationalisme; et le rationalisme fait profession de ne relever et de ne
s'inspirer que de sa raison personnelle, souveraine et indépendante. La foi, d'ailleurs, demande une abnégation du mot, et un assentiment au témoignage d'un autre; et c'est ce que l'Egoïsme ne saurait accepter.
Je pourrais ajouter que l'Egoïsme tue en nous Y Espérance ; car l'Espérance, elle aussi, comme la prière, est un élancement hors de soi; c'est le mouvement de l'âme vers un autre être que soi, considéré comme l'objectif de notre bonheur. Or, l'Egoïsme — comme nous l'avons dit — ne veut tendre que vers soi, et habiter qu'en soi; il détruit donc, par son propre mouvement, ce mouvement hors de soi qui constitue l'Espérance.
Mais j'aime mieux dire : l'Egoïsme tue la Charité ou l'Amour de Dieu. Car, il est de l'essence de l'Egoïsme de n'aimer que lui-même, et de se concentrer tout entier en lui-même. Et il est de l'essence de l'Amour ou de la Charité, de sortir de soi et de tendre vers un autre. La Charité ne peut être qu'entre deux êtres , car pour aimer il faut être au moins deux.
L'Espérance déjà, nous venons de le dire,est un élancement de la vie hors de soi. L'amour est plus encore; c'est comme une impuissance de rester et d'habiter uniquement en soi; c'est le
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besoin d'en sortir pour se donner et se communiquer; c'est un épanouissement, un épanchement du cœur impatient de se répandre, et de se prodiguer. En un mot, tout véritable amour, même l'amour de Dieu, est un mouvement du dedans au dehors; c'est une explosion de la vie hors de soi.
Or, à ce mouvement de la vie qui se pousse, pour ainsi dire, elle-même en dehors d'ellemême, pour être, vivre et respirer dans un autre , que peut-on imaginer de plus diamétralement opposé que l'Egoïsme? L'Egoïsme, qui retourne le cœur et avec lui toute la vie dans le sens le plus opposé à son véritable pôle, c'est-à-dire à Dieu même; l'Egoïsme, qui, selon saint Augustin, est l'amour de soi poussé jusqu'à la haine de Dieu.
L'Egoïsme de l'homme et l'amour de Dieu sont donc nécessairement en raison inverse l'un de l'autre. Plus l'un augmente, plus l'autre diminue; et arrivé à son plus haut degré, l'un exclut absolumentl'autre. C'est ici, surtout, le cas dédire : Ceci tue cela.
A la lettre, l'amour désordonné de soi-même, ou l'Egoïsme, tue l'amour le plus parfaitement ordonné, l'amour de Dieu ou la Charité.
Avec tout ce que nous venons de dire, nous devons à Dieu le service. Car Dieu est souverain; et, comme tel, il nous demande le devoir qui s'impose à tout sujet, à savoir, le servir.
Tout en nous, intelligence, mémoire, cœur, imagination, âme et corps, tout doit être au service de notre Souverain. C'est le service rigoureusement obligatoire : car tout ce qui n'est pas à son service viole sa Souveraineté. Or, l'Egoïsme a horreur de servir. Comme il tend à s'adorer lui-même, il tend à ne servir que luimême, et rien que lui-même. L'Egoïsme non seulement refuse le service à l'homme, il refuse le service à Dieu, c'est-à-dire le service radical et fondamental, raison première de tout autre service.
Aussi, si vous cherchez la cause secrète de cette violation du service de Dieu, ou de votre tiédeur et négligence dans ce divin service , vous la trouverez dans un amour excessif de vous-mêmes. Et ceux qui, parvenus au fond de l'abîme où meurt toute vie religieuse, disent par chacun de leurs actes : « Quis noster Dominas? « Je suis moi-même mon Maître, et je n'en re- « connais pas d'autres , » ceux-là, vus de près et dans les détails de leur vie personnelle, vous
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apparaîtront comme des incarnations de l'Egoïsme.
Au contraire, plus nous nous dégageons des servitudes de notre Egoïsme ; plus nous éprouvons le besoin d'apporter à notre légitime Souverain le libre hommage de tous nos services : besoin intime et généreux de dire à Dieu par toutes nos actions, comme le Prophète-royal : Seigneur, me voici, je suis votre serviteur. « Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute, prêt à faire votre volonté souveraine. »
Dès lors, il est facile d'entendre comment TEgoïsme, qui tue en nous, vis-à-vis de Dieu, l'Adoration, la Prière, la Louange, l'Amour et le Service, tue en même temps le Sacrifice; le Sacrifice, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus grand, de plus parfait et de plus méritoire dans l'Adoration, dans la Prière, dans la Louange, dans l'Amour et dans le Service de Dieu; le Sacrifice, c'est-à-dire la perfection même de l'Adoration; le Sacrifice, c'est-à-dire, la plus puissante de toutes les prières; le Sacrifice, c'est-à-dire, la plus glorificatrice de toutes les louanges; le Sacrifice, la plus sincère expression de l'amour; le Sacrifice, c'est-à-dire, l'idéal même du service,
ou l'homme s'immolant lui-même au service de son Souverain.
Or, l'Egoïsme de sa nature, c'est l'antagonisme, et si je le puis dire, Yantipode du Sacrifice; il en est la contradictoire et la négation. Car le Sacrifice, pris dans son plus grand et son plus généreux sens, c'est l'abnégation et l'immolation même du moi, c'est-à-dire, le Sacrifice où l'homme est tout à la fois le sacrificateur et la victime.
Il implique donc, dans sa notion même, l'absence, la négation et la mort de l'Egoïsme;comme l'Egoïsme lui-même implique dans sa notion, l'absence, la négation et la mort du sacrifice. L'Egoïsme est au Sacrifice ce que la nuit est au Jour, le froid à la chaleur.et la mort à la vie. Ou, si l'on veut, l'Egoïsme, c'est le sacrifice retourné, l'immolation à rebours. C'est l'homme immolant tout et tous à soi, au lieu de s'immoler lui-même à tout et à tous. Et s'il le pouvait, Dieu même serait sa victime, au lieu d'être lui-même la victime de Dieu.
Enfin, Messieurs, il y a une chose que l'Egoïsme repousse, et qu'il parvient quelquefois à supprimer et à tuer tout à fait : c'est la Religion; la Religion, qui renferme tout ce que nous avons
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dit jusqu'ici; la Religion, c'est-à-dire, le résumé de tous les devoirs qui nous obligent envers Dieu; la Religion qui est, en essence, le commerce efficace de l'homme avec Dieu.
Chose remarquable : A mesure que l'Egoïsme grandit dans une âme, la Religion' y diminue dans la même proportion ; et, quand l'Egoïsme y atteint son plus haut degré, la Religion y périt tout entière. L'extrême Egoïsme, en effet, pousse aux extrêmes limites de la vie religieuse, où la Religion effective cesse d'être réellement, c'est-à-dire, à la négation complète de la vie religieuse ; cela revient à dire que l'Egoïsme conduit à l'athéisme, comme, de son côté, l'athéisme pousse à l'Egoïsme et au plus complet et au plus effroyable de tous les Egoïsmes . Par toutes ses tendances l'Egoïsme chasse Dieu de l'âme humaine ; et par un inévitable retour et une sorte de fatalité des choses, il prend pour lui-même la place de ce Dieu qu'il a chassé de lui, et lui-même se fait dieu.
Même sans arriver jusqu'à ces limites extrêmes, où les choses s'accusent dans toute leur effrayante réalité , et se découvrent dans toute leur horrible laideur; est-ce que nous n'avons pas en nous-mêmes et dans le sens le plus intime de
notre vie, la démonstration vivante de cet antagonisme inné de l'Egoïsme et de la Religion?
Qui parmi nous ne sent croître son Egoïsme, à mesure qu'il sent décroître sa Religion et sa piété? Et réciproquement, qui ne sent renaître sa Religion et sa piété, à mesure qu'il seutmourirsonEgoïsme? Cela est si vrai — l'expérience le démontre— que tout grand dévouement et tout grand sacrifice portent à Dieu et rapprochent de Dieu; tandis que tout grand Egoïsme éloigne de Dieu, et souvent en sépare tout à fait. Se séparer de Dieu, c'est retomber sur soi-même ; et sortir de soi-même par un sacrifice ou un dévouement, c'est remonter vers Dieu.
Si donc vous voulez connaître dans un homme la vraie mesure de son Egoïsme, mesurez la distance qui le sépare de Dieu. A ce signe et à cette règle, vous ne vous tromperez jamais.
Cherchez un impie qui ne soit pas un égoïste; vousneletrouverezpas.L'Egoïsmeenlui pourra, plus ou moins, se cacher sous les formes du caractère, sous le charme d'une naturelle bonté, et surtoat sous le poli des habitudes de la vie sociale et d'une éducation distinguée ; mais cet Egoïsme existe ; et pour le découvrir, vous
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n'aurez qu'à percer une écorce ou à soulever un voile.
Mais le type achevé de 1'Eg'oïsme humain, je le répète, c'est l'athée, c'est-à-dire, l'homme qui, par la négation pratique et théorique de Dieu, brise avec tout devoir religieux. En lui, l'Egoisme prend des proportions qui vont parfois jusqu'à la monstruosité; tandis que, dans l'homme profondément religieux, le dévouement et le sacrifice souvent s'élèvent jusqu'à l'héroïsme.
Ainsi, vous le voyez, l'Eg-oïsmeestau fond de toutes les Prévarications grandes ou petites, ayant Dieu directement pour objet; parce que par la violation de nos devoirs envers lui , il amoindrit ou détruit tout à fait en nous la Religion,en supprimant tous les éléments de la vie religieuse.
Après cela, il est à peine nécessaire de dire que toutes les omissions et toutes les transgressions des préceptes et des lois que l'Egiise impose à tous ses enfants, ont — plus ou moins consciente et réfléchie — la même cause effective. Ainsi, loi de l'abstinence, loi du jeûne, loi de la confession, loi de la communion, loi du dimanche, qu'est-ce, pensez-vous, qui pousse à la violation de toutes ces lois et à l'omission de
tous ces devoirs? Toujours l'Eg-oïsme; cet Eg-oïsme réfractaire, qui ne veut ni se soumettre, ni se g-èner, ni se contraindre, ni se mortifier, en un mot, se vaincre et se renoncer luimême.
L'Eg-oïsme, qui explique etproduit toutes nos Prévarications directes envers Dieu, explique et produit aussi toutes nos Prévarications envers le prochain. Ces Prévarications, elles aussi, remontent jusqu'à Dieu, qui nous commande, avec l'amour de lui-même et pour l'amour de luimême, l'amour du prochain.
Il est facile de comprendre , comment l'Eg-oïsme, sur toute la lig-ne, est le perturbateur de nos vraies relations avec le prochain.
Vous allez voir en effet, comment en tout et partout, il est le violateur de la loi de fraternel amour, et par suite, le véritable auteur de toutes nos Prévarications contre le prochain. L'Eg-oïsme, vis-à-vis du prochain, est coupable de cette triple Prévarication : Il est stérile de tout bien; il est fécond de tout mal;
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ou il est, devant le prochain, d'une absolue indifférence , en d'autres termes : l'Egoïsme ferme dans l'âme humaine toutes les sources du bien ; il y ouvre toutes les sources du mal ; ou bien, il renferme l'homme dans un indifférentisme complet pour tout ce qui n/est pas lui-même. Cherchez quelque part , dans l'humanité , un véritable égoïste qui soit un bienfaiteur , un égoïste qui ne soit pas un malfaiteur; ou qui ne soit pas , devant toute humanité , d'une froide et coupable indifférence; vous ne le trouverez pas.
Oui, Messieurs, l'Egoïsme arrivé à un certain degré est, pour tout bien à faire au prochain, d'une stérilité absolue et d'une sorte d'impuissance native; ou si, extérieurement et en apparence, il réalise ce qu'on pourrait nommer un bienfait; ce qu'il vise, ce qu'il cherche, avant tout, dans cet acte dont pourra bénéficier un homme, c'est son intérêt, son ambition, son honneur, sa gloire, lui-même, enfin. Mais, faire le bien sans aucun retour sur soi, avec un absolu désintéressement ; j'affirme que l'être égoïste en est complètement incapable.
Que nous demande Dieu avant tout, et comme point de départ de tous nos devoirs envers le
prochain? Nous sommes frères, et ce qu'exige tout d'abord ce rapport de fraternité, c'est la communication fraternelle, c'est-à-dire, la communication des biens, la communication vraiment désintéressée; non pas la communication qui reçoit, mais la communication qui donne.
Or, c'est le propre de l'Egoïsme de tuer la fraternité, et par suite la vraie communication. L'Egoïsme isole le moi, et le sépare de tout. S'il entrait avec le prochain en communication pour lui faire du bien, même sans en recevoir; alors, ce ne serait plus l'Egoïsme, ce serait la fraternité. Mais l'Egoïsme, comme tel, et agissant sous sa propre impulsion , est absolument impuissant à faire le bien, rien que le bien, et sans retour sur lui-même. A la lettre, il supprime et tue la véritable communication fraternelle.
Voilà pourquoi le socialisme et tous nos systèmes de régénération sociale, roulent dans un cercle dont ils ne peuvent sortir; parce que, tandis qu'ils déploient sur nos têtes le drapeau de la fraternité, ils développent dans lésâmes, par leurs doctrines, tous les germes de VEgdisme.
Et maintenante nous venons plus au détail; que faut-il, pour entrer avec le prochain dans des rapports harmonieux et bienfaisants?En d'autres
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termes, que faut-il pour réaliser efficacement la communication fraternelle? Il faut donner à ceux qui ne possèdent pas , compatir à tous ceux qui souffrent, servir ceux qui ne peuvent se servir eux-mêmes, secourir ceux qui ont besoin de nous , se dévouer, enfin , et soi-même souffrir, ; pour soulager toute souffrance.
En dehors de ces actes essentiellement fraternels et que la charité impose, il n'y a pas de fraternité, et entre les conditions humaines l'harmonie ne peut pas exister.
Or, il est de toute évidence que la bienfaisance, sous ces diverses formes, demeure étrangère à l'homme égoïste, et est avec son Egoïsme absolument incompatible. Comment ferait-il, en effet , pour accomplir ces actes ? L'idée ne lui en vient même pas, et serait, si elle lui venait, infailliblement repoussée?
Donner ? Mais il n'a jamais trop,jamais même assez pour lui-même dès lors, comment et pourquoi donnerait-il?
Compatir ? Mais il a bien assez à s'apitoyer sur ses propres souffrances; comment,dès lors, aurait-il une larme à verser sur la souffrance d'autrui?
Servir? C'est-à-dire se faire en action le ser-
viteur de son frère? Mais l'Egoïste prétend mettre tous les autres à son propre service : comment se ferait-il le serviteur des autres? Il dira bien : Soyons frères : Oui, pourvu qu'il soit le grand frère ; et que le petit frère soit son serviteur, si ce n'est son esclave.
Se dévouer, secourir, et pour secouriret se dévouer, souffrir? Mais le dévouement suppose l'amour; il est l'œuvre même de l'amour; et l'Egoïste n'a pas l'amour; s'il aime, il aime un seul être: lui, encore lui, et toujours lui.
Je ne sais quoi de froid et de glacé ferme son cœur à tout ce qui lui est étranger. Tout entier à son bonheur et à ses jouissances, s'il est heureux et s'il jouit; ou toutentier à son malheur et à ses souffrances, s'il est malheureux et souffre ; il ne voit rien au delà. Sourd aux gémissements de tout ce qui souffre et pleure autour de lui, le spectacle des plus grands malheurs et des plus horribles souffrances ne parvient pas même à l'émouvoir. S'il ne peut s'empêcher tout à fait de les voir et de les rencontrer, il passe en détournant les yeux pour n'avoir pas a secourir, et en demandaDt à son Egoïsme de le protéger même contre l'attendrissement. A l'heure même des grandes catastrophes et des grands fléaux,
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qui font appel au dévouement de tous et de chacun, il fuit, la frayeur dans l'âme et la pâleur au visage, la contagion qui menace; et plutôt que de s'exposer au fléau en essayant de secourir, il consent à ce que tous en meurent,pourvu qu'il n'en meure pas lui-même
Ainsi, comme je l'ai dit, l'Egoïsme ferme ou tarit, dans l'âme humaine, toutes les sources d'où l'amour peut se verser en bienfaits sur le prochain.
Et, en même temps, il y ouvre toutes les sources d'où le mal peut se répandre en crimes et en désastres dans l'humanité, il est l'inspirateur et l'auteur de tout le mal qui plus ou moins frappe et blesse le prochain.
L'Egoïsme, d'abord, produit la haine , avec tout le mal qu'elle-même engendre; car l'Egoïsme est l'amour de soi poussé jusqu'à la haine des autres; et la haine est la fille de l'Egoïsme ; elle naît de l'amour du moi blessé, ou s'estimant blessé par un autre. Et qui ne sait ce que peut la haine dans l'humanité? Qui ignore tout le mal, que veut et que fait au prochain, l'homme qui porte en son cœur cette passion d'enfer? Et qui jamais pourra comprendre et dire tout le mal fait par la haine, à ce prochain à qui nous devons
l'amour? Qui pourra surtout en comprendre et en dire toute l'horreur?
L'Egoïsme produit \a.v engeance. La vengeance! c'est-à-dire le moi qui ne sait pardonner rien de ce qui l'offense, l'outrage, le blesse; que disje? le moi qui s'irrite et se courrouce jusqu'à vouloir supprimer ce qu'il croit l'avoir blessé^ et se fait de ses représailles, c'est-à-dire de tout le mal qu'il peut rendre, une sorte de bonheur farouche.
L'Egoïsme produit toute médisance et toute calomnie. Oui, dénigrer, calomnier, c'est sa joie. Ah ! cette chose essentiellement méchante , qui se nomme la médisance, et cette autre plus méchante encore qui se nomme la calomnie, mais qu'est-ce donc, si ce n'est, dans cet Egoïsme antifraternel, cet affreux besoin de s'ajouter à lui-même tout ce qu'il enlève à un autre, en réputation, en honneur, en considération? satisfaction maligne donnée au ' mci envieux, jaloux ou haineux. Sauf de rares exceptions, l'homme qui dénigre ou calomnie cherche moins encore à nuire à un autre qu'à se satisfaire luimême.
L'Egoïsme produit toute injustice et toute violation du droit du prochain; à la lettre, il vole
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et dépouille autrui ; il eulève à un autre pour s'approprier à lui-même, et étendre ainsi le domaine de sa personnalité. Oui , appauvrir quelqu'un pour s'enrichir soi-même; la possession du moi par le dépouillement d'autrui; l'accroissement de soi-même par la diminution d'un autre : telle est la raison secrète qui pousse parle vola la violation du bien d'autrui. Ce mouvement de la vie peut être inconscient, et caché à celui-là même qu'il pousse; mais il est certain. Telles sont, en effet, les deux tendances de la vie absolument opposées: l'Amour qui veut donner, et l'Egoïsme qui veut prendre ; l'Amour qui se dépouille lui-même pour enrichir autrui, et l'Egoïsme qui dépouille autrui pour s'enrichir lui-même.
Bref, l'Egoïsme est le grand violateur de la loi de justice. Allez au fon d de toutes les grandes Prévarications contre le droit et la propriété ; pénétrez les mystères ténébreux des falsifications, des fraudes, des spéculations, des tromperies, des vols, des spoliations, j'allais dire, des brigandages delà vie contemporaine; qu'y trouvez-vous? Un Egoïsme, un Egoïsme rapace. Supprimez l'Egoïsme,, rien de tout cela n'existe plus. Oui, que trouvez- vous au fond de
toutes ces iniquités, qui parfois font pleurer tant de misères et accumulent tant de ruines ? Toujours et partout la même chose : le monstre de l'Egoïsme. Il est là comme l'animal devant sa proie; il la guette, il la convoite, il la saisit, il la dévore .
Oui, l'Egoïsme vole; il dérobe, il arrache à autrui tout ce qu'il lui peut prendre et arracher; et pour mieux voler, dérober et dépouiller, il ment, il trompe et il trahit. Il cache le vol sous le voile du mensonge; et, sous le masque de l'hypocrisie il trahit, en les dépouillant, ceux-là mêmes dont il affecte de servir les plus chers intérêts. En un mot il tourne à l'exploitation et à la déprédation du prochain toutes les ressources de sa puissance intellectuelle , de son influence morale, et même, s'il le faut, de sa force matérielle; et il dit en action, sinon en paroles, le mot célèbre des libertins de la Jérusalem antique : « La loi de notre justice, c'est notre force. « Lex juslitiœ nostrœ fortitudo est. »
Ainsi, l'Egoïsme est au fond de toute injustice qui lèse le droit du prochain. Il est voleur, il est escroc, il est brigand, ravageur et dévastateur. Faut-il ajouter, que quand son intérêt le demande,non seulement il vole et il dépouille; mais
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il tue et assassine; il est, selon les situations, homicide, fratricide, et parfois même parricide ! Et au fond de tous ces affreux projets de spoliation et d'extermination qui, sous les beaux noms de justice populaire et de revendication sociale, retentissent aujourd'hui partout, et menacent, d'un jour à l'autre, de faire dans l'événement leur terrible explosion, qu'y at-il? A part certains abus, qui sont euxmêmes, en ceux qui possèdent, les fruits de l'Egoïsme, et par là même donnent aux revendications du peuple un semblant de justice et d'équité, qu'y a-t-il en réalité? Mais, il y a cet Egoïsme impatient de jouir, et de faire sienne la possession d'autrui ; il y a cet Egoïsme affranchi par les doctrines perverses de tous les freins de la conscience ; et qui,pour pratiquer en grand le vol et la spoliation, au nom d'un prétendu droit populaire , ne reculerait devant rien, pas même devant la proscription, l'assassinat et le fratricide.
En sorte que, quand on y regarde de près, on constate que la réforme des abus commis par ceux qui possèdent, c'est-à-dire, par les Egoïsmes d'en haut, est demandée par la convoitise de ceux qui ne possèdent pas, c'est-à-dire, par les
SOURCE DE TOUTE PRÉVARICATION 38i
Egoïsmes d'en bas. Et cette bruyante agitation
sociale, dont la rumeur remplit ce siècle, n'est,
au fond, qu'une guerre acharnée, où les Egoïs-
mes sont aux prises avec les Egoïsmes ; les
Egoïsmes qui veulent prendre avec les Egoïsmes
qui veulent retenir ; eh ! quoi donc ? les lambeaux
de cette terre , qu'ils se disputent et s'arrachent;
pareils à des animaux affamés et furieux, se
disputant et s'arrachant les lambeaux d'une même proie.
Ainsi, c'est un fait attesté par toutes les réalités de la vie et par tous les témoignages de l'histoire : l'Egoïsme qui est absolument stérile de tout bien, est,pour produire le mal du prochain d'une effroyable fécondité ; il en ouvre toutes les sources et en verse dans les générations le fleuve toujours débordant, et pas plus que sa source ne tarissant jamais.
Mais il est, pour l'Egoïsme humain, une troisième situation : étant supposé qu'il n'empêche pas le bien, et ne déchaîne pas le mal ; il est une chose qu'il produit infailliblement vis-à-vis du prochain, et qui déjà elle-même est un mal, c'est l' indifférence, la froide et âpre indifférence.
Quiconque a vécu auprès d'un être profondément égoïste, n'a pas besoin qu'on l'instruise
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sur ce point; il a senti ce je ne sais quoi de dur, d'âpre et de g-lacial, que produit partout le contact avec ce qu'on nomme l'indifférence; et pour le savoir, il n'a pas besoin d'autre démonstration que la leçon de sa propre expérience. Il est bon cependant de se rendre compte de ce phénomène, l'un des plus tristement intéressants de notre humanité déchue : l'Eg-oïsme dans l'homme produisant, devant les autres hommes ce qu'il y a de plus opposé à toute loi naturelle, à toutes prescriptions divines, à tout instinct de sociabilité humaine , à savoir l'inhumaine et répugnante indifférence.
Quelle est, de ce phénomène étrang-e la raison radicale, ou le mystère caché au fond de nutre nature infirme? Ah! Messieurs, ce mystère, il n'est pas difficile d'en avoir la révélation ; et cette raison, si radicale soit-elle, il n'est personne qui, en consultant sa raison et son cœur, ne la puisse découvrir.
L'une et l'autre nous disent, en effet, que tout grand amour, tout amour exclusif d'une per sonne ou d'une chose produit l'indifférence devant tout ce qui n'est ni cette chose, ni cette personne. Cet effet d'un amour souverain, concentré sur un point unique, est, en quelque sorte,
fatal; parce que, par la force même des choses, il détache avec le cœur la vie entière de tout autre point. Un amour vraiment souverain sépare nécessairement de tout autre amour; ainsi un souverain amour de Dieu rend indifférent à tout amour sensible de l'homme; et un souverain amour de l'homme crée l'indifférence devant l'amour de Dieu.
Or, l'Eg-oïsme, dans son plein et à son plus haut degré, a non pas seulement un amour souverain, dominant tout autre amour, mais V amour exclusif de lui-même. De là, comme effet inévitable devant tout ce qui n'est pas lui, ou ne se rapporte pas à lui, l'absolu du détachement, ou pour mieux dire, de l'indifférence. De là, cette solitude que se fait l'être égoïste dans la société et jusque dans la famille; solitude sombre et triste, mais qu'il aime toute triste et sombre qu'elle est, et dont cet affreux amour de luimême ne lui permet plus de sortir.
Voyez, en effet, ce que fait d'ordinaire l'Eg-oïsme arrivé à un certain degré : Ce qu'il fait? Qui ne le sait ? Il trace autour de lui un cercle aussi étroit que possible , dans lequel il se retire tout seul, ou avec quelques êtres, qui se rattachant à lui, font comme une partie de
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lui-même, et parfois avec un seul être aimé d'un égoïste et monstrueux amour; et il dit tout bas ce qu'il n'oserait peut-être pas dire tout haut : Ici est tout mon bonheur; ici est mon univers; et hors de ce cercle où je renferme et limite mon amour, tout ne m'est rien. Que l'humanité devienne ce qu'elle pourra et ce qu'elle voudra; pourvu qu'elle me laisse en paix jouir 'de moimême et de tout ce qui touche à moi-même.
Voilà l'Eg-oïsme devant l'humanité, alors même qu'il ne songe ni à blesser, ni à tuer, ni à nuire en aucune sorte : V indifférence,^ encore l'indifférence. Que les hommes autour de lui souffrent ou jouissent: indifférence! Que des multitudes meurent de misère et de faim : indifférence! Que la société prospère ou soit menacée de périr: indifférence ! Qu'elle aille au progrès ou à la décadence, à la civilisation ou à la barbarie: indifférence! Que la vie présente soit pour les hommes un paradis ou un enfer, et que les âmes s'y sauvent ou s'y damnent pour l'Eternité; que l'Eglise soit honorée ou insultée, qu'elle soit défendue ou persécutée, qu'elle vive ou qu'elle meure au sein de l'humanité ; que Dieu créateur soit loué ou blasphémé, qu'il soit béni ou maudit par ses créatures : qu'est-ce que cela fait à l'Eg-oïsme? Que tout
s'écroule ou périsse, enfin, autour de lui; pourvu qu'il vive heureux lui-même, et que sur la ruine universelle l'édifice de sa fortune et de ce qu'il nomme son bonheur, reste debout: Hors delà, pour lui, je le répète, c'est l'indifférence et toujours l'indifférence!
Or, qui ne comprend que cette froide indifférence en face de toutes les situations et les destinées humaines, que ce rempart de g-lace élevé par l'Eg-oïsme entre un homme et tous les autres hommes, est un mal dans l'humanité, une injure faite au prochain , à qui, non seulement, comme chrétiens et catholiques, mais comme hommes et citoyens, nous devons, avec la sympathie et l'amour, le service, le soulagement et le secours?
Cette indifférence n'est pas seulement inhumaine, ou antihumaine, elle est antisociale. Et l'on se demande avec effroi, ce que deviendrait une société où il n'y aurait, par hypothèse, que des Eg-oïsmes partout et en tout; des Eg-oïsmes en haut, des Eg-oïsmes en bas, des Eg-oïsmes au milieu? Ah! ces Eg-oïsmes incarnés danschacun et dans tous, ce ne serait pas seulement comme un immense amas de marbres vivants ne se communiquant que leur mutuelle froideur. Ces
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Egoïsmes places en face les uns des autres, et forcés, malgré leur isolement, de se toucher réciproquement, sortiraient de leur indifférence universelle pour devenir l'uuiverselle hostilité : chacun voyant dans chacun un ennemi qui le menace, tôt ou tard, ces Egoïsmes, dans une guerre sauvag-e et une mêlée sangiante, donneraient à la terre le spectacle non seulement d'un effroyable conflit, mais d'une effroyable tuerie !
L'Egoïsme, qui trouble les Rapports de l'homme avec Dieu et avec le prochain, trouble surtout et plus directement encore les rapports de l'homme avec lui-même; et par là engendre toute Prévarication devant lui-même, comme toute Prévarication devant le prochain et devant Dieu. Perversion individuelle, qui est le point de départ et la raison secrète de la perversion religieuse et sociale, dont nous avons parlé.
L'Eg-oïsme n'étant, comme nous l'avons dit, que l'amour désordonné du moi en des degrés divers, on doit s'attendre à le voir jeter partout le désordre dans la vie humaine, et la pousser à la violation de tous ses devoirs envers elle-même.
Il est de toute évidence que plus l'Egoïsme grandit, plusl'hommedoitse corrompre et se pervertir. Et, parce que ce désordre est au cœur, et que le cœur est le centre de la vie; il en résulte que ce désordre tend à désorganiser, à pervertir et à corrompre avec lui-même la vie tout entière. La perversion du cœur, c'est la perversion de notre amour, puisque l'amour est la vie même du cœur. Et de même que notre amour, quand il est dans l'ordre, met partout dans l'homme l'ordre avec lui-même, et par là y engendre tout bien, toute vertu et toute sainteté; ainsi l'Egoïsme qui n'est que la perversion dans l'amour ou l'amour retourna, met partout le désordre qui est en lui-même, et par là engendre tout mal, tout vice, toute perversité; et ce désordre central de la vie individuelle, entraîne, comme conséquence, à l'universelle perversion de cette vie.
On peut donc entendre que, même en faisant abstraction de son désordre devant Dieu etdevant le prochain, il est, par rapport à celui même qui le personnifie, le désordre en essence, le désordre vivant; et que toute Prévarication, ou tout mal individuel, dérive de cette source intime de tout mal et de toute Prévarication.