L'ÉGOISME
Toutefois, pour avoir de cette vérité uue conviction plus motivée, une vue plus claire et plus distincte, il faut ici pénétrer plus avant, et creuser plus en détail le mystère de notre vie, au point de vue où nous sommes, et notamment le mystère de nos passions qui, dans notre état de déchéance, sont le grand mal ou, pour parler plus exactement, sont la grande impulsion au mal de notre vie. Une courte et rapide étude des passions du cœur humain va nous montrer,avec une pleine évidence, comment l'Egoïsme est au fond de toute perversion et de toute Prévarication; car, elle va nous montrer que de même que, dans notre vie déchue, nos passions sont l'impulsion à tont mal et à toute Prévarication individuelle, l'Eg-oïsme lui-même est le mal intime de nos passions, parce qu'en pervertissant notre amour, il pervertit par là même toutes nos passions : vérité décisive dans le sujet qui nous occupe.
Toutes nos passions, en effet, ne sont que des formes et des modifications de notre amour.
L'amour est le fond commun de toutes nos passions; il en est la substance qui les contient toutes; il est le foyer où toutes s'allument.
Allez au fond de toute passion, quelque forme
qu'elle prenne, et de quelque nom qu'elle se nomme; au fond de chacune et de toutes, vous découvrirez une même chose, l'amour.
« Otez l'amour, dit Bossuet, il n'y a plus de pas- « sions : posez l'amour dans un cœur, vous les « faites naître toutes. > Quelques exemples vont suffire à le constater.
L'espérance est un amour; c'est un amour qui attend la possession de ce qu'il aime.
Le désespoir est un amour; c'est un amour qui n'attend plus rien.
L'ambition est un amour ; c'est un amour qui tend vers les honneurs, vers la gloire, vers la grandeur, c'est-à-dire vers tout ce qu'il croit l'élever devant les hommes.
La tristesse est un amour ; c'est l'amour qui pleure l'absence el la séparation de ce qu'il aime.
La joie est un amour ; c'est l'amour dans la possession de l'objet aimé.
La colère est un amour; c'estl'amour qui s'irrite et s'emporte contre ce qui l'empêche d'embrasser et de posséder ce qu'il aime.
La vengeance eut un amour; c'est l'amour qui veut anéantir ce qui l'a blessé lui-même, ou a blessé ce qu'il aimait.
La haine elle-même, chose remarquable, la
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haine qui semble être l'opposé de l'amour, c'est encore un amour; c'est l'amour qui repousse et fuit ce qu'il estime l'avoir trompé, trahi, injurié, outragé.
Ainsi, par l'examen à fond de toute passion du cœur humain, vous aboutirez partout à la constatation de cette vérité, qui semble en résumer, toute la vie et toute l'histoire, à savoir,que toute passion est une forme de notre amour, ou, ce qui revient au même, que notre amour est le fond de toutes nos passions.
Or , comme nous l'avons dit et démontré déjà, l'Egoïsme, c'est le désordre dans notre amour; par conséquent, il est le désordre des passions qui ne sont autres que notre amour lui-même ; et il en résulte immédiatement que tout mal , toute perversion, tout désordre qui se trouve dans une passion quelconque^ pour principe générateur un Egoïsme.
En dehors de tout Egoïsme, en effet, c'est-à dire, de tout amour désordonné de soi, les mouvements passionnés de la vie, considérés en euxmêmes, peuvent être bons et légitimes s'ils sont coordonnés par rapport à leur but et à leur destinée. Ainsi, dans l'état primitif qui a précédé la chute, toutes les passions étaient dans
l'ordre et gravitaient avec le cœur lui-même vers leur vrai centre, c'est-à-dire, vers Dieu.
Et même après la chute, toute passion n'est pas intrinsèquement perverse, si elle est coordonnée à un but légitime.
Ainsi, il y a des vengeances légitimes, celles qui ont pour but de servir le droit et la justice. .
Ainsi, il y a de légitimes ambitions, celles qui cherchent avec désintéressement le triomphe de la vérité et le salut des âmes.
Ainsi, il y a de légitimes tristesses, celles qui pleurent sur les oppressions du bien et les triomphes du mal.
Ainsi, il y a des colères et des indignations saintes, celles que soulèvent dans les grands cœurs et dans les nobles âmes la persécution des saints et les outragées faits à Dieu, à Jésus- Christ son Fils et à l'Eglise, la divine épouse de Jésus-Christ.
Mais s'il peut y avoir des passions dans l'ordre et légitimes par leur but; on ne peut ignorer qu'il y a, dans les passions, depuis la chute originelle, des tendances perverses et des foyers du mal ; et, en général, on peut dire que laissées à elles-mêmes , par leurs mouve-
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ments spontanés, nos passions vont au mal plutôt qu'au bien; elles sont l'inspiration du mal, la provocation au mal, l'impulsion vers le mal.
Eh bien ! quand on yregarde de près , on constate que la spécialité du mal, qui se trouve en toute passion désordonnée, se résout dans un Eg-oïsme,et n'est pas autre chose que l'Egoïsme lui-même. Et, de même que, comme nous venons de le dire, toute passion n'est qu'une forme et un mouvement' de notre amour; ainsi toute passion désordonnée, ou tout mal que renferme une passion, n'est qu'une forme particulière de ce mal universel qui se nomme l'Egoïsme.
Il suffit d'aller au fond de toute passion mauvaise, c'est-à-dire, de toute passion jetée par son mouvement hors de l'ordre, pour constater, de toutes manières et sur toute la ligne , aux profondeurs mêmes les plus reculées du cœur humain , que dans l'Egoïsme gît tout le mal de nos passions.
Ainsi, l'Egoïsme est le mal de Y ambition; c'est le 'iioi cherchant sa propre glorification; le moi aspirante son élévation personnelle, .et pour mieux s'élever, appelant et poursuivant l'abaissement d' autrui; et pourvu qu'il arrive, prêt à
fouler aux pieds tous les droits, et à faire, même de ses crimes, un piédestal à sa grandeur.
L'Egoïsme, c'est le mal dans la vengeanct : c'est le moi qui se veut satisfaire par la destruction de ce qu'il croit l'avoir blessé. Que veut, en effet, le vindicatif, si ce n'est se conjouir dans sa vengeance; ôter la vie à un autre pour se donner à lui-même une joie féroce ? Le plaisir de la vengeance, c'est le bonheur de l'Eg'Oïste.
L'Eg-oïsme, c'est le mal dans la tristesse. Voyez le désolé, dans le mauvais sens de ce mot; que pleure- t-il, et pourquoi gémit-il? Il pleure la perte de son bien , de son plaisir, de sa jouissance, de son bonheur. Mais, une larme versée sur une misère , une souffrance fraternelle, jamais! Et tandis qu'il pleure sur luimême, il maudit Dieu ou les hommes, qu'il accuse de son malheur.
L'Egoïsme, c'est le mal dans le désespoir; c'est le moi qui ne sait porter sa part d'épreuves et de souffrances; le moi, qui se débarrasse de la vie comme d'un fardeau qui l'accable, ou simplement le gène; c'est le moi, suicide, se recherchant lui-même jusqu'en sa propre destruction.
L'Egoïsme, enfin, c'est le mal dans l'amour même, dans cet amour qui condense et résume
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en lui toutes les passions. Cet amour, qui retenu dans Tordre pourrait faire éclater tout à la fois, sa beauté , sa grandeur, sa sainteté, sa force et sa fécondité; qu'est-ce qui le dépouille à la fois de tout cela? Qu'est-ce qui le rend tout ensemble, laid, vicieux, faible et stérile? Qu'est-ce qui le précipite quelquefois tout entier dans la chair et dans toutes les ignominies des plus grossiers sensualismes, des plus basses voluptés et des jouissances les plus éhontées et les plus monstrueuses? En doutez-vous? l'Eg'oïsme et rien que l'Egoïsme. Oui, c'est lui, et toujours lui qui abaisse, déshonore, souille et stérilise cette grande passion du cœur humain qui pouvait être, à la fois, si belle, si sublime, si pure et si féconde. Oui, au sein de ces débauches et de ces orgies, où tombe trop souvent cet amour qui, pouvait planer dans les hauteurs, multiplier les moissons du bien et se donner la grande fécondité du dévouement et du sacrifice; au fond de toutes les fang-esdans lesquelles il se traîne, vous trouverez toujours cet Egoïsme , qui, sous les noms profanés de tendresse et d'amour, se repaît lui-même des plus grossières jouissances! Ainsi, vous le constaterez partout et toujours;
quand le mal se produit dans une passion , c'est que l'Egoïsme est au fond.
Ce phénomène vraiment curieux des passions mauvaises et des vices de l'âme humaine, qui ont pour unique inspirateur l'Egoïsme, peut se résumer dans ce qu'on nomme les sept péchés ou les sept vices capitaux, et qu'on pourrait nommer aussi les sept formes principales de l'Egoïsme ou les sept grandes Prévarications de la vie individuelle, dans ses rapports avec elle-même.
Et tout d'abord, voici Y orgueil, ce chef de l'armée du mal dans l'humanité entière; l'orgueil, ou l'amour désordonné de sa propre excellence; l'orgueil qui dit par chaque mouvement et par chaque respiration de sa vie : Ascendam. . . Je monterai, et je monterai encore.
Or, qu'est-ce que l'org-ueil, si ce n'est le moi s'aimant, s'admirant et s'exaltant dans la partie supérieure de lui -même, et qu'à cause de cela, je nomme l'Egoïsme spirituel, l'Egoïsme le plus semblableacelui.de l'ange tombé,Lucifer, voulant s'élever lui-même jusqu'à devenir semblable au Très-Haut. De là, le moi qui ne veut pas obéir, le moi qui aspire à toutes les indépendances. De là , le moi qui veut commander à tous, et se faire
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sur tous un empire souverain. De là, le moi exigeant pour lui-même tous les égards, tous les respects, toutes les prostrations, et parfois, toutes les adorations. De là, le moi qui ne veut croire à rien, pas même à la parole et à l'autorité de Dieu, et se complaisant dans le rationalisme, c'est-à-dire, dans l'org-ueil et la suffisance de sa raison.
Rien n'est plus certain; au fond et à la racine de l'org-ueil, il y a l'Eg-oïsme qui monte et s'exalte vers toutes les hauteurs; et, s'il est vrai de dire que l'orgueil est le père de tous les désordres; il n'est pas moins vrai de dire que l'Eg-oïsme est le père de l'org-ueil; et c'est cet Eg*oïsme même qui explique la répulsion instinctive qu'inspire tout org-ueil qui se montre.
Après l'org-ueil voici V avarice, c'est-à-dire, la passion désordonnée de la possession; l'avarice qui voudrait tout avoir, tout posséder, tout retenir; l'avarice qui se cramponne à la matière, qui l'embrasse, qui l'étreint; et, arrivée à un certain degré, seprosterne devant elle et l'adore, comme le païen son idole et sa divinité.
Or, qu'y a-t-il au fond de cette avarice , si ce n'est un Eg-oïsme que je nomme, à cause de son objet, l'Eg-oïsme matériel? Le moi qui voudrait,
s'il le pouvait, s'incorporertoutce que la matière renferme; et, comme disait un écrivain, en faire entrer dans sa fibre toute la quintessence?
Et la luxure, la luxure dont il vient d'être parlé, qu'est-ce donc, si ce n'est la fille naturelle de l'Egoïsme? Que trouvez-vous, en effet, dans son fond , si ce n'est cet Egoïsme qui se prend comme à son bonheur, au plaisir de ses sens et aux jouissances de sa chair? L'homme, par son cœur et par son âme, est expansif et généreux. Par son corps et par sa chair, il est égoïste et solitaire ; et c'est là, dans son corps et dans ses sens, que le moi désordonné et dégradé tout ensemble, se fait des festins où il se convie lui-même tout seul, et dont Dieu et les aDges détournent les regards.
Et cette passioD dégradante, ce vice trivial et grossier qui consiste à s'absorberdans le manger ou le boire; à manger et boire avec excès, ou à contre-temps et sans motif raisonnable, la gourmandise, qu'est-ce aussi , si ce n'est un Egoïsme — un Egoïsme, que pour le bien désigner, je nomme ici l'Egoïsme animal! Oui, animal, entendez-le bien ; Egoïsme qui rapproche le plus l'homme de la brute. L'animal, en effet, est essentiellement Egoïste; il l'est par tous ses ins-
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tincts, par sa nature même. Il est à la piste de sa 'proie, c'est-à-dire, de tout ce qu'il peut absorber et s'assimiler. Cette proie, il la saisit et la dévore; il la dévore tout seul; et écarte en frémissant tout ce qui peut l'empêcher de l'absorber tout entière. Quelle ardeur, quels trépignements, quelle absorption de tout son être dans la jouissance qu'il y cherche ou qu'il en éprouve ! Qui a jamais vu l'animal — ■ sauf pour ses petits — en conviant un autreà partager son égoïste festin?
Eh bien! la gourmandise, est-ce que ce n'est pas, dans l'être humain, l'acte animal par excellence? Est-ce que la raison y est pour quelque chose? Est-ce que l'animalité n'y est pas tout? La jouissance régulière, résultant de l'alimentation normale, la raison humaine la légitime, l'approuve, et même la commande comme une nécessaire fonction de la vie; la gourmandise jamais ! Yanimalité seule la réclame et la conseille; et, par conséquent, seul l'Egoïsme la produit et l'inspire.
Avec l'orgueil, l'avarice, la luxure et la gourmandise, triste progéniture de l'Egoïsme, voici cet autre vice qui se nomme V envie; l'envie cette noire tristesse causée dans un cœur
humain par le bonheur d'un autre; comme si ce bonheur était son propre malheur; tristesse particulièrement répugnante, devant laquelle on se sent plus de mépris et de dégoût que de compassion et d'attendrissement. Tristesse digne du grand Egoïste qui se nomme Satan; tristesse pleine souventdes plus sombres pensées, des plus noirs desseins, et parfois renfermant en ellemême l'affreux désir d'arracher à un autre que soi le bonheur qu'on lui en vie, et dont on souffre soi-même. Ainsi l'ange tombé du ciel, pour satisfaire sa jalousie égoïste, ou son Egoïsme jaloux, a voulu perdre l'homme et sa postérité, en lui inspirant le mal, et le poussant à la Prévarication primitive, ou au péché originel. Ainsi, son Egoïsme jaloux continue, à travers les siècles, de souffler partout avec le désordre du péché le principe et la cause de tous les désastres, au sein de cette humanité rachetée par le sang de Jésus-Christ, et dont le bonheur sur la terre semble accroître pour lui le supplice de l'enfer. Or, toute envie profonde et maîtresse d'un cœur d'homme est comme une imitation de cet Egoïsme de Satan, et qu'à cause de cela je ne crains pas de nommer, l'Egoïsme satanique. Et la colère, Messieurs, la colère, cette passion
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qui tout à coup monte comme une tempête, gronde comme la foudre, s'allume comme un incendie, remue et soulève tout dans un cœur humain, comme les vag-ues d'une mer en tourmente; la colère, qu'est-ce, pensez- vous, qui la fait éclater à la surface de la vie, si ce n'est l'Egxù'sme qui est dans son fond?
Cet homme qui ne se possède plus et complètement hors de lui ; cet homme qui, le regard flamboyant, les lèvres tremblantes et trépignant dans tout son être, s'emporte, s'irrite et semble se hérisser comme un animal en furie; cet homme qui, sous un mot qui le touche, sous un souffle qui l'effleure, pour un rien quelquefois, frémit, se cabre, se courrouce, et en retour de la moindre blessure reçue, menace de donner la mort, et quelquefois même, s'armant de tout ce qu'il trouve sous la main, porte, en effet, autour de lui, dans son aveugle fureur, des coups mortels : Qu'est-ce que cet homme, qui semble n'avoir plus rien d'humain, si ce n'est un Eg-oïsme vivant, et que je nomme ici non pas seulement l'Eg-oïsme orag-eux et tempétueux, mais l'Egoïsme homicide, l'Eg'oïsme assassin ?
Sans doute, dans ces explosions, ces trépidations et ces violences de la colère, il y a une
part à faire au tempérament et à la constitution plus ou moins susceptible et irritable; mais la cause principale, la cause intime qui provoque ces tempêtes foudroyantes, c'est ce qui est le fond de la nature déchue, l'Egoïsme.
Reste enfin, pour aller jusqu'au bout, le dernier vice capital, cette passion qui fuit le travail et repousse tout ce qui la g-ène ; cette passion qui crée l'oisiveté et la stérilité , et comme dernier résultat pousse à la dégradation, et même à la sauvagerie, la Paresse. Or, la paresse, cette inspiratrice de tant de mal dans l'humanité, qui donc l'inspire elle-même ? Qui en est aussi le vrai père g-énérateur? En doutez-vous? Mais, c'est cet Eg-oïsme, ce moi désordonné qui ne sait ni se vaincre, ni se contraindre, ni travailler, ni combattre, ni souffrir; c'est cet Eg-oïsme qu'on rencontre au désert, dans ces générations descendues au-dessous même de la barbarie; cet Egoïsme que nulle discipline n'a châtié, qu'aucune éducation n'a contenu et réprimé : Eg-oïsme qu'à défaut d'autre mot, je nommerai l'Eg'Oïsme sauvage.
Quelle image, en effet, plus expressive , et quelle personnification plus vraie de cette passion ou de ce vice de la paresse, que le sauvag-e,
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cet être — comme dit de Maistre — « qui ne travaille plus », ne se remuant que sous l'aiguillon du besoin, pour chercher sa proie de l'heure présente, et qui, sa proie dévorée et une fois repu, se couche nonchalamment au soleil de son désert, entre son repas d'aujourd'hui et son repas de demain !
A la lettre, c'est la paresse qui fait l'homme sauvage, et c'est l'Egoïsme qui fait l'homme ■paresseux.
Ainsi, les sept vices ou péchés capitaux ne sont, à les bien définir, que» sept formes principales d'un même fond identique, l'Eg-oïsme.
Je m'arrête, Messieurs, je crois avoir assez creusé, au point de vue où nous sommes, ce fond obscur et ingrat de notre humanité déchue; et vous avoir assez révélé la cause profonde et universelle de la Prévarication, qui était cette année le principal objet de notre prédication.
En parcourant le triple champ de nos obligations envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes , c'est-à-dire, la sphère totale de nos Prévarications , nous avons constaté comment leur infinie variété se résout dans cette triste, mais incontestable unité : l'Egoïsme, ou la perversion de notre amour.
Ainsi, de même qu'en sondant la terre, en certains endroits de sa surface, on fait jaillir l'eau avec plus ou moins d'abondance ; ainsi, en sondant par tous les points de sa surface, notre nature humaine pervertie par la chute, on y découvre toujours le même fond : l'Egoïsme, encore l'Eg-oïsme, toujours l'Egoïsme.
Ah! c'est ici, et ici surtout, que je vous dirai avec le Prophète : Redite prevaricatores ad cor. Prévaricateurs, rentrez dans votre cœur (1) , et là, cherchez en vous-mêmes l'ennemi de tout bien ; car, vous n'avez pas deux ennemis, mais un seul ; et voyez tout ce qu'il a pu engendrer en vous de défauts, de vices, de perversions, de désordres de toute sorte.
Un jour, Dieu dit à Job, son serviteur :
« Es-tu entré dans les profondeurs de la mer ? « Nunquid ingressus es profunda maris ? (2) Et « les monstres qui se promènent dans ses « abîmes, les as-tu comptés? » Et moi je vous dirai : Etes-vous descendus dans les profondeurs de votre cœur, qui est une mer aussi? Et ces défauts, ces vices, qui, semblables à des reptiles au fond de la mer, s'y croisent en tous
(1) Isaïe, c. 46, v. 8. — (2) Job, e.38, v. 16.
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sens, les avez-vous comptés? Et surtout ce monstre de l'Egoïsme qui les engendre tous, l'avez-vous reconnu? Du moins, tout ce que nous venons d'en dire vous a-t-il quelque peu aidé à le découvrir ?
Oh ! alors, je vous dirai : Voilà l'ennemi , le grand ennemi, l'unique ennemi 1 Donc, c'est lui qu'il faut poursuivre; c'est lui qu'il faut attaquer, aujourd'hui, demain et toujours; c'est contre lui qu'il faut tirer le glaive , le glaive de la vérité et de la justice ; c'est lui qu'il faut frapper,et s'il se peut, exterminer tout à fait.
Ah ! c'est que là est la racine de tout mal ; racine toujours vivante et toujours féconde, qui fait éclore comme ses pousses perpétuellement renaissantes, toutes les fautes, toutes les iniquités, tous les crimes et toutes les scélératesses.
CONCLUSION
Donc, pour vaincre et exterminer le mal qui, sous une forme ou sous une autre, est vraiment
votre mal, il faut par vos coups transformateurs et libérateurs atteindre jusque-là; il faut frapper sur cette racine maudite, qui produit partout et toujours les végétations et les moissons du mal. Il en est, sous ce rapport, de la vie dans le monde humain , comme il en est de la vie des arbres dans le monde végétal; si vous ne songez qu'à retrancher des rameaux, vous n'aboutirez jamais à en supprimer les fruits empoisonnéset mortels. A la place de chaque branche retranchée, il en repoussera deux, trois, plus encore peut-être. Si vous voulez empêcher les rameaux de repousser et de reproduire leurs fruits de mort, encore une fois, je vous le dis, il faut frapper à la racine; il faut frapper à la racine!...
Oui, Messieurs, quand il s'agit, comme c'est pour vous le cas en ce moment, quand il s'agit de la réforme, mieux encore, de la tranformation de votre propre vie, laissez-moi vous le dire — et pardonnez ce mot que je prends ici dans le meilleur sens — il faut être vraiment radical, en touchant à la plus grande et à la plus profonde racine de toute Prévarication; et par la destruction ou la mort de l'Egoïsme, triompher du radicalisme du mal par le radicalisme du bien. Et ceci nous montre, pour le dire en passant,
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la divine sagesse du Sauveur et Libérateur du monde, venu pour détruire tout mal et restaurer tout bien dans notre humanité. Chose, en effet, bonne à méditer! Jésus-Christ pose, à la base de sa morale divinement restauratrice, l'obligation fondamentale de renoncer à soi-même ; en d'autres termes, de commencer par vaincre en soi l'Egoïsme. « Que celui qui veut être mon disciple et marcher après moi , se renonce lui-même; Abneget semetipsum. Vous le voyez» le divin Restaurateur ne demande pas deux choses tout d'abord, mais une seule chose: se renoncer soi-même ; c'est-à-dire s'affranchir de la tyrannie de son propre Egoïsme. Et, à vrai dire, le christianisme pratique tout entier repose sur cette prodigieuse parole : Abnega temetipsum.
Jamais une telle parole n'avait été dite, et surtout posée comme point de départ de tout bien, et comme réaction efficace contre tout mal. Ah! c'est qu'il fallait le regard d'un Dieu, pour apercevoir dans cet amour désordonné du moi, qui se nomme l'Egoïsme, le principe et la cause réelle de tout mal et de tout désordre dans l'humanité.
Et si nous-mème nous avons pu jeter quelque clarté sur ce triste et obscur mystère de
notre vie, nous n'avons pu le faire qu'à la lumière de cette parole du divin Révélateur et Sauveur : Abnega temetipsum. Il n'est pas douteux que cette parole a été comme un nouveau fiât lux au milieu de nos ténèbres, et que la réaction efficace contre l'Eg-oïsme préparée par cette parole, a substitué au monde ancien tout un monde nouveau ; le premier ayant roulé tout entier sur l'Eg-oïsme ou l'amour désordonné du moi ; le second devant rouler tout entier sur l'abnégation complète du moi ou la réaction continue contre l'Eg-oïsme par le sacrifice.
Mais comment et par quelle puissance réag-ir efficacement contre notre Eg-oïsme et par là couper, si je le puis dire, par sa racine la Prévarication humaine ?
Messieurs, en finissant, je vous ouvre des horizons que je ne puis cette année parcourir avec vous ; et je vous livre dans un seul mot le secret, l'unique secret de vaincre en vous l'Eg-oïsme : l'Amour de Jésus-Christ, dont cette grande semaine nous rappelle la suprême manifestation. L'amour désordonné de soi-même ne peut être vaincu que par un autre Amour,et par un amour essentiellement ordonné ; et cet Amour qui, dans la plénitude de son sacrifice,
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nous invite à la lutte contre notre Egoïsme, ah c'est votre amour, ô Sauveur Jésus !
Donc, ô Dieu du sacrifice, ô divine Victime du Calvaire, à tous ceux qui m'écoutent et à moimême aussi, donnez votre Amour; que sous les traits enflammés de ce divin Amour l'Eg-oïsme humain soit vaincu; que par sa défaite dans toutes nos âmes la Prévarication disparaisse dans la victoire de votre Amour ; et que par là tous nous échappions aux revendications et aux châtiments de votre divine Justice.
Amen .
Pour 'paraître prochainement :