La prière d'un homme; poèmes
Le Jardin qui riait dans la chaude clarté Bruissante d'un vol mille fois éphémère, Le Jardin de parfums, de chants et de lumière S'est empli de silence et de sérénité.
Le soir calme a posé sa beauté sur les choses. Le Jardin prend le charme triste du passé. Son dessin familier, déjà, s'est effacé, Et l'on n'aperçoit plus le massif clair des roses.
Par delà le mur bas qui précise le fond, — Un seul toit découpant, au bord du ciel, son ombre - Le grand ciel s'ouvre, scintillant et pourtant sombre. Non plus joyeux, mais angoissant et trop profond.
Puisque nous sommes seuls à l'heure la plus tendre, 0 nous qu'exalte un généreux et large espoir ! Accueillons en nos cœurs la majesté du soir Et sa belle voix grave, essayons de l'entendre.
Laissons les mots polis et le rire badin,
Et l'orgueil puéril, et les paroles vaines —
Ne rions pas. — Laissons le rire aux voix lointaines
Dont l'écho vibre et meurt dans l'ombre du Jardin.
C'est l'instant rare d'être absolument sincère, D'ouvrir son cœur ingénument, et sans effort. Pour que monte de lui son parfum simple et fort. Gomme monte l'odeur subtile de la terre.
Ne disons rien. Sentons passer la Vérité. Elle qui resplendit dans l'infini des mondes Va rapprocher nos fois sincères et profondes.
Le Jardin n'est que paix et que sérénité.
Morte. — Qu'est-ce que ça veut dire?
Tes yeux heureux se sont fermés...
— Mais moi, j'entends toujours ton rire Et tes petits mots bien-aimés.
Morte. — Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ton corps est inerte et glacé...* — Mais il me câline et m'attire.
Et me tient doucement pressé.
a LA PRIÈRE D'UN HOMME
Morte. — Qu'est-ce que ça veut dire ?
Nous t'avons couchée au cercueil.
— Mais je sens ton sein qui respire, Même quand je porte ton deuil.
Morte. — Qu'est-ce que ça veut dire ?
Je ne te verrai plus jamais...
— Mais c'est ta main qui vient d'écrire, Pendant que je la regardais.
Toi qui m'as devancé sous l'immuable pierre
Qu'ils relèveront bien, au matin que j'espère,
Connais-tu que je t'aime et que je tends vers toi
L'effort désespéré de mon âme sans foi ?
Où es-tu ? Dans quel jour ou dans quelle ténèbre?
Où se sèche l'horreur de ta sueur funèbre ?
Je ne sais rien depuis qu'il t'a fallu partir.
Sauf que chaque journée est plus longue à souffrir.
Il est indifférent que je dorme ou que j'aille.
Ou que je heurte mon front las à la muraille :
Plus je te cherche, hélas, et plus je reste seul.
Je 8uis dans ma douleur comme dans un linceul.
C'est un linceul épais et que rien ne déchire
— Mais j'entends, au travers, l'écho de notre rire.
Pourquoi m'as-tu laissé là, Le cœur crevant de tristesse ?
Je suis triste, et tu me laisses ?
Tu n'as jamais fait cela.
Quand j'ai mal, il me câline, Ton sein au rythme inégal.
Je n'ai jamais eu si mal, Et je cherche ta poitrine.
C'est donc bien loin, ton néant, Que tu ne peux pas m'entendre, Et que ta voix grave et tendre N*a pas un mot consolant ?
On me dit qu'un Dieu dispense Le bonheur à ses élus, Et que tu ne souffres plus.
Que tu as ta récompense...
Rêve absurde et mensonger.
Tu n'es pas dans l'allégresse.
Si tu connais ma détresse Sans pouvoir la soulager.
Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai : lu n'es pas morte. Ce n'est pas vrai : ce n'est pas toi que l'on emporte. Ton visage présent vit au fond de mes yeux. Tu vas me dire : u Oh oui ! Je crois que je vais mieux. . . » Quelle importance peut avoir cette journée, Sinon qu'elle sera, dans l'heure, terminée. Et qu'enfin nous verrons si ta fièvre a monté? J'attends. J'attends le jour trop longtemps souhaité Où tu te lèveras, frêle, pâlie et lente, Pour essayer ta force encore chancelante. J'attends ton premier rire après un clair réveil. J'attends nos premier! pas dans ton premier soleil.
J'attends tout ce bonheur de vie et de tendresse Dont chaque aube nouvelle a refait la promesse. Je t'attends pour t'aimer, je t'attends, je t'attends. Et mes bras, inlassablement, je te les tends.
Alors, que disent-ils, que ta face est voilée, Jusqu'à la fin des jours que tu t'en es allée...
Je souffre de ta mort presque physiquement. Quoi que je fasse, en tout endroit, à tout moment, Ma douleur brûle en moi comme une fièvre lente. Elle fait mes yeux las et ma tcte pesante, Mes pas mal assurés, inhabiles mes doigts. Je porte sur mon cœur un immuable poids Qu'à chaque battement il faut que je soulève. Et c'est si lourd, et c'est si dur, et c'est sans trêve I Ma gorge étreint des mots qui n'en peuvent sortir; Mon heure est toujours l'heuce où je te vois mourir Je me raidis encor dans l'angoisse d'attendre Et mes membres crispés n'ont pas pu se détendre.
Je ne dis plus ton nom aux oreilles vivantes, Toi dont la pure forme est plus pure que nous. Il troublerait en vain ces folles et ces fous Qui vivent dans la joie et non point dans l'attente.
Pour ceux qui, te gardant une âme plus puissante, Accueilleraient ton nom et le trouveraient doux, Ceux-là savent te voir à mon côté, partout ; Ceux-là n'ignorent pas notre secrète entente.
aa LA. PRIÈRE D'UN HOMME
Car je t'aime trop bien, ô mon amie en Dieu, Pour vouloir te couvrir du vêtement trop vieux Tombé, un soir d'été, de tes épaules lasses.
Mes épaules aussi seront libres, un jour. Et je demande à Dieu de me faire la grâce Qu'elles sentent déjà leur vêtement moins lourd.
O ma tendre et ma seule amie, Toi que j'ai couchée au cercueil, Dans la détresse de mon deuil, J'évoque ta face blêmie.
T a face du tout dernier soir.
Sereine, souriante et belle, A la minute après laquelle Mes yeux n'ont pas pu te revoir.
2h LA PRIÈRE D'UN HOMME
Mais comme on a fermé la bière Sur les traits que je vois encor.
Je crois que ton visage mort Subsiste dans le cimetière ;
Et qu'au fond du caveau béant Où tout le reste s'annihile, Ton sourire doux et tranquille Est respecté par le Néant.
Je viens auprès de toi pour que tu me consoles Parce que je succombe au poids de ma douleur : Ils ont beau me bercer de touchantes paroles, C'est de ton cœur que j'ai besoin — et non du leur.
Je viens auprès de toi pour que tu me pardonnes. Je suis lâche devant la vie et sa beauté : Mon pauvre être, parfois, faiblit et s'abandonne Comme s'il n'était plus par ton âme habité.
Je viens auprès de toi pour que tu me redises Les seuls mots qui savaient m'apaiser tout émoi. Ta tombe est mon foyer comme elle est mon église. Je t'appelle. J'attends. Je souffre. Réponds-moi...
L'ombre de ta maison est faite de ton ombro Que ton pauvre cœur las a laissée après lui. Dès le matin joyeux, et tant que le jour luit, Elle reste invisible aux plis du rideau sombre.
Mais à l'heure d'amour, quand s'approche le soir. Je vois flotter, autour de moi, l'ombre fidèle. Elle arrive en silence, et s'installe chez elle, Eflleure tout, se glisse où tu venais t'asseoir.
Et moi qui cependant méprise et qui repousse Les plus tendres des soins offerts à mon malheur, Je m'abîme indéfiniment dans sa douceur.
— Car je la reconnais parce qu'elle est si douce...
Ce soir, ton cher accueil m'attend à la maison. Je n'y trouverai plus, comme l'autre saison, Ton regard véridique et droit, ni ton sourire, Et je n'entendrai plus ta voix calme me dire Les mots, les justes mots qui savaient m'apaiser ; Et mes lèvres seront sans lèvres à baiser.
Mais je n'ai plus besoin, pour te posséder toute, Des gestes trop humains que ta pudeur redoute. Le temps n'est plus des bras étroitement fermés.., Ah I ton beau corps et ton visage bicn-aimés...
Je ne chercherai pas leur fantôme livide
Dans l'ombre de notre maison qui semble vide.
Lorsque le soir sera enfin silencieux,
Seul dans notre maison, je fermerai les yeux ;
J'élèverai, vers la splendeur de ta lumière,
Mon âme frémissante, attentive et légère.
Elle s'élèvera d'un grand bond libéré
Vers le champ merveilleux, trop longtemps ignoré,
Vers l'infini, vers l'intangible, vers l'espace,
Hors de tourt ce qui trompe et de tout ce qui passe.
Hors des mondes, hors des liens, dehors, dehors.
Vers là où tu es Toi, sans la lourdeur d'un corps.
Pour retrouver ton cœur, toi qui m'as dit : « Je t'aime »,
Je hausse mon esprit vers la Tendresse même.
Pour retrouver tes yeux, ma calme et douce sœur,
Je hausse mon esprit vers la même Douceur ;
Pour retrouver ta grâce à demi enfantine.
J'adore en mon esprit la Pureté divine.
— La Douceur, la Tendresse, et celte Pureté...
Je les sens — Et c'est Toi — Tu t'approches — Je t'ai.
Et si je ne peux plus, pourtant, vivre sani toi? Si d'être toujours seul et chaste sous mon toit Je sens venir la froide et splendide folie ? Faut-il serrer encor le lien qui me lie Et rester là, devant ce grand vide béant ? Mais si je ne peux pas, si je tombe au néant ? Est-ce ta volonté, faut-il que je me tue? Ou, si la rude voix des sens ne s'est pas tue, Faut-il que, tout tremblant d'un souvenir si cher. J'aille, dans d'autres bras, faire briser ma chair ?
Ah ! Si un Dieu t'entend et m'ordonne de vivre. Dis-lui qu'il prenne ma jeunesse, — et m'en délivre.