‹ La prière d'un homme; poèmesChapitre 2 sur 5 · XII · texte numérisé non relu

XII

Le Foyer

Ta tombe, au plein midi, riait dans la lumière. Par la blancheur encore neuve de la pierre, Par ses fleurs, par le mimosa que tu aimais. Par les fragiles violettes que j'y mets. Par cet air de douceur tranquille, simple et pure Qui la fait presque un peu semblable à ta figure.

Ils m'ont brisé, vois-tu, eux et leurs vains soucis, Leurs gestes que Tamour n'a jamais adoucis, Leurs misères et leurs besoins de toutes sortes. Et la détresse de leurs âmes déjà mortes :

Car la Mort, vois-tu bien, elle est là sous leur toit Où rien ne vit, puisque rien n'aime ni ne croit : Son ombre m'a glacé. — Donne-moi ta lumière, Ouvre-moi la maison où tu vis tout entière Dans l'éclat du soleil de Dieu, et dans ses fleurs. Accueille, dans l'asile infini, ma douleur : Que je t'y sente vivre et t'y retrouve mienne, Et je n'aurai plus peur de la détresse humaine, Et c'est moi, sur leur mal, qui vais m'apitoyer...

0 gardienne impérissable du foyer !

C'est peu, de désirer mourir, les jour» de foi Où, sentant Dieu vivant et toi dans sa lumière, Mon cœur monte vers lui, comme d'une chaumière La famée au-dessus d'un misérable toit.

C'est peu de désirer mourir : puisque sans toi Je vis une douleur épaisse et familière, Et que, n'ayant rien devant moi, ni rien derrière, Je me détacherai d'ici sans un émoi.

C'est peu : si ma douleur s'éclaircît et l'étoile

D'un espoir inimaginable et surhumain,

El si la mort n'est plus que Dieu qui tend sa main.

Mais je t'aime vraiment les soirs où Dieu se voile. Quand mon pauvre cœur las, mon cœur de mécréant, Est gonflé du désir unique du néant.

Menton

Comme il eût été doux de te mener ici, Où le soleil plus chaud est pourtant adouci ; Où les fleurs, par amour de la pure lumière, Jaillissent follement du cœur dur de la pierre ; Où l'on va vers de la beauté, rien qu'en marchant ; Où la voix de la mer est tendre comme un chant ; Où Dieu, plein de pitié pour les hommes, se penche, Et met un fruit doré au bout de chaque branche ; Comme il eût été doux d'aller, les bras liés, Errer sous les pins verts et les gris oliviers,

Puis le long du vieux port, par les belles soirées, Ecouter s'endormir les barques amarrées ; Comme il eût été doux, dans le jour lumineux, De voir sourire, à sa clarté, tes yeux heureux !

Mais qu'elle est clairement divine, la lumière, Et pure, comme fut ta tendresse dernière... Et je me sens pieux et frémissant d'émoi... Tant de lumière?... Suis-je, ici, plus près de toi ?

Adieu a Menton

Adieu, douce Menton qu'elle n*a pas connue. Avant d'être une morte, elle n'est pas venue Près du port bleu et blanc, parmi les citronniers, Sourire aux beaux enfants de tes bruns mariniers. A la place déjà marquée à notre joie, C'est ma douleur qui vient, et m'entraîne et me ploie. Mais tu fus accueillante aussi à ma douleur : Tu lui donnes ton ciel, tes montagnes, tes fleurs. Et, pour que d'un instant heureux je me souvienne, La douceur de ta grâce un peu italienne.

38 L\ PRIÈRE D'UiN HOMME

Je t'aime, ville bonne à qui doit y souffrir. Tu n'es par le décor gardien d'un souvenir : Mais j'emporte de toi — que j'ai bien retrouvée Celle que je voulais pour notre heure rêvée — L'image plus précise en mon cœur dévasté D'un bonheur lumineux qui n'a jamais été.

Vois-tu, dans ce matin si pur et si joyeux,

Mon esprit, vers ton Invisible, monte mieux ;

Partout de la gaieté chante, naïve et saine.

Telle que Dieu la veut, telle que fut la tienne.

Dans ce matin qui rit, je les vois rire aussi,

Tes yeux que nul secret défendu n'obscurcit :

Tout ce bourgeonnement du printemps qui se dresse,

C'est ta fraîcheur, c'est ta franchise et ta jeunesse ;

Et la vivacité caressante de l'air

Me touche avec des mains douces comme ta chair.

ko L\ PRIÈRE D'UN HOMME

C'est vrai que Dieu est bon, puisqu'il me fait comprendre

Que c'est toi qui souris au fond du matin tendre,

Et que ton Invisible est la Réalité,

Et que ton cher amour ne m'a jamais quitté,

Et puisqu'aux mille aspects de sa grande Nature

Il laisse transparaître un peu de ta figure.

Je ne ferai plus rien, sur la terre déserte.

Que hausser, vers ton cher esprit, mon âme offerte,

0 toi qui fus moi-même, et toi qui m'as quitté

Un indicible soir de ce premier été !

0 ma compagne élue à la minute sage !

0 ma donneuse de bonheur et de courage !

Que veux- tu que je fasse après ton grand départ?

Puis-je aimer quelque chose et vivre quelque part?

La musique la plus suave et la plus tendre

N'est faite que d'un chant que tu ne peux entendre ;

Les chemins les plus clairs qui s'ouvrent à mes pas

Ne conduisent qu'à des pays où tu n'es pas.

Ma vie est tout entière à la tienne liée,

4a LA. PRIÈRE D'UN HOMME

Et je cherche sans cesse une trace oubliée

De ce couple invincible et qui fut fait de nous,

Et qui demeure un couple, et qui nous laisse époux.

Mais quand, sous mes veux las, ton empreinte s'efface,

Moi qui te reste uni, que veux-tu que je fasse?

Tous les bonheurs humains que tu ne peux avoir Et toutes les beautés que tu ne peux plus voir ; Tout ce charme multiple et puissant de la terre Qui sourit à l'amour de mon cœur solitaire ; Tout ce vers quoi les hommes tendent leur effort Et qui ne trouble pas le calme de la mort ; Tout cela, tout cela, qui m'entoure et m'oppresse. Je n'en veux plus, je le rejette, je le laisse : Je laisse les instants de joie et de plaisir ; Je laisse tout regret, je laisse tout désir. Je laisse les baisers qui m'attendaient encore, Et l'espoir grave d'être un père qu'on honore. Je laisse la fortune et toute ambition. Et mon travail, s'il n'est à ta dévotion. Si la gloire s'offrait, je laisserais la gloire. Je laisse la fierté d'être honnête sans croire ;

Et je vide si bien le tréfonds de mon cœur Que, pour mes jours futurs, je laisse la douleur.

Hormis la souveraine et divine Pensée, De toute la splendeur du monde délaissée. Je n'aime plus que la lumière, où je te vois, Et le vaste silence, où j'écoute ta voix.

0 toi qui vis dans la splendeur de la lumière, S'il a fallu que tu t'en ailles la première, Eclaire, par instants, l'ombre où je me débats. 0 toi qui fus ma joie et ma force ici-bas. Lointain prolongement plus vivant de mon âme, Parviens à me donner l'aide que je réclame : Puisque ta voix se tait, qui guidait mon esprit. Ta douce voix, si tendre et sûre, qui m'apprit A redire les mots chantants de mon enfance. Révèle-moi la vérité de ta présence !

Songe, ô ma bien-aimée 1 à ces soirs sans pareils Où nous nous aimions tant que pondant ton sommeil, Rien qu'en les regardant, je levais tes paupières : Regarde-moi : ouvre mes yeux à la lumière.

Dieu, mon Dieu de jadis, mon Dieu de mon enfance,

Dieu de ma certitude et de mon ignorance.

Dieu du dimanche et de ma prière du soir,

0 vous qui grandissiez d'un magnifique espoir

L'enfant adolescent beau de vous recevoir.

Dieu de mes mortes, de ma mère et de ma femme.

Mon Dieu abandonné dont l'amour me réclame,

Je suis là, et j'attends vos gestes merveilleux.

Je suis là, j'ai placé ma main devant mes yeux ;

Peut-être, en l'enlevant, verrais-je votre face ?

Mais que sais-je? aidez-moi ; que faut-il que je fasse ?

Ce soir, je suis venu ; reviendrai-je demain ?

Ordonnez, ô Seigneur I que j'enlève ma main.

Seigneur, vous avez fait splendide la lumière, Harmonieux l'élan des flots sur les brisants, Et grave la forêt, et la montagne fière... Avez-vous fait cela pour des agonisants ?

Si ce que voient nos yeux est la beauté dernière, S'ils demeurent fermés sous le lourd poids des ans, 0 Dieu très bon ! votre bonté n'est pas entière, Et vous n'auriez pas dû nous donner ces présents.

Car il se lève en nous, devant tant d'harmonie.

Un tel pressentiment de beauté infinie,

Que tout n'est que chaos, s'il retombe à la mort.

Mais qu'ai-je dit, Seigneur, quand dans cette nature

Resplendit le reflet d'une beauté plus pure.

Et quand il m'éblouit, — et quand je doute encor?

Un homme a-t-il connu, comme je l'ai connue, L'indicible douleur d'être seul sur la terre ? Non point pour un instant de doute et de mystère Seul à jamais, et sur la terre toute nue.

A l'heure de jeunesse encore où l'on espère, Celle que j'appelais d'une voix ingénue, Un matin lumineux et bref, elle est venue ; Et ma tremblante voix ne peut plus que se taire.

PRIÈRES 5i

Mon Dieu, ce clair bonheur que vous venez nous tendre, Après si peu de temps pourquoi nous le reprendre ? Pourquoi, toujours, ce beau poème inachevé ?

Mais ce n'est pas de vous, cette douleur trop vive. Si je rêvft^ réveillez-moi, et que je vive, Et sans me souvenir, même, que j'ai rêvé.

Mon pauvre Dieu, que pouvons-nous ?

Ma voix s'éraille de prières, El de les traîner sur vos pierres, J'ai fait saigner mes deux genoux.

J'ai prié d'une âme sincère, J'ai pleuré d'un coeur humble et doux.

Et je vous ai dit : u Penchez-vous Sur celte incurable misère I »

Ah ! si vous êtes tout-puissant, Que vous faut-il encor? Mon sang ?

Hélas ! je n'ai pas su vous plaire.

Plus je vous aime fervemment, Plus effroyable est mon tourment, Et moins je sais ce qu'il faut faire.

Ah I que la vie est peu de chose I Seigneur, pourquoi l'avez-vous faite?

Vous nous avez donné les roses Pour la gloire des jours de fête ;

La pudeur de la lune blonde

Pour la perfection des caresses,

Et votre soleil, sur le monde,

Pour que tout homme vous connaisse.

Mais cette pauvre vie humaine, Si pauvre, si frêle, si grande...

Voilà : vous la donnez ù peine :

Seulement pour qu'on vous la rende.

J'ai souffert dans mon cœur tout ce qu'on peut souffrir Les femmes que j'aimais sont mortes à la terre, Et je n'ai plus connu que l'horrible mystère D'aimer de tout mon cœur et d'avoir vu mourir.

Et cette ample et sûre douleur, je l'ai offerte A la pauvre douleur des tragiques humains ; Mais ils n'ont pas su voir le trésor de mes mains. Ni que mon cœur saignait entre mes mains ouvertes.

Ils n'ont pas vu tomber les gouttes de mon sang ; Ils n'ont pas vu couler mes larmes fraternelles ; Ils n'ont pas vu les leurs, non plus, couler en elles Ils passaient, et riaient quelquefois en passant.

Je suis seul, vous m'avez fait seul, et d'amour ivre, Dans ce vaste désert où votre soleil luit. Alors, vous êtes là, Vous, vous êtes en lui, Puisque, moi qui suis seul, regardez : je peux vivre.

Si vous m'avez privé de tout bonheur humain, Vous, le suprême amour et la pure tendresse, C'est donc qu'il faut. Seigneur, que, selon la Sagesse, Je ne sois rien qu'une douleur dans votre main.

Aujourd'hui je comprends et j'aime ; mais demain? Demain, je souffrirai ; je souffrirai sans cesse, Quand ils verront, mes yeux affolés de détresse, Les faciles bonheurs rencontrés en chemin.

Ah ! Seigneur I Si vraiment c'est votre intelligence Qui voulut ce martyre et cette déchéance, Aidez-moi, devant ces bonheun que je n'ai pas I

Montrez-moi que toujours vous êtes où nous sommes Faites-moi voir, partout vivant, à chaque pas. Votre signe, Seigneur, dans le regard des hommes.

A.h I la trop belle nuit ! Moi qui, sauf ce qui meurt, Te sens toute, vivante et tendre, dans mon cœur, Sous la chaude beauté de la nuit adorable, J'erre, las et tremblant, fiévreux et misérable, Parce que je n'ai pas un sein pour y dormir, Que ma jeunesse crie et ne peut pas mourir.

Vous qui vîntes à moi dans ma pire détresse, Seigneur, Seigneur, ayez pitié de ma jeunesse I Vous dont la main terrible et si douce me prit, Vous en qui resplendit la force de l'Esprit,

6o LA. PRIÈRE D'UN HOMME

Seigneur, ayez pitié de ma faiblesse humaine !

Ma prière vous veut. — Q'uelle ne soit pas vaine I

Adoucissez pour moi d'un peu de pureté

L'affolante beauté de votre nuit d'été ;

Rendez-moi la froideur sublime de l'Idée !

Que ma volonté chaste et faible soit aidée 1

Je fais ce que je peux, mais quand je ne peux pas.

Si je presse ma bouche en fièvre sur vos pas, Remplissez-la de sang, d'ordure et de poussière, Mais accueillez. Seigneur, sa honteuse prière I

Seigneur, vous avez fait et le ciel et la terre :

Ce que vous avez fait, vous pouvez le défaire ;

Et je sais, ô Seigneur, que vos puissantes mains

Agitent en tous sens nos squelettes humains.

0 Maître de la Mort et Maître de la Vie !

Cependant, à cette heure grave où je vous prie.

Ce n'est point pour qu'autour de moi, à tout moment.

Vous interveniez miraculeusement :

J'ai placé mon destin entre vos mains divines ;

Quel qu'il soit, je l'accepte tel, et je m'incline.

Mais pour prier, d'abord, je vous ouvre mon cœur Tout grand, comme un enfant à sa mère, sans peur ;

6a LA PRIÈRE D'UN HOMME

Et je dis :

Mon destin, faites-le-moi comprendre.

Expliquez-moi : Que dois-je faire ? Où dois-je tendre ? Vous l'Absolu, vous l'Harmonie, et vous, l'Amour, Eclairez mon désir d'un peu de votre jour. Dégagé des erreurs honteuses de la terre, Pour m'approcher de vous, Seigneur, que faut-il ya/rc? Car un homme n'est rien pour vous, s'il n'a voulu Réaliser lui-même un peu de l'absolu.

C'est pourquoi ma prière unique vous supplie D'ordonner clairement les devoirs de ma vie. Que les plus importants — et les quotidiens. S'éclairent à ce grave et constant entretien. Le miracle éternel, c'est de créer les hommes, El d'agir par leurs bras, faibles comme nous sommes. Puissé-je, à l'heure de mourir, n'avoir été Que l'ouvrier joyeux de votre volonté 1

J'ai prié vainement au lit de mes mourantes, D'une désespérée et suprême prière, Seigneur, quand j'ai senti la main toute-puissante Pousser déjà vers moi ma future misère.

Par votre volonté mes mourantes sont mortes. Par votre volonté ma misère est venue ; Car lorsque je heurtais en pleurant à la porte. Quelqu'un était présent qui n'a pas répondu.

Quelqu'un était présent, dont j'entendais le geste Achever, quelque part, l'effroyable mystère. Bien avant que sonnât le double instant funeste, Je savais que je resterais seul sur la terre.

Vous étiez là, dans la sagesse du silence

Qu'un pauvre cœur humain ne pouvait pas comprendre.

Ma prière, pourtant, inclinait la balance,

Et votre amour n'avait jamais été si tendre.

Je criais au hasard comme fait un homme ivre Qui ne sait pas le sens des paroles qu'il crie. Mais vous, quand je disais : « Seigneur, faites-les vivre ! » Vous leur donniez la mort pour leur donner la vie.

Je vous offre, mon Dieu, à toute heure du jour, L'indicible douleur qui jamais ne me quitte. Je vous l'offre d'un geste simple, et sans mérite. Car pour chaque tourment vous me comblez d'amour.

Vous êtes là, tendant vers moi vos mains divines Par lesquelles Lazare a cessé d'être un mort. Et d'elles, qui me sont large ouvertes, il sort Une clarté qui me réchauffe et m'illumine.

Et je hausse vers vous mes misérables mains Crispées pour supporter ma trop lourde souffrance ; Je les hausse humblement, je les hausse en silence, Jusqu'à l'instant venu où je ne sens plus rien.

Où je ne sens plus rien sur mes mains déchargées Qu'un reste de lumière et de douce chaleur : Car vous avez cueilli vous-même ma douleur, Et mes mains, ô Seigneur! vous les avez touchées.

... Déjà mon faible cœur recommence à souffrir. Et je vois s'approcher cette blancheur lointaine De votre main qui va daigner toucher la mienne... J'attends patiemment, mais dans un grand désir.

Seigneur, pardonnez-moi, parce que j'ai pleuré : C'est que mon pauvre cœur n'était qu'une blessure. Je refoule le sang dans mon cœur déchiré, Et je dis maintenant d'une .voix calme et sûre :

Seigneur, soyez béni, vous qui m'avez livré La parfaite beauté de \otre créature; Je l'ai aimée, et d'un amour presque sacré. Mais la tendresse humaine est-elle jamais pure?

Ce que j'avais reçu, vous me l'avez repris. Malgré mes vains efforts, mes sanglots et mes cris. Du fond de cet abîme où ma douleur se traîne.

Je répète : Seigneur I Seigneur! soyez béni, Si vous avez daigné m'accabler d'une chaîne Qui me tire déjà vers l'Amour Infini.

Quel bien ai-je donc fait, pour mériter de vous

Ce beau soir de juillet si parfait et si doux ?

Derrière le vieux Louvre et ses toits en trapèze,

L*or rouge du couchant s'éclaircit et s'apaise.

A l'autre bord du ciel, sur les hautes maisons,

La lune pâle encor s'attendrit sans raison.

On cause près d'un porche, assis. Des enfants jouent.

Une vive fraîcheur touche à peine les joues.

C'est calme, c'est parfait, d'une telle douceur...

Voilà venu votre Royaume, ô doux Seigneur !

— Oui, les hommes, je sais, et la foule qui passe...

Silence. Ce beau soir a touché votre face.

Ah ! Seigneur, c'est bien vrai que vous êtes mon père. Si vous ne l'étiez pas, je ne pourrais pas vivre. J'ai déjà tant de mal à trouver, pour la suivre, La route où votre amour accueille ma misère 1

Hors d'elle, je sais bien que toute marche est vaine, Car j'ai cherché longtemps aux carrefours du monde. Et je suis venu tard, et par la nuit profonde. Et quand mes bras ne pouvaient plus porter ma peine.

Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on vous aime : J'aurais dû, un noble matin, sur votre voie Bondir, tout frémissant de jeunesse et de joie, Pour vous faire le don généreux de moi-même.

J'aurais dû, sur mes mains encor pures, vous tendre L'offrande du cher bien qui faisait mon délice, Et n'être pas, toujours, cet enfant plein de vice Qui sait tout recevoir et qui ne sait rien rendre.

Mais si vous acceptez mon amour secondaire Honteusement donné lorsque tout le repousse, Que votre volonté achève d'être douce Et qu'elle me conduise avec plus de lumière.

Je ne demande rien ; je snis là, seulement, A. genoux, le front incliné, les deux mains jointes. Je vous aime d'un cœur débordant et sans crainte. Parce que je vous sais invisible et présent.

Tout mon pauvre être prosterné bien humblement S'éclaire à la clarté dont votre tête est ceinte. Tout mon être se donne à votre douce étreinte — Et que demanderais-je en un pareil moment ?

Je vous aime, Seigneur — c'est toute ma prière.

Et je vous aimerai jusqu'à l'heure dernière

Où vous me permettrez d'aller vous aimer mieux.

Car à celui qui crut entrevoir votre face.

Rien n'est plus, quoi qu'il lui advienne ou quoi qu'il fasse.

Hormis de vous chercher à toute heure, en tous lieux.

Ce soir, vous me bercez, Seigneur, très doucement. Et je souris, parmi mes regrets et mes craintes ; Je sais que l'invincible mort est seulement L'instant où se resserre encore votre étreinte.

Je vais fermer les yeux sitôt ma lampe éteinte

Sans pleurer sur l'horreur de mon isolement,

Pour m'endormir dans votre paix, et les mains jointes,

Gomme ceux qui sont morts, Seigneur, en vous aimant.

Je suis couché, j'ai pris la forme de la tombe.

Mon corps n'est plus qu'un pauvre animal qui succombe

Sous la peine, sous la douleur et sous l'effroi.

Mais mon âme qui veille et que la chair repousse Se blottit près de vous, sans comprendre pourquoi Votre main si terrible est quelquefois si douce.

Priàre du matin

Dans le matin, naïf comme ces doux enfants Qui ne font jamais rien de ce qu'on leur défend, Dans le matin, tout jeune et pur sous sa rosée, Je vous adore avec une âme reposée.

J'aime bien vous jeter mon appel matinal : Je n'ai pas encore eu le temps de faire mal, J'ai moins honte de moi, misérable et sincère, Et je pense toujours que je saurai mieux faire.

Cette fraîcheur inexprimable du matin, Comme d'un clair manteau de fragile satin. Mon père, couvrez-m'en pour toute ma journée! Maintenant, sitôt ma prière terminée, Je vais rentrer parmi les hommes et le bruit. Faites qu'an milieu d'eux, et jusqu'à cette nuit, Je sente, pure et fraîche en moi comme l'aurore. Mon âme se lever et se lever encore !

Prière du soir

Mon père, me voilà. Ma journée est finie. Si j'ai fait quelque bien, je vous en remercie ; Et si j'ai fait le mal, que votre charité Pardonne encore à ma constante indignité. Dans ce calme nocturne où je crois vous entendre, Je songe à l'autre nuit que je verrai descendre Lorsque le dernier jour à mes yeux aura lui. Car la mort tombera comme tombe la nuit, Comme elle irrésistible et profonde comme elle.

Que de toutes mes nuits elle soit la plus belle.

Ce soir, ainsi qu'on fait à l'heure de la mort,

Je vous offre mon âme, à l'heure où je m'endors.

Mon père, accueillez-la, cette pauvre âme offerte.

L'élevant un instant hors de la chair inerte,

Faites que je la sente hésiter et partir.

Afin qu'en m'endormant je m'apprenne à mourir.

Prière nuptiale

Seigneur, ces deux enfants qui sont là devant vous,

0 Terrible ! Soyez pour eux un Dieu très doux !

Je sais que la douleur est comme un chien fidèle

Qui rabat le troupeau insipide et rebelle,

Et toujours nous poursuit sur nos routes de joie.

A peine on la redoute, on est déjà sa proie.

Je sais qu'elle nous peut griffer, et mordre, et tordre,

— Et que c'est bien ainsi, puisque tel est votre ordre.

Mais ces deux-là, Seigneur, ces deux petits époux I Gel enfant grave et bon qui regarde vers vous, Et l'autre enfant, toute donnée, à son côté...

Oh ! non ! Pas eux ! Pas eux ! Voyez leur pureté :

Voyez : leurs doigts tremblaient quand ils joignaient leurs mains.

Eux, ouvrez à leurs pas vos plus tendres chemins ;

Vêtez leur jeune amour d'une telle splendeur

Qu'un peu de votre amour rayonne par le leur ;

Parce qu'ils sont loyaux, Seigneur, qu'ils se comprennent.

Parce qu'ils sont ardents, que leurs bouches se prennent.

Que leurs enfants soient beaux, et grandissent entre eux,

Et parce qu'ils sont bons, faite» qu'ils soient heureux.

Prière a Lourdes

Je ne viens pas ici pour vous prier, Seigneur, D'enlever à nos corps le poids de leurs misères : Car nous savons, de vous, que notre bien s'opère Par la sainte douleur ;

Qu'il faut aimer sans lâcheté cette souffrance Par quoi nous devenons plus purs et plus humains, Et vivre droit, cherchant aux plut rudes chemins La divine présence.

Quand je m'approcherai, religieusement, Du sanctuaire étroit où la foule se presse. Je ne demanderai, Seigneur, pour ma détresse, Que le renoncement.

Prière sur la montagne

Comme tu traces les pics nets sur le ciel clair.

Rends-nous plus purs, et moins démente notre chair !

Comme tu veux aux monts de rigides assises,

Interdis à nos volontés d'être indécises.

Fais-nous, comme tes monts, hauts, droits, vers toi dressés.

Et déchirés, parfois, mais jamais abaissés !

De même que sur eux les éclairs et la foudre

Laissent une sérénité qui semble absoudre,

Que nos gestes mauvais et nos iniquités

Laissent toujours sur nous, dès qu'ils nous ont quittés,

Le calme des sommets par toi seul habités.

Prière pour les morts

Et voici maintenant ma plus chère prière :

0 Seigneur, recevez mes morts dans la lumière !

Et si ce n'est pas trop oser vous demander,

Attirez-moi près d'eux, à l'immense foyer I

Car ils m'ont laissé seul, loin de tout ce que j'aime,

Plus mort, en vérité, qu'ils ne le sont eux-mêmes.

Mais si je suis indigne encor de l'inconnu,

Et si le jour, pour moi, n'est pas encor venu,

Permettez, ô Seigneur, que du fond du Mystère

Ils surgissent parfois et frôlent ma misère,

Et que je sente leur amour actif et fort.

Et que ma Vie, ainsi, s'anime de leur Mort.

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