La prière de toutes les heures
Le vieil antiphonaire de Bangor contient un petit rythme ingénu, datant du VIL siècle, à la mémoire des anciens abbés du couvent. Le premier de ces Irlandais est Comgall dont nous ignorons presque tout, sauf le nom et cette stance si naïve et si pure :
Amavit Deus Comgilum.
Bene et ipse Dominum.
Le Seigneur a bien aimé Comgall. Et Comgall le lui a bien rendu.
On devrait pouvoir inscrire ces deux versets sur
toutes les vies chrétiennes. Ou plutôt, le premier est déjà sculpté dans la pierre de chacune de nos existences, c’est le second qu’il faut graver sans hésitation et sans mensonge.
Depuis notre baptême, le Christ a rempli pour nous son rôle de Sauveur et toute sa part dans l’œuvre de notre rédemption, il l’a fournie jusqu’à l’excès. — Amavit.
Reste à organiser notre réponse et à rendre à Dieu par charité tout ce que nous avons reçu comme grâce et d’abord cette charité même.
Dans le volume précédent de ces Prières de toutes les heures, on a tenté, respectant la souplesse sinueuse du réel quotidien, on a tenté de faire voir comment à chaque instant et dans toutes les situations, le chemin qui mène à Dieu nous reste ouvert. Notre clameur parvient toujours au Maître de toute chair et elle est toujours accueillie, elle aboutit toujours dès qu’inspirée par lui, elle est conforme à ce qu’il désire. De nous à lui, jamais il ne peut y avoir d’autre obstacle que celui de notre propre perversité, jamais d’autre écran que celui qu’interpose notre mensonge égoïste et coupable.
Et peut-être que, ramassant ces trente-trois méditations sous un titre unique, on n’aurait pas été trop inexact en disant que, nous plaçant en présence de Dieu, elles essayaient de montrer comment on peut l’atteindre. — Domine exaiidi orationem meam...
Comment on peut l’atteindre, la leçon est bancale si on ne montre aussitôt comment il vient nous prendre, car on ne peut l’atteindre que par sa grâce, et sa grâce c’est son initiative souveraine, au-dessus de tous nos droits et en avant de tous nos vouloirs. On ne peut l’atteindre que si, nous prenant dans notre misère, il nous guérit en nous unissant à lui. Et personne ne mérite de posséder Dieu sinon Dieu lui-même et ceux que, par adoption gratuite, il veut associer à sa nature. Je ne mérite pas dans la mesure où. Dieu et moi étant séparés, je jette dans l’intervalle beaucoup d’œuvres ardues et massives pour combler le fossé et diminuer l’abîme ; mais je mérite dans la mesure où, par la miséricorde ineffable du Bien suprême, je deviens un avec lui. Mes œuvres ne sont méritoires que si elles ont cette unité comme principe.
Comment il vient nous prendre, par quels chemins
il descend vers nos faiblesses et nos insouciances, et quels obstacles stupides notre folie et notre cécité jettent en travers de ses chemins pacifiques — semiiae pacificae — c’est plus particulièrement le sujet de ces trente-trois nouvelles méditations.
Elles ne veulent être rien de rare, ni d’élégant, ni de sublime, mais seulement exprimer quelques-unes de ces exigences divines, si fréquemment altérées par nos préjugés et nos ignorances, comme la pensée des maîtres antiques lorsqu’elle passe par l’esprit de médiocres écoliers.
On ne peut donc pas distinguer la manière dont Dieu vient nous prendre et celle dont nous parvenons à l'atteindre, comme on distinguerait une chose d’une autre chose. Il n’y a pas deux échelles de Jacob mais une seule, qui va du ciel à la terre et de la •terre au ciel. Mais on peut distinguer deux mouvements et deux directions et parler de la grâce prévenante ou de la collaboration qu’elle appelle.
Un mot encore au lecteur inconnu, pour empêcher une méprise.
Ce petit livre ne remplace aucun ouvrage existant, il n’enlève rien de leur raison d’être aux recueils
xni
de méditations quotidiennes, dans lesquels depuis des siècles des âmes très intérieures vont puiser chaque matin ou chaque soir. Et c’est pour bien le montrer, que ces trente-trois méditations ont été appelées, non les prières de tous les jours, mais la prière de toutes les heures. Le mot méditation ne doit tromper personne et celui-là aurait l’âme plus légère qu’une noix creuse, qui ne méditerait jamais autrement qu’aux heures fixées et qui n’essaierait pas de mêler la réflexion pieuse et le travail coutumier comme la pensée se mêle aux mots.
Pour bien préparer la réponse unique à l’amour prévenant du Rédempteur, la seule méthode est de collaborer pleinement à cet amour même. Mais on aurait tort de croire que cette collaboration ne consiste qu’en une exaltation sentimentale, en une ferveur mystique et vague et qu’elle n’a pas besoin d’être organisée de façon très consciente et qu’elle n’est pas menacée en nous par nos erreurs. 11 serait inouï qu’on pût, dans sa piété, agir comme- si la théologie de la grâce ne réglait pas nécessairement toute notre collaboration avec Dieu, et il est impossible de ne pas se tromper .dans la pratique quand
on s’égare en théorie. C’est ce qui arrive même dans la pratique des relations ordinaires, là où le contrôle de l’expérience rectifie cependant tant de principes en soi erronés ; c’est ce qui arrive inévitablement dans les rapports avec Dieu, dès que la doctrine en est exclue. Et c’est pourquoi on a m.is de la théologie même dans la prière de toutes les heures.
Fracto alabastro.
Ayant brisé le flacon.
Je voudrais bien que vous m’appreniez ce soir la science du don parfait. Car pendant toute ma vie j’ai à vous donner ce que je suis, à vous remettre ma liberté et mon temps et mes actions. Et si je ne possède pas l’art du don parfait, je risque de mourir sans avoir réalisé tout mon acte de charité.
Celui qui donne huit alors qu’il pourrait donner dix n’a pas encore, à son Dieu, cédé la moitié. Celui qui donne en murmurant et d’un visage morose, d’un cœur resserré ce qu’il pourrait livrer d’un geste large et céder d’un seul coup, est encore bien loin de la perfection ; il ne sait pas comment on s’enrichit ni comment on se dépouille. Malgré ses cheveux blanchis, c’est un enfant moins l’innocence.
Puisque les pécheurs repentants nous précéderont dans le ciel, il est juste que, de leur repentir, nous tirions des leçons salutaires, et la science du don parfait c’est une pécheresse publique qui l’enseignera à notre orgueil de vieux scribe ; c’est une créature méprisée, qui d’un seul geste nous montrera ce qu’il faut faire.
La prière de touteg les heures. II
FRACTO ALABASTRO
Elle est entrée dans la salle du festin, bravant les regards narquois ou sévères de ceux qui l’observent et voudraient la mettre dehors. Elle est entrée, en dépit de la honte et dans ses yeux il y a des larmes. Elle a reconnu le bon Pasteur ; elle se souvient qu’elle est sa pauvre brebis. Et c’est tout, et c’est assez. Elle offrira plus que ses larmes ; elle a saisi à deux mains la fine burette d’albâtre, au col effilé et rempli d’un parfum sans prix. Elle va le verser goutte à goutte, puis elle cachètera de nouveau d’une boule de cire le goulot du vase ciselé. Mais non, — jracto alabastro, — un bruit sec comme de quelque chose qui se casse ; elle a brisé le col de la burette et d’un coup tout le parfum s’est répandu sur les pieds du Maître unique. C’est le geste, le seul geste vraiment digne de ceux qui ont la science du don parfait.
Fracto alabastro. — Quand on se consacre par des vœux définitifs, s’enlevant à soi-même la possibilité de se reprendre, on ne livre pas goutte à goutte ses minutes de liberté, on ne donne pas petit à petit son existence à Dieu, mais on fait de l’irréparable, on brise quelque chose et le Voveo de la formule, avec le perpetuam éclatent .comme le vase d’albâtre aux mains de Madeleine.
Hélas ! la plupart n’ont pas l’intelligence de ces sacrifices absolus ; ils ne comprennent pas pourquoi on donne plus qu’il ne faut, ni pourquoi on donne en une fois, ni pourquoi on se met dans l’incapacité
FRACTO ALABASTRO
de retrouver encore ce qu’on a donné et de remplir le vase de sa vie d’un nouveau parfum capiteux. Et l’immolation du sacerdoce ou de la vie religieuse leur paraît une prodigalité absurde, un gaspillage déraisonnable. — Et fremebant in eam.
Les faux sages n’ont jamais manqué de mauvaises raisons très judicieuses. Ils vous diront que Dieu n’en demande pas tant, et qu’en observant les préceptes on fait très sûrement son salut, et qu’il vaut mieux prévoir l’avenir et garder les portes de sortie bien ouvertes, et qu’il est bien exagéré de pousser si loin les choses. Ils ont retenu que la vertu consistait à ne jamais faire aucun excès, et la générosité qui dépasse la limite de la stricte obligation leur paraît un de ces excès regrettables. Songez donc : cette pécheresse publique vient de jeter sur les pieds du Maître la valeur de toute une année de travail, plus de trois cents deniers qui se volatilisent en parfum. N’est-ce pas insensé, et le Maître avait-il besoin de cette profusion ?
Bonurn opus operata est. — La parole éternelle approuve le geste de la pécheresse repentante et cette femme est proposée en exemple à tous les disciples. Nous n’avons pas à conserver chichement ou habilement nos offrandes ni à servir à Dieu, comme nous demandons qu’il le fasse pour nous, le pain quotidien des mendiants. C’est la moisson et le grenier qui sont à lui, et le four et la farine, avec celui qui la pétrit. Mais toujours cupides nous re-
FRACTO ALABASTRO
fusons d’abandonner avec la richesse d’aujourd’hui les ressources de demain et toutes ies formes du don total nous épouvantent.
Mon Dieu, il faut pourtant que je le comprenne et que je le pratique ce don total. Tuez en moi l’esprit de propriété et tout ce mensonge qui me fait croire que je suis ce que j’ai et que je perds ce que je vous laisse.
Fracto alabastro. — Le parfum répandu n’est pas gaspillé mais utilisé ; il n’est pas même confisqué par Dieu, car Dieu ne confisque rien ; il est encore à moi si je consens à rester près du Maître et à ne pas sortir de sa maison. — Impleta est domus tota ex odore unguenti, — car toute la demeure fut envahie par le subtil arôme, et je retrouve mes dons en celui auquel je les ai tous offerts.
Quand on a fait vœu d’obéir, est-ce que vraiment on ne réalise pas à chaque instant toute sa volonté en la soumettant ? Elle veut être soumise ; une captivité volontaire, une servitude aimée et choisie, est-ce une contrainte pénible ou bien la forme suprême de la liberté ?
Quand on a décidé de se faire une loi de l’observation des conseils, quand on a voué irrévocablement sa vie au sacrifice, est-ce qu’on est dénué et amoindri ? Est-ce qu’on circule hagard et morne parmi le peuple jouisseur ? L’expérience de tous les jours montre bien que c’est chez ceux qui n’ont rien que les riches vont puiser tout ce qui leur man-
FRACTO ALABASTRO
que, et que la joie reste toujours vivace dans les cœurs qui se sont vidés de toute inquiétude et qui cherchent partout l’éternel.
Seigneur, contre toutes mes hésitations et mes pusillanimités- armez-moi du saint courage, dont vous fîtes la grâce à la pécheresse de l’Evangile. Ne permettez pas que mes convoitises me tuent et que je traîne ici-bas une âme partagée, redoutant de vous appartenir sans réserve. Que le dégoût du geste avare me purifie et que je ne puisse plus supporter au bout de mon bras cette main qui se resserre dès qu’il faut donner et qui s’étale toute grande quand l’heure vient de recevoir — ad dandum contracta. — Et si devant vous j’offre ma vie dans une donation que je veux irrévocable, si je fais plus que le simple devoir et si je dépasse le précepte, pour me rassurer sur la valeur de mon acte et me dégager de tous les blâmes humains, il me suffira de savoir que vous avez loué la pauvre fem.me qui brisait d’un seul coup sa burette de parfum — jracto alabastro.
Nonne et ethnici ?
Et les païens ?
Les démons vous ont rendu témoignage. Seigneur, je ne vois pas pourquoi les infidèles ne pourraient pas m’instruire, pourquoi ils seraient hors d’état de changer mon orgueil de pharisien satisfait et de m’éclairer sur le néant de mes œuvres — quia nihil est quod hactenus feci.
Je suis très porté à tourner toutes les comparaisons à mon avantage, et quand je songe aux païens je dénombre avec une reconnaissance orgueilleuse tout ce que j’ai — par vous — et qu’ils semblent ne pas posséder. Je m’imagine qu’ils peuvent et doivent servir de repoussoir à ma vertu et je les regarde de haut, comme le civilisé conquérant regarde les sauvages qu’il colonise. Et je crois facilement que vos jugements, ô mon Dieu, sont à la mesure de mes appréciations misérables, et que vous réservez toutes vos grâces et toute votre gloire à ceux quf vous servent en public et portent votre nom dans le monde.
Et pourtant voici que vous nous proposez des païens en exemple et que vous nous laissez corn- •
NONNE ET ETHNICI?
prendre combien peu nos mérites nous élèvent audessus d’eux. Aux poids de vos balances ce ne sont pas les prétentions mais les actions qui comptent et ce n’est pas en proportion de nos fiertés personnelles que nous avons droit à vos regards. Dans toutes les tribus et dans toutes les races votre Esprit sanctificateur a choisi des élus. L’écorce païenne recouvre, souvent peut-être, le fruit d’une grâce de choix et la semence d’élus tombe de vos mains sur toute la terre.
Et voici que je commence à les considérer, eux, mes frères suivant la race, eux dont la Sainte Vierge aussi est la Mère miséricordieuse, eux qui s’efforcent par les chemins difficiles et d'ans la nuit pleine de carnassiers féroces, eux qui trébuchent et qui tâtonnent, et que j’ai méprisés dans l’orgueil insensé de ma jeunesse.
Je n’ose pas dire qu’ils soient meilleurs que moi, tous ces . païens ; ce serait faire injure à mon baptême et à votre amour inquiet de Rédempteur vigilant. Mais j’oserais encore bien moins déclarer que je suis meilleur qu’eux, craignant que votre foudre ne vienne briser mon mensonge et me souvenant que vous abandonnez ceux qui s’élèvent.
Je prendrai donc votre leçon, sans glose et sans commentaires, comme les yeux prennent la lumière et comme le désert reçoit la pluie.
Quid ampUus ? — Que faites-vous donc de plus que ces païens ? Où est le surcroît de vos œuvres ?
NONNE ET ETHNICI?
Et qu’est-ce qui, dans votre vie, dépasse la limite du devoir honnête et porte au-delà des vertus naturelles ? — Qiiid amplius 7 — Ces deux petits mots s’enfoncent comme des éperons au flanc de toutes les médiocrités et de toutes les paresses ; ils peuvent piquer jusqu’au sang l’orgueil des satisfaits, et leur bienfaisante exigence ne s’arrêtera qu’à la plénitude du terme, et quand nous serons arrivés chez vous.
Ma patience ! Quelle dérision ! Des païens même en auraient peut-être rougi. Je suis aimable avec les personnes qui me sont sympathiques et je cherche à quel moment de ma vie j’ai vraiment pendant un jour supporté mon prochain par amour pour vous. Toute ma vertu — piètre stratégie — consiste à ne pas rencontrer ceux qui me déplaisent, et parce que, ne les voyant pas, je ne leur ai rien dit de désagréable, j’estime que ma conscience ne me reproche rien et que ma conduite est bien chrétienne. — Nonne et ethnici 7 — Et les païens ? Sénèque et Plutarque et Cicéron ont prêché et pratiqué ces vertus modérées ; si vous cherchez en moi. Seigneur, ce que j’ai fait de plus qu’eux tous, j’ai peur que vous ne reveniez les mains vides. — Quid amplius 7
Ma piété, encore si quémandeuse et qui vous tourne le dos dès que votre Providence lui a rempli les mains ; cette prière qui ne se ranime un peu que lorsqu’il s’agit de solliciter des privilèges et d’échapper aux corvées communes ; cette prière me rappelle si fort les invocations intéressées des vieux Romains,
NONNE ET ETHNICI?
passant avec leurs dieux tutélaires des contrats avantageux. — Quid amplius ? — Ils se préoccupaient d’eux-mêmes avant de se dévouer pour vous. Suis-je en progrès sur cet égoïsme ingénu ?
Et je m’effraie parfois en songeant que si Horace ou César revenaient parmi nous, ils pourraient me parler longtemps, à la même table, sans s’apercevoir que mes appréciations et mes admirations sont autres que les leurs et que la sagesse de mon baptême est toute différente de leur cautèle ambitieuse. J’approuverais avec eux ce qui réussit, et j’appellerais mal ce qui me résiste, et je rirais des naïfs qui se sacrifient sans profit et se laissent exploiter par les habiles, et je comploterais de petites ou de grandes intrigues pour détourner vers moi les avantages et les- bonnes occasions, et ces païens et moi nous pourrions nous féliciter mutuellement d’avoir mené à bien notre affaire commune et triomphé par les mêmes moyens, dénués de scrupule, dans la même cause de l’égoïsme. — Quid amplius ?
Il faut que quelque chose distingue ma conduite et ma pensée et que votre sceau reste visible sur ma vie. Je ne vise pas à l’extraordinaire et je ne désire pas qu’on me remarque, mais seulement que je devienne digne de vous et que la honte de ma médiocrité cesse de peser sur votre œuvre. Faites-moi mourir à tout ce qui n’est pas loyal et net, à toute cette vulgarité mercantile que je traîne avec moi dans l’argile de ma nature terrestre, et qu’enfin la foi et la
NONNE ET ETHNICI?
charité transparaissent à travers ma croûte opaque, pour qu’en me voyant on songe à vous, la lumière.
Et je garderai au moins, comme une relique, l’estime de tous ceux qui vous ont désiré loyalement ; et je ne dirai plus dans mon orgueil aveugle que je vaux mieux que les ignorants, que je suis plus méritant que les sauvages et que vos grâces me donnent le droit de mépriser les païens. Elles ne m’imposent que le devoir de me dépenser à leur service, sans marchander.
Silentium... loquetur.
Mon silence vous parlera.
Votre première parole a été si profonde en moi que ma conscience n’en a pas perçu le murmure, c’était votre grâce prévenante préparant ma volonté avant qu’elle ne s’éveillât au désir, c’était votre amour penché sur moi dès mon baptême et guettant l’heure où mes yeux d’enfant s’ouvriraient. Non, ce n’est pas moi qui suis parti à votre rencontre, ce n’est pas moi qui ai crié dans le désert sans eaux vers un Dieu indifférent ou lointain ; ce n’est pas ma parole ou mon appel qui ont commencé en moi l’œuvre de grâce, c’est vous, dans le silence qui par une miséricorde spontanée vouliez bien vous occuper de moi. — Ut diligeremus dilecti sumiis, — l’amour de Dieu pour nous est l’origine et le principe de l’amour que nous avons pour lui.
Et par respect pour cette action mystérieuse, pour ce silence divin où trempent les racines de mes mérites, je crois qu’il me serait permis et profitable de répondre silencieusement et de vous offrir mon hommage muet.
SILENTIUM... LOQUETUR
Le silence est toujours plus éloquent que le discours, parce que plus profond et plus total. Je vais me taire devant vous et mon âme ressemblera à la nuit pacifique et dénouée qui n’est inerte qu’en apparence et où tout travaille à réparer ce que l’aurore illuminera.
Mon silence vous a attendu bien longtemps, et maintenant encore, au fond de mon âme, une parole n’a jamais été prononcée, une place muette existe, réservée à Vatneti de la vie éternelle. Je vous ai attendu bien longtemps, sachant par la foi que vous étiez très proche, mais respectant les délais de vos épiphanies et les heures que vous avez choisies pour vous montrer aux âmes. Mon silence est peut-être un hommage de déférence comme l’immobilité des factionnaires aux portes des palais nationaux, et quand je ne fais rien d’autre que me taire intérieurement pour vous, ce silence remplit ma prière, comme il comble l’immensité du ciel de l’Apocalypse.
C’est que ce n’est pas une petite chose de faire régner en moi le silence et j’admire ceux qui, candidement, prennent ce silence intérieur comme un point de départ et non comme un résultat laborieux. Le silence dans la meute, quand elle a trouvé la piste ; le silence chez les hirondelles rassemblées sous les corniches dans les matins frais de septembre ; le silence dans mes convoitises et dans mes légèretés, dans mes désirs et dans mes fièvres, dans mes incohérences et mes obstinations, le silence quand
SILENTIUM... LOQUETÜR
le marteau retombe sur l’enclume et quand la lime attaque l’acier, quand les paroles dures et les déceptions m’entament, quand le choc brutal de l’épreuve me désarçonne ; ce ne sera pas toujours le silence placide et doux de l’enfant qui s’endort et ce sera parfois peut-être le silence héroïque et crispé du patient qu’on opère sans chloroforme et dont on scie les os à vif.
Je crois, mon Dieu, que ce sont ces silences qui vous rendent le plus de gloire, comme dans une église à l’instant de la consécration quand tout se tait sous les voûtes. J’ai vu des larmes silencieuses, dont sûrement vous avez fait des perles éternelles : les larmes résignées, sans amertume et sans haine et qui sont bonnes parce qu’elles sont vraies. Et j’ai vu de ces silences qui sont de solennelles acceptations, plus sincères que toutes les formules éloquentes et dans lesquelles on s’enroule comme dans un dernier linceul.
Quand vous apparaissez, que puis-je dire ? Quand vous viendrez me prendre au jour suprême, pourraisje vous accueillir par des discours ? Le grand silence de l’acceptation ou du ravissement sera ma seule réponse et je voudrais la préparer aujourd’hui, en me taisant.
Je n’ai pas été baptisé en mon nom mais au vôtre, on ne me demande pas de parler mais d’être ; non de faire des phrases sur la vertu, mais de la laisser croître en moi, comme les roses mûres, qui éclatent sans bruit, dans leurs calices devenus trop étroits.
SILENTIUM... LOQUETUR
Toutes mes actions devraient plonger leurs racines dans le silence intérieur et un coin profond de mon âme devrait ignorer les tumultes et les bouleversements.
Pour mieux agir, pour seconder de façon plus souple votre opération surnaturelle, il faut éteindre mes rumeurs. Je vous offre l’humble fruit de mon silence. Et dans ce silence il y a une victoire sur toutes mes dispersions intimes, sur toute cette multiplicité avide qui me jette bruyamment en dehors de la paix. Et dans ce silence il y a un aveu, l’aveu qu’en dehors de vous il n’y a pas de repos agissant et que, votre plénitude débordant sur ma misère, je n’ai qu’à me laisser envahir pour échapper à la mort. Et dans ce silence il y a un grand désir, calme et tenace, le désir d’être établi enfin dans le définitif et l’éternel et de faire sortir la vérité tranquille de tout le chaos confus de mes' folies. Mon silence est votre victoire.
Acceptez-en, Seigneur, l’oblation et si l’infidèle s’étonne et rit de cette minuscule offrande, faites que son étonnement n’ébranle point ma foi, et ne permettez pas que je doute de votre goût pour le silence.
Je le porterai, ce silence, dans toutes mes actions, mais ce ne sera pas à la façon des antiques païens, pour me contrôler seulement et pour qu’aucun pli de ma toge ne se dérange. Ce n’est pas pour - songer à moi que je me tais ;,ce n’est pas même pour contempler la splendeur idéale d’une loi abstraite ni pour admirer en secret les qualités du Sage, toujours
SILENTIUM... LOQUETUR
maître de lui et gouvernant tous ses gestes suivant la raison. Toute cette philosophie est trop indigente pour vos disciples, et quand ils se taisent c’est pour vous écouter, pour vous laisser la place, pour ne pas gêner votre action et pour vous permettre de les modeler suivant votre idée divine. Ce silence n’est pas une porte fermée mais une voie d’accès et le seul moyen que nous ayons, infirmes, de collaborer avec l’unique médecin des âmes.
Et si mes paroles ne sortent jamais que des grains du silence, si elles ne sont que l’expression de votre pensée en moi et sur les choses, je pourrai peut-être espérer qu’au jour des rétributions vous n’en trouverez pas trop d’inutiles.
Jugiim meuin suave.
Mon joug est facile.
Seigneur, je crois que le jour où vous avez prononcé cette parole, beaucoup de vos auditeurs ont dû la trouver bien téméraire, pour ne point dire très absurde. Votre joug facile à porter ! Avec tous les commandements, et tous les devoirs d’état, et toutes les obligations disparates et perpétuelles ? Votre joug facile à porter ! Avec le pardon des offenses et la guerre à l’égoïsme ; malgré notre nature paresseuse et le grand souci qui nous obsède d’éviter tous les efforts pénibles ?
Je regarde autour de moi. Il me semble que tout s’unit pour donner tort à votre tranquille affirmation. Ils sont bien nombreux les chrétiens qui ne portent que la moitié ou le tiers de votre fardeau et qui s’en trouvent déjà tout accablés. On les voit se traîner de chute en chute, estimant que les exigences de la vertu sont inhumaines et que vous en demandez trop à nos faiblesses. Ceux-ci n’ont gardé que deux ou trois commandements sur dix ; ceux-là ne vous accordent que quelques heures par an, les heures des
JUGUM MEUM SUAVE
offices religieux, pourvu qu’ils aient le loisir d’y assister... Et votre joug serait commode !
Mais, Seigneur, entendez donc tout ce qu’ils disent, ou plutôt, écoutez ce que j’ai dit moi-même tant de fois : Si vous réclamiez moins vous obtiendriez peutêtre quelque chose ; nous sommes comme des contribuables taxés au-dessus de leurs ressources et vos préceptes exagérés tuent notre bon vouloir.
Vous les voulez trop purs les élus que vous faites.
Aussi quand je rencontre dans l’évangile cette proposition péremptoire : mon joug est facile à porter, je n’ose pas permettre à ma réflexion de s’y arrêter ; je crains de la voir aussitôt s’enfoncer dans les objections. Je passe en hâte, faisant semblant de ne pas avoir entendu.
Vous seriez-vous trompé, vous la Sagesse infinie ? Ou peut-être, pour amorcer nos âmes peureuses, avezvous, à la manière des marchands, surfait les mérites de votre doctrine et vanté avec excès le profit que l’on trouve à vous être fidèle ? J’attends que vous éclairiez la nuit de mon incertitude et que vous me commentiez, dans le silence, vos paroles éternelles.
Votre loi est un joug. Les rabbins l’avaient dit avant vous, parlant des tables du Sinaï. Votre loi est un joug, et vous avez recommandé de le prendre bravement et de se l’imposer, — tollite jugum meum super vos. -
Il y a deux manières de porter un joug ; une
JUGUM MEUM SUAVE
manière qui paraît bien raisonnable et qui est totalement absurde, et une manière qui paraît bien absurde et qui est entièrement raisonnable.
Je vais puiser de l’eau et je ramène deu.x seaux suspendus aux extrémités d’un joug de bois. Pourquoi placer ce joug sur mes deux épaules et captiver ainsi toute la liberté de mes mouvements. Ne serait-il pas plus raisonnable de ne poser le joug que sur une seule épaule, me réservant l’autre à mes fins ; je ne serai accablé qu’à demi ; je ne porterai que la moitié du fardeau? Erreur, vous en porterez le double, c’est-à-dire que vous vous sentirez deux fois plus impuissant à soulever la charge. Votre sagesse s’est égarée et voulant prévaloir contre le commandement divin, votre raison est devenue folie.
Et d’autres, des naïfs, des ingénus, des âmes simples et droites, acceptant l’ordre divin ont placé le joug du Seigneur sur leurs deux épaules, avec la tête bien au milieu, disposés à recevoir toute la charge et renonçant à toute indépendance personnelle. Ceux-ci semblent porter le double du fardeau, mais voyez-les marcher, on dirait qu’ils n’en portent plus que la moitié : car ces fardeaux se font équilibre et celui de droite paraît alléger celui de gauche.
Quand on porte toute la loi de Dieu et quand on ajoute même les conseils aux préceptes, l’ensemble en devient plus léger, de même que le m.eilleur moyen de se donner du courage, c’est d’en fabriquer pour les autres et que la méthode la plus efficace d’alléger sa souffrance est de diminuer celle d’autrui.
JUGUM MEUM SUAVE
On veut marchander. On dit : je garderai les dehors de l’honnêteté ; je sauverai les convenances de la vertu, mais je ne puis pas en outre surveiller mon intérieur et régler mes désirs secrets. — Tâche impossible. Vous portez le joug sur une seule épaule et vous ne le porterez pas bien loin ; les convenances sont dures à garder quand le désordre intérieur fait une hypocrisie perpétuelle de ces apparences honnêtes. Si vous veilliez à vos pensées, si vous aviez de la tenue dans l’intime de votre âme, vous n’auriez pas en outre à vous préoccuper des dehors, pas plus que l’homme joyeux ne doit se préoccuper d’affecter la gaîté, ni actionner laborieusement les muscles du sourire.
On dit : je n’irai pas jusqu’à la faute grave, mais je ne puis pas m’astreindre à éviter les petites légèretés et les complaisances badines ; je ne puis renoncer aux rêveries sentimentales, et j’aime trop ce que le bon Dieu défend pour n’en pas rester toujours très proche. — Tâche impossible que de conserver une demi-chasteté et de passer par la flamme sans en garder l’odeur et la brûlure. Mais demandez à tous les sincères, à ceux qui ont remis à Dieu, d’un geste irrévocable, tous leurs amours, demandez-leur si le sacrifice leur est douloureux comme une géhenne, et ils vous répondront avec une conviction exempte de toute feinte qu’ils n’ont pas conscience d’avoir jamais fait un sacrifice et que rien n’est plus aisé que de ne pas calculer. Celui qui n’a que ces deux mots dans
JUGUM MEUM SUAVE
son vocabulaire: rien et tout, celui-là ne s’embarrasse guère de chercher des quotients et il ne perd pas son temps sur des multiplicandes. On lui demande ce qu’il donne : Tout ; on lui demande ce qu’il garde : Rien. Avec ces deux mots on entre en droite ligne dans l’éternité lumineuse, et le joug du Seigneur n’a pas meurtri l’épaule de ces fidèles, comme le faisait jadis dans la légende et comme le fait aujourd’hui dans le monde la ridicule amphore des Danaïdes, la convoitise humaine jamais calmée. Les fardeaux ajoutés aux fardeaux rendent les corps plus lourds mais font les âmes plus légères, comme les ailes qui pèsent sur l’oiseau ‘ mais sur lesquelles il peut peser lui-même pour monter — Onus cuncta exonérons. — C’est un fardeau qui les supprime tous.
Mirabilius reformasti Vous l’avez réparé plus admirablement.
L’homme ne peut pas se résigner paisiblement à ne plus être ce qu’il doit. Il y a en lui une volonté de nature, stimulée ici-bas par la grâce, et qui l’empêche de s’équilibrer tout à fait à des niveaux inférieurs. Quelque chose crie en lui plus haut que tous les discours de convention, plus fort que toutes les rhétoriques fallacieuses, quelque chose crie en lui, comme la femme qui accouche, jusqu’à ce que l’élu, voulu par Dieu, ait achevé d’éclore. Et parce que l’homme ne peut pas ne pas désirer être ce qu’il doit, il lui est impossible de se réconcilier avec cette idée qu’il est un avorté et qu’en lui le vouloir divin ne pourra plus réaliser son plan d’amour. La déchéance Irrémédiable, c’est la damnation. L’homme ici-bas ne peut pas croire qu’il soit déchu sans retour et que de toutes ses maladies, fût-ce de la mort, il soit impossible à Dieu de le guérir — Deus cul soit competit medicinam praestare post mortem.
Il a raison. Et l’illusion funeste de l’irréparable, cette illusion douloureuse qui va ronger comme un
MIRABILIUS REFORMASTI
chancre — ut cancer serpit — les repentirs généreux, il nous faut l’enlever, l’extirper de nos âmes, par respect pour la puissance miséricordieuse du Rédempteur.
On dit : j’ai gâté ma vie, mon infidélité a corrompu mes voies, je me suis égaré chez les Madianites, je voudrais revenir, me retrouver moi-même, être encore l’âme de fraîcheur et de limpidité, cette âme que tant de nuages de poussière ont souillée et ternie. Et je cherche la route et la maison du père ; je redemande une tâche et un outil, une consigne et mon pardon. Je sais qu’il me pardonnera ; je redoute presque qu’il ne pardonne trop vite, me montrant ainsi que je lui suis un peu indifférent et qu’il n’a pas fort cure de mes trahisons. Je sais qu’il supprimera le lourd passé, mais pourra-t-il me refaire mon avenir ? Est-ce que je ne suis pas condamné, comme les mutilés de guerre, à n’être plus qu’un diminué ? Est-ce que j’ai encore le droit de chercher place dans l’élite, moi qui n’ai pas attendu, dans la nuit, le chant du coq et la voix des ser^^antes, pour le renier sans remords ? 11 ne me doit rien ; je n’ai plus de prétentions ; et même, mes prétentions en s’en allant ont emporté beaucoup de mes espoirs et quelques-uns de mes meilleurs désirs : j’aurais voulu jadis lui offrir des fruits mûrs et veloutés ; il me pardonne de les avoir laissé pourrir, mais ma corbeille est maintenant toute vide et je regarde avec une tristesse que rien ne consolera ce que j’aurais pu être et ce
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que je ne serai jamais pour lui ; ce que j’aurais pu faire et que jamais mes mains n’exécuteront. Pardonné mais diminué, par ma faute, je suis comme ces vases de Chine qu’un maladroit a renversés et qu’à force de patience on a reconstitués. Le ciment, la colle, les enduits, les agrafes, tout cela peut bien de loin n’être pas visible aux profanes et donner l’illusion d’une porcelaine intacte, mais je sais moi que le dégât commis n’est pas vraiment réparable et que la virginité de mon vouloir, défloré par ma rébellion, n’existe plus.
Sion, noli flere. — O mon peuple, consolez-vous, car c’est l’irréparable qui n’existe pas. Il dépend de vous par le repentir de monter aussi haut, plus haut peut-être, que vous ne seriez jamais montés sans la faute. Dieu avait sur vous un plan, non point rigide et aveugle, mais souple comme sa grâce et sinueux comme votre inconstance, il vous attend encore au carrefour de vos chemins, — in medio semifarum — et vous pouvez toujours monter avec lui à la lumière de la Résurrection. Vous lui avez faussé compagnie; S. Paul l’avait fait aussi, il s’appelait alors Saul de Tarse, mais de son erreur et de sa faute le plan de la miséricorde l’a fait sortir comme un vase d’élection et c’est par l’apôtre des Gentils que la foi nous est venue. Est-il vraiment, dans ce plan de miséricorde, un diminué ? Vous avez péché gravement, publiquement, et vous êtes devenu un être de scandale ? L’Eglise latine croit que la IVlade-
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leine n’avait pas été moins' coupable et cependant pour elle seule, ce qu’on ne fait pas pour les Vierges ni pour les' Pontifes, on récitera le jour dé sa fête, à la Messe, le Credo, parce que sa foi au Christ Rédempteur l’a sauvée et qu’elle a forcé l’admiration du cœur de Dieu. Est-ce que le plan de la miséricorde sur cette pénitente ne vaudrait pas celui de l’innocence ?
Continuez cette litanie, ils sont tous marqués du sceau divin : S. Pierre qui ne recevra le bercail qu’après avoir renié le Pasteur ; S. Augustin qui racontera la grâce prévenante et la sollicitude du Berger pour la brebis perdue, et S. François d’Assise, et S. Ignace de Loyola et tous ceux qui sont revenus, comme le prodigue, non pour être remis au rang des serviteurs mais pour recevoir la robe excel lente et première — stolam primam.
Ceux que Dieu ressuscite, il ne les guérit pas seulement de la mort mais aussi de la maladie qui les a fait mourir, et Lazare, sorti du tombeau, n’avait plus ni le teint ni l’odeur du cadavre. Il était à table, il dînait et les Juifs accouraient de Jérusalem pour voir ce mort, maintenant rendu à la vie, plus qu’à la vie, à la santé.
Et quand Dieu vit son plan primitif, celui de l’innocence du monde, brisé par la faute originelle de la race ; quand l’option du premier vouloir libre, au lieu . de se faire dans la direction du Bien et de l’Ordre, se désorbita vers le caduc et régoïsme.
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est-ce que vraiment ce fut par des agrafes et des ciments invisibles et des procédés de fortune que Dieu, réparant son œuvre, inaugura son plan de miséricorde ? Et serait-ce un mensonge que cette parole prononcée par tous les prêtres catholiques à leur messe matinale : Seigneur qui avez créé le monde d’une manière admirable et qui l’avez- restauré d’une manière plus admirable encore — Mirabilüer condidisti... mirabilius reformasti 7 L’illusion de l’irréparable .doit être bannie de nos âmes. Le bon larron lui-même a forcé, le premier, les portes du Paradis et rempli dans l’Eglise une fonction éternelle. L’élan du repentir peut être fort comme la mort, savoir qu’on est un pardonné c’est une persuasion toute pleine de germes dé vertus, et ceux qui furent préservés et ceux qui furent réparés doivent, les uns comme les autres, remercier Dieu de leur avoir donné une grâce de choix.
In màmis tuas.
Entre vos mains.
Mon Dieu, je voudrais avec vous méditer sur ia mort, que vous avez expérimentée pour nous ; je voudrais méditer sur ma mort, sur cette mort que je ne connais pas et qui me ferait peur, si je ne savais pas qu’elle ne peut pas interrompre notre conversation ni changer l’attitude de mon vouloir cordialement tourné vers vous.
On m’a quelquefois parlé de mon dernier jour en termes d’épouvante ; on m’a parfois décrit ma fin comme les païens l’auraient décrite, insistant uniquement sur la déchéance physique du corps, sur la corruption du cercueil, sur la solitude du cimetière, comme si jamais ma conscience de défunt pouvait se trouver enfermée dans une caisse de bois six pieds sous terre, et comme si votre disciple, après la mort, devait errer parmi les tombes à la manière des revenants fabu’eux.
Mon Dieu, préservez-moi de ces pensées incomplètes et infidèles ; et ne permettez pas non plus que d’autres me terrorisent en me faisant douter de votre
IN MANUS TUAS
divine loyauté. Car on m’a parfois représenté mes derniers instants sous des couleurs tellement étranges que ma confiance en vous en était presque ébranlée et que des peurs serviles naissaient et se propagaient en moi.
Je sais bien que ceux-là ont tout à craindre de la Vérité, qui ont mis leur espoir dans le mensonge ; je sais que les dissimulations n’ont qu’un temps et que la mort enlève violemment tous les masques collés à la peau. Je sais que tous les convoiteux et les amants de l’éphémère connaîtront la rude brutalité du Voleur de nuit, leur arrachant leurs trésors illusoires et j’aime la leçon de la mort, parce qu’elle est chaste et vraie, parce qu’elle met chaque chose à sa place et donne de la lumière aux arrière-plans de notre existence ; je l’aime parce qu’elle est sereine, inéluctable, et donc solide et définitive ; je l’aime à cause de la sécurité, qu’elle répand autour d’elle, comme un calcul exact, comme une formule d’algèbre tirant au clair et résolvant les opérations où les maladroits s’embarrassent. La mort déblaie tout le factice ; elle essarte la broussaille ; elle nous fait voir ce qui est.
Mais pourquoi se servir de l’effroi physique qu’inspire la mort pour porter le trouble dans les conscien ces droites? Pourquoi, comme le Turc, semer l’épouvante dans la chrétienté et désoler le juste, dont l’Esprit recommande de ne pas chagriner le repos — neque vastes requiem ejus ?
IN MANUS TUAS
Vous ne préparez aucun guet-apens in extremis, et vous ne vous réservez pas, comme font les méchants, d’avertir des âmes droites quand il sera trop tard et qu’elles ne pourront plus recourir aux sacrements pour réparer des fautes englouties dans nos oublis infirmes. Vous n’irez pas triomphalement exhiber de vieilles créances à ceux qui vous ont supplié de ne plus vous souvenir des antiques délits ; — Ne memineris iniquitatum nostrarum antiquarum . — à ceux surtout qui vous ont demandé, à genoux, de leur signaler toutes leurs dettes envers vous et qui gardaient la volonté de s’acquitter ad novissimam quadrantem ; à ceux qui vous ont prié sans feinte et dont le cœur, exempt d’astuce, ne voulait rien vous refuser.
Mon Dieu, ma mort, je puis la méditer en chrétien, en bon disciple. Il me suffit de la méditer avec vous. Aussi bien, c’est en vous que je veux finir — In manns tuas...
Je puis la méditer chaque jour, car j’en fais l’apprentissage à toute heure, et je meurs en détail parce que je consigne une à une toutes mes valeurs aux mains divines. Mes journées vous les avez prises, et mes désirs, et mes épreuves, et mes fatigues obtuses, et mes sacrifices. Vous m’avez pris ma liberté, vous m’avez pris jusqu’au souvenir de vos bienfaisantes reprises, et par la foi, l’espérance et la charité, j’ai déjà passé bien loin de l’autre côté du tombeau. Vraiment quand ma mort viendra je n’aurai
BdSTON COLLEGE CHESTNUT HILL, MAÛS.
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plus qu’une chose ultime à vous rendre, comme disent les vieux chrétiens dans leur simple langage, je n’aurai plus à vous rendre que mon dernier soupir. Et pour préparer mon trépas, je ne dois pas m’entourer de beaucoup de terreur, comme ceux à qui vous êtes étranger ; je ne dois pas vous redouter, comme le peuple infidèle rédoute le fouet vengeur du .Maître, mais je n’ai qu’à tisser doucement la robè nuptiale de mon âme, celle qui me revêtira à l’heure décisive, où je paraîtrai devant vous. Paraître devant vous ? Mais ma prière de tous lés jours m’a placé si souvent en votre présence et ma foi m’assure depuis si longtemps que vous n’êtes jamais loin de moi. Après avoir travaillé ensemble à l’œuvre commune, est-ce que tout à coup nous allons changer d’attitude et vais-je voir votre visage de compagnon fidèle — dédit socium — s’altérer et s’irriter parce que mon âme, sur votre ordre; cesse d’être unie à mon corps ?
Ma mort doit être un de vos triomphes, comment pourrais-je vouloir qu’il ne soit pas total ? On disait des premiers chrétiens qu’ils avaient de l’aisance à mourir — mori expeditum genus, — .et cette douceur était un témoignage, un martyre, et vous gagnait les infidèles. Oui, j’accepte d’avance que vous veniez me chercher à l’heure et suivant le mode qui vous plaira. Je ne sais pas ce que je suis ; je n’ai pas fait la méticuleuse autopsie de tout mon passé, ma mémoire a des trous et par ces trous bien des
IN MANUS TUAS
souvenirs ont fui qui devraient me rappeler mes défaillances. Mais vous me connaissez, ô vous qui -savez tout, — qui cuncta scis — et vous pouvez me rendre digne de vous, — qui cuncta- vales, — et je sais que vous vous êtes penché si souvent sur ma misère et toute mon existence est illuminée par votre bonté. Alors, quand je serai abandonné à ma faiblesse native et que, ne pouvant plus porter le poids de mon mal, je descendrai lentement dans la mort, comme un navire qui sombre, je ne doute pas que ce ne soit encore votre charité divine qui me recueille et je suis sûr que vous n’abandonnerez pas votre œuvre, au moment décisif et à l’instant critique, au moment où je prendrai ma forme d’éternité, — In manus tuas, — je veux m’habituer tous les jours à passer en vous. Prier, c’est s’abandonner ; prier, c’est s’unir à Dieu et se détacher du reste ; je puis mourir en priant et je dois prier encore en mourant.
Sume et suscipe.
Prenez et adoptez.
La perfection ne se termine pas au dépouillement mais à l’union ; elle ne fait pas de nous des pauvres mais des riches ; la première béatitude est celle de ceux qui possèdent le royaume.
Aussi, contre tous les fanatiques de la mutilation ou de l’abstention, la Sainte Eglise a tranquillement maintenu que la vertu était un enrichissement, un développement d’être, une manière de devenir plus I soi-même et d’imiter, en y participant, la plénitude !de l’acte divin. La mort n’est pas le terme ultime, |pas même quand il s’agit de la mort physique, puisque la résurrection nous attend. La mort n’est jamais Iqu’un enfantement, un passage ; la mort et le moins ine sont que les conditions d’une vie ultérieure et plus pleine, d’un accroissement plus précieux et plus immédiat. On ne se dépouille de son moi inférieur, que pour laisser plus entièrement à l’action divine de la jgrâce le moi supérieur et vrai avec lequel seul on ise réconcilie sans déchoir.
i Conduire des âmes à la générosité, ce n’est donc
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pas les mutiler chaque jour un peu plus, et cette pédagogie spirituelle serait suspecte, qui marquerait les étapes du progrès par des actes de plus en plus difficiles, comme aux concours de saut en hauteur on élève après chaque épreuve la cordelette que d’un bond il faut franchir. L’avancement ne se mesure pas à la difficulté vaincue, mais à la charité opérante, et une action aisée toute pénétrée dé grâce et procédant d’une volonté unanime peut être plus digne de Dieu qu’un exploit sensationnel et dramatique. Il y a bien des façons d’être martyr et ceux qui rendent le meilleur témoignage ne sont pas ceux qui .crient très fort mais ceux qui sont très un avec la vérité qu’ils attestent. '
La perfection culmine donc dans la charité, et la charité est autre chose qu’un sentiment de tendresse. Elle est un abandon total et agissant à la maîtrise paternelle du seul Seigneur. C’est jusque là qu’il faut conduire les âmes rachetées par le Christ, c’est ià l’hôtellerie d’Emmaüs et le castel de Béthanie, car la vie éternelle, commencée par la sainteté ici-bas, consiste simplement à être un avec Dieu.
Quelle sera donc la prière de la générosité totale, et à quel moment, dans une retraite, pourra-t-on dire au disciple : Va, maintenant je n’ai plus aucun secret à t’apprendre — omnia quaecumque audivi a Pâtre nota feci tibi 7 — Quel sera le dernier mot et où mettrons-nous le point final ?
Le dernier mot de cette grande école de dépouille-
SUME ET SUSCIPE
ment est encore un mot de plénitude et de rassasiement : dives sum satis, nec aliud quidquam ultra posco, — je suis bien assez riche, je ne demande plus rien, je suis comblé. — Haec mi'hi suffkit, — ce que je possède me suffit, et votre don dépasse tout mon désir.
Votre amour et votre grâce, c’est-à-dire votre amour en moi, et mon amour en vous, la demande et la réponse, la recherche et la trouvaille ; dans nos rôles ainsi confondus, ô Seigneur, est-ce moi qui suiS’ la demande ou bien vous ? Est-ce moi qui suis le trésor ou bien vous ? Vous m’avez cherché et trouvé, mais votre grâce a voulu que je vous cherche et j’ai tâtonné jusqu’au moment de vous saisir — tenui eum nec dimittani. — Vous m’avez interrogé et je vous réponds ; mais votre esprit m’a fait crier si souvent votre nom et je vous ai questionné tout le long de mes jours de fatigue, comme on interroge l’horizon d’où doit surgir l’unique espoir.
La plénitude est la chose suprême et le terme ou s’acheminent tous les cœurs droits. Le progrès n’est pas de donner toujours plus pour avoir toujours moins, mais de se donner toujours mieux pour être de plus en plus celui auquel on se donne, comme le marteau qui se livre au forgeron pour le devenir en prolongant son bras musclé, comme l’esprit qui se livre à la vérité pour qu’elle le fasse à son image.
Sume et suscipe, — la prière définitive sera donc
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celle de l’union. Prenez, Seigneur, et rendez vôtre mon intelligence, pour que nos pensées soient communes et que je juge tout d’après votre sagesse, inspirant tous mes avis. Et mon intelligence alors sera sainte en restant elle-même ; il n’est pas nécessaire qu’elle soit détruite, elle qui contient ma foi et qui vous montre sans cesse présent. Prenez ma mémoire, adoptez-la, régissez-la pour qu’elle devienne elle aussi une sorte de mémoire divine, ne gardant que le souvenir de vos bienfaits. Il n’est pas nécessaire qu’elle soit détruite en moi pour que ma prière soit exaucée ; il n’est pas nécessaire pour être parfait que je ne me souvienne plus de mon baptême, ni de votre Incarnation, que j’ignore Bethléem et la Croix et que dans mon délire inconscient j’oublie tout jusqu’à cette prière elle-même et la retraite qui l’a préparée.
Prenêz ma volonté et rendez vôtre tout mon désir. Votre grâce y travaille dès avant l’éveil de ma raison et les poussées spontanées de mon instinct sont régies mystérieusement par votre Providence surnaturelle. Vos inspirations doivent diriger mes impulsions ; Seigneur, faites que nos volontés soient identiques et qu’en rien je ne me sépare de vous. Mes facultés alors seront divinisées et entre vous et moi on ne pourra plus distinguer des principes d’opération différents. Notre accord sera tellement profond qu’il en deviendra éternel et ne pas vouloir comme vous me paraîtra l’équivalent d’un suicide.
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11 n’est pas nécessaire pour cela que vous détruisiez en moi la faculté de vouloir et ce n’est pas de devenir aboulique que je me soucie en terminant ces jours de laborieuse ascèse. Sans doute, puisque je me remets entre vos mains, j’accepte tout et même cela, si votre Providence me l’a destiné pour mon bien, mais ce n’est pas cette catastrophe qui fait l’objet précis et formel de ma prière, ce n’est pas même sur elle que je porte délibérément les yeux quand je récite mon suscipe et je ne croirai pas que vous ayez refusé d’exaucer ma prière, moi qui garde encore un peu d’intelligence, de mémoire et de volonté. Je n’ai pas demandé de devenir rien, mais par vous je veux demander de devenir un avec nous.
In medio ecclesiae.
Au milieu de votre église.
Il n’y. a rien de meilleur ici-bas que la prière, et la meilleure des prières c’est évidemment celle de l’Eglise, puisque c’est la prière infaillible du Christ, continuée et toujours opérante. Jamais on ne dira trop l’excellence de cette prière vraiment liturgique, et de combien elle l’emporte sur les prières dans lesquelles le chrétien ne parlerait qu’en son nom et par sa seule autorité.
Mais encore convient-il de savoir où se trouve cette prière de l’Eglise et à quels signes on peut la reconnaître ? Et même après qu’on l’a confessée excellente, il faut se garder de dédaigner ou de supprimer tout ce qui n’est pas elle, et se souvenir que la sagesse du Créateur fait luire au firmament beaucoup d’étoiles. Le moindre ne perd pas devant le plus grand son droit à l’existence, et il y a place pour beaucoup de cellules dans l’immense maison du Père, et pour construire une église on emploie avec l’or des tabernacles, le bois des solives et le mortier amorphe des murailles ; l’excellent n’est pas toujours et à toute heure le plus opportun.
IN MEDIO ECCLESIAE
Le prêtre qui dans le secret du confessionnal, n’ayant passé qu’une mince étole sur sa soutane noire, absout à voix basse un pénitent inconnu, ce prêtre accomplit là, malgré les définitions étroites des théoriciens, un acte véritablement liturgique. Car c’est bien au nom et par l’autorité de l’Eglise qu’il réintègre au bercail la brebis perdue ; son geste n’a pas la valeur de son talent ou de sa vertu ou de son expérience, et ce prêtre est au service de la plèbe de Dieu quand il pardonne ; il est charismatique et divin.
Pour prier avec l’Eglise, pour agir en elle et par elle, il n’est donc pas nécessaire de se montrer en public, et ce n’est pas la fonction extérieure qui fait l’essentiel de la liturgie. Celle-ci ne suppose par elle-même ni la pompe des cérémonies, ni l’assistance de la foule, ni la splendeur du décor, ni la grâce des mouvements, ni la beauté des mélodies et, dans la messe basse, l’Eglise n’agit pas moins que dans la messe solennelle. Comme fonction publique du sacrifice, ces deux messes ne sont pas d’espèce différente, et leur valeur est essentiellement identique.
Car l’Eglise n’est pas seulement le groupement visible des fidèles assistant à la messe, où le collège des clercs chante tous les psaumes en commun, la liturgie n’est pas faite seulement de manifestations. Le bréviaire récité par un desservant de paroisse, en pleine solitude, est tout aussi ecclésiastique, que le grand office chanté au chœur, et le vicaire de Jésus-
IN MEDIO ECCLESIAE
Christ ne dit guère autrement ses heures canoniales.
Car le lien qui rassemble l’Eglise est plus fort et plus intime que le simple coude-à-coude des foules réunies ; et même quand les fidèles sont dispersés, ils ne cessent pas d’être le bercail. Le lien de l’Eglise, c’est l’Esprit du Christ et pour agir en son nom, il n’est pas besoin qu’on le dise tout haut. Dans le désert sans eau et dans la cabine des navires, à toutes les époques, à toutes les heures, ceux qui ont reçu l’esprit du Christ, ses prêtres, ses ministres donc, peuvent agir en son nom. 11 suffit qu’ils accomplissent les actes de leur fonction. Tout le reste est accessoire ; ce qui ne veut pas dire négligeable ou sans valeur.
Mon Dieu, faites que j’estime de plus en plus, même sous des espèces très humbles, votre geste éternellement actuel, dans votre Eglise hiérarchique. Donnezmoi d’aimer la splendeur de votre culte et de me réjouir pour vous, avec fierté, lorsque le jour de Pâques, comme une image de la Jérusalem céleste, nous faisons avec des chants et des flammes tout un décor pompeux autour de la simplicité du grand mystère, et quand une musique glorieuse emporte ensemble toutes nos prières, — in cymbalis benesonantibus, in chordis et organo.
Je veux aimer tout ce qui est souvenir et relique du culte passé, et il ne me déplaira pas qüe par respect pour ceux qui nous précédèrent, on conserve ou on restaure jusqu’à la manière dont ils vous ont
IN MEDIO ECCLESIAE
rendu gloire. Est-ce que le Samedi-Saint le célébrant ne frappe pas des cailloux pour essayer d’en faire jaillir le feu nouveau ? Le rituel bienveillant, si plein de votre esprit, n’a pas voulu changer ce procédé archaïque, mais je sais bien que le célébrant n’arrive plus, tant nous en avons perdu l’habitude, à rendre dociles les silex qu’il manie. Rien n’en sort que de vagues et vaines étincelles et la flamme des veilleuses, qui brille devant votre tabernacle, ne s’est pas allumée à ces pierres. Peu importe : la liturgie n’est pas dans tel ou tel geste archaïque et ce n’est pas du passé qu’elle s’inspire mais de l’éternel. Votre doctrine et votre grâce sont seules immuables, car votre doctrine et votre grâce c’est vous-même possédé par nous.
Je veux aimer le souvenir et le passé chrétien ; je veux aimer aussi, mon Dieu, le cher, le beau présent catholique ; je veux aimer le culte d’aujourd’hui, adapté maternellement aux dures nécessités que nous fait l’existence ; je veux aimer la dévotion au Sacré- Cœur et la grotte de Lourdes, et les saluts du Saint- Sacrement devant la foule du soir, dans nos grandes villes. Pendant qu’au dehors de l’église tout s’agite au rythme forcené qui nous tue, séparé de la cohue qui tourbillonne dans l’étincellement des lumières et la clameur des lourds véhicules, votre peuple est venu ce soir dans cette petite chapelle de faubourg et les enfants de Marie chantent des mélopées naïves, comme on chante dans les familles. Donnez-moi de
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ne rien mépriser de toute cette piété que votre grâce inspire et que votre Eglise encourage. Faites-moi un cœur très grand, très large, sans exclusivisme et sans fureur ; disposé à bénir même ce qu’il ne comprend pas, dès que votre Eglise n’a rien condamné.
Vous êtes l’éternel présent. Quand je me confesse, c’est devant toute l’assemblée des fidèles, invisible mais opérante, que je m’accuse et que je supplie, — omnibus sanctis et tibi, Pater... — Faites que de plus en plus je comprenne combien je suis intimement dépendant de toute cette liturgie perpétuelle par laquelle me sont venus mes vrais trésors. Depuis mon baptême jusqu’au Requiem du tombeau, c’est la prière publique de l’Eglise qui m’aura sauvé, même quand elle ne s’est pas faite en public, car vous êtes partout où on agit en votre nom et non pas seulement là où votre, nom retentit et ce n’est pas dans les tombeaux qu’il faut aller vous chercher, vous qui nous précédez dans la Galilée éternelle.