‹ La prière de toutes les heuresChapitre 2 sur 9 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Donius negotiationis.

Un bazar où on trafique.

L’esprit de la prière, rencontre en nous des résistances. Comme des cordes détendues nous ne rendons sous le choc des événements que des sons confus et mornes, aucune musique vibrante et nette.

Quand Dieu entre en nous pour nous parler, quand ses reproches ou ses avis font mine de pénétrer dans notre temple, la cohue des trafiquants installés sous les portiques s’ameute et lui barre le passage.

Car mon âme est une demeure où on marchande et où le profit qu’on escompte fait la loi. Je marchande et je calcule et j’appelle ces habiletés médiocres une sage expérience, un robuste sens commun, une prudence avisée et désirable. Voyez donc, si par hasard Dieu voulait me duper ; si ses propositions cachaient des pièges et s’il allait chercher des avantages à mon détriment. Il faut bien que j’examine ses désirs pour voir s’ils concordent avec mes intérêts ; il faut bien que je négocie avec ses exigences un petit modus vivendi, et que je m’arrange en me faisant concéder des réductions de charges et des délais de paiements.

DOMUS NEGOTIATIONIS

Mais tout ce qui marchande avec Dieu est idolâtre, et l’abject paganisme que je n’ai pas encore éliminé me fait voir toute chose dans la perspective de mon profit terrestre, comme l’ictère qui jaunit la pupille des bilieux. Et à travers mon optique de convention et le mirage de mon infirmité je me prends à croire que nous pouvons, Dieu et moi, des deux côtés de ma table de changeur, débattre les conditions de nos marchés.

J’écoute celui qui parle en moi. Devant un sacrifice pénible il a pris la tangente en murmurant ; Bah ! les autres feraient comme moi. Courez derrière le personnage qui parle ainsi, arrêtez-le, conduisez-le en pleine lumière et regardez-le bien dans les yeux. C’est un païen. 11 est sûr qu’il n’a jamais été baptisé. Il y a donc en vous, dans le domaine de vos pensées, de larges zones sauvages où la vertu de ta croix du Christ n’a pas encore pénétré. Car il ne s’agit pas de savoir ce que les autres feraient, ni même ce qu’ils ont fait ; il ne s’agit pas de régler sa conduite sur l'a pratique des voisins, mais d’obéir à Dieu qui demande à chacun suivant la mesure de chacun et qui nous juge d’après son don.

Un Dieu discuté, un Dieu contesté n’est plus un Dieu mais une idole : car il n’est Dieu que parce qu’il est l’Unlque et le Souverain.

Domus negotiationis. — J’écoute celui qui parle en moi. Il vient de refuser un acte de dévouement et il se justifie en disant : Où irait-on s’il fallait toujours

DOMUS NEGOTIATIONIS

dire oui ? 11 n’ose pas ajouter à sa phrase les mots accusateurs qui en donneraient le vrai sens ; il n’ose pas dire : Où irait-on s’il fallait toujours dire oui à Dieu ? Courez derrière lui, arrêtez-le, regardez-le dans la lumière ; celui qui parle ainsi en vous, est un païen. Il n’a jamais été baptisé au nom du Christ mort pour nous tous et qui aima jusqu’à la fin. Où irait-on ? 11 y a donc des frontières, des barrières, des fossés, que Dieu n’a pas le droit de franchir ! Ici c’est chez moi, là-bas c’est chez lui. Et quand il empiète et qu’il usurpe, j’ai le droit de le reconduire respectueusement dans son domaine. Mais c’est là une idole, une vieille divinité poliade, un génie de forêt ou de source ; ce n’est pas le vrai Dieu, partout maître et partout chez lui. Et quand je discute avec lui le tracé des frontières, je divague et je blasphème. C’est moi qui suis chez lui et il n’usurpe jam.ais quand il brise les clôtures de mon jardin fermé.

Domus negofiationis. — J’écoute encore celui qui parle ; il s’est mis à genoux, il a toutes les apparences de la soumission et sur l’autel je vols son offrande, large et sompteuse. 11 a tout donné... Oui il a tout donné à peu près, et il murmure entre ses dents : Tout, je donnerai tout, sauf... ceci ou cela. Il a gardé in sudario une richesse secrète, une chose de rien peut-être, un déchet auquel son attachement seul donne du prix. Et voici que dans les plateaux de la générosité, ce vide, cette absence.

DOMUS NEGOTIATIONIS

cette chose refusée pèse plus que tout ce qu’on a offert en rançon ; et voici que de toute cette oblation le regard du vrai Dieu se détourne, car il ne désire pas s’enrichir de nos dépouilles mais remplir notre pauvreté. Et celui-ci n’est pas un pauvre puisqu'il est cupide comme ,un propriétaire et plus qu’eux : Je -donnerai tout, moins ce que je garde. Illusion, mensonge païen. Celui qui parle ainsi est un sauvage, un naturel, il n’a jamais été baptisé dans l’Esprit et dans le feu. Il ne sait pas ce qu’on doit à Dieu.

Le malheur d’un vouloir partagé. Dans votre confusion vous n’entendrez que les criailleries intérieures et vos rumeurs vous priveront à jamais du vrai repos agissant et joyeux.

Votre âme n’est pas un bazar où on trafique, elle est par vocation, un sanctuaire où on adore. Pourquoi avez-vous encombré les portiques de vos si, ' de vos mais, de vos réserves, de vos retards, de vos retours ; pourquoi ne pas aider le Seigneur à renverser toutes les tables des changeurs, qui troquent des valeurs mortelles contre d’autres et qui ne s’enrichissent que de ce qui tue ? Pourquoi ne pas permettre au Christ d’entrer chez lui, en souverain, en Dieu incontestable, qu’on reçoit à genoux, dans une humilité adorante et sans feinte ? Les plaintes, les récriminations, les rancunes, les humeurs maussades, tout ce peuple de Jébuséens et d’Amorrhéens qui encombrent ma terre sainte, que

DOMUS NEOOTIATIONIS

tout cela s’en aille, Seigneur, pour que vous régniez en moi, pacifiquement et à jamais.

Domus negotiationis. — La prière pourra passer jusqu’au principe de mon action ; elle pourra tout imprégner dans ma vie, si je me décide à supprimer mon paganisme, à ne pas me réfugier derrière de stupides principes de fausse sagesse, et si, mettant chaque chose à sa place, je comprends que votre place, ô mori Dieu, n’est pas la première mais la seule. Car le reste n’est rien qu’en vous, et -vous n’êtes pas le premier terme d’une série, et nous ne devons pas en finir avec vous pour passer à autre chose, mais vous êtes l’absolu et donc l’incomparable.

In laudem Del:

Pour louer Dieu.

On m’a répété depuis longtemps que j’étais créé pour louer Dieu, que la gloire de Dieu était l’unique fin de mon être, et chaque fois que je me suis mis en retraite pour méditer le nécessaire j’ai rencontré cette première et solennelle affirmation.

Elle est incontestable et l’Eglise l’a plusieurs fois sanctionnée ; elle l’a même définie au Concile du Vatican : le monde dont je suis et moi avec lui nous n’avons émergé du néant que pour la gloire de Dieu — ad Del gloriam — et le nier c’est devenir anathème.

Puisque la vérité est telle, nous devons pouvoir nous en nourrir et elle doit pouvoir équilibrer toute notre conduite. Il nous suffit de la bien comprendre. Qu’est ce que cette gloire de Dieu dont on nous parle? Si nous la considérons suivant le mode purement humain et fini, nous en arriverons facilement à croire que l’honneur de Dieu, c’est tout ce qu’il reçoit des créatures, tout le bruit que nous faisons autour de son nom et de son œuvre et de ses attributs. Et

IN LAUDEM DEl

nous conclurons pratiquement que l’action la plus parfaite c’est de donner au Tout-Puissant, de nous livrer à lui, d’amplifier son Etre par notre action, et de chanter par le monde d’infatigables Sanctus.

Mon Dieu, pendant longtemps j’ai vécu dans cette illusion, dans cette vérité incomplète ; j’ai cru que vous étiez une sorte de potentat créant des êtres pour tirer d’eux un avantage ; j’ai cru que vous servir était une obligation imposée du dehors à ma nature qui, de par sa loi spontanée, tendait à son propre bien ; et j’ai entrevu un antagonisme entre vos exigences et les miennes, entre votre service et ma grandeur, entre votre gloire et mon avantage. Je reconnaissais que vous aviez le droit de nous traiter à votre guise, mais ce droit me semblait d’une application bien rude et je n’arrivais pas à réconcilier dans la pratique de ma prière le Dieu de la philosophie qui a tout créé pour lui et pour sa gloire, et le Dieu de mon Credo qui s’est incarné et qui est mort pour nous et pour notre salut — propter nos, et propter nostram saiutem.

Et cependant votre Eglise inspirée m’avait donné les mots de lumière et les doctrines sans confusion, et je n’ai qu’à reprendre les enseignements conciliaires pour échapper aux théories moroses des jansénistes et aux rêveries inconstantes des adorateurs de l’humanité. Oui, vous nous avez faits pour votre gloire, et c’est ce qui nous explique, et c’est ce que nous devons comprendre et sanctionner de toute

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