‹ La prière de toutes les heuresChapitre 4 sur 9 · LX · texte numérisé non relu

LX

Oleum secutn.

Des provisions d’huile.

11 ne suffit pas de garder sa lampe allumée. 11 faut avoir' de quoi fournir de l’huile à la flamme qui brûle mais aussi à celle qui brûlera. Au lieu de diminuer son effort et de baisser la mèche, il faut augmenter ses ressources en conservant toute sa clarté. Hélas, la plupart mesurent leur tâche à leur courage au lieu de dilater leurs énergies en proportion même du besoin. Ils ne veulent pas s’épuiser; mais il y a deux manières d’éviter l’épuisement : en diminuant ce qu’on dépense ou en augmentant ce qu’on acquiert, et les vierges sages sont celles qui ont emporté des provisions d’huile nouvelle et qui, sans préjudice de l’heure présente, ne veulent pas oublier d’avance ce qu’amènera l’instant d'après.

Oleum secum. — C’est un fardeau, donc une gêne, et beaucoup n’acceptent pas ce surcroît, condition de véritable agrandissement. Ils se traînent petitement, avec insécurité, et sans. garanties, ces garanties qu’il faut porter sur soi, comme des grâces divines. Pour être à l’abri des pénuries fortuites, il faut beaucoup

OLEUM SECUM

de prière et beaucoup d’amour et des vertus en. surnombre.

Quand la flamme de l’énergie baisse et meurt, il faut beaucoup de désir pour l’alimenter à nouveau, ce désir qui ne s’est pas encore manifesté dans l’action et qui demeurait au fond de l’âme, en réserve. On est parfois surpris de la ténacité qu’on rencontre chez des êtres en apparence très maniables : sur tel point ils ne céderont pas, et sans fatigue ils écartent tous les obstacles ; ils poussent leur idée ou leur manie et ils se fraient une route, comme la flamme. — Oleum secum. — Ils sont approvisionnés de vouloir énergique.

Oleum secum. — Pour qu’une vie soit lumineuse il lui faut une tâche un peu débordante, plus de besogne qu’on n’en peut faire, afin que nos activités trouvent tout leur déploiement. La réserve du travail à fournir doit toujours être prête, et quand la flamme vacille ou crépite faute d’aliment, au lieu d’attendre que les marchands nous disent ce que nous avons à faire, il faut qu’aussitôt nous nous infusions de nouvelles tâches et que nos journées ignorent la fainéantise ténébreuse et la fumée fétide de l’oisiveté.

A l’heure critique se révèlent, dans la foule des chrétiens tous semblables, les porteurs d’huile, ceux qui ne sont pas surpris par l’épuisement et qui continuent à briller placidement, parce qu’ils sont capables de se renouveler. Tout nous use, si on n’a rien prévu contre cette usure on retombera en pous-

OLEUM SECUM

sière impalpable, comme la pierre des monuments qui s’effrite sans rien dire. Tout nous use, même la pratique du bien, et la lassitude nous saisit parfois d’être fidèles et probes et de n’avoir qu’un seul chemin étroit et de ne pouvoir même pas tourner la tête vers l’horizon des joies faciles. Tout nous use, mais en nous tout peut incessament se rajeunir, comme la flamme qui ne meurt jamais d’elle-même et parce qu’elle est fatiguée de brider mais seulement parce qu’elle n’est plus alimentée et qu’on ne lui donne plus rien du dehors. Les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel et quand ils s’arrêtent, c’est du dedans et parce qu’ils n’en peuvent plus de pousser ; et tous les soins du jardinage n’y feront rien, et on aura beau semer des branches et des feuilles au pied de l’arbre, il ne pourra les rendre siennes. Mais la flamme ne s’arrête jamais du dedans, et sa capacité de renouvellement est indéfinie. La grâce de Dieu peut être l’huile de notre lampe et si nous coopérons avec elle, notre volonté, si caduque et si infirme pourtant, brillera sans défaillance — fulgebant sicut stellae in perpétuas aeternitates.

Réserves de résignation pacifique, de courage silencieux, de prière persévérante, de science éprouvée, de conseil bienveillant. — Oleum secum. — L’utilitarisme immédiat est un non-sens et celui qui n’a que le nécessaire pour vivre une minute, c’est exactement le moribond au dernier instant de son agonie.

Mon Dieu, je n’ai jamais rien compris à votre

OLEUM SECUM

sagesse, et j’ai cru que tout cela était inutile qui ne rendait pas la flamme de ma vie plus lumineuse. Et j’ai dédaigné la longue étude abstraite et sèche, et les calculs laborieux et précis, et l’observation méthodique et lente, et l’ascèse perpétuelle avec ses répétitions et ses insistances. J’ai cru, comme beaucoup de mes voisins, qu’il fallait aller au pratique, — ce qui est vrai — et que la pratique s’opposait à la théorie et à l’étude, — ce qui est insensé ; j’ai cru que le mieux était d’agir en apôtre — ce qui est vrai — et que l’apôtre n’avait pas besoin de longues réflexions accumulées et plus qu’un autre même, de persévérance et de calme — ce qui est insensé — et j’ai voulu vivre comme une flamme dansante, oubliant que tout meurt en moi et que c’est vous et votre esprit que je dois garder — lampades nostrae extinguuntur.

Les vierges sages et les vierges folles, j’ai beau .regarder la lumière de leurs lampes je ne puis pas distinguer où sont les prudentes et où les étourdies ; de part et d’autre la flamme est aussi claire. Mais c’est plus tard, au moment de la crise, à l’heure de l’épuisement que la séparation se fera, et que le désarroi des imprévoyantes sera sans remède.

Sauvez-moi, mon Dieu, de me gaspiller sottement ; sauvez-moi aussi de me ménager comme un avare et de restreindre mes dépenses de vertu. Et pour que je puisse donner sans cesse au maximum, sans craindre que mes prodigalités d’efforts me vident, soyez ma

OLEUM SECUM

richesse et comblez mes déficits et que votre puissance et votre inspiration passent subtilement en moi. Je dois durer jusqu’à l’aurore ; pendant toute la nuit mes feux vigilants doivent briller. Vous n’admettez pas qu’on soit moins généreux aujourd’hui qu’hier, et à la troisième veille moins qu’au crépuscule tombant. Vos exigences restent toujours identiques ; je n’ai pas d’excuse quand je décide de vous aimer moins, de moins servir mes frères, et de porter, en défalcation de ma dette actuelle tout ce que je vous ai déjà payé. Maître austère et bon comme la faucille qui en coupant les chaumes leur donne leur vraie valeur et leur signification totale, comme la faucille qui de toutes ces pailles fait une moisson, je vous aime parce que vous ne tolérez pas que je me diminue et parce que vous exigez que mon âme ne connaisse pas de déclin.

Gaudium plénum.

. Une joie totale.

Il nous a dit que c’était le terme ultime de sa révélation et que, de tout ce qu’il annonçait, nous devions faire de l’allégresse ; de tout, même de son commandement, même de la nouvelle de son départ, — gauderetis utique, — quand il retournait vers la gloire du Père. La joie est un mot d’éternité ; il y a moyen de s’y établir de telle façon que ni la mort ni la souffrance ne nous en délogent. Le chrétien est toujours en' fête et il appelle la cause de sa joie d’un nom divin, — Del genitrix. — L’Evangile, bonne nouvelle, se termine dans S. Luc par la prière exultante, — cum gaudio magno, — et la vertu qui n’aboutit pas à la plénitude lumineuse, la vertu sans sourire intérieur et sans élans joyeux n’a pas encore pris sa forme parfaite. Elle est encore contrainte et dure, méritoire sans doute mais inachevée.

Il est étrange pourtant que nous fassions en général si mauvais accueil à la sainte joie. Nous y voyons comme une insolence ou un danger, il nous sem.ble que l’allégresse est une forme de la vanité.

GAUDIUM PLENUM

Celui qui dit : je suis heureux, n’avoue-t-il pas que rien ne lui manque et par conséquent n’oublie-t-il pas tous ses défauts présents et tout son lourd passé ? Les vieux Grecs s’imaginaient que le rire de l’homme rendait les dieux jaloux, et que leur rancune poursuivait sur la terre les mortels qui ne pleuraient pas assez. Nous avons hérité de ces terreurs païennes et nous n’osons pas recevoir la joie comme un fleuve, la paix comme une récolte. Nous gardons notre joie dans des coins dérobés ; nous la dissimulons par crainte de la perdre, et nous ne la goûtons que furtivement, à la hâte, comme les enfants gourmands qui volent des friandises dans les buffets mal fermés. Et il nous reste, même de ces joies trop brèves, un remords mal défini. Notre attitude n’ayant pas été nette ; notre esprit ne voyant pas très clair, nous gardons l’impression d’une duplicité et d’une faiblesse ; nous nous persuadons, avec raison hélas, que nos joies sont des servitudes et qu’en y goûtant nous manquons à notre Dieu.

Est-ce ainsi que l’on doit recevoir le fruit du S. Esprit ? Est-ce par cette attitude ignoble que nous croyons respecter le message du Christ ? Et n’y aurait-il pas beaucoup de pusillanimité à ne pas oser, grandement, déclarer que tout va bien puisque rien ne nous fait défaut ? Au fond, celui qui se dit heureux renonce à ce que les hommes désirent foncièrement : il renonce à se faire plaindre et consoler, il renonce aux gestes profitables des mendiants ;

GAUDIUM PLENUM

il renonce à emprunter l’énergie d’autrui ; et même il devient le débiteur de tous les faibles, le nourricier de tous les faméliques, celui qui donne parce qu’on ne lui donne rien et qu’on oubliera même de le remercier. Nous sommes toujours équivoques et hybrides : nous voudrions garder en secret les avantages de notre situation et rester riches, tout en revendiquant les privilèges des pauvres et en nous exemptant des charges communes. Nous voulons conserver notre santé, parce que nous y tenons ; et nous faire en outre un peu dorloter comme des malades, parce que c’est doux. Nous voulons garder l’usage de nos deux pieds et nous faire voiturer dans les chaises à porteurs. Et quand nous disons que la joie n’est pas pour nous, nous mentons et nous blasphémons la parole même du Christ.

C’est que la joie, la vraie joie chrétienne est plus profonde que la douleur. II y a en nous — et nous le savons — un point ultime où nous pouvons toujours rencontrer la grâce et nous souder au définitif. Mais pour atteindre ce point, il faut souvent du courage, et pour y rester, il faut de l’héroïsme. La joie n’est pas . un héritage paresseux ; elle n’est pas un sentiment agréable ; elle naît d’un principe de foi, et elle se conquiert comme la Jérusalem des vieux croisés. Il y a beaucoup de sang sur la route qui mène à la gloire de la Résurrection et à la joie perpétuelle — aeterna perfrui laetitia.

Les bergers d’idylle qui nous ont chanté le bonheur

GAUDIUM PLENUM

sans effort sont des païens ou des simples ; ils ont oublié ce que nous sommes et que, pour rester calme et sûr dans la tempête et la bataille, pour sourire à la mort, à la sienne et à celle des autres, il faut aller ressaisir tout au fond de soi-même, comme le pêcheur de perles qui plonge les yeux fermés, l’acquiescement voulu et total aux desseins providentiels. La joie de savoir que Dieu se sert de nous, que rien n’est perdu de ce que nous faisons, que les huit Béatitudes sont éternelles et que le Christ et nous ♦ cela ne fait pas deux mais un. Où sont-ils ceux qui consentent à mettre tout leur bonheur dans leur

devoir ? Et où sont-ils ceux qui oseraient affirmer qu’ils n’ont pas de devoir ? Dès lors, il y a toujours un écrin merveilleux et sûr, où nous pourrons placer notre joie, et puisque la volonté divine, jusqu’au bout, nous assigne une tâche, jusqu’au bout notre devoir peut protéger notre sainte joie.

Nous commençons par des exigences ; puis nous déclarons que notre bonheur sera de voir ces exigences satisfaites ; puis nous nous plaignons de ce que les hommes et les choses aillent tout de travers et n’aient pas l’air de se soucier de ce que nous avons désiré ; puis nous nous en prenons à Dieu, qui nous abandonne ; puis enfin nous déclarons que le bonheur est un vain mot et nous poursuivons de nos sarcasmes ou de nos histoires ceux qui en parlent et qui font mine de le retrouver dans l’Evangile.

GAUDIUM PLENUM

Et tout cela est très logique à partir d’une absurdité initiale ; nos exigences. Ce n’est pas Dieu qui nous abandonne, c’est nous qui ne l’avons jamais considéré comme le Premier et le Souverain et qui lui avons humblement et instamment soumis un plan tout fait, comme un projet de loi soumis à la sanction royale et qu’on ne peut plus remanier ; c’est nous qui avons défini le bonheur : la satisfaction de nos exigences, sans même nous préoccuper de mettre de l’ordre et de la cohérence dans nos prétentions ; c’est nous qui avons commis la double erreur, toujours la même dans la vie spirituelle : prendre la créature pour un Dieu, et traiter Dieu comme une créature. Nous n’avons pas vu que notre bonheur c’était d’être bien nous-mêmes, et que notre nature, nous-mêmes donc, n’avait besoin que de servir Dieu.

Omnia in ipso constant.

En lui le tout s'équilibre.

Mon Dieu, je regarde autour de moi ce qu’on appelle d’un mot neutre et général : les choses. Leur nombre immense me déconcerte, leur mystère intime m’épouvante. Que suis-je parmi tous ces visages fermés et quel rapport mon être soutient-il avec les arbres des forêts séculaires et les fossiles géologiques ? Je trouve singulier, bizarre, inquiétant de passer ma vie au sein d’une création que je comprends à peine, qui ne se soucie pas de moi et dans laquelle je me fais l’effet d’être tombé au hasard et du dehors, comme un intrus chez des étrangers. Ni le vent, ni le froid, ni la mer, ni la pesanteur ne semblent savoir que je souffre ou que je pense, et depuis longtemps, cette indifférence d’une nature, si voisine et si distante, a nourri la mélancolie et alimenté le verbe des poètes.

On m’a dit que les choses étaient pour l’esprit de l’homme objets de science, et pour son vouloir moyens d’action. Et c’est très vrai sans doute, mais je désirerais savoir ce qu’est cette science et à quoi tend

OMNIA IN IPSO CONSTANT

cette action et comment tout peut se concentrer en un foyer unique, au lieu de se disperser dans le frivole. Car tout ce que je ne ramène pas au principe conscient de ma vie, tout cela n’est qu’agitation de somnambule et distraction absurde. Je puis m’y enfoncer, je ne puis pas y croire ; je puis m’en occuper, je ne puis pas y porter l’intérêt pathétique qui me soulève dès que c’est moi qui suis en jeu. Comprendre ce n’est pas seulement classer méthodiquement, c’est devenir un avec l’objet. Comment puis-je devenir un avec ce monde impénétrable et froid ? Par' quel point allons-nous tenter de nous rejoindre, et par quel moyen, lui arrachant son voile, pourrais-je soudain reconnaître en lui le visage que je sais déjà et les traits familiers de ma race ? Car je suis sûr que tout au fond lui et moi ne pouvons être deux étrangers, èt que si nous ne semblons pas concorder dès l’abord c’est que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste et que nous posons les conditions d’une harmonie supérieure ; comme deux droites qui se coupent brusquement et de façon bien aiguë pour former par leur divergence même la figure d’angle.

Est-ce que mon seul rapport avec le monde cosmique est celui d’un spectateur éphémère? Est-cc que ma vie n’est qu’un phénomène de surface comme la course de la plume sur le papier blanc, comme le sillage d’un frêle insecte à la surface d’une eau dormante ?

OMNIA ÎN IPSO CONSTANT

Je me souviens qu’aux jours de la Genèse, l’homme innocent avait donné à chaque chose un nom humain, et .que la Création tout orientée vers lui avait donc un sens amical et bon ; ce sens c’était l’homme luimême, vers qui, spontanément tout convergeait.

De ce langage merveilleux qui assouplissait les éléments et qui enchantait le réel, il ne demeure plus rien, depuis que la rupture originelle s’est consommée et que l’homme a voulu profaner le monde et rendre les- choses impies. Le sens humain de la création s’est altéré ; l’univers ayant tourné le dos et la nature ayant' échappé à la main violente du pécheur, père de la race. Et l’homme se serait vainement cherché dans ce monde, qui refusait de le reconnaître, et il n’aurait plus trouvé que rébellion et résistance, et contrariété et châtiment. Son esprit même aurait pleuré dans les ténèbres.

Mais ce que le premier Adam a détruit, le second le répare, et l’humanité se totalise dans la justice du Fils de l’homme. Le nom que le père de la race avait donné aux choses s’est oblitéré, mais le Verbe incarné qui soutient tout par sa puissance a hérité de tout ce qui est, — quem constituit heredem universorum, — et c’est son nom qui maintenant résume le monde et donne un sens à la création. Nous ne pouvons plus être justes, c’est-à-dire être nous-mêmes, que par lui, et quand on choisit de lui échapper on retombe dans la seconde mort. En dehors de lui rien ne se consolide et rien ne s’équilibre, — propter quém et per quem omnia.

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Aussi le mystère des choses ne raconte plus que l’histoire de la Rédemption, et l’œuvre du Christ ne s’est pas limitée aux frontières de l’ordre moral, comme l’ont cru les protestants modernes, séparant le Verbe et Jésus. Le rôle du Christ n’est pas seulement de nous enseigner les règles de la bonne conduite et d’ouvrir une école de vertu ; sa fonction divine n’est pas seulement de distribuer des conseils et de promulguer des sanctions et de nous exciter à bien vivre, mais de pénétrer tout pour donner à chaque chose son être et sa valeur, de ramener tout au principe lumineux dont tout émane, — et per eum redire omnia in integrum a quo sumpsere exordium.

C’est toujours le dernier mot qui donne la signification définitive à tous les autres, comme c’est le dernier acte de la vie terrestre qui seul permet de la juger, comme c’est la dernière bataille qui fait la guerre victorieuse ou néfaste, et l’achèvement, étant un terme, définit tout ce qui le prépare.

La science est donc une chose sainte, comme l’effort industriel et comme le tassement des hommes dans les cadres sociaux, et le Christ agrandi à la mesure infinie de sa mission, le Rédempteur qui sauva notre corps et notre âme, est bien Salvator mundi, le Sauveur du monde entier, arraché par lui au non-sens du péché.

Il faudra bien qu’un jour ou l’autre on relise, pour les comprendre et non seulement pour les prononcer, les paroles de l’Esprit s’exprimant par S. Paul ;

OMNIA IN IPSO CONSTANT

il faudra bien que notre fierté chrétienne et que notre intelligence montent à la hauteur des points de vue absolus. Ce qui se passe en nous, c’est le rachat d’un univers, et les mailles du filet ne se soutiennent que par le vaste ensemble ; quand on en répare une, c’est en fonction du tout.

Mon Dieu, donnez-moi le regard vrai ; si bien que je ne doive plus me détourner de la grande extase devant votre oeuvre cosmique, pour vous chercher dans un petit sanctuaire où, ne vous occupant que de moi, vous laisseriez le vaste monde à son destin. Donnez-moi le regard vrai, embrassant dans son immensité votre oeuvre de rédempteur, son passé et son avenir ; et faites que je puisse, comme les vieux prophètes et les grands patriarches, contempler votre gloire lointaine et vous adorer sur les sommets.

Omnibus omnia.

Tout à tous.

11 y a deux manières de comprendre le renoncement. On peut en faire une forrrte d’anéantissement et tendre à l’extinction. On peut en faire une forme d’agrandissement et au lieu de le diriger vers l’insignifiance, lui donner pour terme l’union à l’Etre. Comment est-il possible de s’agrandir en se renonçant ? L’Evangile est tout entier la réponse à cette question ; et pour ceux qui ne peuvent pas lire l’Evangile, la pratique dé la Sainte Eglise est un enseignement suffisant ; tellem.ent suffisant qu’il éclaire le sens des textes eux-mêmes et nous empêche de délirer.

Se renoncer, c’est disparaître, dit-on ; se désintéresser de tout, ne plus réagir et devenir insignifiant. Ainsi l’ont pensé les quiétistes que l’Eglise condamna sans pitié, malgré l’exemple de vertus très hautes. Se renoncer pour être moins serait une singulière façon de comprendre la plénitude du message du Christ. Ce n’est sûrement pas ce que les anges ont annoncé aux hommes dans la nuit de la

OMNIBUS OMNIA

Nativité. Et pour s’amoindrir, pour sé saccager, pour s’abîmer dans le néant de l’absurde et du vice, les hommes n’avaient vraiment pas besoin d’enseignement nouveau. Depuis le péché d’origine, ils avaient hérité tous de l’art du premier père, iis savaient d’instinct par quelles actions on se détruit. Le désintéressement poussé à son terme s’appelle le crime généralisé et s’arrêtant parce qu’il ne trouve plus rien à supprimer. Je ne puis pas me désintéresser d’être dans le vrai ou le faux, dans la justice ou la violence ; je ne puis pas abandonner aux autres comme une défroque, ma franchise et ma vertu ; je ne puis pas être indifférent à ma propreté intérieure ni permettre que n’importe qui vienne sur mon seuil essuyer ses pieds sales. Je ne puis pas céder moncorps au plaisir des voisins de rencontre ; je dois me garder comme une valeur infinie, et le désintéressement des gardiens c’est toujours une trahison.

Je ne puis pas même me désintéresser des autres ; je dois souffrir ce qu’ils souffrent et réprouver ce qu’ils font de mal. Il n’y a pas de peuplade si lointaine qu’elle n’ait le droit de pénétrer dans mes préoccupations et la faim et la soif de la justice doivent me donner l’insomnie. Celui qui se renonce pour moins souffrir, et qui, comme l’escargot, rentre ses cornes gélatineuses par peur des contacts trop durs, celui-là loin de pratiquer le renoncement en est arrivé à ne plus rechercher que lui-même, et ce qu’il nomme sa piété, peut-être, n’est qu’une bassesse animale.

OMNIBUS OMNIA

Laissons aux païens le soin de haïr le vulgaire et de l’écarter de la route. — Odi profanum vulgus et ürceo. — Cette manière de renoncer aux hommes est la plus vile des hypocrisies, car ne songer qu’à soi ou à son repos ou à son plaisir, ou même ne songer qu’à sa vertu propre, c’est rester étranger à la préoccupation catholique. L’écolier qui renonce à savoir et se désintéresse du résultat de ses études est un paresseux qu’on châtie ; le soldat qui renonce à se battre et se désintéresse du résultat de la campagne, est un félon qu’on fusille ; le père de famille, qui renonce à son épouse et se désintéresse de son foyer porte en lui une âme d’adultère et on lui refuse l’absolution.

Mais nous pouvons et nous devons nous renoncer en faisant sauter toutes les limites des intérêts étroits pour fondre notre vie dans l’œuvre totale du Christ. Celui qui renonce, par l’obéissance religieuse, à son jugement propre, ne renonce pas à juger, et garde un avis. On lui demande même d’être de l’avis de celui qui commande et d’approuver la consigne qu’on lui donne — ce qu’il ne pourrait guère réaliser après l’ablation totale de la faculté de juger. Il garde un avis et le droit d’en avoir ; mais le renoncement de l’obéissance consiste à se mettre, dans l’appréciation des choses, au point de vue universel qui est, par définition, celui du Commandement. Le Supérieur agissant pour le bien de l’ensemble, c’est dans cet ensemble que je dois opérer, et si je fais miens

OMNIBUS OMNIA

tous les motifs de l’ordre reçu, mon obéissance sera aveugle, non parce qu’elle ne voit plus rien mais parce que, comme la justice qui porte un bandeau sur les yeux, elle ne voit plus qu’une chose : la fin suprême, le terme unique, auquel tout et l’obéissant lui-même doivent rester subordonnés. L’obéissance ne nous donne pas une âme d’esclave. Bien au contraire, c’est la seule manière de donner à ceux qui servent des âmes de chefs.

Et le religieux qui par son vœu de chasteté s’interdit d’aimer une femme comme étant à lui, et de concentrer son affection et son intérêt sur une personne unique, ce religieux ne cherche pas, comme on l’a répété en riant, à fuir les charges de la famille. Ce n’est pas pour être moins homme qu’il est plus chaste. Mais n’ayant engagé son amour à personne, il peut d’un cœur très libre se mettre au service de tout le monde ; il peut aimer sans convoitise parce qu’il s’est interdit d’être jamais captif ; il peut porter en lui les confidences et les angoisses d’autrui, et chacun peut l’appeler ; Père, parce que tous l’appelleront Père dans la même acception très haute et très universelle. Son vœu doit l’agrandir, comme on ferait d’une flamme qui au lieu de rester prisonnière dans une petite lanterne sourde et de n’éclairer qu’un coin de village serait piquée au firmament, parmi les étoiles, illuminant de son rayon discret des millions d’yeux tournés vers elle.

Mon Dieu, enseignez-moî votre grande, très grande

OMNIBUS OMNIA

sagesse, cette connaissance supérieure dont parlait votre disciple Paul et qui supprimerait en moi tant de ténèbres. Je pense toujours que c’est dans l’étroitesse que je me conserverai le mieux, et je vis comme ces poissons d’apparat, dans un petit bocal, à peine plus grand qu’eux-mêmes. Je n’ai pas encore expérimenté ce qu’on devient par vous quand on s’abandonne à votre plénitude, ni pourquoi, dès les origines et jusqu’à nos jours, vos fidèles, ceux qui vous ont compris, vous ont d’instinct comparé à l’océan et à l’abîme. Le soldat ne se diminue pas en se renonçant parce que ce renoncement est un service à une cause plus grande que l’intérêt de l’individu éphémère. Estce que je pourrais craindre de m’amoindrir en remettant entre vos mains, pour votre œuvre, comme on remet une aumône qui se transforme en charité, ma vie et mes affections, mon temps et mes larmes, et tout ce qui en moi aurait pu, si je l’avais voulu, ne servir qu’à moi seul et disparaître avec ma vie mortelle ?

Ego sum veritas.

Je suis la vérité.

Ce qui doit nous faire aimer le vrai, dit le vieil auteur du Paradisus animae, c’est que le Christ est la Vérité. Nous aurions probablement corrigé cette phrase, s’il nous l’avait soumise ; nous aurions, sous prétexte de l’amender, renversé l’ordre de ses termes logiques et nous aurions écrit cette banalité creuse ; il faut aimer le Christ parce qu’il est la Vérité. Nous sommes tellement persuadés que l’abstrait précède le concret ; que le logique est antérieur au réel, et que la loi, la nécessité, la justice sont les choses premières. Nous ne savons pas que la justice première c’est le Juste, et que la nécessité ne subsiste que sous la forme personnelle de l’Etre nécessaire. La Vérité n’est pas d’abord une équation abstraite, et elle n’a jamais été réelle sous cet aspect. La Vérité est pour elle-même tout ce qu’elle est, et la Vérité est d’abord une personne, elle est Dieu. Le Christ étant Dieu, personnellement, pouvait dire sans métaphore et sans exagération : Ego sum Veritas, la Vérité, c’est moi.

EGO SUM VERITAS

On n’épuise pas en un seul jour les conséquences de ce principe fondamental. Bien compris, il peut rajeunir toute ma vie, unifier l’activité en apparence la plus dispersée. Car si le Christ est la Vérité, comme il est personnellement et substantiellement la Justice, voici que la recherche du savoir et que l’équilibre social du monde, au lieu de n’intéresser que le domaine des abstractions, prennent un sens chrétien et concret et deviennent l’édification sur terre du corps du Christ.

Je me suis demandé, mon Dieu, comment m es études, mes recherches, mes lectures et mes fiches pouvaient se rapporter à vous. Je me suis dit d’abord que je ne serais pas nécessairement distrait par cette étude et que donc elle n’était pas en soi ennemie de ma piété, qu’elle pourrait s’accommoder de ma dévotion, comme deux peuples voisins qui s’ignorent, songeant chacun à son affaire. Mais c’est là une solution bien insuffisante et bien meurtrière. Elle ne donne aucune valeur intrinsèque à mon effort scientifique ; elle ne m’explique pas pourquoi je puis, pourquoi je dois le pousser au maximum, ni comment je suis vôtre, non pas en dépit de ce que je sais, mais à cause même de ce que la vérité connue a pu mettre en moi de lumière. Lorsque j’étudie l’histoire des civilisations disparues, lorsque je tâche de reconstruire Ninive ou Byblos ; lorsque j’identifie de vieux textes ou des formes grammaticales, en quoi tout ceci peut-il vous concerner ?

EGO SUM VERITAS

Cette question qu’on ne fuit pas impunément, j’ai essayé d’y répondre, en me disant que par- l’intention de mon travail je pouvais vous rejoindre. J’ai voulu étudier à votre plus grande gloire, j’ai ordonné mon étude au bénéfice des âmes ; je me suis persuadé que la science avait une valeur morale par l’idée secrète qui pousse l’homme à étudier, et une valeur apologétique par le lustre qu’elle donne à l’Eglise en face de l’infidèle. Mon travail serait vôtre, parce que vous en approuvez l’intention, et parce qu’en dehors de lui.i! n’y a que paresse condamnable. Je me souviens : c’était un de vos bons serviteurs, qui collectionnait savamment des papillons, et qui me disait: Que vouiez-vous, il faut bien s’occuper à quelque chose. — Je n’ai jamais pu croire que cette formule banale expliquât sa passion d’entomologiste ni la joie qui le saisissait quand il identifiait quelque lépidoptère inconnu.

Si notre science ne vous touche que par l’intention du savant, cette intention se trouvant aussi chez l’ignorant et le médiocre, vous ne vous souciez pas que nous en sachions plus ou moins qu’eux. Et il resterait vrai de dire que le contenu de ma connaissance ne vous importe pas. 11 en serait de la science humaine comme de bouquets de fleurs qu’on se contenterait de peser. Chrysanthèmes ou lilas, tulipes ou ancolies, il n’y aurait plus que des grammes et des livres. L’élément propre de la fleur aurait été aboli.

EGO SUM VERITAS

Mais si la Vérité n'est pas une abstraction ; si elle est une personne et mon Rédempteur, alors, en soi et irrdépendamment de l’intention, savoir, même pour un mortel, est bon, et savoir c’est édifier la vérité, et donc le Christ parmi les hommes. La science devient une besogne sainte qu’on peut profaner sans doute, comme on profane le pain eucharistique, mais dont la loi intime est identique à la conscience même du Sauveur de tous les hommes. Elle doit aboutir à cette connaissance qu’est la vie éternelle et la révélation complète de ce que nous sommes. Et tout ce qui la détourne de cette fin est sacrilège, comme serait sacrilège celui qui traiterait le vin du sacrifice en simple boisson enivrante.

Aussi ceux qui ne rencontrent pas sur leur route des devoirs plus urgents et plus immédiats, ceux qui ont le loisir d’apprendre, ne peuvent pas laisser leur esprit en friche, sous prétexte que la vertu suffit seule. Il faut plus qu’une excuse, il faut une raison majeure, pour se dispenser de travailler à connaître, et si Dieu traite avec plus de miséricorde les ignorants, ce n’est qu’en raison du bien excellent dont ses dispositions providentielles les ont privés.

Partout où on parle la vérité on balbutie quelque chose de la personne* du Verbe, qui est la vérité, et je puis aimer mon étude et mes livres, comme on aime les pierres de sa maison et l’air de son pays. Il est impossible que le dernier mot de tout l’effort humain vers le savoir ne soit pas, en droit, le Christ

EGO SUM VERITAS

unique. Mais l’homme a le terrible pouvoir de se servir des choses contre leur fin et de les souiller parce qu’il en abuse. Abuser de la science, ce n’est pas en faire trop, c’est en faire mal, c’est-à-dire en faire de la mauvaise ou ne pas prendre garde aux devoirs concomitants. Nous sommes esprit et corps, un et plusieurs, aujourd’hui et demain, et nos obligations doivent s’organiser sans se détruire, et s’entendre au lieu de se quereller. On peut pécher parce qu’on ne se résigne pas aux ignorances nécessaires, conditions d’un savoir agrandi.

Et ce qui est vrai de la science est vrai de fout l’effort humain. Le Christ est la Justice, et il est la Vie, comme Dieu est l’Etre. Depuis le coup de marteau du forgeron, jusqu’aux textes du code civil, tout ce qui tend vers l’ordre, et la paix, et l’équité ; tout ce qui monte et s’améliore, tout cela monte et tend vers Dieu Notre-Seigneur, la Vérité faite homme.

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