‹ La prière de toutes les heuresChapitre 3 sur 9 · IN LAUDEM DEI · texte numérisé non relu

IN LAUDEM DEI

l’énergie de notre vouloir libre. Oui, depuis le moindre geste jusqu’aux décisions les plus formidables, c’est la gloire de Dieu seule qui doit être notre fin, mais cette fin ne nous mène pas à l’anéantissement et ne supprime nullement notre valeur. Il ne s’agit pas pour nous de nous détruire mais de nous parfaire, non de nous diminuer mais de nous épanouir et de devenir pleinement ce que nous sommes.

Car la gloire de Dieu ne consiste pas à recevoir de nous quelque chose qui l’enrichirait ; elle consiste à nous donner de quoi n’être plus le néant ; la gloire de Dieu n’est pas faite de nos offrandes mais de ses dons, et de nos offrandes dans la mesure exacte où ces offrandes sont ses propres présents. — Coronas tua dona. ■ — La gloire du soleil,, ce n’est pas autre chose que d’éclairer la nuit, de faire fondre la neige et mûrir la moisson ; la gloire de la vérité, c’est de se communiquer aux esprits en les rendant semblables à ce qu’elle est ; la gloire de la tempête c’est de communiquer sa frénésie à la forêt ou à la mer ; la gloire de Dieu c’est de rendre toutes choses divines en leur communiquant l’être et la grâce. Dieu n’a pas voulu augmenter sa béatitude ni acquérir des perfections nouvelles — toutes pensées absurdes et blasphématoires ; mais sa gloire était de rendre manifeste sa perfection en comblant de biens sa créature. C’est le recevoir qui est donc l’acte parfait et qui en même temps réalise le vœu le plus profond

IN LAUDEM DEl

de mon être. Si bien que sa gloire et ma félicité sont non pas deux termes entre lesquels un choix meurtrier s’imposerait, mais la cause et l’effet, le principe et la conséquence, l’origine et te résultat, dans' une même et indivisible opération. 11 est impossible que ma félicité consiste en autre chose qu’à recevoir Dieu en plénitude et à me posséder par lui et en lui ; et il est impossible que la gloire de Dieu dans la création consiste en autre chose qu’à se donner. Car si Dieu ne se donne, rien ni personne ne peut le contraindre et je ne suis que parce qu’il s’est donné comme cause première de mon être : je suis incessamment le terme d’une action divine et je ne suis rien d’autre.

Ne pas rendre gloire à Dieu, c’est donc lui refuser l’entrée en soi ; c’est se barricader dans son égo'isme, et, comme les ténèbres, ne pas vouloir comprendre la lumière.

In laudem Del. — La louange extérieure n’a de sens que si elle exprime cet abandon total au Dieu envahissant. Je savais bien que tout au fond de moi-même son idée et mon vouloir devaient ne faire qu’un, puisque ma nature c’est son idée divine réalisée et que mon vouloir le plus primordial, c’est celui de cette nature.

Je n’ai pas à choisir entre Dieu et moi puisque je ne puis me trouver qu’en lui : j’ai à choisir entre le moi docile et vrai qui librement co'incide avec toute ma nature et rend ainsi gloire à Dieu, et le moi

P. t. h. II.

IN LAUDEM DEl

chétif, absurde et contradictoire, qui se divise d’avec lui-même et se détruit dans !a mesure de ses moyens, en refusant de recevoir Dieu.

Mon être est une chose très sainte ; je n’en dirai pas de mal, comme ces quiétlstes qui s’imaginaient que l’anéantissement était le plus beau des hommages. Je comprendrai que rien n’est plus grand que de recevoir Dieu, et que dans mon bonheur il n’y a pas d’égoïsme dès que ce bonheur, étant conforme à ma nature, est l’expression même de la volonté et de la gloire divines en moi. Mon Dieu, nous sommes beaucoup plus un que je ne pensais, puisque je ne suis rien par moi-même sinon par vous.

Semivivo relicto.

Le laissant à demi mort.

Ceux qui se remuent ici-bas sont nombreux ; mais ceux qui vivent sont peut-être assez rares. Ceux qui vivent, gardant la santé de l’âme ne sont peut-être qu’une élite. En dessous d’eux l’immense armée des médiocres et des lâches, de tous ceux qu’en langage spirituel, depuis l’Apocalypse, on appelle les tièdes.

Quand il cherche à s’affranchir des contraintes divines, l’homme tombe au pouvoir des brigands qui l’assomment et le pillent et s’en vont. Ses désirs fous et ses tendances absurdes le guettent sur le chemin de Jéricho et le laissent à demi-mort meurtri de coups. Mon Dieu, je voudrais bien savoir œ qu’est cette tiédeur dont on me parle souvent avec menace ; je voudrais bien savoir si je suis, moi l’infirme, parmi ces médiocres qui vous dégoûtent, parmi ces blessés vulgaires, victimes de rixes banales, d’obscurs conflits de ruelles et de carrefours. •

Quand on me dit que la tiédeur est une fatigue, une satiété, une langueur de l’âme, je me souviens d’avoir connu tous ces états et l’inquiétude me

SEMIVIVO RELICTO

pénètre. Est-ce que peut-être pour moi aussi, fatigué I jusqu’à l’ennui, sans élan, sans flamme et sans ^

vigueur, est-ce que pour moi aussi, quand je suis d’humeur triste, vont retentir les âpres condamnations portées contre tous les lâches ; est-ce que je ' vais devoir, parce que je suis morne et déçu, me considérer comme un tiède ? ij

La tiédeur n’est pas d’abord un sentiment, et on J la définit mal quand on en parle comme d’un état •

affectif. La tiédeur est d’abord une attitude de j

volonté, une décision consciente, un état réfléchi. |

Elle ne consiste pas dans une lassitude chagrine, | mais dans un refus délibéré de suivre jusqu’au bout | la volonté du Maître unique. Elle se retrouve dans ^ toutes les âmes qui d’avance acceptent le péché | véniel et qui en font donc une habitude.

Pour savoir si je suis tiède, ce n’est donc pas avant tout le nombre de mes fautes que je dois observer. Ce nombre peut croître et décroître sans que ma disposition intérieure se modifie. 11 suffit que changent les circonstances. Le plus impatient des hommes aura moins d’accès de colère, si on le transporte au milieu de la Sîon pacifique et s’il n’est entouré que de docilité complaisante. Son impatience | qui se manifeste moins, n’en est pas pour autant ; diminuée, et le regard qui sonde les cœurs ne constate pas de progrès. On pourrait même dire que la , gravité des fautes n’est pas absolument et immédiatement un sûr indice de tiédeur. S. Pierre n’était ■

SEMIVÎVO RELICTO

pas tiède le soir du reniement, et il y a des chutes profondes et brusques que les fervents ont à craindre comme tous les autres.

Mais la facilité avec laquelle on pèche révèle la complicité antécédente avec l’ennemi des âmes, et quand le mal entre chez nous sans qu’on s’émeuve, c’est un signe que notre volonté, dans le secret, l’avait par avance accepté. Celui qui peut dire sincèrement à son Dieu : Seigneur, je suis décidé à ne rien vous refuser ; je veux accomplir tout mon devoir et tout votre désir ; je ne réserve rien, je ne dissimule rien, je vous remets toute ma puissance de vouloir ; celui-là est un bon serviteur et un fidèle disciple. Il n’est pas, il ne peut pas être un tiède, et cependant il tombera encore. Ses chutes seront des accidents locaux, des démentis soudains donnés à ses bonnes dispositions antérieures et pour les réparer il lui suffira, avec la grâce de Dieu, de restaurer en lui le vouloir initial et de clore pour ainsi dire la parenthèse que la chute avait ouverte dans sa vie.

Le tiède au contraire ne veut pas prononcer sincèrement la parole de total abandon. Il donnera, mais jusqu’à telle limite ; il se soumettra sauf dans tels cas ; il prévoit et il accepte son déficit spirituel, et il décide qu’il ne renoncera pas à telle chose que le précepte divin, sans gravité d’ailleurs, lui commande de laisser. L’attache peut être en soi de ‘minime importance : paresse consentie, rancune entretenue.

SEMIVIVO RELICTO

irrégularité devenant comme une institution permanente, peu importe l’objet précis, c’est la captivité volontaire aux mains d’un tyran terrestre qui fait d’une âme chrétienne une âme tiède.

Deux hommes se promènent sur une route. Le premier marche droit, mais il heurte du pied un obstacle et tombe. Une fois relevé il continue à marcher droit ; le principe de la marche n’est pas vicié en lui. L’autre est boiteux, il ne trébuchera contre aucune pierre, il ne tombe pas gravement, mais aucun de ses pas n’est correct ; le principe de la marche est chez lui défectueux. Le principe de nos actions morales c’est notre vouloir libre. Lorsque ce vouloir est correct, il obéit à sa loi suprême et il se soumet délibérément et totalement à Dieu seul. Cette soumission ne supprime pas les défauts mais les désavoue tous ; elle ne rend pas les chutes impossibles, mais elle les rend toutes illogiques. L’homme peut tomber, mais il ne boke pas, et relevé il marche encore droit

Quand au • contraire le vouloir est incorrect et délibérément refuse à Dieu la soumission totale, quelles que soient les obéissances partielles, ce vouloir est celui d’une âme boiteuse et imparfaite et les actions mauvaises qui en procèdent seront logiquement amenées. Le défaut n’est pas détruit, il n’est pas même désavoué.

Alors, mon Dieu, je me regarde. Peut-être suis-je un de ces endormis qui n’ont jamais songé à prendre

SEMIVIVO RELICTO

parti vis-à-vis de votre vouloir ; peut-être ma conscience est-elle lourdement assoupie — gravi corde — et incapable de se redresser, si votre tonnerre ne réveille. — Vox Domini confringentis cedros. — Faites-moi sortir de mon tombeau. Mais peut-être aussi que, très consciemment, j’ai fait, comme Ananie et Saphire, deux parts dans mon avoir, et peut-être que gardant au creux de ma main cupide une portion de ma volonté, je n’ai consenti à vous offrir qu’une soumission mensongère. Peut-être vous ai-je dit : tout mais pas ceci ; m’imaginant que j’avais des droits à faire valoir et des biens personnels à défendre et craignant d’être trop dépouillé par Dieu. Oui, alors vraiment je suis parmi ces tièdes, dont l’absurde lâcheté vous dégoûte et je n’ai pas compris que sur mes sillons je n’ai rien semé que du néant.

Obviam ei.

A sa rencontre.

Il y a bien des manières d’aller à sa rencontre et si on comptait ses disciples au jour des Rameaux, son bercail serait débordant. Mais il est riche d’aspect, complexe, déconcertant notre sagesse bâtarde et nous ne savons pas bien quand on nous dit de nous porter vers lui, sous quelle forme il va nous apparaître.

Aller à la rencontre de la mort, de l’ennemi, de la mauvaise nouvelle, aller comme le marin à la rencontre de l’océan rancunier et de la tempête sauvage, aller à la rencontre du Maître nocturne, de l’Epoux de minuit, à la rencontre de Judas et de la cohorte, — procedit et dixit eîs, — à la rencontre de la justice ou de la calomnie, toutes démarches bien différentes et qui peut-être me seront imposées. A l’horizon de ma vie qui monte, sur le chemin que suivent mes journées inconnues, quelle est donc la rencontre qui se prépare ?

Seigneur, je ne puis pas mentir, je ne puis pas dire que mon sentier est libre et que devant moi il

OBVIAM El

n’y a rien que mon ombre. Je vous vois me barrant la route, je sais que je vais aboutir aujourd’hui comme hier et comme demain à votre exigence quotidienne ; je sais que vous êtes là inévitable et que depuis votre venue sur la terre vous êtes le terme auquel aboutissent tous les pas des fils des hommes.

Je vous vois. Vos lèvres n’ont pas encore parlé et je vous interroge déjà, car ma lâcheté somnolente s’émeut à votre approche et tous mes défauts se lèvent confusément, prêts à se défendre, comme une troupe qu’on alerte en pleine nuit. Votre arrivée est lumineuse et mon âme comme les chauves-souris préfère naturellement les ombres molles du crépuscule.

Obviant ei — De tout le poids de mon être et de toute la force de votre grâce voici que je suis jeté vers vous et nous allons nous rencontrer. Que serez-vous pour moi, sous quelles espèces terribles allez-vous vous montrer ? Et mes misères ne vontelles pas me submerger comme les flots de Génézareth, quand votre apôtre marchait vers vous ?

Voici que nous sommes maintenant face à face et je sens posé d’aplomb sur mes yeux qui s’entr’ouvrent votre regard immuable et tout-puissant. Et le sort de ma vie va peut-être se jouer pour jamais dans cette minute suprême où je dois vous comprendre et où par la pureté du cœur, je dois voir ce qu’est Dieu.

Celui qui vient à ma rencontre ce n’est pas un

OBVIAM El

souverain triomphal et fastueux, sorte de dynaste paisible, que je pourrais honorer par des prières rituelles, par des cérémonies éclatantes et des révérences et des phrases.

Ce n’est pas non plus un Maître incontestable et dur, imposant à chacun sa part de corvée, exigeant les intérêts des sommes qu’il prête, moissonnant et vendangeant ce qu’il n’a ni semé ni planté, un maître qu’on servirait par nécessité et par contrainte et auquel on mettrait une sorte de fierté hautaine à solder tout son dû.

Et ce n’est pas même une victime pitoyable qui demande uniquement qu’on la console et la réchauffe et à laquelle la compassion et des larmes de tendresse pourraient suffire.

Non, celui qui vient à moi ce n’est pas seulement un Maître qu’on sert, ni un Roi qu’on honore, ni une victime qu’on plaint, c’est le Christ unique et débordant, c’est le Christ dans son rôle infini de Rédempteur au travail.

Un Rédempteur au travail et qui demande, muet, une collaboration sans réserve, le don d’un cœur loyal, le sacrifice d’une vie à une cause plus grande qu’elle-même et méritant donc d’en épuiser les énergies ; un Rédempteur au travail, qui peine et qui endure, et qui recommence chaque jour au cœur des hommes oublieux et perfides son labeur sans cesse détruit.

Obviant ei. — C’est bien lui qui parle maintenant

OBVIAM El

et me demande une réponse virile et simple. Il ne me dit pas que je suis convié au triomphe, mais que dans son œuvre rien n’est achevé sauf sa part à lui et que c’est donc une tâche • immense qu’il me sollicite d’assumer. Non, rien h’est achevé, regardez autour de vous. Est-ce que le monde a pris la figure du Christ ? Est-ce que la forme de ce siècle est la forme voulue par l’Esprit-Saint ? Est-ce que la créature consciente est revenue de sa dispersion, rapportant dans ses mains le monde entier pour en faire hommage au Verbe créateur ? Rien n’est achevé, tout commence à peine et c’est le douloureux enfantement de la Sainteté qui se prépare, — initia sunt dolorum. — Rien n’est achevé et tout est très difficile. L’extirpation du mal ne se fait pas sans que le travailleur saigne et si vous voulez répondre à l’appel du Christ rencontré sur la route, vous devrez livrer tête et bras, et passer tout entier dans l’ingrate besogne, dans la croisade obscure contre les pouvoirs ténébreux, plus cruels que l’antique Saladin ; vous devrez consentir à vivre de foi, sans salaire, sans voir l’aurore de' vos moissons ni le rayon de vos victoires. Rien n’est achevé, tout est très difficile, et on peut esquiver la besogne, on peut échapper à la corvée sans même manquer son salut éternel. Car Dieu n’a pas fermé irrévocablement son Paradis aux calculateurs égoïstes, qui se contentent d’éviter ici-bas le péché grave, et pour nous stimuler à donner tout, à fondre notre sort avec le sien.

OBVIAM El

à ne pas nous contenter de l’observation des grands préceptes ; pour nous engager à le suivre jusqu’au bout, sans réserve, il n’a voulu que sa grâce dans nos cœurs et sa détresse dans le prochain. 11 s’est chargé de mettre en nous son désir et de préparer dans le secret la réponse que nous lui ferons lorsqu’il se montrera sur notre route comme un Rédempteur au travail. — Obviam ei. — 14 est très inutile de reculer cette rencontre, il est très hypocrite de la dissimuler, et de passer à côté du désir du Christ mendiant en faisant semblant de ne rien voir et en ne voulant rien entendre.

Les généreux ne sont pas ceux qui se joignent au cortège triomphal et qui jettent des palmes quand tout le monde chante Hosannah. Ce sont bien plutôt les véridiques, qui sans illusion • sur l’âpreté des obstacles, et sachant que les cailloux de la route feront saigner leurs pieds, ont délibérément répondu au Rédempteur : Partout, pour tout et toujours.

Semper orare.

Prier toujours.

Il faut encore y revenir, car les leçons salutaires n’entrent pas aisément dans nos têtes encombrées et nos yeux toujours distraits cherchent ailleurs que dans l’immuable ce qui doit nous séduire et nous achever.

Prier toujours. Devant cet ordre je me sens à la fois ravi et déconcerté car j’entrevois bien ce que l’oraison permanente m.ettrait d’unité et de paix dans ma vie, mais je vois fort bien aussi, semble-t-il, qu’entre mon activité extérieure et ma -prière intime l’accord ne se réalisera pas d’un seul coup. Si même il se réalise. Pour contempler, ne dois-je pas suspendre mon travail ? Pour travailler et m’observer dans mes calculs, dans mes recherches, dans ma technique ne dois-je pas arrêter la prière, et me donner à mon emploi ?

Et depuis si longtemps. Seigneur, je cherche l’équilibre, et je tente des solutions ; j’essaie de supprimer le problème en négligeant un des deux termes, et je sacrifie ma prière en disant, pour m’apaiser, que

SEMPER ORARE

je travaille davantage.

Piètre excuse, car le travail de l’apostolat ne supplée pas le défaut de prière et rien ne remplace l’oraison, pas même le dévouement des pêcheurs d’hommes, pas même les conquêtes des croisés. Là où manque la prière, il y a un trou dans l’œuvre divine, un trou béant, quelles que soient les broderies dont on orne la déchirure. On ne remplace pas la santé par la richesse ; on ne supplée pas à l’ignorance par la vigueur des muscles ; l’œil ne peut pas faire la besogne de la main et arracher les crampons aux murailles. La prière est une fonction spéciale et nécessaire. Toute la question est de savoir comment nous nous en acquittons.

Mon Dieu, j’ai tenté jadis de concilier l’action et l’oraison par un système ingénieux d’alternances. Je veillais à ne pas me laisser absorber par ma tâche, et dès que je m’y sentais enfoncer, je relevais ma tête et mon esprit vers vous, et je priais, rectifiant les intentions, sollicitant une lumière, ou demandant miséricorde. Puis, de la prière je repassais au travail, un peu comme ces oiseaux prisonniers qui sautent de barreau en barreau sur le perchoir exigu des volières, un peu comme les pieds de ceux qui marchent et qui ne .se posent sur le sol que pour y chercher le moyen de n’y pas rester. Je me disais que ma vie, à la manière d’un courant alternatif, retrouverait une sorte de. continuité dès que la fréquence des interruptions serait assez grande, et l’os-

SEMPER ORARE

cillation rapide de mon vouloir me paraissait la seule façon de ne pas vous manquer d’égards sans pourtant me dérober à ma tâche. Notre conversation ressemblait à ces dialogues, coupés par la sonnerie du téléphone ou le défilé des visiteurs, et je surveillais, en essayant de les rendre bien parallèles, la double ligne de mon travail et de ma prière.

Seigneur, tout cela me fut très bienfaisant et très laborieux et j’appris grâce à vous, à secouer .dans ce va-et-vient plus d’une absurde servitude. Cette rude ascèse ébranla jusqu’aux racines les affections parasites et les désirs intrus, et, comme les dents qu’il faut arracher de nos mâchoires, je sentis que plusieurs de mes anciens défauts commençaient à se relâcher au fond de leur alvéole.

Et pourtant il n’est pas possible que ce mode d’alternance soit la seule manière de concilier dans ma vie l’action et la prière. La prière ne doit pas me distraire de mon travail ; mon travail ne doit pas me distraire de mon entretien avec vous. Il ne me suffit pas de m’enlever périodiquement à ce que je fais, pour regarder de votre côté ; et il n’est pas excellent de cesser de vous regarder pour revenir vivement à sa besogne. On risque de ne rien faire bien à fond et de plein coeur en sautillant ainsi ; on risque de ne rien voir eomme il convient, en louchant dans deux directions opposées. Et puis, les plus importantes de nos actions n’admettent pas que je leur dérobe mon attention, fût-ce même de façon

SEMPER ORARE

fugitive. Quand je parle en public, je dois rester penché sur ma phrase, comme un cavalier sur l’encolure de sa bête au galop ; quand on me demande des conseils délicats, je dois écouter de toute mon âme, comme le médecin qui percute et ausculte. Dériver quelque chose de mon esprit ailleurs, c’est m’exposer à ne rien comprendre et à répondre tout de travers. Je n’en ai pas le droit, et vous ne le voulez pas.

Alors je cherche à mettre la prière, non pas à côté de mon travail, comme une sœur auprès d’un frère ; mais je voudrais la mettre dans ma besogne, comme une âme dans un corps. Le rapport entre l’oraison et l’action n’est pas un rapport de voisinage, de contiguité même très étroite. Le sens de la phrase n’est pas contigu aux mots, il est dans l’agencement des mots et il les commande tous. Et il ne faut pas cesser d’entendre les mots pour songer à leur sens, ou cesser de savoir ce qu’ils signifient pour bien les écouter. L’oraison et l’action, c’est comme le sentiment de la miséricorde et le geste des bras tendus comme la décision de combattre et la main qui se crispe sur l’arme ; l’action ne devant pas être autre chose que la manifestation visible de l’esprit de foi qui nous anime .

Puisque Dieu collabore avec moi et puisque son Invitation précède mes décisions salutaires et les dirige, je ne dois pas me distraire de mes actes pour le trouver et m’unir à lui ; la prière entrera dans ma

SEMPER ORARE

vie, comme l’eau qui mouille la cendre, comme le ferment, qui ne se juxtapose pas, mais se mêle à la pâte.

Mon Dieu, tout ceci se .décrète aisément, mais l’expérience m’a convaincu que la pratique en est ardue. Je suis sollicité par le charme des apparences, j’aime tant à bercer de douces musiques mon rêve intime et à me tremper dans les choses comme si elles étalent mon véritable élément. Et je ressemble à ces insectes qui s’engluent aux gouttes visqueuses et perfides, sécrétées par les plantes des marécages, et parce que je suis alourdi de désirs que vous n’approuvez pas et que je n’ai jamais songé à vous soumettre, voilà que je ne puis plus facilement vous rejoindre et que je me traîne comme un reptile. Mon âme un jour devra communiquer à mon corps l’agilité et la souplesse des ressuscités glorieux. La prière peut commencer ici-bas ce travail, en supprimant mes servitudes.

P. t. h. Il

Sperantes in te.

Mettant en vous leur espoir.

Où pourrons-nous réfugier nos espoirs ? Celui qui n’espère plus est pire qu’un mort et toute notre vie est tendue en avant. L’espoir nous est nécessaire comme le pain. Où pourrons-nous le déposer ? Dans quel élément se conservera-t-il, comme le feu qu’on garde sous les cendres, comme l’eau fraîche dans les amphores et les névés aux ravins montagneux. Où vais-je placer tout le désir qui est en moi, pour que rien ne s’en perde et que rien ne s’en éteigne et que les années qui passent ne m’enlèvent rien de ma valeur et de la splendeur des destins qui m’attendent ?

Nous les plaçons partout, nos désirs, au hasard, . comme ces gens pressés qui jettent pêle-mêle dans des coffrets et des tiroirs leurs richesses hétéroclites et qui ne les retrouvent plus au moment du besoin. Nous gaspillons notre avenir en nous confiant, pour l’assurer, à des puissances de mensonge, à des divinités caduques et malhonnêtes. Et nous finissons par désirer, faute de mieux, les gousses vulgaires dont le

SPERANTES IN TE

troupeau gardé par le prodigue, fait chaque jour sa nourriture ; nous finissons par nous résigner à nos déchéances et, lassés de déceptions, nous n’aspirons plus qu’à un repos plein de stupeur.

N’est-il pas étrange de voir, chez tant de chrétiens,

le sourire désabusé, amer, remplaçant la candeur initiale de la fol ? Et l’expérience, comme ils disent, ne leur a-t-elle appris qu’à se défier de tout et de tous, pour les laisser vieillir dans une sagesse ténébreuse, vide de joie et toute païenne ?

La tâche n’est pas aisée de garder la jeunesse de son âme, et la vigueur du désir surnaturel. La plupart autour de nous sont détendus, comme des arcs trop mous et qui refusent de passer leur énergie aux flèches.... Ils ne veulent plus rien que vivre dans les routines, mécaniques que la nécessité remonte et qui s’ignorent ; ils n’aspirent plus qu’à se laisser couler le long des pentes, avec tout ce qui meurt et s’écrase dans les déchets.

Ils ont trop désiré, déclarent-ils. Mais ces paroles sont fallacieuses. On ne peut pas trop désirer, quand on a le devoir d’aimer de tout son cœur et de toutes ses forces. Ils ont mal désiré, et trop peu, et trop bas ; ils ont désiré des choses qu’ils croyaient sublimes et qui n’étaient que déplacées et prétentieuses. Vouloir être sublime est souvent la pire des vulgarités. Ils ont désiré avec impatience mille petits riens, dans lesquels tour à tour ils ont placé leur espoir, comme les enfants qui ramassent le long des avenues les

SPERANTES IN TE

marrons d’Inde aux couleurs d’acajou, et qui ne sont utiles à personne. C’est l’éparpillement de leurs désirs qui les a perdus ; c’est dans la foule des Instincts et des impressions qu’ils se sont évanouis.

Je le sais bien, mon Dieu. Je le sais et je recommence tous les jours et c’est dans mes poches que je cache mes petits espoirs ; c’est sur moi, comme une fortune, que je porte mon avenir et c’est de moi que je l’attends.

Espérer dans ma volonté, et dans mes résolutions, et dans la solidité de mon architecture, et dans ma raison, et dans mon crédit, et même hélas ! d^ns mon passé ; espérer dans tous ces morts et dans tous ces mourants, c’est folie, mais la folie est tenace ; elle a pénétré jusqu’au fond de notre sagesse, et vous savez bien. Seigneur, qu’il n’est pas facile de sortir de soi et de se débarrasser de ce qu’on est.

Tout ce que je glisse ainsi dans mes poches, mes petits bonheurs et mes grands désirs, tout cela est placé in saccum pertusum, dans un sac troué, voleur et faux comme un infidèle.

On m’a dit d’espérer en vous, et en vous seul. Je devine que ce serait le salut, mais je ne sais pas encore bien ce que cette formule signifie et par quelle manœuvre je puis placer en vous, si lointain semblet-il et si invisible, les désirs qui quotidiennement me traversent. Et quand je rencontre de ces chrétiens lassés et mornes, qui se plaignent d’avoir été toujours déçus, je n’ose verser sur leur mécontentement la

SPERANTES IN TE

leçon de cette vérité primordiale, je n’ose leur dire d’espérer en Dieu seul. Ils découvrent de l’ironie dans ce conseil, comme si on les leurrait d’une chimère creuse ; comme si on les envoyait dans le désert chercher des hommes mollement vêtus.

Qu’est-ce donc qu’espérer en vous seul ? Ne seraitce pas d’abord concentrer et contrôler tous nos désirs centrifuges, les ramener à l’unique nécessaire et juger tout dans la clarté immuable. Si nous nous égarons, c’est trop souvent que notre optique coupable nous trompe sur le vrai chemin. Et la foi devrait être assez vigoureuse en nous pour nous montrer les .choses dans leurs véritables rapports et l’invisible dominant tout.

C’est un travail très douloureux de se déprendre et de s’arracher. La mortification des désirs suppose, non pas qu’on tue en soi tout ce qui espère, demande ou attend, mais qu’on apprivoise la volonté sauvage et qu’on domestique l’instinct fougueux ou Indolent. Ceux qui se flattent d’arriver à l’harmonie intérieure par des chansons poétiques et des séductions, risquent fort de ne trouver en eux qu’une anarchie masquée, comme un bandage sur une plaie purulente.

Ne pas se répandre ; ne pas se laisser captiver, car le captif, c’est celui qu’on manœuvre et qu’on pousse ; rester toujours, non pas dédaigneux du présent, ce qui ne serait qu’une sagesse funèbre, mais persuadé que l’avenir est riche d’une valeur infinie et que notre Dieu travaille à notre insu, pour notre

SPERANTES JN TE

plénitude éternelle ; espérer non pas le bonheur élémentaire et commun, mais la pârt de l’héritage, promis aux volontés droites ; savoir enfin que l’invisible n’est pas absent, que le Christ est tout proche, jusqu’à nous toucher et à nous tirer et à nous parler et à nous soutenir ; ne s’enfermer dans aucune attitude de dépit ou de regret et attendre, non pas le don de Dieu, mais Dieu lui-même, comme terme ultime de notre effort et comme principe de tout mérite. — Sperantes in Te. — Qu’il en soit fait

ainsi.

Adaperire.

Ouvre-toi.

J’en connais qui, pour expliquer leur inertie, déclarent qu’ils sont timides, et qui pensent en parlant ainsi s’être excusés. Comme si la timidité était une tare irrémédiable, et comme si on se justifiait de ses duretés, en alléguant qu’on est cruel. Cruels, timides, fantasques ou lâches, nous avons à nous transformer par la grâce et non pas à sanctionner nos médiocrités natives.

Et nous avons aussi à faire valoir notre talent. Le mot lui-même nous est venu de l’Evangile ; il est chargé de rudes leçons. Trop souvent nous nous contentons de quelques vertus négatives ; et n’ayant fait de mal à' personne, nous estimons que nous -sommes justes. Nous n’avons pas suffisamment compris où est le crime du serviteur qui garda dans un mouchoir le talent qu’on lui avait confié, et qui se contenta de restituer exactement ce qu’il avait reçu.

Une des illusions les plus funestes dans la vie spirituelle, c’est celle de la croissance définitive, celle du contentement de soi dans la vertu acquise, l’illu-

ADAPERIRE

sien des parvenus. Parvenus sans grand effort ou après des années pénibles, peu importe, ils ne valent rien dès lors qu’ils s’arrêtent et que ne se cherchant pas plus loin ils s’enfoncent sur place. Il ne peut pas exister pour le chrétien de croissance définitive ici-bas, pas plus qu’au cours d’un voyage il n’y a de repos absolu.

Quand une plante pousse, les débuts de sa croissance sont rapides ; toute l’énergie qui réside en elle est plastique et ne se tourne que vers l’avenir. Mais à mesure que l’organisme c.roît, cette énergie se divise pour ainsi dire ; une part de plus en plus grande est absorbée en route à maintenir, à converser, à réparer ce qui existe déjà, et c’est une portion de plus en plus mince qui s’emploie encore à étendre les rameaux et à pousser les feuilles au bout des branches, comme une armée qui s’avance en pays ennemi et qui égrène ses régiments le long de la route pour assurer les communications et tenir garnison dans les villes conquises. Et le moment arrive où la plante ne pousse plus, toute son énergie s’employant à se maintenir. Les arbres ne grandissent pas jusqu’au ciel. Quand ils arrêtent leur ascension, ce n’est pas qu’ils aient rencontré un obstacle au dehors, c’est qu’ils n’ont plus l’énergie nécessaire au dedans.

Beaucoup de chrétiens ressemblent à ces arbres. Ils se sont arrêtés dans un équilibre commode, et contents d’eux-mêmes, ils se bornent à se conserver. La vertu ne leur paraît pas une habitude de tendre

ADAPERIRE

toujours au mieux, mais une routine honnête dans une existence apaisée. C’est sur le type de la pension, de la retraite bourgeoise et de l’éméritat qu’ils ont conçu la perfection. Dès qu’on s’est arrangé pour que les gros défauts extérieurs ne causent plus trop d’ennui, dès qu’on est parvenu à éviter les désagréments dont on paie toujours les boutades de l’impatience et les écarts de la fantaisie ; dès qu’on vit en paix avec son entourage, on s’endort mollement, et on désire uniquement demeurer tel qu’on est.

Mais cetie quiétude est mensongère, et l’aiguillon doit jusqu’à notre dernier jour, nous empêcher de nous assoupir ; l’aiguillon de la grâce divine, la terrible invitation, qui est plus qu’un souhait, qui est un ordre : soyez parfaits à la rnesure de la perfection du Père, et dépassez toutes les limites le jour même où vous les aurez atteintes.

Le germe qui a été semé en nous n’est pas un germe d’énergie finie ; 'celui qui nous fait grandir c’est l’Infini et le Tout-Puissant, et la grâce qui commence en nous le travail est riche de toutes les exigences de salut.

Mon Dieu, donnez-moi d’abhorrer le mauvais contentement de moi-même. Il est funeste comme l’opium et la flatterie. Faites-moi une âme virile, aimant à se juger sans complaisance et dans votre seule lumière. Que jamais je ne m’appesantisse sur mon passé ; sur les services rendus, sur mes prouesses ou mes exploits, pour me dispenser de travailler durement à

ADAPERIRE

l’heure de la corvée commune ou pour demander des ménagements et des atténuations.

Le mépris de moi c’est cela sans doute, non pas une diminution mais un agrandissement ; le mépris de moi et de tout ce que j’ai fait, comme le soldat méprise toutes les batailles qu’il a livrées tant qu’il n’a pas terminé la campagne ; comme le malade méprise tout le traitement qu’il a suivi, tant que la guérison n’est pas venue, et comme on méprise à mesure qu’on les prononce les phrases d’un discours, tant qu’on n’a pas obtenu de son public la résolution ou la conviction qu’on lui inculque.

■ Si je vivais ainsi, je resterais toujours énergique, toujours actif à votre service, et surtout je ne cesserais pas d’être accueillant pour tout ce qui me sollicite à plus d’effort, pour tout ce qui réclame plus de dévouement.

Il est difficile de se contenter de cette béatitude, de ne jamais tourner la tête, et de s’ouvrir par toutes ces puissances de lumière et de bonté. Adaperire. — Chaque jour je devrais entendre ce commandement et au lieu de me refermer sur mes richesses, de me replier sur moi, sur mes oeuvres, sur mes mérites, comme les animaux qui se replient sur eux-mêmes pour dormir, chaque jour je devrais marquer un progrès dans l’intelligence de votre mystère et dans la transformation de mon être.

Si vous n’intervenez pas. Seigneur, je vais inévitablement me cristalliser dans le médiocre, si vous

ADAPERIRE 75

(l’êtes pas exigeant en moi,, je serai si vite et si letitement satisfait de mes résultats ; je m’encroûerai au sens très littéral du mot, et sous ma carapace je me croirai bien à l’abri, je ne bougerai plus, ma vie se consumera en moi seul et pour moi seul.

L’église doit être ouverte, que mon âme soit cette église ; et la main qui donne doit être ouverte, et les greniers aussi, quand la disette y fait accourir les affamés et la maison du Père de famille quand le prodigue veut y rentrer... Est-ce que je ne pourrais pas être, pour tous les vôtres, celui qu’aucune fatigue ne lasse, qu’aucun dévouement n’épuise et que vous envahissez sans mesure ?

Congregavit pereuntes.

Il a rassemblé les épars.

C’est l’œuvre des forts et des miséricordieux qui sont toujours un lien et qui rendent à la foule des dispersés ce qui lui manque : le principe d’unité sans lequel elle ne peut que périr.

Pereuntes. — Chaque minute qui tombe sur nous, nous éparpille, comme un coup de marteau asséné sur une perle de verre et notre vie vole en éclats fugitifs. Nos désirs inachevés, brisés, jonchent le sol, comme les vitres dans les cités bombardées. Nos projets avortés sont tellement nombreux que notre mémoire renonce à en garder le souvenir. Nous n’avons pu dessiner rien de net et de précis dans notre existence et ceux qui nous admirent et qui nous croient travailleurs ne savent pas de quel monceau de débris nos rares œuvres ont émergé. Incessamment tout nous abandonne et tout en nous se désagrège ; presque jamais nous ne sommes cohérents ; une sourde anarchie vient ravager nos efforts, et nos moissons ne sont que folle avoine. — Fenwn tectorum.

Je suis comme ces roses de Damas, qui s’étagent

CONOREGAVIT PEREUNTES

tout le long de la tige. Quand celles du haut viennent à éclore, toutes celles qui sont en dessous se sont fanées. Et parfois une amertume subtile me pénètre en songeant que mon existence ne s’allonge qu’en périssant. Qui donc sera ma rédemption et qui me sauvera, à chaque instant, de cette mort ?

Congregavit. — C’est lui qui rassemble, c’est sa I fonction. Au-dessus de tout ce qui divise, il sera la ; grande unité et s’il apporte le glaive ce n’est pas pour t séparer ce que Dieu a uni mais pour défaire toutes les sociétés provisoires que l’homme insouciant ou cupide rêverait de garder jalousement. 11 frappe dur et longtemps — tunsione plurima — mais c’est pour construire harmonieusement et remettre chaque chose à sa place dans l’équilibre de l’ensemble. Son geste définitif c’est de rassembler les vagabonds, les errants ; c’est de réunir tous ceux qui ont perdu le chemin, et de ramener sur ses épaules l’éternelle brebis égarée.

Il a réalisé cette merveille, dont nous ne lui sommes pas reconnaissants hélas, et que maladroitement nous nous obstinons à détruire ; ii a réconcilié l’homme avec son voisin et par-dessus les frontières des pays il a jeté tes, ponts de son commandement, semblable au premier ; et il a fait l’Eglise, plus glorieuse et plus belle que toutes les patries éphémères. Il savait bien qu’en s’isolant des autres, l’individu ou la nation ne deviennent ni meilleurs ni plus forts et il n’a pas voulu que notre prière apportât dés restric-

CONGREGAVIT PEREUNTES

tiens et plaçât des limites là où son amour de Bon Pasteur rassemble sous un seul regard tous ceux que' le Père lui a donnés. Et nous devons, collaborant avec, lui, nous intéresser à tous les pécheurs et demander la délivrance de tout mal et supplier pour tous les. infirmes et tous les affligés. — Congregavit — Son Eglise est sa grande assemblée. La haine et l’intérêt, et les partis et les rancunes : agitation de surface indigne d’un cœur vraiment chrétien.

Si j’entrais dans ses vues et si j’aidais à son plan, je serais plus son disciple qu’en exaspérant les animosités et les colères et en rendant les hommes étrangers les uns aux autres. Dans la même Eucharistie et dans le même Esprit de l’Eternelle Pentecôte, que sont nos conflits d’un jour et nos grands fracas de bataille ? Il est facile de diviser et l’égoïsme s’y emploie depuis longtemps ; il est divin de réunir, d’apaiser dans la lumière et dans la justice, et, rendant à chacun son dû, de ne .demander pour soi ' que la joie de servir. — Beati miséricordes — Et je vous remercie, mon Dieu, à cause de votre geste invisible qui ramène les uns. vers les autres les frères longtemps ennemis ; je vous remercie de me :faire comprendre à quel point nous sommes un et de quels liens éternels vous avez lié ensemble nos destinées. Aussi quand le moindre de ces petits s’égare, c’est un peu moi qui me perd, et quand vous les rapatriez chez vous, c’est la famille commune que vous réjouissez : Congregavit. — Soyez toujours celui qui

CONGREGAVIT PEREUNTES

rassemble, car la dispersion me guette et me tue, et te que vous faites dans toute l’Eglise vous avez l’occasion de l’accomplir chaque jour en moi.

Recueillez mes pensées quand ma mémoire les laisse tomber à travers les mailles relâchées de mon esprit, et souvenez-vous, pour moi, de tout ce que j’oublie et que je devrais peut-être conserver. J’ai oublié hélas ! ceux qui m’ont fait du bien ; je ne sais plus du tout ce que je dois à mes frères. Recueillez toutes leurs créances éparses et prenez dans mes œuvres, prenez surtout dans votre miséricorde de quoi acquitter toutes mes dettes.

J’ai oublié hélas ! de réparer mes négligences et je vous ai offensé sans que mon souvenir en ait été affecté. J’ai traité votre loi à la légère et vos désirs comme les oiseaux communs, qu’ôn ne regarde pas et qui crient sous le feuillage sans émouvoir personne. Recueillez toutes mes obligations vis-à-vis de votre justice, et tous les désirs providentiels que j’ai orgueilleusement méconnus, et. laissez-moi expier icibas mes vieux délits et tout ce mal commis, dont ma mémoire a perdu les vestiges.

J’ai oublié aussi, et c’est fort bien, j’ai oublié en partie du moins, ce que j’ai fait pour vous ; je n’ai pas tenu le registre des heures de veillée sainte et des sacrifices cachés et des résolutions pénibles et des prières sans mensonge.

Je ne sais plus ce que je vous ai offert, ce que j’ai donné aux autres, ni ce qu’ils m’ont payé. Ma

CONGREGAVIT PEFŒUNTES

comptabilité est en déroute ; je déteste de garder dans des archives toute cette histoire de mon voyage terrestre, et sur des périodes entières de mon existence je ne sais plus rien ou très vaguement je me souviens que j’étais devant vous. — Congregavit — Je consens volontiers à mourir en détail, puisque vous recueillez pour le transformer eh vie éternelle, tout ce que mon infirmité m’arrache, tout ce que mes mains ne peuvent plus retenir. Soyez ma force intérieure, et le ciment de mon existence et ma sécurité et mon aboutissant, et quand je serai achevé, quand vous aurez tout recueilli, tout moissonné, je recevrai de vous, pour toujours, mon être définitif.

Memor vulnerum tuorum.

Memor vulnerum tuorum.

Je voudrais pouvoir méditer votre Passion et vos souffrances avec cette pieuse discrétion du disciple et cette réserve sainte des vrais adorateurs. Vous le dirais-je, mon Dieu, je suis parfois gêné par la manière dont on exhibe votre douloureuse agonie et par toute la littérature que l’on étale autour de votre détresse physique. Je n’aime pas beaucoup que l’on analyse avec raffinement et que l’on décrive sur le mode superlatif vos ineffables tortures et plutôt que de laisser mes nerfs se crisper dans le récit de ces supplices, je préfère m’agenouiller silencieusement auprès de votre Croix bénie et me laisser instruire par votre silence.

Apitoyer les hommes sur la misère d’un homme, ce n’est pas encore rendre hommage à notre fol. Les païens ont vu souffrir le Christ beaucoup plus clairement que notre imagination ne peut nous aider à le voir ; Pilate l’a contemplé sanglant, il a entendu ses paroles, il a connu tous les détails de sa mort. Mais

P. t. h. Il

MEMOR VULNERUM TUORUM

ce spectacle ne l’a pas rapproché du Rédempteur et son âme n’en est pas devenue plus illuminée.

Le Christ souffrant est plus qu’un malheureux qu’on persécute, et si nous n’avons qu’à compatir, en voici d’autres, des suppliciés, que les Chinois ou les Peaux-Rouges ont laborieusement déchiquetés; voici des spectacles d’horreur à foison tout le long de l’histoire humaine voici... mais à quoi bon rouvrir ces archives atroces et pourtant banales ? La Passion ne serait-elle qu’un chapitre un peu plus touchant que d’autres dans ce recueil de cruautés ?

Ainsi l’ont pensé des protestants sentimentaux et des modernistes douteurs ; ils se sont arrêtés à la surface des choses ; ils n’ont voulu voir que l’extérieur et ils ont voué à la mémoire du Christ souffrant un culte de tendresse rétrospective et d’inutile émotion. C’est une tragédie désolante que cette mort sur la Croix, nous disent-ils, nous admirons la grandeur d’âme de celui qui jusqu’au bout voulut pardonner et bénir. Peut-être dans la manière tout extérieure dont on nous présente parfois la Passion, peut-être quelque chose de cette erreur s’est-il glissé par mégarde ? Car cette compassion pour un malheureux n’est pas le seul ni le vrai fruit de votre semaine sainte. Elle n’est pas mauvaise, sans doute, mais elle n’est pas suffisante. Plus que de nous apitoyer, c’est de nous réformer qu’il s’agit.

L’invisible, pour nous, est toujours le sens et ta raison d’être du visible ; notre foi doit nous apporter

MEMOR VULNERUM TUORUM

la signification des choses. Et l’invisible dans la Passion qu’est-ce-donc ? Le sang, les coups, les cris, les fouets? Non. Toutes ces reliques sont infiniment précieuses sans doute et nous ne serons indifférents à rlén de ce qui concerne notre Christ. Mais ce qui importe, ce qui donne l’unité et l’âme à tout le resté, c’est l’invisible : c’est le salut du monde opéré par ces souffrances rédemptrices.'

Intuens in ipso non tam vulnerum livorem quant mundi salutem. — C’est cela que les païens ne peuvent pas voir et c’est ce que tous les cœurs illuminés d’en' haut doivent discerner sur le Calvaire.

Je regarde, non pas un homme qui souffre, mais mon Dieu qui me sauve, et je conclus chacune de mes pensées par le propter nos ; c’est pour moi, pour nous, pour nous tous ; cette souffrance est unique parce qu’elle est rédemptrice.

11 me semble qu’en méditant ainsi votre Passion je ne dois plus faire appel à mes nerfs ni surexciter par des tableaux d’horreur mon imagination toujours instable. Je puis songer doucement, filialement, avec vous, à vos douleurs, et les comprendre, comme vous, dans leur principe, tout plein d’amour. Je ne suis plus seulement un spectateur ; je sais ce que les autres qui n’ont que leurs yeux et leurs sentiments ne connaissent pas, et je remercie, je me pénètre d’une gratitude immense en songeant à votre Passion si bienheureuse, — tam beatae Passionis.

Cette prière ne me jette pas en dehors de moi ;

MEMOR VULNERUM TUORUM

elle ne me promène pas dans des tumultes ; elle peut m’accompagner partout sans me distraire de ma tâche et je garde le souvenir de votre Rédemption douloureuse, pour vous adorer dans le silence et vous bénir — adoranius te, Christe, et benedicimas tibi.

Votre évangile est si discret quand il parle de ce que les hommes vous ont fait souffrir. Nos curiosités sont apocryphes quand nous voulons en savoir davantage, et quand nous refusons de nous arrêter au seuil de votre mystère. — Et crucifixerunt eum. — C’est tout et c’est assez. Vous avez été fixé sur le bois pour qu’on sût toujours où vous retrouver et pour attirer tout à vous. Votre sainte Eglise ne tolère pas qu’on exhibe votre image sous des formes d’horreur et rien ne prévaudra contre la simplicité de nos crucifix catholiques, puisqu’ils doivent nous accompagner jusqu’à la mort, maternellement. La sainte Eglise a voulu en adoucir le caractère, et ils restent pathétiques et éloquents sans nous figer dans la stupeur ni nous pousser au paroxysme.

Mon Dieu, que j’aime cet esprit si sage et si doux, si vrai et si humain que vous avez répandu jusque dans les pages sacrées qui nous racontent vos agonies ! C’est toujours à l’intérieur que vous nous appelez, vers l’affirmation de la foi ; et le spectacle visible n’est qu’une manuduction vers la réalité invisible. C’est toujours avec vous qu’il faut prier toutes choses.

MEMOR VULNERUM TUORUM

Je vous demande de m’imprégner de votre vérité, et de me délivrer de tous les rhéteurs, de tous ceux qui traitent votre Passion comme un thème à déclamation, et qui s’imaginent que le luxe de leurs descriptions physiologiques et l’outrance de leurs phrases pourront faire passer dans les âmes autre chose qu’un frisson d’éphémère épouvante.

Je n’ai pas besoin des toiles des artistes ; je les admire sans doute, mais un crucifix de plâtre suspendu à ma muraille et une petite croix de métal à mon cou. Seigneur, n’est ce pas assez pour ne pas oublier l’immensité de votre amour rédempteur ? — Meinor vulneram tuoruni.

Plorans plorawit in nocte.

Elle a pleuré toutes ses larmes dans la nuit.

Mon Dieu, contre tous les orgueils rigides, imbibez mon cœur de pitié. J’ai peur de n’aimer point assez les hommes. On m’a redit souvent que la compassion était un peu’ féminine et, je ne sais pourquoi, on estimait que toute tendresse est suspecte. Pour supprimer la charité chrétienne, les infidèles ont beaucoup .parlé d’altruisme et se sont appelés humanitaires ; et vos disciples, un peu timidement, en sont arrivés à se défier de l’amour de l’humanité et disent volontiers du mal de la fraternité universelle. Ces mots ont été si souvent souillés par le mensonge et la fraude, que plutôt que de les nettoyer on les néglige, comme l’amour dont nous n’osons presque plus parler parce que nul autre terme n’a été plus désespérément sali que ce mpt céleste — unde nec reputavimus eum.

11 me faudrait pour tous les hommes une immense pitié ; je devrais aimer grandement toute la souffrance du genre humain. Mon Dieu, comment vais-je faire pour supprimer mes étroitesses et pour sortir de mon égoïsme ; pour m’intéresser à mon prochain comme à moi-même ?

PLORANS PLORAVIT IN NOCTE

Dans le silence de la nuit, quelle est cette plainte désolée, et de qui sont ces sanglots au milieu des ténèbres ? Jérusalem est triste, mais Jérusalem c’est le monœ des âmes, et quand je songe à toute la peine des hommes, mon existence me paraît trop douce et je désire un fardeau sur l’épaule.

Tous les morts attendant dans la nuit ; ils sont encorj de notre Eglise, eux les souffrants, et je ne puis rester insensible à leur misère. Si leur voix pou\ait traverser notre quiétude et nous réveiller de nos sommeils ! Mais ce qui nous intéresse c’est ce qui nous concerne, et nous prenons facilement notre pari des longues privations du prochain.

e veux avoir pitié des ignorants, et aussi des pevers. Les sévérités ne devraient-elles pas aller dïbord aux puissants, aux savants et aux forts ? Et dEns ces êtres diminués ou vicieux, n’est-ce-pas toute ne grâce méconnue, tout un désir de bien qui sanjote et qui appelle ; je ne dirai pas de mal de ceux ui tombent ; je ne jugerai pas les coupables mais eulement le péché, car le péché c’est notre défaut ommun et en le condamnant je ne songe pas à m’a- . ;randir. Un peu de sincérité réformerait tant de nos ugements violents, enlèverait leur âcreté à tant de los appréciations venimeuses. Pourquoi ne pas avoir oitié de ceux qui errent et qui trébuchent ? Est-ce que tout malheur n’est pas un peu sacré ?

La pitié me désarme. C’est vrai, c’est très vrai, mais c’est tant mieux, car ce n’est pas contre son sem-

PLORANS PLORAVIT IN NOCTE

blable qu’on doit jouer de l’épée mais contre le mal qui le domine, et, malgré le paradoxe, c’est pour lui rendre service et non pour le châtier que l’on tue l’injuste agresseur. S’il s’identifie avec le péché, on supprimera l’un avec l’autre, mais dès qae cette identification n’apparaît plus, je dois épargner même le coupable et respecter en lui les possibilités de renouveau. Me substituer à l’action publique pour punir les délinquants, c’est ajouter un crime au leur et rendre le monde moins digne de Dieu. La piti’t me désarme, mais ne faut-il pas que l’homme honnêp et charitable soit dupé, tant qu’il restera autour, de lui des égoïstes et des cupides, et n’est-il pas jon de mettre, une fois pour toutes, dans les frais gélfrraux de la vertu, cette contribution que prélève à ses dépens l’astuce de tous ceux qui l’exploiten? Est-ce que le Christ n’a pas été odieusement exploit lui aussi ? Est-il même bien sûr que nous n’ayon jamais pris rang parmi ces profiteurs ? Et sa man suétude nous a-t-elle refusé le pardon parce qu» nous avions abusé de la facilité avec laquelle i l’octroyait ?

Il faut que tout ce qui meurt nous tue un peu ; et que tout ce qui pleure trouve en nous un écho sympathique. La pitié sera clairvoyante et ne distribuera pas au hasard des tendresses dangereuses et des consolations troubles. Il y a des rigueurs nécessaires et ce n’est pas dans la plume des édredons qu’on formera les fiers vouloirs. Mais ces rigueurs et ces

PLORANS PLORAVIT IN NQCTE '89

sévérités ne peuvent pas provenir d’une dureté instinctive et c’est le mal qui est en nous qui trop souvent prétend corriger le mal qui est en autrui.

Mon Dieu, apprenez-moi à' voir l’humanité comme vous la voyez vous-même. Mon orgueil de bourgeois, ma suffisance de lettré, oui, même ma fierté de croyant, que rien de tout cela ne vienne empêcher l’amour sincère et la sympathie agissante pour tous mes frères dans la chair. Notre race est partout sur votre terre, ô mon Dieu ; elle monte depuis des millénaires, depuis les origines, quand l’homme s’étant échappé de votre tutelle vint prendre sa place normale, sa place physiologique au milieu des primates, tout étonné de se connaître animal ; elle monte depuis ces temps si reculés que notre imagination s’affole à les supputer, et pendant tous ces millénaires vous les avez travaillés lentement, les fils du premier père, préparant parmi eux votre tabernacle éternel — deüciae meae esse cum filiis hominum.

Et aujourd’hui encore, ce grand sanglot dans la nuit c’est l’humanité qui vous appelle, et sur les bords du Gange ou dans les pagodes de la Chine, autour des feux de bois et au fond des carènes flottantes, ceux qui gémissent ne savent pas que c’est vous qui leur manquez ; ceux qui prient sincèrement ne savent pas que vous êtes proche de leur détresse. Je veux les aimer avec vous et comme vous, parce que vous êtes leur Maître et que le Pasteur universel embrasse d’un regard l’ensemble du troupeau.

PLORANS PLORAVIT IN NOCTE

Et quand, encombré de moi-même et de mes intérêts, je serai tenté de me plaindre, de murmurer, d’attirer sur moi l’attention et de capter la compassion d’autrui, faites-moi entendre au loin le gémissement confus de tous ceux qui vous cherchent- et qui souffrent et que le plorans ploravit in nocte vienne balayer tous ces soucis qui ne concernent que moi.

Je ne veux plus mépriser ; je ne veux plus haïr, sauf ce que vous détestez vous-même, c’est-à-dire tout ce qui nous diminue et nous détruit. Je verrai tous les hommes, nés dans la souffrance et mourant dans l’angoisse, et peinant ici-bas pour savoir et pour oublier, pour construire et pour détruire, pour neutraliser le passé et préparer l’espoir ; je les verrai les fils d’Adam, mes frères, et après vous je pourrai bien répéter : misereor.

Modicae fidei.

De peu de foi.

Quand il aborde ses disciples son premier mot n’est pas un commandement, ni un cri d’alarme, ni un reproche, ni un regret, c’est un encouragement paciflqüe. — Fax vobis. Nolite timere.

Est-ce donc que nous avons à nous laisser choir dans une molle quiétude, comme -dans ces fauteuils trop commodes, qui ne conseillent que l’assoupissement ? Et la crainte de Dieu ne jouera-t-elle plus aucun rôle essentiel dans l’économie de nos progrès intérieurs ? Faut-il la rejeter comme un élément grossier, sans comprendre quel vif élan elle peut donner à l’amour et à la confiance ?

Il nous semble souvent difficile d’harmoniser dans l’équilibre la confiance absolue et la crainte de Dieu ; il nous paraît bien malaisé de faire notre salut dans le tremblement tout en gardant l’ingénuité filiale de ceux qui ne doutent pas de la Providence et qui s’en remettent, sans souci, comme des enfants, au Père céleste ? La crainte et la confiance se succèdent en nous, et se chassent l’une l’autre, et nous en

MODICAE FIDEI

arrivons peut-être à croire qu’entre ces deux sœurs ennemies nous devons faire un choix. Alternativement, le souvenir des menaces nous épouvante, nos scrupules nous font douter du pardon, puis l’histoire du prodigue nous revient à la mémoire et nous enten- | dons la parole divine : j’ai jeté par-dessus mon épaule tous vos péchés passés.

Comment unifier ces disparates ? Nous ne pouvons pas traiter Dieu autrement que comme une personne ; et changer à volonté nos attitudes, passer de la terreur à la confiance, croire que Dieu nous en veut et croire tout de suite après qu’il pardonne, c’est mettre dans notre piété quelque chose d’artificiel et de convenu qui la tue. Nous devons regarder notre Dieu et notre Juge bien en face, comme les cœurs droits qui n’ont rien à cacher. — Deum videbunt.

La crainte n’est pas la peur. Craindre Dieu ce n’est pas redouter les fantaisies d’un potentat d’Orient, dont la colère éclate sans cause et qu’on offense malgré soi. Dieu n’est pas lointain ; sa grâce fait le siège de notre âme et n’attend pas pour nous rejoindre que nous nous soyons ébranlés. Craindre Dieu, c’est redouter la colère divine, mais cette colère a un objet bien précis. Elle ne se déchaîne pas pour quelque infraction involontaire au protocole surnaturel, et le Verbe fait chair ne s’est pas montré très pointilleux sur les questions d’étiquette. Craindre Dieu, c’est craindre ce qui cause la colère de Dieu et seul le péché, c’est-à-dire la désertion coupable.

MODICAE FIDEI

l’infidélité consentie, seul le péché déplaît à la Justice éternelle : seul le mensonge des hypocrites refusant d’accomplir ce qu’ils savent être leur devoir, seul ce mensonge est odieux à la Vérité substantielle.

Et puisque craindre Dieu c’est craindre l’offense volontaire, ces théoriciens sont bien légers qui, comprenant mal les paroles de l’apôtre, nous disent que la crainte est bonne pour les débutants et qu’il existe des petits chemins de traverse, menant par l’amour seul, sans la crainte, aux sommets de la perfection. La crainte doit augmenter tous les jours dans les âmes fidèles, parce qu’elles comprennent chaque jour plus pleinement que le mal unique est le péché, et parce que chaque jour aussi elles saisissent plus profondément l’impuissance de leur volonté native. Nous ne dirons plus de mal de la crainte, ce serait calomnier sottement notre première sauvegarde.

Mais si nous craignons le péché, de tout l’élan de cette aversion nous nous porterons vers le remède et vers les garanties tutélaires. Et le remède contre te péché, passé, présent ou futur, ce n’est pas en nous que nous pouvons le découvrir, pas plus qu’on ne peut trouver l’eau douce en creusant la mer. Impuissants à éviter longtemps même le péché mortel, incapables par nous seuls de nous tenir longtemps debout, sur nos pieds d’infirmes, dans les sentiers de la simple honnêteté naturelle, nous avons besoin, physiquement, absolument, pour ne pas périr dans la mort, de la grâce invisible de Dieu.

MODICAE FIDEI

Aussi plus nous craignons le péché, plus nous nous rapprochons du Père des orphelins, du maître puissant et bon, qui seul guérit notre misère. Dieu qui i d’une main châtie le mal, garde dans l’autre le remède contre le mal et plus on craint plus on se confie.

Laissons donc les païens, remplis d’idées humaines et ignorant le mystère de la' grâce, laissons-les déclarer que la crainte éloigne toujours — Procul a Jove, procul a fulmine — et que ceux qui craignent sont sans joie. Quand on se sent pris de vertige sur les chemins escarpés, le long des précipices, on se raccroche à la paroi de la montagne et on enfonce ses ongles dans les fissures, de toute l’énergie de sa faiblesse. Faut-il faire le compte des mauvais vertiges qui sont en nous et qui nous entraînent vers les médiocrités, vers les contentements vulgaires, vers les paresses opulentes et les petites malpropretés ? Alors accrochons-nous à la pierre, — petra autem erat Christus, — et que notre étreinte soit d’autant plus absolue que notre faiblesse nous sera devenue .plus manifeste.

Et la crainte et la confiance s’uniront dans une même prière, se fondront dans une même attitude d’âme. Nous n’aurons plus à passer du chaud au froid ; nous ne risquerons plus de ruiner notre santé spirituelle par ces brusques changements, et la paix clairvoyante, toute pénétrée d’humilité, commencera à faire en nous sa demeure.

Une vie intérieure, dont la crainte ne serait pas un

MODICAE FIDEI

élément essentiel ne contient que de l’illusion. Et le jour où la bulle crèvera, on s’apercevra qu’elle n’était qu’un néant prétentieux. Une vie intérieure,- qui n’aboutirait pas à la confiance, serait manquée ; mais une vie intérieure qui ne débuterait pas par la confiance, serait erronée dès son origine, et de ce mensonge initial les conséquences seraient funestes.

Nous voir comme nous sommes, et savoir ce que Dieu veut être pour nous, c’est associer le parfait dépouillement de soi et l’abandon total aux mains divines. Notre sécurité n’est pas en nous et les clefs de notre demeure sont remises à celui qui ouvre et qui ferme souverainement, sans rendre de compte à personne — Claudis et nemo aperit.

un

Vos me amastis.

Vous du moins vous m’avez aimé.

Puisqu’il l’a dit à ses apôtres, quelques moments avant le grand abandon, nous pouvons peut-être reprendre sa parole, malgré nos misères, et essayer de nous l’appliquer, sans insolence.

On obtient plus du cœur humain en ne doutant pas de lui et en lui rendant témoignage, qu’en l’entourant de mépris soupçonneux et en lui démontrant qu’il est indigne et ignoble. Souvent le seul moyen de faire éclore la générosité, c’est de la louer avant qu’elle n’existe, et l’homme devient parfois capable d’un rôle héroïque par cela seul qu’avec confiance on lui demande de l’assumer.

Vous du moins vous m’avez aimé : contre toutes mes fatigues et contre mes dégoûts mornes et déçus, cette parole stupéfiante pourrait me ranimer et me réjouir, si j’avais assez de foi pour ne pas douter d’elle. Y a-t-il de l’orgueil à la méditer en trouvant qu’elle est vraie ; qu’elle est vraie autour de moi et qu’elle n’est pas fausse en moi, et que vraiment, oui je vous ai aimé, vous qui m’avez fait et qui m’avez racheté ?

VOS ME AMASTIS 97

Cette méditation n’est pas un fruit d’orgueil dès qu’on a compris que l’amour est en nous l’épanouissement d’une grâce et une obéissance aux initiatives divines. La charité qui nous unit au Christ, c’est un don qui vient de lui, comment serais-je coupable en 'l’admirant, et en affirmant qu’il est de bon aloi ? jSeuls les hérétiques qui se croient eux-mêmes l’origine et le principe de leurs vertus, seuls les antiques pélagiens et les stoïciens d’aujourd’hui éloignent leurs pensées de Dieu quand ils contemplent ce qu’ils estiment être leur œuvre et le résultat de leur unique leffort. Mais nous savons que rien de bon ne vient en inous que par la grâce et que nos vertus sont les victoires de l’esprit du Seigneur — quia in nullo fidelium absque tuo auxilio proveniunt quarumlibeî incre- \menta virtutum.

' Alors nous pouvons humblement attester la vérité ;de sa parole et lui redire qu’il ne se trompe pas [quand il nous appelle ses amis.

Vos me amastis. — Oui, mon Dieu, il vous ont iaimé passionnément, malgré les deuils et les larmes, ces hommes, mes frères baptisés, qui continuent parmi nous depuis les origines chrétiennes la tradition du sacerdoce. Vous seul avez engrangé la moisson d’amour agissant, immense, qui a poussé [depuis des siècles autour de nos presbytères de campagne et dans nos grandes villes tourmentées. Pour vous que n’ont-ils pas fait, tous les croisés du dévouement ? Que ne leur avez-vous demandé ?

P. t. h. Il

VOS ME AMASTIS

Ils ont quitté leur famille et leur pays, comme, Abraham s’en allant de Chaldée ; ils ont vécu pour vous seul et ils sont morts sans se plaindre n’ayant voulu que vous.

Et je vous loue d’avoir été le centre, l’âme, la lumière et la paix de toutes ces existences, et la plénitude de tant de désirs immenses, par vous éternellement comblés. Votre Eglise n’a jamais été indigne de vous, malgré les grands scandales que nous entrevoyons dans son histoire, et pas un seul jour la prière des cœurs droits ne vous a manqué. Pasteur invisible des âmes.

Vos me amastis. — Moi-même, ô mon Dieu, c’est bien vrai, je vous ai aimé ; j’ai été fier de porter votre nom et j’ai souffert de vous savoir méconnu. Votre peuple est bien à vous, et la grâce de la charité rattache les sarments innombrables au cep de la vigne éternelle. Nous vous avons aimé, jadis, quand nous étions petits enfants, au matin de Noël, et que vous veniez à nous, petit enfant vous-même, si mystérieux et si fort dans votre silence immobile.

Et nous vous avons aimé dans nos Eucharisties, depuis la première communion et à travers toutes nos communions, quand nous vous racontions nos misères d’infirmes et quand nous vous promettions de collaborer avec vous.

Nous vous avons aimé plus tard, cloué au bois sanglant de votre croix bénie, et nous n’avons pas voulu que notre vie restât étrangère à vos souf- -f rances.

vos ME AMASTIS

Christ joyeux de Pâques ; petit Jésus de la Noël ; Sacré-Cœur des noisetiers de Paraÿ-le-Monial, nous vous avons aimé dans toutes vos. tâches obscures, et dans toutes les âmes que vous avez sanctifiées. Parce qu’elle est votre Mère, nous l’avons honorée et chérie — Sancta Dei Genitrix ; — et parce que leurs corps vous avaient rendu témoignage, nous avons gardé dans des écrins les ossements de vos martyrs.

Et ce sera toujours ainsi. — Vos me amastis. — Ne permettez pas que rien ne nous sépare de vous, que rien ne divise le Pasteur et .son troupeau, le Maître et ses disciples, le Christ et ses apôtres.

Nous voulons travailler jusqu’au bout, comme une élite, nous appuyant sur votre parole et sachant que c’est sur nous que vous comptez.

Oui, comptez sur nous. Nous allons vous refaire des foules nombreuses autour de vos tabernacles, comme jadis aux siècles lointains, quand les coudes se serraient dans les églises aux heures de la prière en commun et que la voix de tout un peuple répondait unanime au Sursum Corda liturgique.

■Nous vous ferons régner dans nos foyers intimes, nous entourerons le nom chrétien d’honneur, de loyauté et d’énergie ; et pour que plus tard, quand nous ne serons plus, on ne cesse pas de vous louer parmi nous, nous apprendrons aux jeunes enfants qu’ils ont un Maître doux et humble de coeur, et nous leur dirons comment ils doivent joindre leurs mains et incliner leur tête dans la Sainte Eglise, dépositaire des vraies promesses.

vos ME AMASTIS

Vos me amastis. — Quand je serai dégoûté de tout et de moi-même ; quand mon effort stérile sera retombé sur moi et que mes pensées les plus chères auront été méchamment bafouées ; quand je me promènerai seul et douteur, me demandant si je n’ai pas perdu mon existence en l’éparpillant au service d’autrui, quand mes étoiles se voileront et que mes ténèbres parleront en moi à voix haute. Seigneur, pour chasser les démons du crépuscule et garder mon âme dans votre rayonnement, je n’aurai besoin que d’entendre de votre bouche cette parole céleste et de savoir, par vous, que vous ne doutez pas de ma fidélité. Et quand je finirai ici-bas, venez, dans mon agonie, me rendre ce témoignage : Vos me amastis — et que je puisse répondre : C’est bien vrai.

Qui erat.

Celui qui était.

On disait de lui qu’il avait apparu comme une chose nouvelle mais qu’à l’examiner plus à fond il s’était révélé très ancien — qui novus apparuit et vêtus inventas est. — Et en effet, s’il doit remplir tout mon esprit, s’il doit me rattacher à lui par toutes les fibres de mon âme, il faut qu’il soit la lumière et la réalité solide de tout mon passé.

Ayant le devoir de vivre dans le présent, je ne puis pourtant pas abolir les souvenirs, et je les entends qui m’appellent aux jours de crise et de tristesse et je suis tenté de m’enfuir alors vers ces retraites cachées comme des abris de feuillage dans des forêts silencieuses ; je suis tenté de me réfugier dans ce qui n’est plus et de me bercer des chansons d’autrefois.

Ce passé que je ne puis abolir, il peut le sanctifier en le pénétrant de sa présence immuable. — Qui erat, — il était avant mes origines, il était pendant que se déroulait le fil de mes jours ; il était placide et tout-puissant, au-dessus de ce qui change, comme une constellation sur des flots.

QUI ERAT

Et quand je regarde mon passé, c’est lui que mes yeux rencontreront, c’est lui qu’ils doivent rencontrer, si je consens à ne pas loucher.

Mêlé à toute ma vie depuis mes plus lointains souvenirs, le Christ est une chose familière, il a la douceur calme des vieux compagnons, avec lesquels on a tout partagé, l’angoisse et la gaieté, le péril et le succès.

Il est le seul vrai compagnon, — se nascens dédit socium,: — le seul que je puisse retrouver au fond de mes pensées secrètes dont il fut le témoin, au fond de mes désirs intimes dont il a reçu la confidence et qu’il avait lui même inspirés. Suis-je trop audacieux en songeant qu’il m’a servi, , — non vent ministrari sed ministrare, — qu’il m’a aidé et que mes souvenirs devraient s’imbiber de tendresse reconnaissante pour le dévouement divin que jour et nuit il a versé sur moi. II a été ma sécurité et ma guérison et rien de bon ne m’est venu que par ses mains. Aussi quels lourds blasphèmes que ces plaintes sur mes prétendus malheurs et quelle ignorance égoïste dans les doléances que je récite à tout venant sur l’âpreté du sort qui fut le mien ! Laissons ces attitudes à ceux' qui n’ont jamais cru au Rédempteur et qui ne savent pas qu’une miséricorde diligente n’a pas cessé de veiller sur eux.

Et je l’ai servi depuis longtemps. Mon passé peut s’éclairer à la lumière de cette grâce, car ce que j’ai fait de bon, c’est encore à lui que je le dois. Ôn

QUI ERAT

s’attache à ceux qu’on a servis, à ceux auxquels on a beaucoup donné, parce que dans leurs mains on retrouve son être et sa vie, et parce qu’ils sont devenus un avec nous. Mon Dieu, je vous ai donné mon temps et mes jou-nées. Mon temps qui n’avait pas grande valeur en soi peut-être, mais je n’en avais pas d’autre et c’est sur sa trame que se tisse ma vie, et quand je vous le donne c’est un peu comme les deux petits sous de la veuve, toute ma fortune que je vous remets. Mes journées, vous les avez prises, chaque fois que la prière, la charité, le travail, la maladie m’en ont enlevé le libre usage. Tout cela c’est votre part et si je me réjouis en contemplant les années écoulées, je me réjouis de tout ce que vous avez, en le prenant pour vous, soustrait à la mort.

On ne peut plus se passer facilement des objets qu’une longue habitude nous a rendus familiers. Ils ont un visage et un caractère qui nous les font sympathiques, et de les laisser partir met parfois l’âme en deuil. Mane nobiscitm Domine, Seigneur, le compagnon et le maître de tous les chrétiens de

ma lignée, vous qui avez reçu les confidences de

mes aïeules au jour de leur première communion, vous qui avez sanctifié la mort de tous ceux qui m’attendent là-bas, vous qui avez inspiré tout ce qui s’est fait d’héroïque ou de simplement vertueux dans vos fidèles, vous qu’on ne voit pas, parce que

vous remplissez tout, comme l’air et comme la

lumière, donnez-moi de m’attacher à vous par toutes

QUI ERAT

mes puissances, — totis medullis cordis Deo adhaerere, — et sanctifiez, par votre présence, tous mes souvenirs

L’homme sans souvenir est presque sans signification. Toute noblesse s’acquiert, et les cicatrices i ne 'sont glorieuses qu’en mémoire des anciens com- : bats. Je ne voudrais pas supprimer ce qui fut votre 'i œuvre, mais je ne veux pas davantage vous consi- i dérer comme un glorieux disparu. Le souvenir, tout plein de vous seul, m’empêchera de vilipender le présent et l’élan de mes jours déjà écoulés me portera, je l’espère, vers des générosités plus totales.

Vous vous êtes intéressé à l’enfant que je fus, et vos désirs ont prévenu l’éveil de ma conscience, — et visitatio tua custodivit spiritum meum.

Vous avez escorté jalousement ma volonté, fantasque et bizarre, l’empêchant de pousser à bout ses folies héréditaires et de recommencer l’éternelle histoire des prodigues ; vous avez apparu aux carrefours de toutes mes routes chaque fois que l’hésitation me prenait et l’incertitude sur le chemin à suivre ; je cherche à quel moment vous avez été distrait ou absent, mais tous les instants furent comblés, comme par l’eau du lac qui n’oublie aucune crevasse. Et je vous remercie vous qui étiez. — Qui erat.

Donnez-moi de ne plus jamais voir dans mon passé ■ ce que les païens découvrent dans leur vie ; donnezmoi de ne pas m’aigrir en dénombrant les moissons i qui ne purent germer et les injustices, et les avanies.

QU! ERAT

et les malheurs qui sont tombés sur moi. J’en connais tant qui sombrent ainsi dans des vieillesses prématurées et acariâtres, et qui se plaignent, comme d’une criminelle injustice, des déficits de leur bonheur. Empêchez que je sois jamais de ces révoltés et de ces mécontents, et que mon passé, peuplé de votre seul amour, réjouisse incessamment ma jeunesse. Je vous le remets ce passé, à vous qui étiez, et qui donc savez tout, et délesté de tout poids d’inquiétude, je vous salue roi immortel des siècles, vainqueur de toutes les corruptions.

Qui est.

Celui qui est.

Nous occupons notre vie sur la terre à retenir ce qui nous échappe, à désirer ce qui nous manque, à regretter ce qui n’est plus. Nous vivons dans le passé qui a cessé d’être, dans l’avenir qui n’existe pas encore, nous vivons dans l’irréel et dans l’imaginaire, nous oublions de vivre dans l’actuel et le présent. Nous paraissons ignorer que ce présent, dédaigné par nos inquiètes nostalgies, est seul riche des biens véritables et qu’à chercher ailleurs ce qui nous doit faire vivre, nous serons dupes de nos mirages et victimes de nos volontaires illusions.

La plupart des hommes vivent dans un perpétuel sursis, remettant à un lendemain hypothétique dont l’aurore s’obstine à ne jamais luire, les réformes nécessaires et les exécutions décisives. Et quand ils ne se tournent pas vers cet avenir paresseux, c’est dans le souvenir qu’ils s’enferment pour maudire les jours où le bon Dieu leur donne actuellement de vivre, et s’enchanter de choses disparues.

Et pourtant, derrière le rideau des hommes qui

QUI EST

naissent et qui meurent, derrière la toile mouvante des événements qui se succèdent, une réalité subsiste toujours identique à elle-même, la réalité du Verbe fait chair et ne cessant pas d’habiter parmi nous. Et c’est de cette réalité que nous devons vivre et c’est elle qu’il nous faut comprendre, car elle est l’immobile présent qui nous juge. Hier et demain n’existent pas.

Le Christ est plein de fraîcheur, car le présent est toujours jeune, et ce qui se fane, c’est ce qui ne peut plus se délivrer d’avoir été. Le Christ est toujours plein de surprise, comme le mot qui se prononce, comme l’événement qui se produit, comme la naissance du matin.'

Et ses disciples, rien qu’en lui demeurant fidèles, participent de cette fraîcheur inaltérable.

Nous n’aimons pas assez le présent. Il nous paraît trop étroit pour soutenir l’ampleur de nos ambitions. Nous ne savons pas que ce présent c’est le symbole et le don du Christ éternel et qu’il ne nous rencontrera jamais que sous les espèces de l’actuel Hodie, aujourd’hui.

Aujourd’hui, c’est encore Bethléhem, et Pâques ce n’était pas hier. Car Bethléhem c’est la naissance du Christ, qui par la grâce éclôt à chaque instant au fond des âmes. Et la Résurrection glorieuse, c’est encore lui qui triomphe de toutes les morts au sein de l’humanité qu’il délivre.

Il parle toujours au présent. Les protestants ont

QUI EST

dit que jadis il s’était sacrifié et que c’était chose finie ; qu’autrefois il avait remis des fautes, mais que ces pardons n’étaient plus que des souvenirs ; que des mots de salut, dans un passé lointain, étaient tombés de ses lèvres. Et ils ont supputé les siècles pour mesurer la distance qui sépare notre vie de la sienne.

Comme s’il n’était pas toujours lui-même et comme si ses gestes connaissaient cette corruption qui tue les nôtres. Ce n’est pas hier, c’est aujourd’hui que son pardon nous guette, et c’est aujourd’hui que sa grâce nous parle, et c’est aujourd’hui que ses yeux de Rédempteur sont fixés sur les nôtres, — Palpebrae ejus intenogant filios homînum. — Et la liturgie nous l’enseigne bien quand elle répète, indéfiniment, pendant des octaves entières : Hodie Christus natus est, — aujourd’hui le Christ vient de naître, — Hodie melliflui facti sunt coeli ; aujourd’hui les deux se sont fondus de douceur. Je devrais rester sous son regard et je devrais entendre sa parole, comme le mot d’ordre du jour présent. Ce n’est pas une imagination pieuse, c’est la vérité de notre foi, consolante sans doute, mais surtout éclairante et vigoureuse. Car la lumière qui tombe dru sur notrje âme, ne laisse place à aucune équivoque, et bien peu ont assez de courage pour saisir le présent à deux mains et pour refuser de somnoler dans les délais.

Le Christ est urgent et décisif, comme la minute que nous vivons, pleine d’occasions que rien ne nous

QUI EST

rendra plus. Et notre amour, réponse que le sien prépare, devrait être vif et fort, sans hésitation et sans regret.

Nous irions vite si nous voulions ne nous appuyer que sur le présent comme ces coureurs qui fuient sur les étangs couverts d’une glace trop mince et pour lesquels s’arrêter c’est périr. — Tempus instanter operando redimentes, — des minutes toutes chargées d’acceptation sincère et d’abandon valent plus que de longues années paresseuses noyées dans les souvenirs morts ou les désirs irréels. Ne pas estimer le moment présent, c’est tourner le dos à Dieu. A chaque instant nous avons une œuvre admirable à réaliser. Et si le présent est dur et pénétrant comme la pointe du couteau ; s’il n’accepte pas qu’on discute et s’il veut qu’on obéisse, c’est que le Christ est plus qu’une chère mémoire et qu’une douce espérance, il est un devoir inexorable.

Achimelech, dans son sanctuaire rustique, veillait à ce que les pains de proposition fussent toujours chauds, à peine sortis du four, sur l’autel de son Dieu. L’hommage du moment présent vaut mieux que les doléances et les lassitudes moroses, et l’offrande indigne de Dieu, ce sont tous les ferments vétustes et les pâtes durcies. — Nova sint omnia.

Le Christ présent est un éducateur plein d’efficace. Il chasse le rêve, l’occupation de soi, les petits jeux de la politique égoïste, les complaisances pour les idoles. Il nous laisse en proie au seul vrai et nous révèle heureusement notre indigence.

QUI EST

Mon Dieu, faites-moi aimer le moment actuel, et donnez-moi de comprendre les infinies richesses que Tesprit de foi peut découvrir en lui. Je cesserai d'être un émigré et un malcontent et de porter en moi tout un chargement de désirs absurdes. Et peutêtre qu'en vivant dans Vhodie, je connaîtrai l'avantgoût de l'éternel, et peut-être qu'en vous sachant toujours le même, je me lasserai de mes perpétuels changements et des contradictions qui me détruisent.

Qui venturus est.

Celui qui doit venir.

Dans notre vie finie le présent chasse le passé et tue l’avenir en le devenant. Les aspects se succèdent sans parvenir à se synthétiser et nous ne pouvons vivre à une chose et à un moment qu’en mourant partout à tout le reste.

Mais le Christ est total et débordant et la sérénité calme des choses passées, la splendeur unique des éclosions présentes, la promesse mystérieuse de l’avenir, tout cela se retrouve en lui qui est te lien des âges et qui réunit tout dans sa personne, — Omnia traham ad meipsum.

Je ne l’ai peut-être pas assez' considéré comme 'celui qui doit venir et comme l’Espoir, et je n’ai pas laissé pénétrer jusqu’au fond de ma prière le souhait du prophète : Utinam dirumperes coelos et descénderes. — Ah ! Si tu pouvais déchirer le rideau du ciel et descendre vers nous !

Il doit venir ; il est l’hôte annoncé dont chaque soir on attend la présence. Il est la phrase non encore prononcée et l’aurore que la chaleur du plein midi

QUI VENTURUS EST

n’a pas encore desséchée ; il est la Promesse, comme la fleur qui n’est pas encore dévoilée et il a encore bien des choses à nous dire, que nous ne pouvons porter maintenant, — Quae non potestis portare modo.

II doit venir encore, même dans cette humanité qu’il a rachetée totalement mais où son œuvre n’est pas achevée et qui, dans les ténèbres, ne connaît pas encore le nom de son Sauveur. Tous les apôtres, obscurs ou célèbres, travaillent à cet avènement spirituel et c’est vers le Christ à venir que S. François Xavier hâtait sa marche. Où sont-ils ceux qui se passionnent pour ces lendemains qu’ils ne verront pas eux-mêmes mais que leur attente laborieuse aura préparés au Maître unique ? Quand nous nous considérons dans cette perspective du Règne à venir, y a-t-il encore beaucoup de place pour nos petites plaintes et nos mesquines doléances ; et notre inertie ne nous paraît-elle pas coupable, comme le sansgêne de celui qui arrête sa voiture sur la route étroite et encombrée, et qui s’endort au détriment de ceux qui veulent avancer ? Les existences oisives retardent la venue du triomphe, et la besogne que nous n’avons pas faite, empêche les autres de faire la leur. Quand on n’a pas préparé le ciment, les constructeurs, la truelle en main, demeurent inutiles et la journée est perdue pour tous.

Il doit venir, il faut l’aimer parce qu’il n’a pas encore tout dit de son mystère et parce que l’étoile

QUI VENTURUS EST

du matin se lèvera à l’heure providentielle dans nos cœurs, le jour où nous appelant à lui, il nous montrera ce qu’il a préparé à ses disciples. Notre foi nous l’enseigne : il est au travail et nous ne savons pas son secret, — nec in cor hominis ascendit. — 11 est un commencement, mais sans que la perfection puisse lui manquer ; un commencement parce que son exigence est toujours nouvelle et qu’il n’y a pas moyen de nous tenir debout par nos forces et en vertu de l’habitude acquise.

Nous ne concevons pas assez largement l’action du Christ à venir et l’Eglise nous apparaît quelquefois, à la manière bourgeoise et mesquine de nos pensées, comme un sorte de société bienveillante, ne demandant que de vivre en paix sans faire de bruit. Nous l’imaginons peuplée uniquement de personnes qui nous ressemblent, association honorable de gens comme il faut.

Comme si une seule parcelle de la pâte pouvait demeurer indifférente à l’action du levain, comme si l’Eglise n’était pas toute tendue vers l’avenir, vers la promesse et vers la vie venturi saeculi ; comme si elle était autre chose que le Christ continuant son œuvre et acheminant le monde entier vers sa signification finale.

Qui venturus est. — Les simples l’ont compris mieux que les savants peut-être, et n’ayant pas grand chose à tirer de l’existence présente, ils ont tout naturellement conclu qu’elle préparait beaucoup

P. t. h. Il

QUI VENTURUS EST

mieux qu’elle. L’espérance ne serait pas une vertu i niais une hérésie, si le Christ n’était pas à l’horizon des choses à venir. Car c’est par lui que nous viendront toutes nos plénitudes, et c’est le .consummatum est glorieux qu’il prononcera lorsque tous ceux que le Père lui a donnés seront réunis pour toujours j dans la demeure de famille.

Mon Dieu, apprenez-moi que je suis un maillon j dans la chaîne, faites-moi connaître que nous sommes I en route vers votre jour, eti que les attitudes du ! repos définitif ne me sont pas permises sur le chemin. Donnez-moi surtout de ne pas m’enfermer dans des pensées étroites et de ne pas raccourcir votre œuvre I à la mesure de mes faibles moyens. Et dans ma j prière je garderai le respect profond de votre pré- j sence, parce que vous êtes riche de tous les trésors de l’avenir et parce que votre secret n’est pas encore : dévoilé.

Je tâcherai de vous deviner, de vous pressentir, et parce que vous vous trouvez au bout de toutes : les routes du passé et au terme de tous les chemins de l’avenir, je me sentirai avec joie votre captif, incapable de vous échapper et n’ayant qu’à réfléchir sincèrement pour vous rencontrer.

Soyez mon désir. Il m’est impossible de ne pas regarder devant moi vers ce qui s’avance là-bas à ■ l’horizon ; c’est bien ma mort qui monte. Ici plus près c’est le deuil imminent, c’est la menace grandissante, c’est Lépreuve dans l’infinie variété de ses i

QUI VENTURUS EST

asp'ects ; mais rien de tout cela n’est définitif et ce qui doit venir, ce n’est pas la mort, ce n’est pas le deuil ni la souffrance ; ce qui doit venir et qui demeurera, c’est vous seul. Le reste n’est que moyen et passage. Les sentiers du Fils de l’homme, que les émules du Baptiste s’emploierit à redresser et souhaitent aplanir, ces sentiers conduisent plus loin que le moment présent et que le jour caduc — quo tendimus — vers la plénitude.

j’ai parfois cherché de quel nom je pourrais vous appeler. Vos noms sont multiples, il en existe appropriés à toutes les situations d’âme, à tous les états de conscience ; mais il me semble que celui-cî n’est pas le. moins éloquent. Il est voilé mais il est sans fard ; il est très simple et très profond et moi qui passe je vous prie. Vous qui devez venir.

In vineam meam.

Dans ma vigne.

Ce que l’homme redoute par-dessus tout ce n’est pas de souffrir, ni d’être méprisé, ni même de mourir. Il se réconcilie avec la douleur, il accepte le mépris, il ne refuse pas la mort ; il la cherche parfois. Mais ce que l’homme redoute par-dessus tout, c’est de se croire ou de se savoir inutile.

On demande à des milliers de soldats de mourir dans des batailles, dont le sens et les manœuvres leur échappent totalement. Et ils acceptent de disparaître ainsi, les yeux bandés, dans la fournaise, n’exigeant au préalable qu’une garantie, et c’est que cette mort cruelle serve vraiment à quelque chose. Il mourra, le soldat, pour couvrir la retraite des camarades, pour dégager les voisins, pour retarder l’avance ennemie, pour ramener des blessés ou même, chose paradoxale, pour, relever les morts ; mais ce qu’il ne pardonnera pas, ce qu’il ne permettra pas, ce qui lui demeurera toujours intolérable, comme un soufflet sur la joue, comme une écharde dans la chair, c’est que ses chefs, par incurie ou par igno-

IN VINEAM MEAM

rance, le fassent tuer sans raison ou le laissent vivre sans emploi.

Ce que l’homme redoute par-dessus tout, c’est la malédiction qui pèse sur les inutiles. Aussi, dans l’Evangile, une des paroles les plus simplement désolées, c’est la réponse des ouvriers de la onzième heure au maître de la vigne ; Nemo nos conduxit, personne n’a voulu de nous.

Que ce soit du travail ou de l’amour, dés bras courageux ou des yeux clairs, des aveux timides ou des promesses viriles, tout ce qui s’offre inutilement se change aussitôt pour nous en inexpiable amertume. L’homme est toujours déçu quand il tombe dans l’insignifiance, car le terme de cette chute, c’est le néant.

11 me faut donc une tâche, comme il me faut du pain ; si mes journées sont vides, elles sont nulles, et si mon existence est stérile, je n’ai aucune raison d’occuper une place sur la terre. — Ut qtiid... terrant occupât ?

Cette parole, ô mon Dieu, semble fort dure, car je regarde autour de moi et je vois qu’ils sont innombrables, non seulement les impuissants, qui n’aident personne mais les infirmes qu’il faut soutenir. L’âge et la maladie, et l’habitude vicieuse et l’ignorance les ont mis hors d’état d’être utiles à leur prochain et si nous comparions le monde à l’arbre des vergers, l’impitoyable sécateur devrait, pour le bien de l’ensemble, retrancher tous ces affaiblis et tous ces para-

IN VINEAM MEAM

sites, vivant misérablement de l’énergie et des ressources d’autrui.

Apprenez-moi comment au ïond d’une salle, à l’hospice des incurables, une cancéreuse peut encore être utile ? Montrez-moi comment un vieillard somnolera, chauffant ses doigts, sans plus rien dire, devant un poêle de fonte, dans un taudis, garde encore une valeur inestimable et exerce une fonction sainte. Dites-moi ce que vous trouvez de secours, ce que vous attendez de richesses, auprès de ce petit enfant, qui n’a pas encore ouvert les yeux et qui n’aura jam.ais vu personne ici-bas, parce qu’à sa naissance la mort le guettait comme sa chose et qu’il a disparu avant le soir de son premier jour... — de utero translatas ad tumulum.

Il y a sur nos vies terrestres tant de brouillard pesant, la brume de l’ignorance, le nuage de l’incertitude ; nous tâtonnons vers vous, et nos chemins font des méandres, et quand nous arrivons enfin à vous trouver, tous les détours de nos itinéraires nous semblent n’avoir servi à rien, comme les longues heures d’attente immobile, quand le pêcheur au bord du fleuve a disposé de vaines amorces devant les poissons engourdis. Est-ce que vraiment la bonne nouvelle de l’Evangile est assez lumineuse pour percer nos brumes glaciales ? Est-ce que nous pouvons nous promener joyeux à votre clarté,- — in lamine \ tuo, — sûrs que toutes nos heures ont un sens et que, grâce à vous, la malédiction des inutiles n’est

IN VINEAM MEAM

plus fatale et nécessaire? A quoi pourrai-je encore servir quand je ne serai plus qu’un déchet ? Et si je me trouvais perdu, tout seul, échappé d’un naufrage, sur un rocher, parmi les vagues, est-ce que je pourrais encore aider efficacement ceux qui ne savent même pas que je suis occupé à mourir? Est-ce que ma solitude ne me séparerait pas de toute ma famille humaine ?

La solitude n’existe pas ; et l’inutile n’existe pas non plus,, dans son œuvre, commune, éternelle et vivante. On n’est seul que quand on sort du Verbe et qu’on s’exile dans la nuit, — erat autem nox, — on ne devient inutile que lorsqu’on se sépare du cep pour être à soi, ad nihilam valet ultra, — mais depuis qu’il est venu sur terre, et même avant sa venue tous ceux qui se rattachent à lui participent à tous ses biens et sont comme lui et par lui les rédempteurs de tous leurs frères.

Car c’est l’invisible qui partout, dans les choses de la foi, donne la raison et la signification des apparences. Et tel dont les doigts rongés par la lèpre ne peuvent plus servir à rien, soutient sur ses paumes rebutantes toute la fragilité de nos vertus. Ce qui importe et ce qui est vrai, ce qui est simplement, ce n’est pas ce qui nous définit dans nos rapports naturels les uns à l’égard des autres ; ce qui est, ce qui est vrai, ce qui importe, c’est ce que nous sommes dans l’humanité, dans la seule humanité totale et subsistante, dans le Verbe fait

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chair, qui résume et qui réunit tout ce qui se tient dans notre être.

Quand on aime le Christ, on donne une raison ' d’être à l’univers, on est pour quelque chose dans la „

persistance des étoiles et dans le retour des saisons, — omnia propter electos. — Une demi-douzaine de t justes auraient sauvé de la destruction Sodome et ; Gommorhe, qui n’en auraient jamais rien su, et qui ^ auraient trouvé très naturel de ne pas disparaître! sous une pluie de feu. Mais c’était le contraire qui était naturel et la persistance de ces cités coupables n’aurait eu son explication vraie que dans l’influence mystérieuse de ces justes anonymes.

'Vous qu’on appelle les inutiles, vous qui vous consumez dans les besognes sans gloire, vous les ' enfants morts avant d’avoir pu sourire, vous les vieillards ayant déjà de la terre jusqu’aux genoux, j vous les infirmes, les souffrants, les pauvres, les^ désolés, dans l’invisible, qui seul compte, vous êtes les instruments les plus actifs du vouloir rédempteur, et c’est par vous, autant que par les autres et plus que par les autres, que le Christ continue et achève son ouvrage.

LVÎlï

Omnia traham ad meipsum.

J’attirerai tout à moi.

Il est excellent de corriger ses défauts, et depuis des siècles, les ascètes nous ont donné sur ce sujet les conseils les plus pertinents. Ils ont poussé jusqu’à l’extrême l’étude de la stratégie intérieure et ils ont montré dans des traités fort bien faits comment on pouvait venir à bout de ses mauvais démons et quelle ruse spéciale il fallait employer pour exorciser chacun d’eux.

Il serait fou de prétendre qu’un travail de vigoureux déblaiement, ne s’impose pas à toute âme désireuse de progresser, il serait dangereux de laisser croire que le labeur ascétique peut, à n’importe quel moment, être suspendu sans danger. Nos broussailles, même brûlées ou coupées à blanc estoc, re- ' poussent vivement du pied, et dès que nous cessons de lutter contre nous, nous sommes vaincus par nos médiocrités et eernés par nos défaillances.

Mais peut-être est-il possible d’ajouter un chapitre au manuel, et de compléter, d’après la tradition la plus authentique, renseignement ordinaire des ascè-

OMNIA TRAHAM AD MEIPSUM

tes. Beaucoup d’âmes ont cherché longuement quel était leur défaut principal, qui ne se sont jamais demandé quel était leur attrait dominateur.

Et pourtant la culture des attraits spirituels est aussi fructueuse, aussi nécessaire, que* l’extirpation des défauts parasites ; elle peut m.ême aider à cette extirpation, en empêchant les défauts de repousser trop vite, comme les chaumes serrés des froments entravent la croissance des fourrages. Nos défauts et nos vertus n’ont que nous pour s’étendre, et .c’est la même place, la même volonté que celles-ci et ceux-là se disputent. En agrandissant la vertu, c’est donc le défaut qu’on restreint.

Cultiver les attraits spirituels. 11 y a en nous des

tendances mauvaises mais il y aussi des affinités supérieures ; il y a des chemins qui descendent mais il y a des sentiers qui montent, et les hérétiques qui déclaraient notre nature totalement corrompue ont été rejetés par l’Eglise.

Dieu, qui connaît nos points faibles, les utilise comme des voies d’accès, car nous avons des points vulnérables à sa grâce dans notre ceinture d’égoïsme, et quand il vient comme un voleur, il sait bien par où il • faut pénétrer dans notre maison. La grâce et la nature ne sont pas l’une à l’autre hostiles et Dieu trouve dans notre être des complicités favorables à ses desseins. L’œuvre du Créateur s’harmonise avec celle du Rédempteur et mon caractère facilite le travail que le Saint-Esprit poursuit en moi.

OMNIA TRAHAM AD AIEIPSUM

Attrait surnaturel, dans lequel se rencontrent et s’unissent le vœu de mon être et le désir de mon Dieu ; il peut me porter vers l’adoration prosternée, vers la reconnaissance jubilante, vers la pauvreté, vers l’humilité silencieuse... Chaque âme a sa nuance qu’il faut saisir et qui la définit plus complètement que son défaut.

Quand on dit : je suis orgueilleux on n’apporte pas beaucoup de lumière sur son intérieur. Car il y a. tant de formes d’orgueil, depuis la vanité fastueuse qui refuse de travailler jusqu’à la fièvre du touche-à-tout, depuis le scepticisme distant, qui refuse de se mêler aux hommes jusqu’à la bassesse complaisante, qui vient mendier quelques éloges. L’orgueil est un mot bien vague et on trouve des orgueilleux sur tous les chemins : orgueilleux bavards ou muets, mélancoliques ou exaltés, ne doutant de rien ou revenus de tout... l’orgueil c’est la maladie, mais pour savoir qu’on est malade le médecin n’est pas toujours nécessaire et ce qui est intéressant, c’est de connaître la nature propre de la maladie.

Cherchez donc à préciser votre attrait spirituel. Quand vous avez pris une résolution généreuse et totale qu’est-ce qui vous a déterminé ? Il y en a qui passent toute leur vie dans un perpétuel merci, et qui par gratitude pour Dieu ne se lassent pas de donner. Il en est que ce seul mot donner pénètre de joie et qui n’ont jamais compris autrement l’existence que comme une oblation sans réserve. Il en est qui

OMNIA TRAHAM AD MEÏPSUM

ne sont heureux que lorsqu’ils ont les mains vides de toute propriété et qui s’enveloppent, comme d’une chaude caresse, de la première béatitude. Il en est qui, sachant qu’à Dieu rien ne manque, se reposent dans cette plénitude et contre tous les remous restent heureux et paisibles parce que Dieu est seul très haut, — ta solus altissimus. — Il en est qui ne sont délivrés que lorsque tout leur manque et qui font fleurir le Magnificat de l’humilité sur les ruines de tous leurs espoirs terrestres. Il en est qui veulent réparer et qui répondent à toutes les questions par ces seuls mots : il faut que nous aimions Dieu pour tous ceux qui l’oublient, qui l’offensent ou l’ignorent Il en est... mais les attraits surnaturels sont aussi nombreux et aussi variés que les caractères, et cette fin que nous poursuivons depuis les origines de notre vie consciente, n’est-ce pas son influence en nous qui ébranle toute notre activité ? Mon attrait spirituel donne une physionomie unique à toute ma conduite et me distingue de mes voisins.

Et me voici devant vous, mon Dieu, vous demandant d’éclairer ma pénombre et de vous souvenir de tout ce que je vous ai coûté. Il me semble qu’aux moments difficiles je me tourne comme spontanément vers ce côté de l’horizon par où je sais que me viendra la lumière, et que, comme le cerf altéré, je hume dans l’air brûlant la fraîcheur des sources distantes. Je sais que telle pensée serait décisive contre mes sourdes rébellions ; je sais que si je me tenais sous telle

OMNIA TRAHAM AD MEIPSUM

vérité, comme la cire sous ie rayon du soleil, mes résistances s’amolliraient et que je deviendrais souple entre vos mains providentielles. Je sais qu’au nom de la reconnaissance on obtiendra tout de moi ; je sais qu’en me mettant à genoux pour vous adorer je trouverai la paix et que toutes mes tergiversations cesseraient et que tous mes griefs seraient anéantis ; je sais que sur tel chemin de réflexions sincères je vous rencontrerai, inévitable et souverain ; et quand je désire méchamment m’obstiner dans mon mal, j’ai bien soin d’interdire ces chemins, et je barre les routes intérieures du salut. Mais vous êtes tout-puissant, et vous attirez toujours vers vous mon moi le meilleur, et je ne puis pas me trouver tout à fait un dans le médiocre, parce que je ne suis que par vous et que mon unité c’est de vous rejoindre.

Relicto eo.

Le laissant là.

La prière devrait être en nous perpétuelle, mais cette contrainte nous pèse,' cette consigne nous agace. Nous cherchons des excuses. Nous créons des prétextes, et puisque créer c’est faire de rien, nous ne sommes jamais embarrassés quand il s’agit de nous procurer, à n’importe quel moment, des prétextes pour ne point agir.

On dit ; je ne puis pas prier toujours, j’ai trop à faire. On ajoute encore : je ne puis pas prier toujours, je n’ai rien à dire. Rien à dire, trop à faire, ce sont en général les deux excuses auxquelles se ramènent les raisons des gens actifs et des gens inertes, des âmes pressées et des esprits mous. Et pourtant il ne peut pas exister de motifs valables pour se dispenser d’un commandement divin, et si la prière est l’âme de notre vie, il est sot d’invoquer la nécessité de vivre pour ne point prier, comme ii serait absurde d’invoquer l’intensité du travail à fournir pour justifier un régime d’inanition, ou l’urgence d’une décision pour n’en prendre aucune.

RELiCTO EO

Je ne puis pas prier toujours, j’ai trop à faire. Comme si la prière était d’abord une recherche et un effort.

Elle est d’abord une offrande et une acceptation. Et ceux qui ont beaucoup à faire ont beaucoup à offrir, ils doivent offrir d’abord tout ce qu’ils font. Et ceux qui ont beaucoup à faire, ont beaucoup à accepter, car toute action amène des chocs en retour, tout mouvement entraîne quelque meurtrissure et tout ouvrier est un souffrant, i La prière d’oblation m’est nécessaire. Elle m’est

[ . toujours possible, car offrir mes actions ou mon ■ repos, ce n’est pas me distraire de ce que je fais

pour murmurer en cachette quelque oraison, c’est, bien plutôt rhaintenir la rectitude du regard clair, la droiture calme de l’intention et agir, et se reposer, • et se distraire même, pour Dieu seul et parce que [ c’est bien. Ce qui est offert est par là consacré. Je devrais offrir à Dieu tous mes instruments de travail, l car ils n’existent que parce qu’il me les donne et

^ pour que j’aille par eux vers lui. Les images catho-

[ liques des saints patrons, contre tous les icono-

^ clastes, les représentent tenant en mains, pour les

[ remettre à Dieu, les objets de leur supplice ou de

I leur simple besogne, et depuis le rabot traditionnel de

I Saint Joseph, jusqu’à la plume d’oie des docteurs, c’est

I ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils ont souffert, que tous

I leurs attributs symbolisent.

I Seigneur, je vous offre non pas mon sang, que

RELICTO EO

personne ne me demande aujourd’hui, ni même ma sueur, à moi l’homme du Nord plus habitué à l’hiver qu’à l’été, mais — atramenti vectigal — je vous offre toute cette encre étendue en forme de mots sur toutes ces feuilles de papier, je vous offre mes dossiers de magistrat ou mes cahiers d’étudiant, mes registres de comptabilité ou mes manuscrits de philologue, je vous offre mon aiguille de brodeuse ou mon fusil de soldat, car tout ce travail humain, avec sa joie silencieuse ou sa plainte muette, ce travail de l’électricien et du professeur, du gardien des rues et du gardien des lois, tout ce travail immense n’est pas nécessairement indigne de vous, et dès qu’il est honnête, vous vous trouvez à son origine. Ma prière sera. donc aussi longue que mon travail, et elle envahira même tout mon repos, comme un parfum qui pénètre l’étoupe, et je ferai de ma vie entière une continuelle oblation, un hommage sans fléchissement. — Oportet semper orare.

Je ne puis pas prier toujours, je n’ai rien à dire Chétive excuse, erreur latente. Vous n’avez rien à dire ? Mais la prière n’est pas d’abord un discours et ce n’est pas la phrase qui honore Dieu, ni l’idée rare, ni le mot propre, ni la correction froide des grammairiens. La syntaxe ne régit pas l’oraison, et le dictionnaire est inutile’ aux illettrés qui contemplent. La prière n’est pas d’abord un discours, elle est d’abord une attente et un accueil. L’attente de celui qui vient dans le m.onde, l’attente de la Rédemp-

RELICTO EO

tion qui s’achève et du Règne qui s’approche. Et si je n’ai rien à dire, j’ai beaucoup, j’ai tout à attendre, moi, dénué des seuls vrais biens.

Les discours m’ont lassé ; tous ces mots sonores et un peu hypocrites ; ces déclamations forcées, ces tours oratoires et ce ton tragique, je ne les supporte plus guère, ô mon Dieu, de mol à vous. Et même pour exprimer mon repentir, je préfère la sobriété de nos actes de contrition traditionnels au lyrisme exagéré des littérateurs et des poètes ; je préfère vous redire que je me repens de tout mon cœur de vous avoir offensé par mes péchés et que je déteste mon mal par amour pour vous ; je préfère cette formule dépouillée et sans fard aux exclamations pathétiques : Quis dabit capiti meo aquam et oculis mets fontém lacrymarum... — Et si la prière était un beau discours, j’aurais d’excellents motifs de la négliger.

Mais vous attendre et vous accueillir, c’est prier comme les élus de Sion, et je puis, et je dois attendre à chaque instant la grâce actuelle et accueillir en moi les progrès de votre invasion libératrice — ilium oportet crescere. — Je dois vous attendre comme ma guérison et comme mon achèvement, comme mon pardon et comme ma gloire, car rien ne se termine et rien ne se prépare de bon que par vous, et ceux qui ont refusé de vous accueillir sont demeurés ténèbres, et ceux qui n’ont pas consenti à vous attendre, vous les avez appelés de mauvais serviteurs.

Prière perpétuelle des âmes toujours ouvertes. Un

P. t. h. II.

RELICTO EO

miroir n’est jamais fatigué de refléter les objets ; un écho n’est jamais las de renvoyer le bruit de la cascade — abyssus abyssttm invocat. — Quand le miroir a reflété le monde entier, il est tout prêt à recommencer, il est encore frais et dispos, et après avoir pendant dix siècles répété la clameur des cataractes, l’écho n’est pas enroué ou affaibli ; il est clair et puissant comme à l’heure où, pour la première fois sous la poussée du fleuve, la barrière des rochers s’écroula. Refléter, c’est l’essence même du miroir ; répéter, c’est l’être même de l’écho, et être ne fatigue pas. Ma prière devrait devenir si intime, si perpétuelle qu’elle ne serait plus que l’union consciente de mon vouloir et du vôtre, ô mon Dieu ; elle ne me fatiguerait plus et je ne devrais plus prétexter des lassitudes pour m’en dispenser. Car vous réfléchir et vous redire ; être votre reflet et votre écho, c’est bien la loi de ma nature et c’est l’exigence de votre grâce. Et prier est définitif.

Tene quod habes.

Garde ce que tu as.

Contre toutes les anarchies qui me dévorent, contre les dispersions où je m’évanouis, contre tant d’absurdités contraires qui me déchirent, je veux m’armer, Seigneur, de votre commandement décisif et pour ne pas me perdre, je vais essayer de me garder.

Ils sont fous ceux qui m’ont dit que la vigilance n’était pas nécessaire et que le souci d’être pratique enlevait à l’oraison sa noblesse et sa dignité, supérieure. Comme si servir était une déchéance ; comme si rejoindre le réel était une tare ! Une oraison qui ne serait d’aucune façon orientée vers la pratique, serait un passe-temps de pur esthète, une manière de s’amuser dans les nuages, une frivolité sans valeur. Il faut donc que notre prière aboutisse à l’action, et redresse nos déviations naturelles ; il faut qu’elle nous rende ou nous conserve notre santé d’âme et que par elle nous devenions moins vulnérables. La prière doit confluer en résolution.

Mais encore est-il nécessaire de comprendre ce qu’est une résolution et quel rapport elle doit avoir

TCNE QUOD HABES

avec la prière. Beaucoup s’imaginent, on ne sait trop pourquoi, que la résolution d’une retraite est le véritable fruit de ces jours laborieux et qu’elle pousse au bout de la branche de prière, dont elle serait le terme unique. Et alors il arrive qu’on, n’ose pas prendre des résolutions humbles, uniques, sans relief et sans galbe. On n’ose pas dire qu’après huit jours d’exercices spirituels, après trente heures de réflexions à genoux, après des lectures sublimes, devant son crucifix ou devant le tabernacle, on a décidé de se lever à temps, ou de ne pas parler de la pluie et du froid, ou de sourire à tel importun lancinant. On n’ose pas mettre en équation l’immense effort et le chétif résultat ; et on se souvient de la fable antique de .la souris et de la montagne, on se croit ridicule d’exhiber une résolution si ordinaire, si immédiate, si aisée, si banale, et de la donner comme le résultat de cette mobilisation générale des puissances de l’âme. Quoi donc ? C’est pour vous décider à vous lever à temps, pour obéir à votre réveillematin que pendant une semaine vous avez refusé de voir ou d’entendre personne, que vous avez été vous réfugier dans un asile de recueillement et de silence, et qu’on vous a demandé de réfléchir au salut de votre âme, aux martyrs, aux apôtres et d’examiner l’urgence d’une conversion intégrale.

Et pour ne pas avoir l’air ridicule, voici qu’on le devient, et qu’on invente des résolutions sublimes et compactés, émouvantes et rugueuses ; des ré-

TENE QUOD HABES

solutions bien rivetées comme des cuirasses sans défaut, et terribles comme une armée rangée en bataille. Et de ces résolutions le temps fait prompte justice ; elles meurent presque toutes le jour où elles ont éclos parce qu’on les a semées sur la pierre... — et non habebant hnmorem. — Elles meurent comme tout ce qui est artificiel et m.al adapté : la vie passe et les néglige. Elle ne voit pas comment les prendre, pas plus que l’estomac ne peut prendre la noix pierreuse qui refuse de se briser. Toutes ces résolutions magnifiques ne sont qu’arêtes dans le poisson. Personne ne s’en nourrit, déchets sans gloire. Allons-nous donc faire fi de toute résolution et oubliant les leçons quotidiennes nous embarquer sans rame et sans boussole, pour une promenade et non pour un voyage ?

La résolution est indispensable,- mais elle n’est pas le fruit sur un arbre ; elle est le bouchon sur la bouteille, elle est le couvercle luté sur l’amphore, elle est le crochet de fer dans la muraille. Elle n’est pas le résultat, mais le gardien du résultat.

On ne souffle pas une bouteille pour y mettre un bouchon. Et celui-ci n’est pas la raison d’être de tout le travail du verrier. Mais il n’en est pas moins indispensable, dès qu’on veut conserver sans péril le vin dans le flacon. On ne prépare pas une outre pour en étrangler le col par une fine ligature, mais si cette ligature n’existe pas, il est inutile de remplir l’outre à la fontaine, on aura soif à la première étape

TENE QUOD HABES

dans le désert. La résolution qui serait le résultat de la prière devrait être en proportion de l’effort déployé ; mais le gardien du résultat peut avoir l’apparence très modeste et remplir parfaitement sa fonction. Qui donc songe à sculpter dans le liège les bouchons des bouteilles, ou à historier leurs cachets de cire. On ne leur demande pas d’être beaux mais d’être fermes, de ne pas se laisser corrompre et de ne rien laisser passer. Et si le bouchon est bon, la liqueur est en sûreté.

Il est très difficile de mettre en résolutions la foi, l’espérance et la charité ou les quatre vertus cardinales, toutes pourtant bien nécessaires, mais on peut aisément faire contrôler sa charité par une humble résolution pratique, comme on fait garder tout un troupeau de ruminants cornus par une fillette qui tricote et qui chante. Celui qui a décidé de se lever à temps n’a évidemment pas dérangé l’équilibre des mondes et sa résolution discrète n’est qu’un crampon dans une muraille, mais pourvu que le crampon ne plie pas et ne se laisse pas arracher, il maintiendra à son niveau et rendra stable tout ce qu’on voudra bien y suspendre. Et parce que vous vous levez à temps, un ordre courageux et comme une sorte d’affirmation bienfaisante régnera sur toute votre journée.

Aussi les meilleures résolutions ne se trouvent jamais en bandes. En les additionnant bn ne les rend pas plus fortes. Celui qui ajoute indéfiniment des heures à son sommeil, n’en est pas plus reposé, et

TENE QUOD HABES

celui qui augmente tous les jours sa ration alimentaire ne s’achemine pas vers la santé, mais vers la mort. Les résolutions nombreuses et simultanées se bousculent, comme les coureurs sur les pistes étroites. Une résolution vaut mieux que deux, et deux valent mieux que trois, et au-dessus de trois on peut se demander s’il existe des résolutions, comme on peut se demander si dans une ville il existe des hommes de plus de cent ans. De ci de là, on en découvre, mais ils n’ont plus que la force de ne pas mourir.

Mon Dieu, ici encore enseignez-moi votre sagesse sobre et calme ; adaptez-moi à la vie que vous me faites et chassez de mon âme ces prétentions que j’appelle chevaleresques, et qui ne sont qu’un délire enfantin. Ma vertu n’est pas dans les nuées, mes devoirs ne sont pas dans les étoiles, mais être juste c’est penser et agir avec vous et comme vous.

Redimentes témpus.

. Exploitant à fond nos journées.

Ils viennent, un à un, à la file comme les supplications des mendiants comme la plainte des malades, comme le rythme d’.une lente respiration, et ils scandent, ils ponctuent ce poème que devrait être ma vie. Ce sont mes jours éparpillés. 11 y en a beaucoup sur lesquels rien n’est écrit, je laisse la ligne en blanc. Que direz-vous des journées inutiles vous qui jugerez les paroles oiseuses ? Que direz-vous de tant de fainéants confortables dont toute l’excuse est précisément de ne rien faire ?

Dies mali sunt. — A cause de tout le mal envahissant, je voudrais ne pas gaspiller mes journées, je voudrais utiliser les moindres minutes, non par je ne sais quelle lésine de petit bourgeois, serrant tout son avoir et ramassant les miettes, mais par respect souverain pour vos dons, et pour ce temps de vivre que vous m’avez octroyé. Je voudrais utiliser mes -moindres minutes, non pas avec frénésie et dans l’angoisse nerveuse ; je sais trop les maladresses qu’accumule la précipitation, et qu’il faut

REDIMENTES TEMPUS

parfois laisser du jeu à la fantaisie et toujours laisser du champ à la réflexion.

Mais je poiîrrais faire rendre au temps que vous me donnez tout ce qu’il contient, je pourrais ne pas épargner ma peine et labourer mes journées en profondeur. Car il y a des minutes plus amples que d’autres, non parce qu’elles durent plus longtemps mais parce qu’elles sont mieux remplies et parce que l’âme y est plus entière. Si je vivais ainsi, portant toute ma conscience dans mes moindres démarches, travaillant dur, me dé-vouant à fond, peut-être pourrais-je sauver le monde par mon sacrifice et faire retentir la chute de mes instants jusqu’aux extrémités de l’univers — in fines orbis terrae.

Car je suis comptable de tout mon être à ce milieu dans lequel vous m’avez placé, et mon devoir social^ est la forme d’ensemble dont mes devoirs particuliers ne sont que des applications. Et rattaché à tout ce qui souffre et à tout ce qui tombe, je chercherais vainement à m’assurer une indépendance mensongère. Més jours ne sont pas à moi. Je n’ai pas à demander combien on a payé ma journée, mais bien ce que j’ai payé moi-même pour cette journée reçue et de quel travail j’ai fait don pour équilibrer aux balances éternelles les vingt quatre heures qu’on m’avançait.

Ils courent l’un après l’autre, mes jours mortels, comme des chiens en chasse, ils tombent un à un comme de larges gouttes d’eau dans un étang où

REDIMENTES TEMPUS

on cesse de les voir. Mon passé entraîne mon présent et dans la fuite des heures, c’est mon existence qui se consume.

Mon Dieu, Rédempteur de la grande famille, ne tolérez pas que l’absurde mélancolie vienne m’empêcher de me réjouir en voyant que l’huile baisse dans ma lampe et que les réserves de vie chaque jour, obstinément, m’abandonnent. Apprenez-moi à bien vieillir, sans murmure et sans paresse, non pour m’isoler mais pour m’agrandir et refusant de jamais invoquer les tâches jadis accomplies comme une excuse qui me dispenserait de donner chaque jour tout mon effort.

Ils n’ont peut-être rien fait mûrir en moi, mes jours anciens et les saisons ont passé sur mon âme, sans l’émouvoir et sans l’affiner, et je reste fruste et brutal, sans rien comprendre à ce qui s’opère autour de moi et m’obstinant à ne pas vouloir bouger. Mes jours, monnaie de mon rachat, seule ressource pour faire le bien, mes jours laborieusement reconquis par mon Dieu sur le mauvais qui tenait ma vie prisonnière, il faudrait les voir tous frappés à l’effigie divine, comme les deniers du cens à l’effigie de César.

Les fainéants sont meurtriers, meurtriers d’euxmêmes et de leurs voisins, meurtriers à longue échéance, comme ceux qui dans les arsenaux négligent de préparer les armes protectrices, qui doivent servir à l’heure lointaine des combats. Et ils encom-

REDIMENTES TEMPUS

brent nos chemins tous ceux qui pensent qu’un effort relâché est encore très honorable, qu’une volonté Intermittente sauve d’être vil, et qu’on peut flâner pendant toute son existence, comme un bellâtre ennuyé ou hilare, sans se meurtrir au dur réel.

Les plus occupés sont toujours, parmi nous, les plus prompts à se charger encore. Aux messes matinales, dans nos églises, c’est le peuple des gens actifs qui se rassemble. Ceux qui n’ont rien à faire se contentent de remplir cette fonction commode, et n’ont jamais le temps de rendre service.

O mon Dieu, si vous reveniez, comment jugeriez vous nos existences ? Si vous apparaissiez parmi nous est-ce que nous ne ferions pas comme les écoliers pris en faute et qui se composent des attitudes studieuses quand le maître lève le front. Je m’imagine que vous auriez des paroles de miséricorde pour tous les dévoués, qui, sans rien dire à personne, et sans faire du bruit autour de leur martyre, vivent au service d’autrui et trouvent le sommeil impossible quand ils n’ont pas peiné leur saoûl. Leur vertu n’est pas toujours très maniérée ; il y a de la poussière sur leurs sandales et ils se sont tellement occupés du prochain qu’ils en ont oublié de se regarder au miroir et de faire la toilette de leur vie. Mais ils s’entendent à racheter le temps, — redimentes tempus — et leurs minutes valent plus que la longue journée dédaigneuse des pharisiens protocolaires. Ils n’ont jamais murmuré quand on leur a demandé de

REDIMENTES TEMPUS

servir des inconnus, ils ont mis tellement d’aisance dans leur dévouement que tous ceux qui' en ont bénéficié ont cru qu’il était superflu de les en remercier. Est-ce qu’on remercie l’arbre de donner son ombre, et le mécanicien de conduire sa locomotive ? Qui nous accordera, pour les moissons nécessaires, une ou deux douzaines de ces faucheurs ? Mais nous songeons surtout à être lents et froids et corrects et prudents ; nous songeons à nous conformer à ce siècle, et les minutes ne sont jamais urgentes que lorsque nous attendons un service, lorsqu’il faut faire rentrer nos créances, lorsque nous décidons de prendre notre repos. Nous avons bien retenu le Reqaiescite reposez-vous, mais nous avons oublié le petit adverbe essentiel qui le modère : pusillitm.

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