‹ La prière des naufragésChapitre 7 sur 41 · CARLOS, RAOUL · texte numérisé non relu

CARLOS, RAOUL

Kaol'L. — Vous avez désiré me parler, monsieur ?

Carlos. — Oui, monsieur.

TÎAor'L. — Je me rends à vos ordres. . .

Carlos. — Mille grâces !

Raoul. — Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un ?

Carlos. — Votre navire , est trop bien commandé pour que la moindre plainte soit possible. (Raoul s'incline.) Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, c'est de moi, d'abord, que je veux vous entretenir.

Raoul. — De vous ?

Carlos. — Depuis notre départ de France, j'ai tâché de ne pas être pour vous un passager trop importun, et vous me rendrez cette justice que je me suis dissimulé le plus possible pour ne gêner personne ; mais il est temps enfin que vous connaissiez l'hôte étrange que vous avez à votre bord.

Raoul. — Monsieur . . .

Carlos. — Je suis né au Mexique, d'une famille assez vulgaire : mes parents étaient de pauvres paysans qui croyaient sérieusement au diablie'^ passaient une vie souffreteuse entre la prière et le travail, entre une lande aride et un cimetière de village, persuadés de bonne foi que la misère mène tout droit au ciel ! — Comment se fait-il que cette existence monotone et servile ne m'ait inspiré tout jeune que du dégoût ? Comment se fait-il que j'aie, au plus vite, pour respirer l'air libre, déchiré de mes deux mains d'enfant la chrysalide grossière dans laquelle j'étouffais ? Voilà ce que j'ignore, monsieur, et ce que je ne prendrai jamais la peine d'approfondir ! . . . Je marche^ devant moi, sans peur, et je m'inquiète peu de savoir si le souffle qui me pousse en avant nie vient du ciel ou de l'enfer. — Avouez-le, M. de Lascours, vous ne vous doutiez guère d'avoir pour

voisin de cabine un fataliste aussi coriace que moi.

Eaoul. — Où vonlez-vous en venir, monsieur ?

Carlos. — J 'ai donc senti de bonne heure des appétis effrénés, j'ai eu toutes les ambitions à la fois ; celles du luxe, du pouvoir, des plaisirs !. . . Plus tard, ce qui était un instinct devint un calcul, et le jeune homme se mit en devoir de donner une forme palpable aux fugitives chimères de l'enfant. Alors, je pris en pitié mes compatriotes dont rintelligence est épuisée et stérilisée comme leur sol ; je vendis mon petit patrimoine et je m'embarquai pour la France !... Une fois arrivé dans ce beau pays, je me livrai aux études les plus spéciales, aux recherches les plus persévérantes, et bientôt je concentrai sur un seul point toutes les forces de mon intelligence et de mon éducation, toutes les ressources de ruse et d'énergie qui sont en moi ; je ne me proposai plus dans la vie qu'un but : avoir de l'or, et j'en aurai.

Eaoul (à part). — Oh! !. . . j'aurai la force de me contenir. . . je verrai quels sont ses projets, et jusqu'où il poussera l'audace.

Carlos. — Je vous intéresse malgré vous, monsieur de Lascours ; et pour vous, officier loyal, vertueux chef de famille, homme de devoir et d'abnégation, c'est chose assez curieuse, n'estce pas, que ce portrait d'un audacieux aventurier qui est sans doute le descendant des Cortez ou des Pizarro ?

Raoul. — Je ne vous accuse ])as encore, je vous plains î

Carlos. — Vous êtes trop bon, mais je continue : — Vous êtes auariu, anonsieur, et vous savez qu'une des préoccupations constantes de Pierre-le-Grand est d'atteindre les terres de l'Amérique par la mer de Kauitcliatka ? Après plusieurs voyages infructueux et des découvertes insignifiantes, un capitaine russe 'aborda enfin sur la rive septentrionale de la Californie et y débarqua six hommes : que devinrent-ils ?

Eaoul. — Les malheureux ne reparurent plus, l'eau- douce manqua, le scorbut décima l'équipage, et on fut obligé de repartir sans eux.

Caelos. — Que devinrent-ils ?

Eaoul. — Mais ... on l'ignore.

Carlos. — Je le sais, moi, et je vais vous le dire.

Eaoul. — Vous !

Carlos. — Pleins d'audace et de curiosité, ils pénétrèrent à travers mille dangers dans l'intérieur du pays : là ils découvrirent des mines, des placers, des fleuves d'or ! et aucun moyen d'exploiter ces richesses .fabuleuses. . . Oh ! je comprends leurs tortures ! . . . c'était à en perdre la raison, à blasphémer Dieu, à s'écraser la tête de désespoir contre ces lingots inutiles ! . . . Cinq moururent à la peine, un seul parvint à gagner la France, comme par miracle ! . . . Eli bien ! le croiriez-vous ? quand cet homme raconta ce qu'il avait vu, montra les plans qu'il avait rapportés, les petits se mirent à rire et haussèrent les épaules, les grands le traitèrent de fou et de visionnaire : enfin au milieu de toute cette foule inepte, il n'éveilla qu'une s>Tnpathie ... la mienne. — Puis,

un matin, le pauvre diable fut trouvé mort dans une rue déserte. . .

Eaoul. — Mort ? . . .

Carlos. — Mon Dieu, oui.

Eaoul. — Et de quelle manière ? . . .

Carlos. — On ne l'a jamais su.

Eaoul. — Assassiné, peut-être ! . . .

Carlos. — On Ta dit.

Eaoul. — Monsieur !

Carlos. — Toujours est-il que j'héritai des précieux plans.

Eaoul. — Vous ?

Carlos. — Et qu'aujourd'hui j'ai entre les mains sur l'existence de ces trésors des preuves irrécusables . . . J'avais tort de me donner pour ancêtres Pizarre et Fernand Cortez, car je serais honteux d'avoir de leur sang dans mes veines ! Ils avaient la Californie, et ils l'ont dédaignée pour s'abattre sur le Pérou comme des vautours •stupides ! . . . Oh ! regardez-moi, monsieur, 'je n'ai pas perdu la tête, je vous répète que j'ai les preuves, que je les ai complètes, et que j'irais les 3'eux fermés vers ces monceaux d'or !

Eaoul. — Assez ! assez !

Carlos. — J'ai bien rencontré quelques adeptes sur le pavé de Paris, et converti à ma croyance quelques vagabonds comme moi ; mais pas d'argent pour enrôler ces x\rgonautes, pas de vaisseau pour faire ces deux mille lieues ! . . . C'est alors que j'ai eu la chance de rencontrer sur ma route le capitaine Eaoul et la corvette VUranie.

Eaoul. — Que voulez-vous dire ?

Carlos. — Tenez, capitaine, vous êtes exilé de France et vous ne devez plus rien à cet ingrat pays. Votre profession pénible vous a à peine donné quelque aisance. . . acceptez mon offre et je vous rends quatre fois millionnaire.

Eaoul. — Vous me proposez ? . . .

Carlos. — Je vous propose purement et simplement d'escamoter à notre profit la corvette de Tarmateur dunkerquois, et de voguer ensemble vers la terre promise.

Eaoul. — Ah ! c'est trop d'audace !

Carlos. — Mais songez-y donc, quand on a l'or, on a tout ! . . . L'or, c'est le feu céleste dérobé par Prométhée î . . . C'est plus que le soleil et le génie ! c'est la passion, la volupté, la vie réelle . . . Devant l'or les fronts superbes s'abaissent, les obstacles tombent, les consciences se brisent. Et puis quel orgueil, quel triomphe ! . . . On était parti pauvre, méconnu, rampant, et on revient assez riche pour éblouir les insolents de la veille et les éclabousser avec de l'or.

Raoul. — Retirez-vous, malheureux, et tâchez de mériter que je vous épargne,

Carlos. — Ainsi vous refusez d'accepter mon offre ?

Raoul. — Je vous ordonne de vous retirer.

Carlos. — Un dernier mot ?

Raoul. — Non.

Carlos. — Je vous en prie . . .

Raoul. — ISTon !

Carlos. — Je le veux !

Raoul. — Vous le voulez . . . Prenez gaf de que

je ne veuille^ moi, vous faire jeter à fond de cale, les fers aux pieds et aux mains.

Carlos. — Et jDar qui, s'il vous i)laît ?

Eaoul. — Par mes matelots.

Carlos. — Vos matelots ! . . . Tenez, M. de Lascours, à Dunkerque, le jour où l'époque de votre départ a été fixée, un homme s'est présenté chez vous, et comme vous aviez besoin de compléter votre équipage, vous l'avez engagé. C'était un gaillard aux larges épaules, à la peau rousse, aux cheveux crépus sur un front bas, et qui s'appelait, je crois, Pierre Pacôme. (Appelant.) Pierre Pacôme. . . {Celui-ci paraît.)

Eaoul (au matelot). — Qui t'a permis de venir ? . . . Eloigne-toi !

Carlos. — Eeste ! (Il reste.)

Eaoul (à pœrt). — Oh les frayeurs de Eobert !

Carlos. — Le lendemain, vous vous promeniez sur le port, et vous avez rencontré deux autres loups de mer. " Vous cherchez des matelots," vous dirent-ils, " vous n'en trouverez pas de meilleurs que nous." Et vous les avez pris. C'étaient les nommés Castuille et Buf flard . . . (Appelant) Castuille et Buf flard î (Ils paraissent.)

Eaoul. — Par le ciel ! retirez-vous !

Carlos. — Eestez !... (Ils restent.) Enfin, il vous en est venu de la sorte, quatre, six, dix autres, que vous enrôliez pour votre compte, ou plutôt pour le mien, car, invisil)le et tendant mes pièges dans l'ombre, j'étais derrière tout, j'étais au fond ^le tout, et maintenant il n'y a plus à bord d'autre maître que moi !

Eaoul. — Tu mens !

Carlos. — !^i vous ne cédez /pas, vous êtes perdu î

Eaoul. — Xon ! non ! . . . Une telle infamie ne s'accomplira j^as ! . . . Tout le monde sur le pont !... {Entrée générale des matelots.) Il n'y a pas ici que des bandits et des révoltés ! . . . A moi, tout ce qui porte un nom français, tont ce qui a le sentiment de l'honneur et le respect dn pavillon ! à moi, mes fidèles ! . . .

Caklos. — A moi, tous ceux qui veulent de For ! (La plus grande partie de Véquipage entoure Carlos. Quelques matelots seulement se rangent derrière le capitaine.^ Comptez vos forces, monsieur de Lascours !•

Eaoul. — Qu'importe le nombre ! . . . En avant !

Carlos. — Soit !

Eaoul {tirant son épée). — Malheur à toi d'abord !

Carlos. — C'est ce que nous allons voir ! {Il saisit un poignard et s'élance d'un hond sur Raoul. Combat des six matelots avec les révoltés. Bahilas défend Robert. . . on Varraclie de ses bras et on jette Babilas par dessus le bord. Lr combat est à l'avantage des rebelles. Raoul et Carlos luttent encore à l'avœnt-scène.)

Eaoul. — L'arme de l'assassin contre l'épée du gentilhomme ? allons, tu es perdu.

Carlos. — Pas encore !

Eaoul. — Tiens ! {Il le renverse et lui arrache son poignard.)

Carlos. — A l'aide ! {Ses partisans accourent. Raoul lui met l'épée sur la gorge.)

Eaoul. — Si vous faites un pas, Je le tue !

Carlos. — Médoc ! l'enfant ! l'enfant ! . . .

MÉDOC. — Voici ! (77 tient Bohert dœns ses bras et le balance au-dessus des flots.)

Eaoul. — Ah !

Carlos. — Bien riposté, n'est-ce pas ? . . . Sa vie pour la mienne !

EoBERT. — Père, j'ai peur ! (A Médoc.) Que voulez-vous faire ?

MÉDOC. — Te jeter à l'eau, si ton père ne lâche pas notre chef.

EoBERT. — Entends-tu, père, entends-tu ? . . . accorde-leur ce qu'ils demandent.

Eaoul. — C'est impossible ! Ce misérable veut me voler mon navire, mon honneur ! . . .

Carlos. — Tenez, M. de Lascours, quoique la position soit peu agréable pour parlementer je vous propose une transaction : laissez-moi aller, et vous aurez tous les deux la vie sauve.

EoBERT. — Père, détourne donc cette épée... c'est ton fils qu'elle menace.

Eaoul (hésitant, puis avec abattement, après avoir regardé son fils plusieurs fois). — Eelevez vous, monsieur.

Carlos (se relevant) . — Enfin!... maintenant, camarades, mettez à la mer la barque du capitaine.

Eaoul. — Que voulez-vous faire ?

Carlos. — Je vous ai promis la vie sauve et je vous la donne ; mais vous comprenez, luonsieur, que nous ne pouvons plus habiter ensemble ; il y a eu brouille entre vous et VUranie ; donc, il y a forcément divorce ... La barque est excel-

lente et garnie de provisions pour un mois ; j'ai même eu la i3récaution d'y mettre votre fusil, afin que vous puissiez tirer quelques oiseaux pour vous distraire . . . par exemple, vous serez obligé de vous passer de boussole. Bon voyage donc, et, comme disent vos rois, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

Eaoul. — Et je ne l'ai pas tué ! Robert ! mon fils ! ils nous abandonnent sur l'océan ! et pour toi, mon enfant, ce n'est plus seulement la mort, c'est la plus horrible des agonies !

Carlos. — Qu'on les emmène !

Raoul. — Infâmes !... (On les entraîne tous les deux.) Tuez-moi ; tuez-moi donc ! mais épargnez du moins mon enfant.

Tous. — A la mer ! à la mer !

Raoul. — Xe me touchez pas ! . . . Si je dois perdre mon enfant, je ne crains pas la mort, et je cours le rejoindre. . . mais la trahison et l'assassinat ne resteront pas impunis ... Je confie à Dieu le soin de ma vengeance ! (On les emmène.)

Carlos. — Médoc, veille à l'embarquement ! Allons, enfants, vous pouvez crier : Victoire !

Tous. — Victoire !

Pacome (à Carlos.) — Xe craignez-vous pas qu'ils échappent à la mort ?

Carlos. — Xon. Regardez le ciel et la couleur de l'eau . . . Un coup de sud-est se prépare ... Si la barque n'est pas engloutie mille fois auparavant, elle va être jetée au 53e degré de latitude et se perdre au milieu des glaces.

Pacome. — Ah ! c'est différent. (Bahilas paraît à travers les cordages.)

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