I,A PRIÈRE DES NAUFRAGÉS
RAOUL. % '
Eo effet, comme ta « pèle!
LOUISE
Regarde-moi, moa «mi,.. N'as-tu pas une mauvaise nouvelle à m'annoncer?
SAOUL
Au contraire, nous touchons au terme de ce long voyage I
Vrai I
RAOUL
le te le jure !
LOUISE
Est-ce possible, mon Dieu!... Oht j'ai cru que nous n'arriverions jamais.
RAOUL
Dans quelques jours, tu embrassera# ta mûre et ton frère; tu couvriras de caresses la Diaoe, tou autre fille chérie, et uoh deux j anges dormiront auprès de nous dans le même berceau.
LOGISR.
Quoi!... j'ai pu quitter ma tille, 1a confier à d’autres mains, rester séparée d'elle pendant trois années! Je suis b»en coupable, Raoul , et j'ai peur que Dieu ne me punisse comme une mauvaise mûre!...
RAOUL
Toi) une mauvaise mère!...
Loin SE.
Oui, je u’anrais pas dû laisser Diane au Mexique en partant pour la France!
RAOUL
I/Ouise, tu n’c# pas raisonnable, cl tes paroles m'affligent!
LOUISE
Que veux-tu... Je te répète que j’ai peur... Oh! si j'avais près de moi, sur ce terrible Océan, tout ce que j’aime an monde, je ne craindrais ni la tempête , ni le naufrage. La mort elle-même ne
m'épouvanterait pas, car elle noua frapperait tous ensemble!
Mais ce qui me déchire te cœur, c’est de songer que, si nous trouvions ici notre tombeau, nous laisserions sur la terre, «ans abri, sans soutien , une pauvre petite orpheline qui ne se sou viendrait > mémo pas de nous!... Cette peuséc-tà me rend folle!
RAOUL
Calme-loi, je l’en supplie.
LOUISE
Ses enfants t E»l-ce qu’on devrait jamais s’éloigner d’eux? Est-rr qu’il y a trop do toute une vie pour les aimer, pour les admiref. pour sourire à leurs jeux, s'enivrer de leurs caresses et leur aplanir les rude* sentiers?... Le sommeil, c’est presque un vol qu'on leur fait!... On devrait pouvoir veiller toute» les nuits pour les re- . garder dormir, ces beaux anges d’espérance et de pureté!..,
RAOUL
Eh bien! oui, pleure, ma Louise; pleure, là, sur ma poitrine!
Ce sont de douces et saintes larmes que celle» d'une mère!
LOUISE
Raoul ! je suis sûre que tu le reproches aussi de n'avoir pas em mené Diane en V rance !
RAOUL
Le pouvais-je?... Voyons, réfléchis un peu. N'aurions-nous pas été coupable* de l’exposer, elle, la plu» jeune de nos deux filles, si faible et si souffrante, aux fatigues de celle longue traversée?... Il était plus sage de la laisser auprès de ta mère, de celle excellente madame de Théringe; c’est ce que nous avons fait.
LOUISE
. Àh! Raoul... uou» n’aurions pus dû partir!
RAOUL
Tu oublies que l’avenir do nos enfants dépendait de ce voyage... , Depuis que la révocation do l’édit de Nantes a forcé nos familles d’émigrer au Mexique, noos avons connu le besoin, presque la pauvreté, et mon métier de marin suffisait à peine pour nous foire vivre; cette existence de labeur et de privations, nous t'avons supportée courageusement, mais notre devoir était de l'épargner a nos filles, et nous sommes allés recueillir en France quelques débris de l'héritage paternel que de hautes protections nous ont fait rendre. Nous ne sommes pa* riche»; mais du moins, grâce à ce voyage, nous ne léguerons pas à Diane et à Marthe lo travail et la misère I Four elles, hélas! c’est bien asseï de l’exil! ‘
LOUISE
Pardonne-moi, mon noble Raoul; tu as agi en bon père et eo honnête homme I Oui , tu es pour nous le meilleur et le plus sage des guides!... Ta voix est si persuasive, ton regard si calme, que mes folles crainte» se dissipent, et quand ta maiu loyale serre ainsi la mienne, je crois â l’avenir, je crois au bonheur!
RAOUL
Ce matin, Louise, lorsque tu as foit dire à Marthe cette prière si loucbaute qui te vient dt* ta mère et que tu as apprise à tes filles, j'ai eu, j’en suis sûr, la même pensée que toi.
LOUISE
Laquelle?
RAOUL
C’est qu’au même instant, agenouillée près de son aïeule, Diane adressait an ciel la même prière.
LOUISE
Oni, c’est vrai !... Dieu veille sur nous , Raoul, et le temps des épreuves est passé. Admirons ensemble* les splendeurs du ciel et de l'Océan!... U y a comme un baiser dans chaque pli de ces vagues, et comme un sourire divin dans chaque rayon de ce soleil I Oht bénie soit la brise qui nous pousse au rivage où notre fille nous attend I... Diane! Diane! en vérité, je croit la voir à travers l’espace I...
Ainsi, tu n'as plus peur? tu n'cs plus inquiète?
LOUISE
Non, mon ami, non! Je t’aime, et je suis heureuse I..'.
SAOUL
A la bonne heure!... Mais où doue est Marthe?
■ LOUISE
Je ne sais... (KUc (ut quelque* pu ver» U tro«pc i • nuiftou pUcA* à r*rncre, «I •* rajiptoch* vneaeal de Raoul.)
RAOUL
Ho ! sans doute avec sou ami Barabas.
LOUISE, haUsuM U unis.
Dis— moi, Raoul, eMu bien sûr de (on équipage?
RAOUL
Pourquoi me demandes-tu cela ?
LOUISE
C’est que plusieurs fois... tout & l’heure encore... il m’a semblé qu'il y avait quelque ebooe de sinistre dans le regard de ces hommes. *
RAOUL
Pour le coup, ma chère, c’est de l'enfantillage.
LOUISE
Oh! je ne me trompe pas... ces gens-là doivent me haïr!...
Tiens, hier, le maître charpentier m’a regardée en face et a passé devant moi sans me saluer! Un instant après, le chef de timonerie, auquel j'adressais une question, a fait semblant de ne pas m’entendre, et comme j’insistais, plusieurs matelots se mirent à ricaner eu haussant les épaules... un rire stupide et féroce, en vérité I
RAOUL
Allons, décidément, tu rêves tout éveillée. (it*nbu «suc **«c
Marthe.)