‹ La prière des naufragés drame en cinq actes par mm. D'Ennery et Ferdinand DuguéChapitre 8 sur 75 · CARLOS, RAOUL · texte numérisé non relu

CARLOS, RAOUL

RAOl'I..

Vous avez désiré me parler, monsieur?

CARLOS

Oui, mousieur.

raocl.

Je me rends à vos ordres...

CARLOS

Mille grâces !

RAOUL

Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un?

CARLOS

Votre navire est trop bien commandé pour que la moindri plainte soit possible. (Raoul riulu.) Ce n’est donc pas de cela qu’il s’agit, c’est de moi, d'abord, que je veux vous entretenir.

RAOUL

De vous?

CARLOS

Depuis notre départ de France, j’ai tâché de ne pas être pnui vous un passager trop importun, et vous me rendrez celle justice, que je nie suis dissimulé le plus possible pour ne gêner personne, mais il est temps enfin que vous connaissies l’iîôle étrange que vous avez à votre bord.

RAOEL.

Monsieur...

CARLOS

Je suis né an Mexique, d'une famille assez vulgaire: mes parents étaient do pauvre» oamp.snard» qui croyaient «èrieuicmenl au diable, passaient une vio aoufrreleiisc outre ta prière et lo travail, outre une lande aride cl un cimetière de village, pen.ua.lcs de

LA rniÈnE DES NAUFRAGÉS.

bonne foi que la misère mène (ont droit au ciel! — Comment se fait-il que celle existence monotone cl servile ne m’ait inspiré, tout jeune, que du dégoût? Comment se fait-il que j'aie nu plus vite, pour aspirer Pair libre, déchiré de mes deux mains d'enfant, la chrysalide grossière dans laquelle j’etouffais?... Voilà ce que j’ignore, monsieur, et ce que je ne prendrai jamais la peine d'approfondir!,.. Je marche devant moi, sans peur, et je m'inquiète peu de savoir si le souffle qui me pousse en avant nte vient du qiel ou de l'enfer. — Avouez-le, monsieur de Lascours, vous ne vous doutiez guère d'avoir pour voisiu de cabine un. fataliste aussi coriace que moi.

raoul, i put.

Où voulez- vous eu venir, monsieur?

cmoi.

J'ai donc senti de bonne heure des appétits effrénés; j’ai eu toutes les ambitions à la fois; celles du luxe, du pouvoir, des plaisirs! ... Plus tard, ce qui était un instinct devint lin calcul, cl lo jeune homme sc mil en devoir de donner une forme palpable aux fugitives chimères de l’enfaut!... Alors, je pris en pitié mes compatriotes dont l'intelligente est épuisée cl stérilisée comme leur sol ; je voudis mon petit patrimoine et je m’embarquai pour la France!... Une fois arrivé dans ce beau pays, je me livrai aux éludes les plus spéciales, aux recherches les plus persévérantes et bientôt je concentrai sur un seul puiul toutes les forces de mon intelligence rl de mon éducation, toutes les ressources de ruse et d'énergie qui sont en moi: je ne me proposai plus dans la vie qu’un but : Avoir de l'orl... et j’en aurai.

It.COl L, * J.1M.

Oh!... j'aurai la force de me contenir... je verrai quels sont ses projets, et jusqu’où il poussera l'audace.

CARLOS

Jo vous intéresse malgré vous, monsieur de Lascours ; et, pour vous, officier loyal, vertueux chef de famille, homme de devoir et d'abnégation, c’est chose assez curieuse, n’est-ce pas, que ce portrait d’un audacieux aventurier qui est sans doute le bilan! des Coi lez ou des Pizarrc.

IAOLL.

Je ne vous accuse pas encore, je vous plains !

CARLOS

Vous él£9 trop bon, mois je continue. — -\ou# êtes marin, uionfeieur, et vous savez qu’une des préoccupations constantes do Pierre le Grand eal d'atteindre les terres de l'Amérique par lalner du Kambchatka. — Après plusieurs voyages infructueux ci des découvertes insignifiantes, un capitaine russe aborda enfin sur la rive septentrionale de la Californie cl y débarqua six hommes : que dev iurcul-iU 7

Ixs malheureux ne reparurent plus, IV au douce manqua, le scorbut décima l'équipage, et on fut obligé de repartir sans eux.

CARLOS

Que devinrent-ils? .

RAOUL

Mais... oul’iguore.

CARLOS

Je le sais, moi, el jo vais vous le dire.

RAOLL.

Vous!

canLos.

Plein* d'audace cl de curiosité, ils pénétrèrent à travers mille dangers dans l’intérieur du pays : la, ils découvrirent des mines, des placer», des fleuves d’or! cl aucun moyen d’exploiter ces richesses fabuleuses !... Oh ! je comprends leurs tortures !... celait à perdre la raison, à blasphémer Pieu, â s’écraser la tête de désespoir contre ce* lingots inutiles!... Cinq moururent à la peine, un seul parvint à gagner la France comme par miracle!... Eh bien ! lo cnuiriez-v ou Y quand cet homme raconta ce qu'il avait vu, montra les plans qu’il avait rapportés, les petit» se mirent à rire et haussèrent les épaules ; les grands le traitèrent de fou et de visionnaire; enfin, au milieu de toute celle foule inepte, il n’éveilla qu'une sympathie... la mienne.— Puis, un malin, le pauvre diable fut trouvé mort dans uuc rue déserte...

RAOUL

Mort?..*

CARLOS

Mon Dieu, oui*

El do quelle manière?...

On uc l'a jamais su.

Assassiné, peut-être !

On l'a dit.

Monsieur !

RAOUL

CARLOS

RAOUL

CARLOS

RAOUL

Toujours csl-il que j'héritai des précieux plans.

RAOUL

Vous ?

CARLOS

Et qu’aujourd'hui j’ai entre les mains sur l'existence de ces trésors des preuves irrécusables!... J’avais tort de me donner pour ancêtres Pizarre et Fernand Corlez; car je serais bonteux d’avoir de leur sang dans mes veines!... Ils avaient la Californie, et ils l’ont dédaignée pour s'abattre sur le Pérou comme des vautours stupides!... Ob! reganlez-mni, monsieur, je n’ai pas perdu la tète, je vous répété que j'ai les preuves, que je les ai complètes, et que j'irais les yeux fermés vers ces monceaux d’or!

Assez! assez I...

CARLOS

J’ai bien rencontré quelques adeptes sur le pavé de Paris, et converti b ma croyance quelques vagabonds comme moi ; mais pas d'argent pour en râler ces Argonautes, pas de vaisseau pour Taire ces deux mille lieues!... C'est alors que j’ai eu la chance de trouver sur ma route le capitaine Itaout et la corvette I* Uranie.

RAOUL

Que voulez-vous dire ?

CARLOS

Tenez, capitaine, vous êtes exilé de France et vous ne devez plus rien ù cet ingrat pays, vos cheveux commencent à blanchir, et vingt années d'une profession pénible vous ont ù peine donné quelque aisance... acceptez mon olfre, et jo vous rends quatre fois millionnaire !

RAOUL

Vous me proposes?...

CARLOS

Je vous propose purement et simplement d'escamoter à notre profit ta concile de l'armateur dunkerquois, et do voguer ni semble vers la terre promise.

RAOUL

Ah! cest trop d'uudace!

CARLOS

Mais songrz-y donc, quand ou a l'or, on a tout!... L’or! c’est le feu céleste dérobé par Prométhée!.., C’est plus que le soleil «J le génie!... c’est la passion, la volupté, la vie réelle!... Devant for, les fronts superbes s'abaissent, les obstacles tombent, les consciences se brisent!... Et puis, quel orgueil! quel triomphe!... On était parti pauv re, méconnu, rampant, don revient assez riche pour éblouir les insolents de la veille et les éclabousser avec de l’or !

RAOUL

Relirez-vous, malheureux, et t&chez de mériter que je vous épargne.

CARLOS

Ainsi, vous refusez d’accepter mon offre?

RAOUL

Je vous ordonne de vous retirer.

Un dernier mot?

Non.

CARLOS

RAOUL

Je vous en prie...

Non!

Je le veux!

RAOUL

CARLOS

RAOUL

Vous le voulez |... Prenez garde que je no veuille, moi, vous faite jeter il fond de cale, les fers aux pieds et aux mains.

LA PRIÈBE tfES NAUFRAGÉS.

Et par qui, s'il vous plaît?

Par mes matelots.

CARLOS. m

Vos matelots!... Tenez, monsieur de Lascours, k Dunkerque, le jour où l’époque de votre départ a été fixée* un homme sVsl présenté chez vous, et comme vous aviez besoin de compléter votre équipage, vous l’avez engagé. C’était un gaillard aux larges épaules, à la peau rousse, aux cheveux crépus sur un front bv. et qui s’appelait, je crois, Pierre Pacôme... Up|*u*i.) Pierrqjbicflmc. .

I Olol-Cl pAttlt.) ,

RAOCL, »n malrloi.

Qui l'a permis de venir?.,. Eloigne-toi!

Reste I (U r tut.)

moi L, A part.

Oh ! les craintes de Louise !

Page 1