LA HIÉRARCHIE
Avouons-le, nous avons souvent quelque peine à nous soumettre à l'autorité, lors mênne que nous avons assez de bon sens pour comprendre qu'elle est nécessaire. Pourquoi cela ? — Parce que nous n'y voyons que le côté pénible à la nature trop éprise de son indépendance ; parce que, arrêtant la pénétration de notre regard intellectuel, nous n'apercevons pas derrière l'autorité communiquée du Créateur, la souveraine et première autorité de Dieu. Les créatures ne sont qu'un vêtement que Dieu emprunte pour se rapprocher de nous, un instrument dont Dieu se sert pour nous faire entendre sa voix. Si une créature s'impose à nous, drapée dans son orgueilleuse suffisance ; si sa parole, au lieu d'être l'écho d'une parole adorable, n'est que le vain commandement d'une âme d'autocrate, elle n'a aucun droit à notre soumission ; mais si, vêtue du manteau d'une autorité légitime, elle nous fait entendre ses ordres, nous devons comprendre que c'est Dieu qui commande, et courber la tête, en disant : Que votre volonté soit faite, Fiat çoluntas tua.
Or, quelles sont les créatures que Dieu a revêtues de son autorité, par lesquelles il se rapproche de nous, pour nous faire entendre sa voix, et nous manifester ses volontés ? C'est ce que nous allons voir.
Au sommet de tout ordre et de toute autorité, c'est l'Église. Aucune autorité ne l'égale, car aucune autorité n'a reçu comme elle, avec la même solennité et la même abondance, l'onction sainte qui rappelle la majesté du Souverain Maître. Les rois régnent par Dieu, dit l'Écriture ; mais sans cette particulière désignation du caractère dont le front du prêtre est marqué. Sainte hiérarchie des pouvoirs religieux, que vous êtes belle ! que vous êtes admirable ! Le Christ, oint du Seigneur, a parlé à un homme pauvre, ignorant, pusillanime : « Tu es Pierre, a-t-il dit, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église : Tu es Petrus, et super hanc petram, œdificabo Ecclesiam meam. » Et voilà que cet homme immortel nous donne, depuis plus de dix-neuf cents ans, le prodigieux spectacle de son uniforme autorité et de son impérissable existence. Jésus est mort, Jésus est vivant; Jésus, Pierre et ses successeurs, c'est le même Christ dont il a été dit : Christus resurgens jam non moritur ; mors un ultra non dominabitur. Pendant que notre âme anxieuse se demande si Dieu nous apparaît dans les pouvoirs si facilement usurpés qui régissent les choses profanes et passagères de cette vie, notre
114 I,A IIILIIAIICIIIE
foi contemple avec une inél)ranlable certitude, l'image du Dieu vivant dans l'indéfectible pouvoir qui régit les choses sacrées et éternelles. Pierre est vivant, Jésus est vivant en lui et, autour de lui, se groupe le corps vénérable de ceux que l'Esprit- Saint lui-même a préposés au gouvernement de l'Église, selon cette parole : Posait epùscopos regere Ecclesiam Dei.
Voilà l'Église ! Baptisée dans le sang de Jésus- Christ, et remplie de la vertu divine qui s'est écoulée de sa chair martyrisée, Dieu lui a dit : Voici que je suis avec toi, jusqu'à la consommation des siècles : Ecce ego ç^obiscum sum omnibus diebus, usque ad consummationem sxculi. Qui t'écoute, m'écoute, qui te méprise, me méprise : Qui vos audit, me audit ; qui vos spernit, me spemit. — Vous l'entendez, c'est Dieu lui-même qui se met en cause. L'Église parle, c'est Dieu qui parle. Ce que nous avons à faire de mieux, c'est de nous soumettre en disant : Que votre volonté soit faite, Fiat voluntas tua. Mais précisons bien le caractère de notre soumission.
Il y a des critiques orgueilleux qui prétendent mettre en lumière ce qu'ils appellent les obscurités de nos saints livres. Au nom de la science, disent-ils, ils déterminent leur provenance, leur âge ; ils interprètent les textes ; ils réforment les interpré-
DANS lE GOUVERNEMENT DIVIN 145
talions traditionnelles ; ils réglementent l'inspiration ; ils nous imposent leurs hypothèses comme des certitudes ; ils font si bien, que si nous les écoutions, nous n'aurions bientôt plus que des doutes sur l'authenticité, l'intégrité, la véracité, la divinité des Saintes Écritures. Arrière les démolisseurs, parfois inconscients : défiez-vous de leur prétendue science, et confiez-vous à la sagesse divinement assistée de l'Église qui nous met en mains l'Écriture, comme un livre sacré. Rapportez-vous en à ses affirmations et interprétations. Faites-vous un devoir de penser comme elle, en un sujet si grave et si important pour votre salut. Elle a été instituée pour vous intimer en cela la volonté de Dieu.
Il y a des amateurs de progrès pour qui les dogmes fondamentaux de notre foi sont soumis à une perpétuelle évolution, et qui, sous prétexte de nous les faire mieux comprendre, finissent par les dénaturer. Arrière, ces poursuivants de dangereuses chimères ! Défiez-vous de leurs opinions plus téméraires que hardies. L'Église n'est point ennemie des recherches et des éclaircissements qui peuvent affermir notre foi ; mais elle est la gardienne de l'immutabilité des vérités révélées. Tenez-vous en à ses définitions, et ne respectez que les opinions qu'elle approuve. Son enseignement est, en cela, la volonté de Dieu.
146 LÀ IIIÉHARCIIIE
Il y a de sinistres hâbleurs qui nous reprochent ironiquement d'abdiquer notre liberté pour nous soumettre aux volontés d'une congrégation d'hommes blancs, rouges, violets, noirs, qui n'ont aucun droit sur notre libre conscience. Ils savent aussi bien que nous, que ce n'est pas l'habit qui fait l'Église, pas plus qu'il ne fait le moine. Ce qui fait l'Église, c'est Dieu qu'elle représente. Elle a reçu de lui, la mission souveraine de régler notre vie morale, cultuelle et pénitentiaire ; ses décisions et ses préceptes ne sont que les articles organiques de la législation divine. Ils procodent de l'infaillible pouvoir qu'elle a reçu de ne pas se tromper et de ne pas nous tromper, de ne pas s'égarer, et de ne pas nous égarer. Sublime et rassurante garantie qui nous permet de dire : Il faut penser comme l'Église, et vouloir comme veut l'Église . Sentire et velle cum Ecclesia. Elle est la volonté de Dieu. Que cette sainte volonté soit faite : Fiat voluntas tua,
Il y a, sous la dépendance ou le suprême contrôle de l'Église, d'autres autorités par lesquelles peut se manifester la volonté impérative de Dieu. Voyons pourquoi et dans quelle mesure nous leur devons notre soumission.
Et, d'abord, l'Église, disciplinant la vie religieuse de l'humanité, il faut auprès d'elle une autorité qui discipline la vie civile et sociale. Cette autorité ne nous a jamais manqué, mais elle n'a pas toujours manifesté; tant s'en faut, son caractère divin. Çà et là, les païens ont bien dit des rois et des princes de ce monde qu'ils étaient la vive image de Dieu, mais tant de fois cette image fut défigurée par tous les excès du pouvoir, que les peuples n'y voyaient plus qu'une représentation des génies malfaisants qui tourmentent le genre humain, et pour se consoler de l'oppression dont ils souffraient, ils murmuraient à l'oreille de leurs oppresseurs ce refrain de tous les opprimés : A bas les tyrans ! Depuis que la loi chrétienne a régénéré le monde, le caractère divin de l'autorité qui préside aux destinées temporelles des sociétés humaines s'est glorieusement manifesté. L'homme du pouvoir s'est revêtu aux yeux des peuples, du ])lus haut prestige qui puisse assurer sa domination ; car aux peuples chrétiens, il a été dit : 11 n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu : Non est potestas nisi a Deo, Celui qui résiste volontairement au pouvoir, résiste à l'ordre même de Dieu : Qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit. L'homme du pouvoir est le ministre de Dieu : Dei enim miaister est. Et remarquez bien que ces
14<S LA HlÉitARClIIE
paroles étaient adresséer» aux Romains, alors que Néron épouvantait le .monde par ses forfaits. Saint Paul ne craignait pas d'imprimer sur le front du plus grand monstre qui se soit assis sur un trône, un sceau divin qui le rendit respectable, môme à ses victimes. Quelle leçon pour les siècles à venir, et comme devait se transformer l'obéissance des peuples ! Ecoutez ce que veut dire l'Apôtre : « 0 peuples ! Dieu s'approche de nous. Dieu se manifeste, Dieu vous impose sa volonté par ceux qui vous gouvernent. S'ils sont justes et saints, courbez la tête, soumettez votre cœur, et dites : Fiat çoluntas tua. Mais eussiez-vous affaire au vice incarné, à l'abjection faite homme, si l'on ne vous demande que de remplir vos devoirs envers la société dont vous êtes membres, encore une fois, courbez la tête soumettez votre cœur et dites : Fiat çoliintas tna.r>
La société dont nous sommes membres se compose de sociétés primitives, groupes intéressants qu'on appelle la famille. Or Dieu, dans la famille, préside et manifeste ses volontés par l'autorité du père et de la mère. Ils y sont les véritables et légitimes représentations de Dieu, parce qu'ils participent à sa paternité. Comme Dieu, ils peuvent se voir et se contempler dans leur image savante, la baiser et lui dire : Tu es mon fils, c'est moi qui
t'ai engondré. Ils participent à la providence de Dieu. Comme lui, ils gouvernent les créatures vivantes qui sont sorties de leur sein ; ils leur ouvrent les chemins de leur destinée, et ont pour fin suprême leur éternelle béatitude. Ils doivent donc être considérés comme les types sacrés de toute autorité humaine. Aucun pouvoir ne peut usurper le leur. Ils parlent, c'est Dieu qui parle ; ils commandent, c'est Dieu qui commande; leur refuser l'obéissance, c'est leur refuser cet honneur que Dieu jugea digne d'être l'objet d'une loi spéciale; c'est s'exposer aux malédictions tant de fois appelées, dans les Saintes Lettres, sur la tête des enfants qui résistent à la volonté de leur père, et contristent, par leur rébellion, le cœur d'une mère. Frappés de cette idée, que Dieu descend dans la famille sous les traits vénérables du père et de la mère, certains peuples ont rendu, et rendent encore à leurs ancêtres, des honneurs divins. Nous autres, chrétiens, nous savons éviter cet excès ; nous savons rapporter le signe à la chose signifiée, et, en rendant un culte d'obéissance à nos parents, plier sous le joug de la volonté divine, manifestée par leur volonté. Finalement, c'est à Dieu que s'adresse cette prière tacite contenue dans tout acte de soumission, de la part d'un enfant : Fiat voluntas tua.
150 r,A HrKFiARciirE
Enfin, SUT le modèlfi des familles naturelles, se forment les familles morales et spirituelles, je ne m'y arrêterai pas. Qu'il me suffise de vous rappeler que là, il y a des maîtres et des supérieurs, conséquemment, des représentations de Dieu, des manifestations de sa volonté sainte. Là donc, comme devant toute autorité légitime, toute créature subordonnée doit faire acte d'obéissance, et dire son Fiat voluntas tua.
Vous demandez si c'est bien toujours la volonté de Dieu qui nous est manifestée par les autorités secondaires dont je veux parler. Assurément, vous n'avez pas de leur côté la même garantie que du côté de la sainte et infaillible autorité de l'Église ; c'est pourquoi je dois vous dire dans quelle mesure vous leur devez votre soumission. Cette mesure, c'est la connaissance que vous donne l'Ëglise, de ce qui est vrai, juste, bon et saint, conformément aux droits que vous confère, et aux devoirs que vous impose la volonté de Dieu. Tout commandement d'une volonté humaine qui vous imposerait le sacrifice de ces droits, la violation de ces devoirs, ne mérite que cette fière réponse des apôtres aux injonctions de la Synagogue : <'• Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. >' Que si cette résistance doit vous attirer des persécutions et d'injustes sévices, c'est alors que vous armant de
résignation et de patience, vous vous retournerez vers Dieu et lui direz: c Je souffre violence, ô mon Dieu, mais je ne veux me soumettre qu'à vous : que votre sainte volonté soit faite : Fiat voliintas tua. »
Toutefois, remarquez bien que, pour refuser notre soumission aux autorités légitimes, il faut que leur volonté soit évidemment opposée à la volonté de Dieu. S'il y a doute, nous devons éclairer notre conscience auprès de l'autorité sacrée qui a reçu mission de diriger les âmes dans les voies du salut. Si, faute de cette direction, le doute persévère, le mieux est de nous soumettre. Car si, pour avoir présumé de bonne foi en faveur de l'autorité, nous nous sommes trompés, nous n'encourrons point la responsabilité de notre erreur. Et en définitive, il ne nous restera que le mérite de notre obéissance à la volonté de Dieu que nous aurons voulu accomplir, en nous soumettant à ceux qui la représentent.
Tout est là : voir Dieu en tous ceux à qui il a donné une part de son autorité sur nous ; oublier leurs défauts, leurs imperfections, leurs misères, pour ne tenir compte, en nous pliant aux justes exigences de leur volonté, que de la volonté souveraine de Celui à qui nous adressons cette prière : Que votre volonté soit faite : Fiat voluntas tua.