‹ La prièreChapitre 48 sur 136 · FORMES DE LA FIUKI'.I · texte numérisé non relu

FORMES DE LA FIUKI'.I

regretter de n'être pas prêts encore à le posséder éternellement.

L'homme qui sait prier mentalement ne laisse rien échapper des vestiges et des traits emblématiques sous lesquels Dieu nous cache sa présence adorable. Il les réunit en un magnifique tableau devant lequel il se prosterne^ adore et se laisse aller aux plus doux épanchemenls de Tamour. Il fait pajler la terre et les cieux. Les astres du firmament ont une voix pour répondre à sa voix. Les brises de l'atmosphère, les vents et les tempêtes, la foudre qui gi'onde, la mer qui s'élance, le ruisseau qui s'enfiiit^ la fleur qui sentr'ouvre, les êtres vivants qui animent le vaste théâtre de la création, et chantent en leur langage la gloire du Créateur, tout lui parle de Dieu, tout lui dit : Ecce De us ! Voici Dieu.

L'homme qui sait prier mentalement s'empresse autour de Thumanité sainte du Sauveur. 11 Tétreint et la baise avec une pieuse ivresse. Gomme le disciple bien-aimé, il s'appuie sur son cœur et entend avec délices toujours la même parole : Ecce Deiis ! \'oici Dieu.

L'homme qui sait prier mentalement envie la condition des anges et voudrait jouir de leur bonheur. Il ose appeler à lui la majesté de Dieu et lui donner en spectacle tout ce qui se passe

en sa vie ; ou plutôt, il vole à sa rencontre, et se livre tout entier à ses regards et à ses em,brassenoents, de telle sorte que toutes ses actions,si humbles qu'elles soient, s'accomplissent, non seulement pour la gloire de Dieu, comme le demandait l'Apôtre, mais pour son amour et en sa sainte présence. — La présence de Dieu ! Dieu partout ! Dieu toujours ! Partout ! Dans l'agitation et le bruit de la vie publique, comme dans le repos et le silence des oratoires. Toujours ! Demain comme aujourd'hui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant le sommeil comme dans la veille. Dieu toujours vu, toujours embrassé, toujours goûté ; Dieu adoucissant les fatigues de la route, les chagrins de l'exil, les épreuves du bannissement : l'universelle et perpétuelle présence de Dieu, voilà le fruit de la prière mentale.

A mesure qu'elle devient plus parfaite, elle s'élève au-dessus des signes et des images, néglige la marche scientifique et discursive où s'embarrassent les hommes d'étude, regarde de face les principes supérieurs qui nous révèlent l'être, la vie, les perfections de Dieu,, et parvient à produire comme un acte simple, dans lequel se résument les plus hautes opérations intellectuelles, les plus ardentes affections et les plus

pures jouissances. C'est la contemplation dont saint Bernard a dit « qu'elle est l'élévation de l'âme suspendue à Dieu, lui faisant goûter déjà les joies de l'éternelle douceur : Mentis in Deiini suspensœ elevatio, seternœ diilcedinis gaiidia degiistans ». Oh ! alors, que la terre est petite, que le monde est grossier ! Créatures chétives et rampantes, vous ne me ferez plus jouir, vous ne me ferez plus souffrir, car je vois, je possède, je goûte mon Dieu, mon Dieu et mon unique bien !

Ce langage peut paraître étrange ; c'est que nous sommes arrivés, par une ascension trop rapide peut-être, jusqu'aux sommets peu fréquentés de la vie mystique. Là on ne rencontre qu'un petit nombre d'àmes d'élite qui, seules, peuvent nous raconter ce qu'elles voient, ce qu'elles sentent, ce qu'elles goûtent. Interrogeons-les, lisons leurs écrits ; elles nous diront comment le voile de la nature s'est déchiré pour leur laisser voir les mystérieuses perfections de la divinité ; comment le Fils de Dieu est devenu le fidèle compagnon de leurs jours et de leurs nuits ; comment elles sont arrivées à la science parfaite delà vérité sainte ; comment leur cœur s'est enflammé de l'amour divin ; comment le Seigneur, touché de leurs désirs et content de

leurs efforts, a peuplé leur vie d'extases et de ravissements ; comment il les a retirées de l'esclavage de toutes les sensations, et les a prises entre ses bras pour leur faire goûter les douceurs d'un hymen qui n'a pas de nom dans nos langues humaines.

Platon, enivré de ses magnifiques considérations sur la beauté, s'écriait : « Quel merveilleux spectacle que cette beauté divine pure, simple, entière, parfaite, sans mélange de corps et de couleurs, et inaccessible à toutes les misères qui corrompent les biens terrestres ! — Quelle opinion faut-il avoir d'une vie employée à cette contemplation ?» — L'opinion de Platon aurait bientôt été fixée s'il avait pu lire les pages si éloquentes, si sublimes, si profondes, des pieux contemplateurs que Dieu a voulu élever, par l'oraison, jusqu'au vestibule de la félicité éternelle.

Nous ne sommes pas tous appelés à habiter ces hauteurs de la vie mystique ; mais, en deçà, il y a des régions plus accessibles à nos âmes imparfaites, où nous pouvons développer nos facultés dans le sens de nos destinées, et les préparer à l'acte final et transcendant qui doit les béatifier. Si peu que ce soit, il faut que nous fassions quelque chose pour voir, posséder, et goûter Dieu , en ce monde, afin qu'il

puisse reconnaître en nous, lorsque nous paraîtrons devant lui, des amis qu'on peut introduire, sans retard, dans le glorieux palais des visions éternelles. Si nous avons trop négligé son intimité terrestre, il est à craindre qu'il ne nous fasse expier, dans une longue attente, notre indolence spirituelle et nos oublis, par un douloureux apprentissage d'aspirations, de désirs et de regrets.

Préparons-nous donc, par la prière mentale, aux mystères et aux joies de la vie céleste, et pour nous créer à cet égard une plus grande sécurité, perfectionnons notre vie morale par la connaissance et la possession de notre âme dans le recueillement. Enrichissons notre vie chrétienne de toutes les vertus, par l'imitation du divin modèle qui s'offre à nos religieuses contemplations.

Est-ce le temps qui nous manque ? — Mais si nous employions à nous recueillir et à méditer tout le temps que nous perdons, quelles longues oraisons nous pourrions faire, et combien nous serions avancés sur le chemin de notre perfection et de notre éternel bonheur 1 Malhem'eusement, voyageurs légers et imprudents, nousnous arrêtons en des hôtelleries où les plaisirs mondains, les joies bruyantes, l^es distractions fri-

voles, les vains discours, détournent notre attention et occupent nos loisirs.

Sont-ce nos facultés qui refusent de nous servir ? — Mais que d'âmes heureusement douées ont le pouvoir d'animer tout ce qui les entoure, et de faire parler même des ruines depuis longtemps muettes ! Que n'aEtiment-elles le monde mystérieux qui les touche de si près l Que ne font-elles parler les grandes ruines de la nature humaine, qui n'attendent que la grâce de Dieu pour se relever ! Que nous sommes ingénieux pour trouver des combinaisons favorables à la marche et au succès de nos affaires temporelles ! Avec quelle prodigieuse activité nous suivons la trame de ces rêves maladifs qui énervent notre vertu I Avec quelle énergie nous poussons à bout ces méprisables affections qui font tomber notre cœur pâmé aux pieds d'une créature !

Fussions-nous incapables de fortes réflexions et de hautes considérations, il n'est pas difficile de dire à Dieu, sincèrement et de tout cœur : Je vous aime! — Je vous aime ! Ce mot, plus puissant que tous les efforts de l'intelligence, a ouvert maintes fois à des âmes ignorantes des portes mystérieuses par lesquelles se sont précipités des torrents de lumière. Ah ! ne nous

plaignons pas d'être impuissants à la prière mentale, puisque nous avons un cœur pour aimer Dieu et lui dire que nous voulons, chaque jour, l'aimer davantage.

Si c'est le savoir-faire qui nous manque, recourons aux maîtres de la vie spirituelle, à ceux, surtout, dont les écrits ont été approuvés par l'Eglise. Leurs enseignements et leurs méthodes viendront en aide à notre bonne volonté, et nous conduiront, pas à pas, dans la religieuse patrie des âmes intérieures, oii les nobles habitudes de la vie morale s'affermissent par le recueillement, où la vie chrétienne se perfectionne par l'intimité du Sauveur, oii l'amour récompensé par les lumières du ciel, fait, dans la contemplation, l'apprentissage de la vie céleste.

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