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MATTH.jCap. XXI

face du monde catholique. Partout on les rencontre, partout elles nous ouvrent leurs portes hospitalières et nous promettent, avec une paix salutaire, la société de Celui que le monde nous cache sous la poudre que soulève le mouvement de ses passions. Qu'elles soient pauvres comme Bethléem ou riches et étincelantes comme la Jérusalem céleste, elles ahritent toutes le même Dieu.

Il fut un temps où l'humanité chrétienne se plaisait à consacrer ses trésors, son intelligence et ses forces, à la construction des églises. Rien n'était épargné pour que le Dieu qui nous honore de sa présence réelle eût une demeure digne de lui. La nature et les siècles étaient invités à lui rendre hommage. Le monde historique et légendaire, les réalités et les symboles, les visions du temps et celles de l'éternité, sortaient du métal, du marbre et de la pierre, tout prêts à entrer dans notre mémoire. Plus pressées et plus vigoureuses que les arbres des forêts, les colonnes lançaient vers les cieux leurs robustes rameaux et couraient s'embrasser bien loin du sol, afin de couvrir Dieu et son peuple d'une ombre protectrice. Non seulement le vaisseau était immense, afin qu'on pût multiplier à son gré la solitude, mais la terre s'entr'ouvrait sous

les pieds des vrais adorateurs, afin qu'ils pussent cacher dans des cryptes profondes les mystères de leur dévotion.

La lumière elle-même n'avait pas le droit de baigner leur front dans de trop éblouissantes splendeurs : ses rayons n'entraient dans le temple qu'après avoir animé les figures transparentes des saints, toujours debout ou prosternés devant leur roi. Dans ces constructions gigantesques et sublimes que la main des révolutions n'a pas su respecter, ne devons-nous voir que le témoignage immortel d'une foi ardente et dun amour généreux ? Non ; une admirable prévoyance se trahit dans tous les monuments de l'art chrétien. Nos pères nous préparaient un refuge contre les agitations triviales du siècle et les bruits importuns de la vie sociale. Au milieu des villes les plus tourmentées, l'église est debout, pleine de repos, de silence et de mystère. C'est là que Dieu écoute la prière de ses serviteurs, et leur répond par des oracl^es. C'est là que sont entrés les saints, fidèles au rendez-vous de l'amour divin, là qu'ils se sont couchés dans la i)Oussière, là qu'ils ont répandu tous les gémissements de leur cœur, toutes les larmes de leurs yeux, là qu'ils se sont élevés de terre dans les transports de l'extase, là qu'ils sont tombés

mourants, sous la pression d'un amour dont nous ignorons les secrets. Il en est un qu'une famille religieuse appelle son Père, dont la moitié de la vie se consuma à la porte des tabernacles où se cachait son unique amour. Afin d'être toujours prêt à le prier, il se tenait perpétuellement devant lui. Pendant que ses frères allaient demander au repos de la nuit le renouvellement de leurs forces épuisées par le travail du jour, Dominique se glissait furtivement dans le sanctuaire, et, là, debout, à genoux, prosterné, les bras en croix on dressés vers le ciel comme une flèche, le visage inondé de larmes ou enflammé comme celui d'un séraphin, soupirant, gémissant, rugissant, il épuisait, l'une après Tautre, toutes les heures d'une longue veillée, et, quand son corps broyé ne pouvait plus se tenir, il appuyait sa tête sur la pierre nue et s'endormait jusqu'à ce que les pas de ses frères vinssent l'avertir qu'il était temps de prier encore. Sur les portes des églises qu'il fréquentait, on aurait pu écrire ces paroles : « Hsec domus Dei est et servi sui Dominici : Ceci est la maison de Dieu et de son serviteur Dominique ».

Quitter le monde pendant quelques instants, chercher Dieu dans son temple, s'agenouiller à la place où les saints ont répandu leur âme,

venir respirer l'atmosphère tout embaumée encore des souvenirs de leur piété, telle est la meilleure préparation à la prière que nous puissions conseiller.

Le second ennemi de la prière, ennemi qui reçoit l'hospitalité dans notre propre sein et nous suit partout : c'est le péché.

Entendons-nous bien. Nous ne voulons pas dire que le pécheur, en se retirant de Dieu, ait l'exécrable pouvoir de s'affranchir du devoir, et devienne le maître de sa vie. En dépit de nos résistances et de nos tentatives pour nous établir dans une sacrilège indépendance, Dieu conserve sur nous un droit inébranlable ; bon gré, mal gré, nous passerons sous les fourches caudines de sa loi, pour l'honneur de notre obéissance ou pour l'opprobre de nos rébellions. Nous ne voulons pas dire non plus que le pécheur soit dans l'impuissance radicale et absolue de rien obtenir. Moyennantcertaines conditions, il peut recueillir dans le temps le bénéfice d'un acte d'ailleurs perdu pour l'éternité. Ce que nous voulons dire, c'est que, plus que toute autre chose, le mal du péché est opposé au bien de

la prière, et qu'en pervertissant les dispositions religieuses de notre âme, il rend plus difficile l'épanchement des dons de Dieu.

L'humble chrétien comprend cela. Quand on lui demande des prières, il répond avec une religieuse pudeur : — Pourquoi vous adresser à moi ? Hélas, je suis trop misérable pour rien obtenir. Adressez-vous aux âmes saintes ; bien mieux que moi, elles feront violence au cœur de notre Père Céleste. Rappelez-vous cette parole d'un ancien : Il n'est rien de plus puissant que rhomme juste en prière : Nil homine probo orante poteniius. — Mais ce que comprend l'humble chrétien, combien de pécheurs ne le comprennent pas ! S'ils se refusent à la prière, ce n'est pas, certes, par humilité. 0 pécheurs, s'il vous reste quelque franchise pour nous répondre, dites-nous pourquoi vous ne priez plus ! Êtesvous devenus si grands et Dieu si petit que la prière vous déshonore ? Non, ce n'est pas cela. Mais voici l'histoire de votre malheur. Les trompeuses promesses de l'iniquité vous ont séduits, lorsque vous pouviez leur opposer la mâle résistance d'une âme qui n'avait pas encore été blessée. Découragés par une première chute, ou trop enivrés d'un plaisir mensonger, vous vous êtes livrés aux funestes entraînements de l'ha-

bitude, et, depuis longtemps vaincus, vous gisez loin de Dieu, perdant chaque jour, de plus en plus, le souvenir de ce qui pourrait vous ramener à lui. N'est-ce pas l'inévitable conséquence de cet acte, dont on a dit profondément qu'il tournait le dos à Dieu: Peccatum est aversio a Deo ! Encore, s'il n'y avait qu'un mouvement d'aversion dans le péché ! mais l'homme prévaricateur ne se détourne de Dieu que pour se retourner vers les créatures et leur offrir l'holocauste de sa vie. Il est à elles, comme elles sont à lui, et désormais, ce mouvement d'aller et de retour, en quoi consiste le commerce sacré qui se doit faire de l'homme à son créateur, ne s'accomplira plus qu'entre une créature impuissante et une âme avilie. A l'adoration de Dieu sera substituée l'adoration de la créature ; à une prière sainte, une prière infâme. Car le pécheur priera, oui, il priera ; c'est son châtiment aussi bien que son crime. Sa voix maudite se fera entendre pour demander à la terre ou à la chair des délectations et des jouissances, à la place de l'éternelle félicité qui lui était promise. Mon Dieu ! mon Dieu ! nous restera-t-il assez d'autorité et de forces pour dire au pécheur: Tu te trompes ! et pour convaincre son extrême perversité ? Hélas, il attendra peut-être que vous

lui fassiez rencontrer quelque part, dans ce qu'il aime le plus, une amène déception, après laquelle s'échappera de ses lèvres un cri de repentir, s'il ne se laisse aller à la suprême apostasie du désespoir.

Le péché ne nous conduit pas toujours à cette extrémité où nous rencontrons, après l'oubli, la prostitution sacrilège de la prière. Il peut arriver que des âmes coupables conservent encore le sentiment de l'honneur, et soient victimes de ses redoutables délicatesses. Elles sont tombées, et le vertige qui les a précipitées, une fois passé, il ne leur reste plus qu'une mystérieuse épouvante. C'est en vain qu'elles cherchent à se rassurer, la conscience leur dit : Vous mentez ! et, si la pensée de s'adresser à Dieu leur vient encore pour ne pas trahir tous les devoirs à la fois, ce sont des luttes terribles, suivies de défaillances et de profonds dégoûts. EjUes voudraient donner raison au droit divin, et ne pas désavouer encore les fautes qu'elles ont commises Mais en vain elles cherchent à faire s'embrasser et vivre en paix ces deux desseins, ils se repoussent avec violence, pour leur faire endurer un supplice dont elles ne savent pas profiter. Nous avons vu de ces âmes ; elles imploraient notre pitié. Mais que peut faire ici la pitié d'un homme?

Nous leur parlions de Dieu et de son infinie miséricorde. Priez, leur disions-nous, priez, Dieu viendra au secours de votre misère, car il est bon, car il est père ; il ne sait pas repousser loin de lui les cœurs brisés. — Prier ! nous disaient-elles, est-ce que cela est possible quand, par toutes ses fibres, le cœur tient encore à tout ce qui Ta fait criminel ? Est-ce qu'on peut jeter à la face d'un Dieu dont on a mérité la malédiction, l'ironie de la prière ? Non, plus de prières, tant que nous sentirons les étreintes du péché. A quoi bon ? — Pauvres âmes ! voilà ce qu'elles disaient, et nous pleurions beaucoup et, bien que nous confiant dans l'infinie miséricorde de Dieu, nous nous demandions s'il pouvait encore écouter la prière du pécheur.

N'est-il pas dit que la « louange ne convient (juaux âmes droites ? ^ — Qui gravira la montagne du Seigneur ? Qui se tiendra debout dans le saint lieu ? Celui dont les mains sont innocentes et le cœur pur -. — Si je vois l'iniquité dans mon cœur, dit le Prophète, Dieu ne m'exaucera pas ))3. — Et, dans l'Evangile : « Dieu

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