‹ La prièreChapitre 67 sur 136 · EccL., cap. XXXV · texte numérisé non relu

EccL., cap. XXXV

(le complète dépendance. Or, il nous serait facile de confesser cette dépendance, si rien n'avait été troublé dans l'ordre de nos rapports primitifs avec le ciel. C'était par un mouvement spontané que le père du genre humain s'humiliait en présence du Dieu qui venait au-devant de lui dans les solitudes de TEden. Mais la blessure d'orgueil qui nous fut faite au cœur nous porte à oublier le peu que nous sommes, et à nous évanouir dans le grand côté de notre nature. Facilement, nous transformons en droits les besoins de notre vie, et, quand nous demandons, facilement nous considérons nos demandes comme les requêtes d'une nécessité à laquelle Dieu ne peut se soustraire. Or, tout cela est mensonge. C'est gratuitement que nous avons reçu, c'est gratuitement surtout que tout nous a été rendu, après que nous avions tout perdu. Les redoutables conséquences dune malédiction sans remède, nous pouvions les subir éternellement, si Dieu ne se fût engagé de nouveau et avec plus d'amour qu'auparavant, alors que nous devenions une race misérable. Bien plus, par le coupable abus de notre liberté, par nos fautes personnelles, nous avons mérité une fois encore, mille fois peut-être, que Dieu nous retirât ses dons et devînt inflexible ; cependant il

veut bien nous écouter toujours. Gomment notre prière ne serait-elle pas humble et anéantie ? Qui ne comprend qu'elle doit confesser une triple dépendance : dépendance d'origine, dépendance de réhabilitation générale, dépendance de réhabilitation personnelle. Humilions-nous donc, faisons-nous petits devant Dieu quand nous le prions. Reconnaissons-nous indignes de paraître en sa présence, et de parler à sa très sainte majesté, indignes d'être exaucés par son infinie bonté. Plus notre prière s'abaisse, plus elle s'élève; plus elle semble descendre aux profondeurs du néant, plus elle monte vers le ciel et pénètre dans les mystérieux abîmes de la miséricorde divine. « Oratio humilianlis se, niibes penelrabit ». Et la raison de ce contraste, c'est que la prière, en regard de la souveraine indépendance de Dieu, est d'autant plus vraie qu'elle est humble, et que Dieu a le goût suprême de la vérité.

En second lieu, la prière doit être pieuse : Ut sit pia.

En purifiant notre cœur par le repentir et la

pénitence, en réprimant la dissipation de noire âme et de nos sens sur les choses extérieures, nous nous préparons déjà à la piété. Nous y entrons d'un pas sur par l'humilité. Ainsi préparée, la piété dans la prière s'exprime par l'attention : — Attention aux paroles que la bouche prononce : Alleniio ad verba ; — attention au sens des paroles : Alleniio ad sensiim verboruni] — attention à Dieu : Alleniio ad Deiim. De ces trois attentions, dit saint Bernardin de Sienne, la première est bonne, la seconde est meilleure, la troisième est lattcntion par excellence : Prima bona esl, secundam. melior, lerlia oplima repiilalur.

Et d'abord : attention «ux paroles que la bouche prononce. — Malheureusement beaucoup de priants n'ont pas cette attention. Les uns, emportés par leur légèreté, dans le courant de mille pensées vaines et préoccupations vulgaires, n'ont pas conscience de ce qu'ils disent, et leur prière se réduit, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à une fonction mécanique de leurs lèvres ; les autres, pressés d'en finir, se précipitent, s'embrouillent dans un verbiage tellement confus, qu'on aurait peine à dire à quelle langue il appartient. — Prières perdues si elles ne sont pas coupables. En s'adressant à Dieu, la piété

doit s'exprimer par des paroles mesurées, distinctes, graves, respectueuses. Son attention appuyée sur l'intention formelle de louer Dieu et de lui rendre hommage, suffit à l'accomplissement du devoir. C'est le moins qu'on puisse exiger d'elle.

Mais elle peut faire mieux en se pénétrant du sens des paroles que la bouche prononce, par une attention rapide qui, sans prolonger démesurément la prière, lui donne plus de prix et de mérite devant Dieu. Nous disons une attention rapide ; car il est bien entendu que si, par exemple, on récite un Psaume ou l'Oraison dominicale, il ne s'agit pas de faire mentalement, un large commentaire de chaque verset ou de chaque demande ; il suffit de saisir comme à la volée le sens des paroles prononcées, et de les lancer vers Dieu, comme une fumée d'encens, pour louer son infinie majesté, comme des flèches ardentes pour blesser son cœur miséricordieux. Bien plus, si, dans la prière que nous récitons, une parole nous frappe et nous émeut davantage, retenons-la, goûtons-la, savouronsla intérieurement, sans nous préoccuper du reste. Une sainte âme en récitant le Pater était tellement saisie par la pensée de la souveraine et douce paternité de Dieu, qu'elle n'avait d'atten-

tion que pour elle, mais tout le reste de sa prière était pénétré de cette pensée, et bien que l'attention ne fût pas appliquée à chaque demande, Dieu lui fit savoir que toutes étaient agréées.

Par l'attention au sens des paroles, nous nous préparons aux élans de Tâme, à ces regards enflammés qu'elle fixe vers Dieu pour se convaincre et se pénétrer de sa présence adorable. Son être infini, sa grandeur, sa majesté, ses perfections, ses œuvres, ses bienfaits, ses miséricordieuses manifestations, ses saintes volontés sont, tour à tour, l'objet de ses considérations, de ses contemplations, de son admiration, de ses affections. C'est l'attention à Dieu : Aitenlio ad Deum : « Attention si haute et si forte, dit saint Thomas, qu'elle peut nous faire oublier tout le reste : Ouandoque in iantani abiindnt hsec attentio qiia meus fertiir ad Deum ut aliovum omnium mens ohliviscalur '. — C'est de ce coté surtout qu'il faut étudier la piété dans la prière.

Conviction, sentiment et vertu, la piété est tout cela, d'oij une aptitude singulière au parfait accomplissement du devoir.

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