‹ La prièreChapitre 68 sur 136 · SuMM. Theol., II" II'% quaist. lxxxiii, a. 13, c · texte numérisé non relu

SuMM. Theol., II" II'% quaist. lxxxiii, a. 13, c

Un homme convaincu qu'il se doit à son pays est prêt à tous les sacrifices pour servir la cause publique ; il a la piété civique.

Un autre, pénétré de son devoir, s'oublie pour sa famille. Il la dirige dans la bonne fortune, il la relève dans l'adversité. Le travail l'épuisé, mais il ne se repose, l'âme défaillante et le corps brisé, que dans les bras de ceux qu'il aime. Près de lui est une femme vaillante dont l'amour soutient la faiblesse. Toujours attentive et agissante, elle ne laisse rien échapper à son œil vigilant. Attachée au compagnon de sa vie, et ne faisant qu'un avec lui, elle a des conseils pour tous ses écarts, des encouragements pour toutes ses défaillances. Elle sait faire sourire ses yeux et ses lèvres, quand son cœur est en larmes, et donner de la sérénité aux plus poignantes tristesses. Mais c'est auprès des chers fruits de sa vie qu'elle dépense tous les trésors de son cœur. Comme elle les aime, comme elle les protège, comme elle use ses jours et ses forces près de leur berceau, comme elle donnerait tous les flots de son sang pour une goutte de leur bonheur ! Cet homme, cette femme, ont la piété domestique.

Un enfant ne s'approche qu'avec un respect profond et un tendre amour de ses parents dans

lesquels il contemple l'image de Dieu. Jusqu'à la fin il écoute les conseils de leur expérience ; jusqu'à la fin, il leur donne, sans lassitude et sans dégoût, les témoignages de son dévouement ; cet enfant a la piété filiale.

Maintenant, élevons-nous au-dessus des parents, au-dessus de la famille, au-dessus de la patrie, au dessus de tout ce qui est grand, respectable et cher en ce monde, nous sommes devant Dieu.

Quand la piété a Dieu pour objet, elle n'a pas besoin d'être qualifiée, son nom seul nous indique qu'elle a trouvé son véritable point d'application. Conviction, sentiment et vertu, elle embrasse, si nous la considérons d'une manière générale, tout ce qui concerne le service de Dieu. Si nous la considérons comme une qualité de la prière, elle peut se résumer dans l'esprit de foi, d'oii naissent le respect, la confiance et l'amour.

Nous lisons maintes fois, dans un vieux poëme^, ces deux mots : Plus j^neas. Virgile semble se plaire dans cette qualification de son héros : 11 est pieux. Pourquoi cela ? Est-ce à cause des tendres soins qu'il prodigue à sa fa-

l. Enéide.

mille ? A son père, qu'il emporte sur ses épaules à travers les décombres d'une ville embrasée ? A sa femme qu'il redemande d'une voix plaintive à tous les échos de la plage inhospitalière où elle a' disparu ? A son fils, dont il soutient et guide, d'une main ferme, les pas inexpérimentés ? Nous ne le pensons pas. Obéissant à une plus haute inspiration, épave des intuitions primitives dont la puissance se mourait alors, le poète appelle son héros pieux, plus JEneas, parce que, sur tous les rivages où il aborde, il évoque les dieux de sa patrie absente et s'empresse de les honorer.

En effet, être pieux, c'est avoir la foi. Non pas cette foi initiale et imparfaite qui croit que Dieu est, et que, des hauteurs inaccessibles où il se cache, il gouverne le monde ; mais cette foi, profonde et lumineuse, habitude sacrée de l'âme, qui l'amène, des régions où les froides abstractions sont incapables d'émouvoir, dans un monde mystérieux peuplé par les apparitions de la divinité, cette foi qui multiplie, universalise la présence de Dieu, cette foi qui met Dieu à l'entrée et à l'issue de toutes les voies où se meut notre activité, cette foi qui fond, en quelque sorte, notre être dans l'être immense de Dieu, et qui, à défaut d'images, produit nous

ne savons quelle impression surhumaine, pour nous avertir et nous convaincre que Dieu est là. Oui Dieu est là ! Lame pieuse ne le voit pas, ne le louche pas, ne l'embrasse pas, et pourtant, elle le voudrait bien, mais elle croit qu'il est là, près d'elle, autour d'elle, en elle, quand elle prie.

L'âme pieuse croit à la présence de Dieu comme, au sanctuaire de notre cœur, nous croyons à la présence de nos amis absents. Oii sont-ils aujourd'hui ? — Partout. — Des plaines immenses, des montagnes abruptes, des mers inclémentes nous séparent ; notre amour fidèle les rapproche et les embrasse encore. 0 amis ! nous vous voyons, nous vous rencontrons sans cesse dans nos souvenirs. Les plus petits signes : un mot écrit à la hâte et transmis de loin, une fleur oubliée, une frange de vêtement restée aux ronces du chemin, ces riens charmants que Tindifférence méprise, n'est-ce pas qu'ils suffisent pour évoquer des images chéries ? Nous les regardons avec attendrissement, et voilà que nos amis sortent des loinlainsde l'absence, et même des tombeaux où la mort les a couchés. Ils sont debout devant nous, nous les voyons, nous leur parlons en ce langage discret et profond qui est la musique de l'âme, ivre de ses souvenirs. Et

VOUS, ô mon Dieu ! ô grand ami des hommes ! que de caractères sacrés nous rappellent votre adorable présence ! Quelle efflorescence de vos perfections sur toutes les créatures de ce monde ! Que de franges de votre vêtement laissées aux ronces et aux épines de notre terre inhospitalière ! Que de douces et saintes paroles vous nous avez dites ! Vous êtes avec nous, près de nous et en nous, ô mon Dieu ! nous le croyons ; et lorsque nous prions, c'est devant vous que nous prions.

Convaincus de la présence de Dieu, il est impossible que nous ne soyons pas pénétrés du plus profond respect. Les majestés de la terre ont le pouvoir de s'imposer à notre légèreté et de captiver notre attention, et pourtant, elles ne sont que de pâles reflets de la très haute et très sainte majesté de Dieu. L'esprit de foi nous montre cette majesté penchée vers notre misère ; comment se fait-il que notre cœur ose s'épancher et notre bouche s'ouvrir ? Il semble que le silence tremblant et anéanti soit la seule louange digne du Roi des rois.

Eh bien ! oui, l'âme pieuse sait se taire quand il faut et autant qu'il le faut pour mieux exprimer son respect ; mais parce que Dieu l'invite à la confiance, elle parle. Le roi qui lui

permet d'approcher n'est point une majesté redoutable devant laquelle on passe pour rendre hommage d'humble sujet et serviteur ; c'est un père près de qui Ton reste, un père dont la toute-puissance est au service d'une inépuisable bienveillance.

Les hommes trompent nos désirs lorsque nous comptons sur leur pouvoir, parce que leur cœur est fermé par l'cgoïsme ; ils nous renvoient les mains vides lorsque nous comptons sur leur bonté, parce que le pouvoir leur fait défaut ; mais Dieu veut et peut nous accorder tout ce que nous lui demandons de juste et de raisonnable. Toutes les créatures sont à ses ordres, il en règle l'usage et les destinées d'après le droit de pétition qu'il nous a octroyé par ces paroles : « Petite et accipietis ^ : Demandez et vous recevrez. — Petite, et dabitur vobis- : Demandez et il vous sera donné ». Ce n'est pas la moitié de son royaume qu'il nous offre, comme Assuérus h la belle Esther, c'est son royaume tout entier, avec les moyens de l'obtenir. Et quand nous sommes prêts à nous retirer, découragés de n'avoir pas obtenu les grâces que nous demandions, il nous fait entendre ce doux et tendre

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