‹ La prièreChapitre 75 sur 136 · IIr:i)R., cap. i · texte numérisé non relu

IIr:i)R., cap. i

l'objet '273

Nous devons donc croire que le salut du genre humain est de tous les biens, le premier, le plus parfait et le plus désirable. Nous n'en pouvons vouloir et demander d'autre, à l'exclusion de celui-là, qu'en faussant le caractère et la destination de la prière.

La prière, avons-nous dit plus haut, fait de nous les coopérateurs de Dieu. Or il est bien évident que nous ne sommes les coopérateurs de Dieu qu'à la condition de suivre son mouvement, de marcher parallèlement avec lui, et vers le but qu'il se propose. Si notre prière incline vers des voies obliques, ou prend une direction contraire au mouvement disnn, elle devient un acte déréglé et pervers dont nous aurons à rendre compte un jour pour notre opprobre.

Ainsi donc, demander le salut, parce que c'est le bien final, le bien qui commande et appelle à lui tous les biens ; demander la grâce, parce qu'elle est spécialement ordonnée à notre salut ; demander la vérité et la vertu, parce qu'elles servent comme de matière aux opérations de la grâce qui les transforme, les ennoblit, les surnaturalise ; demander la vie, et tout ce qui intéresse la vie, puisque, après tout, il faut vivre avant de bien vivre : tel est l'ordre des biens. La prière, pour être bonne, doit se mouvoir de

l'un à l'autre, en tendant toujours au plus parfait '. Eclairés sur sa direction, nous connaissons son objet.

Comprenons-nous bien tous l'ordre des biens, et l'objet de la prière, tels qu'ils viennent d'être définis ? — Malheureusement, non.

La méprisable faiblesse qui nous incline vers la terre, et nous fait oublier le but suprême de notre vie, est trop commune, pour que nous n'ayons pas à la constater dans bien des âmes. Sans nous dégrader jusqu'à l'abjection du matérialisme, sans perdre entièrement de vue l'objet final de nos désirs, nous les laissons choir du côté le plus méprisable de notre existence, et rendons notre prière complice de cette trop vulgaire inflrmité. Que demandons-nous à Dieu avec le plus d^empressement ? La lumière de la vérité ? l'honneur de la vertu ? l'accroissement de la grâce ? de fermes desseins, de généreux

1. Quxcumque alia bona non debemus a Deo pelere niai in ordine ad bealUudinem aetemanu (Summ. Theol., II*, II" P, quœst. XVII, a.2, ad 2). Om/jes oraliones nostrœ ordinari dcbenl ad {jraliani, el gloriam consequendam, qux solus Deus dal. (Ibid. Il" II" P; quœst., LX.vxiii, a. 4, c).

L OBJET "2/0

efforts pour devenir chaque jour plus parfaits et plus saints, et mieux mériter le ciel ? — Non. Ce que nous voulons, ce que nous demandons, c'est : Point de nuages sur l'azur de notre périssable vie ; point d'ouragans sur ce monde qui nous porte ; point les langueurs de la maladie, point les déchirements de la douleur, point les inquiétudes de la pauvreté, point les âpres morsures de la misère, point les angoisses d'une âme éprouvée, point les humiliations d'un cœur trahi, point d'ennemis qui nous attendent, rien des maux qui peuplent tant d'existences ici-bas ; mais la paix, le repos, la santé, l'aisance, la richesse, la joie, le plaisir, Testime, l'amour, des jours sereins, une vie tranquille, jusqu'à ce que nous nous endormions sans trop de peine, dans un pacifique trépas^ si toutefois nous songeons à ce terme de notre existence mortelle. Enfin ce que nous désirons, ce que nous demandons, c'est le paradis d'une nature toujours contente d'ellemême, et de tout ce qui Tentoure.

Et voilà ! Il semble que le passé soit effacé de notre mémoire, que l'héritage du péché originel nous soit inconnu, et qu'au lieu de voyager comme de rapides pèlerins sur une terre inhospitalière, nous ayons la pensée d'y ressusciter l'Eden, en répandant tout autour de nous le

souflle de la prière. Mais, quoique nous fassions, nous ne verrons jamais renaître la patrie fortunée de nos premiers jours. Dieu ne nous doit plus les immunités dont nous nous sommes rendus indignes. C'est justement qu'il nous refuse le contentement de notre sensualité ; sa miséricordieuse bonté est suffisamment justifiée par les promesses éternelles qu'il nous a faites, et par les dons quotidiens qu'il veut bien répandre sur notre misère.

Cependant, en supposant que Dieu cède toujours et en toute occasion aux grossières importunités d'une prière toute terrestre, et que rien ne nous trouble dans la jouissance de ses bienfaits, faudra-t-il nous réjouir? — Non, malheur à celui qui dit alors: la paix ! la paix ! car là il n'y a pas de paix : Pax, prix: et non erai pax ^ La prospérité temporelle, vulgaire objet de tant de convoitises, savons-nous bien ce que c'est ? La plupart du temps, un mystère dont Dieu se sert pour cacher à tous les yeux humains le plus épouvantable des jugements "-. — A celui qui fatigue son admirable patience par une impiété superbe et une immoralité sans remords, il doit

Page 1