ExoD., cap. XX
signe de l'alliance entre vous et moi, et toutes les générations qui viendront » i.
Telle est la loi divine. Contenue dans la révélation primitive, elle reçoit au milieu des orages qui ébranlent le Sinai, une nouvelle et solennelle consécration. Saisie au milieu des temps par le Fils de Dieu, qui s'est appelé lui-même le maître du Sabbat -, et transportée, quant à son application, à un autre jour, elle entre triomphalement dans la législation chrétienne. Les païens la constatent, la tradition la proclame, l'Eglise la recommande à notre attention et à nos respects. On peut l'étudier au point de vue religieux, au point de vue intellectuel, au point de vue moral, au point de vue hygiénique, au point de vue domestique, au point de vue social, au point de A^ue économique, c'est un volume à faire. Mais pour ne point nous écarter de l'ordre d'idées que nous avons suivi dans ce traité, tenons-nous à cette proposition : — D'après la volonté de Dieu, le Dimanche est, par excellence, le jour de la prière. — Gela ne veut pas dire que, pour les autres jours, nous soyons totalement
1. Videle ul sabbatum meum cuslodiaiis : quia signum est inler me et vos in generalionibus vesiris. (Exod., cap. xxxi, 13).
2. Dominas est enim Filius hominis etiam sabbali. iMARC.,cap. II, 28).
affranchis de l'obligation de prier. Il y a, dans les semaines à travers lesquelles notre vie se meut, déploie son activité, et marche vers son dernier terme, des heures, des circonstances, des besoins, qui invitent notre âme à s'élever vers Dieu, et lui font un devoir de recourir à sa paternelle bienveillance. Nous les étudierons quand nous nous serons bien pénétrés de celle vérité que le Dimanche est, par excellence, le jour voulu de Dieiî, le jour de la prière, — pour l'homme qui comprend sa dignité et son devoir, — pour le chrétien qui se souvient de ses origines, — pour le futur citoyen du ciel qui se prépare aux fêtes de l'éternité.
Trois choses font l'homme : l'intelligence, la conscience, la liberté. Plus il se tient en possession de ces trois choses, plus il est digne du rang que Dieu lui a assigné dans la création. Mais s'il y a en ce monde des favoris de la fortune exempts des sollicitudes vulgaires qui, d'habitude, retirent l'homme de la possession de soi-même, c'est l'exception. Au-dessus de l'exception, il y a la règle, c'est-à-dire une multi-
tude immense, prise dans l'engrenage serré et implacable de mille sujétions et de mille besoins sans cesse renaissants. Pour cette multitude, la loi du travail devient dure, oppressive, immorale, si l'autorité qui l'impose n'en tempère les rigueurs. Car, dans le déploiement exagéré de l'activité physique, il y a tout à craindre pour la plus noble partie de la personnalité humaine. L'esprit endormi s'habitue à suivre mécaniquement le jeu des muscles et des instruments de labeur, la conscience n'a plus de retours sur elle-même, la liberté s'oublie sous la constante oppression d'une volonté étrangère qui dispose du travailleur comme d'une machine.
On s'est beaucoup plaint des duretés du régime féodal ; il n'est pas éteint, que nous sachions. Nous le voyons fonctionner sous nos yeux, plus vivant, plus barbare, plus inexorable que jamais, sur d'innombrables légions de serfs non moins humiliés que ceux des anciens jours. La féodalité administrative dit à ses employés : Marche, travaille ; la féodalité commerciale, à ses commis : Marche, travaille ; la féodalité industrielle à ses ouvriers : Marche, travaille. — Et ils marchent, ils travaillent, suivant servilement le sillon d'une pensée qui n'est pas leur pensée, complices inconscients de spéculations et de cal-
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culs SOUS lesquels se cache souvent mainte déloyauté, esclaves irrités d'un despotisme qui les tient par la famine. — Mais laissons faire la loi divine ; elle va donner au travailleur des loisirs qui le relèvent. Sa tâche hehdomadaire terminée, Dieu veut qu'il se repose. Soudainement il arraclie son esprit à l'engourdissement des préoccupations vulgaires, et le fait agir pour son propre compte ; une vie nouvelle circule dans les régions sublimes oii germe la pensée. Le travailleur recueilli descend en sa conscience,. il y voit des faiblesses et des fautes à côté de ses bonnes actions, il fait la balance de ses vices et de ses vertus, il prend ses mesures pour les jours qui vont suivre, afin d'être meilleur. Enfin, il se possède, il est à lui-même, il peut faire ce qu'il veut. C'est bien assez que d'autres disposent de lui pendant six longs jours ; son jour à lui, jour d'affranchissement et dé liberté, est venu, il n'a plus d'autre maître, d'autre Seigneur que Dieu, maître et seigneur de tous les hommes. Mieux que le berger du poète, il peut s'écrier : C'est Dieu qui a créé pour moi ces nobles et saints loisirs dans lesquels je retrouve tout mon être, toute ma vie :
Deus nobis hsec olia fecit ^ 1. Virgile, Eglog., I.
Que fera-t-il de ces loisirs, s'il ne les emploie à l'accomplissement du premier de ses devoirs? — Dieu pourrait demander que tous les actes de notre vie fussent consacrés d'une manière spéciale à son culte, mais, par égard pour notre misère, il restreint ses exigences. En appelant à lui toutes nos forces et leurs mouvements, il ne les détourne de leur application commune et vulgaire que pendant un seul jour de la semaine. Un seul jour, c'est assez pour satisfaire son infinie majesté, pour contenter son amour, et pour maintenir dans toute leur fermeté les liens qui unissent le ciel à la terre. La loi dominicale, réduction du droit de Dieu, nous permet de pourvoir largement aux besoins de notre existence ; désignation des exigences de Dieu, elle lève toute incertitude à l'endroit de la conciliation des deux lois fondamentales qui pèsent également sur nous : — la loi du travail et la loi du culte.
Mais nous devons comprendre que Dieu en réduisant son droit à la prière veut que nous lui donnions, dans le jour qu'il a choisi, une pleine satisfaction. Notre vie religieuse est réglée. Pendant six jours nous nous courbons sous le poids d'un décret vengeur qui nous condamne à manger notre pain à la sueur de notre front ; le sep-
tième, notre corps se relève, notre âme respire et regarde son Dieu. Il était temps. Dieu a sagement fait de suspendre par une loi de repos les préoccupations et les labeurs qui compromettent notre dignité et notre ministère. Investi d'un pouvoir royal sur la nature, l'homme a vu s'y accomplir une révolution qui n'était que le retentissement de sa propre faute. Son sceptre n'est pas brisé, mais son pouvoir est amoindri. Il faut, pour le ressaisir, qu'il se mêle à ses sujets, et qu'il se résigne aux embrassements humiliants de la matière. C'est un châtiment et un péril. A force de se courber vers les créatures, il en subit la fascination et court le risque d'oublier qu'il est le pontife des êtres inférieurs et leur interprète auprès de Dieu. A coup sûr, il serait avili par un travail sans relâche, et, au lieu d'entraîner avec lui le monde jusqu'au temple oii Dieu attend, par la bouche d'un être raisonnable, l'hommage de la nature entière, il tomberait jusqu'au fond des honteux abîmes de l'indifférence. Mais la loi du dimanche le saisit à temps, et le retire de la tranchée profonde où l'a jeté le péché, afin qu'il puisse revoir son ciel et son Dieu, se baigner dans l'atmosphère religieuse qui est sa vie, étreindre les créatures inférieures dont il est le représentant, et les offrir à son
maître éternel, toutes couvertes des cicatrices de son travail, et toutes fumantes de ses sueurs. Pendant la semaine, Thomme est roi, roi puissant encore dans la salutaire humiliation du travail ; le dimanche, il est prêtre : c'est le jour de son ministère.
On nous dira : Pourquoi fixer un jour? l'homme ne pourrait-il pas choisir lui-même le temps propice à son ministère ? Peut-être, si l'homme était isolé. Mais, en obéissant aux lois de sa nature, il est devenu société, c'est-à-dire un être collectif dans lequel les vies individuelles se sont unies pour produire la vie générale de cet arbre glorieux et fertile que Ton appelle un peuple. Rappelons-nous ce que nous avons dit plus haut, au chapitre de la prière publique, d'où nous avons conclu qu'un peuple n'est point pour Dieu un être de raison. C'est une personne morale qui se doit à Dieu aux mêmes titres que les individus qui la composent. D'où la nécessité d'une prière collective qui soit l'expression d'une adoration, d'une reconnaissance, d'une impétration collectives : c'est la prière publique.
A la prière publique, il faut un lieu, et dans ce lieu, il faut que le peuple se réunisse à jour fixe. Qui ira le chercher dans la dispersion ? qui l'arrachera à son travail ? qui le rassemblera
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dans les temples où la divinité attend ses hommages ? L'homme n'a ni le droit ni le pouvoir d'engager la conscience de ses semblables par des convocations qui réglementent leur vie religieuse. 11 n'appartient qu'à Celui que l'Ecriture appelle le Maître de tous et de toutes choses : Dominas uniuersorum *, de demander des temples à l'humanité, et de fixer le jour de sa prière. Les temples sont ouverts, Dieu a parlé. Le dimanche appelle le peuple chrétien à la prière. Il entre, s'agenouille, il fait entendre sa grande voix, plus forte que toutes les voix de la nature, sa grande voix, seule capable d'obtenir les grâces insignes d'assistance, de protection, de pardon et de salut, dont il a besoin.
Nous avons justifié notre première proposition : le Dimanche est par excellence le jour de la prière pour l'homme qui comprend sa dignité et son devoir ; examinons la seconde : le Dimanche est le jour de la prière, pour le chrétien qui se souvient de ses origines.
Il y a trois grands mystères qui nous rattachent à Dieu, et qu'on pourrait appeler les mys-