Turmel, Hist. du dogme, p. Tet s
Galates nous montrent-ils Pierre à Jérusalem, à Samarie, à Césarée, à Antioche et jamais à Rome? Les Actes XV et Gal. II, 1-10; 11-24, ne nous donnentils même pas l’impression que l’Apôtre réside ordinairement à Jérusalem? Pourquoi l'Epitre aux Romains ne fait-elle pas mention de lui et, plus précisément, ne lui porte-t-elle pas le salut de Paul? Pourquoi Paul ne le rencontre t-il pas à Rome en 61? Pourquoi, dans plusieurs lettres qu’il expédie de la Ville, ne laisse-t-il pas même entendre que le Prince des Apôtres s’y trouve? Les théologiens romains n’ont qu’une réponse pour tous les cas : Pierre est alors absent. Par un curieux hasard, il s’est rendu à Jérusalem yers 50, puisqu'il y assiste au concile apostolique; il a encore quitté Rome en 58 et aussi en 61; et son absence se prolonge durant les deux années de la captivité de Paul! Accepter ce singulier concours de coïncidences, qui semblent vraiment fait exprès pour désespérer les historiens, n’avance d’ailleurs pas à grand’chose. Quiconque aura lu l’Épître auæ Romains sans parti pris décidera si un pareil « cours de théologie » (Turmel) a pu être envoyé à une Église dont Pierre était le pasteur, sans même le nommer. Est-ce qu’une absence momentanée le privait de sa dignité et autorisait Paul à l’ignorer? Et nous nous trouvons ainsi ramenés aux conclusions où nous conduisait déjà l'étude de la fondation de la communauté romaine : il est impossible que Pierre soit venu à Rome avant 58; il l’est aussi qu'il y soit venu avant 61; il est inadmissible qu’il y soit venu
avec Paul, je veux dire en même temps que lui, en 61; il est invraisemblable qu'il y soit arrivé en même temps que Paul vers 64, après un voyage en Espagne de l’Apôtre des (Gentils. La tradition de ses 25 années d’apostolat romain n'est qu'une légende, dont l’origine exacte nous échappe, mais qui tient sans doute à l’utilisation d’une période de 25 ans d'activité apostolique, déterminée nous ne savons trop comment‘, considérée dans le seul Pierre et arbitrairement localisée à Rome, selon toute apparence au commencement du me siècle. Eusèbe est souvent bien renseigné et S. Jérôme aussi; en la circonstance, ils le sont aussi mal que l’auteur du Catalogue libérien?.
IV. Et maintenant, laissant de côté toute question de date précise, renonçant à fixer le moment de son arrivée et la longueur de son séjour, pouvons-nous
4. Hoennicke, Judenchristentum, p. 315, n. 1, pense que l’aflirmation des 25 ans de Pierre à Rome a sa racine dans les écrits judéo-chrétiens qui sont à la base de la littérature Pseudo-Clémentine. Il se peut; mais la preuve n'en parait pas facile à faire.
2. J. Guiraud, Quest. d'hist., p.219, insiste sur l'accord que Philocalus, Lactance et Eusèbe présentent sur ce chiffre de 25 ans et juge qu'il faut le prendre en grande considération, parce que les trois auteurs représentent des traditions différentes et très sérieuses, Philocalus étant l’écho de la tradition officielle de l'Eglise de Rome, Lactance celui d’une opinion généralement reçue en Occident, Eusèbe celui d’une opinion palestinienne et orientale. Ces trois affirmations seraient d’abord à établir sûrement, ce que M. Guiraud ne saurait faire ; il resterait ensuite à expliquer pourquoi l'accord entre les trois autorités ne se produit que sur le chiffre 25 et cesse sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l'application que chacune des trois en risque. M. Guiraud lui-même n'ose pas, d'ailleurs, aflirmer « rigoureusement » le pontificat de 25 ans de Pierre à Rome; il se contente de conclure à sa vraisemblance, ce qui, à mon avis, est encore beaucoup trop-
croire que Pierre soit venu à Rome? D’une manière générale, il est certain que la majorité des critiques se montre aujourd’hui favorable à une réponse aflirmative‘'. Plusieurs même, et qui ne soht pas toujours des catholiques, M. Harnack par exemple?, en viennent presque à ne plus supporter la discussion sur ce point; en tout cas, à soupçonner d’esprit contentieux et de parti pris, quiconque ne se déclare pas convaincu par leurs raisons. Les apologistes romains triomphent naturellement sur cette attitude et, comme chez eux, l’argument d'autorité, aussi bien que l’énumération des autorités, tiennent toujours la meilleure place, ils crient à la cause gagnée avec beaucoup de confiance. C’est aller un peu vite; car, pour peu qu’on y prenne garde, on s'aperçoit que les raisons qui emportent l’assentiment de beaucoup d’érudits, sont en soi très faibles et que s’ils disent oui, c'est surtout parce qu’ils n’ont pas découvert le texte ou l'argument qui les autorise à dire nettement non. Il est parfaitement exact que la venue de Pierre à Rome est attestée par une tradition « précise et universelle... passé le milieu du second siècle’, »
4. On trouvera la bibliographie de la question ap. J. Monnier, La prem. lettre, p. 433: lui-même juge « la démonstration solide, et l’on peut dire décisive. »
2. Harnack, Patres Apost., I, p. 15 : Lis adhuc sub iudice non esset nisi critici fabulis illis Pseudo-Clementis vel iudaizantium christianorum plus quam par est auctoritatis tribuerent. La phrase vise l’école de Tübingen et particulièrement Lipsius, qu'il est devenu de mode d’accabler d’un mépris très exagéré; il à évidemment commis des erreurs, mais nous aurons occasion d'éprouver
s’il ne reste rien de ses travaux. Voir aussi Chron., I, p. 244, n. 2. 3. Duchesne, HA., I, p. 61.
mais cette date nous reporte à près d’un siècle après l'événement ; et, durant ce siècle-là, bien des choses se sont passées, qui ont pu altérer la vérité des faits. Les documents antérieurs au milieu du n° siècle sont rares ; leurs affirmations ne semblent claires qu’au jugement de ceux qui sont d'avance certains que la tradition dit vrai; prise à part, chacune d’elles n’offre aucune solidité et toutes réunies ne semblent pas encore très rassurantes. D’autre part, il subsiste, à côté d’elles, plusieurs objections assez graves qui n’ont pas été, quoiqu’on en dise, réduites à néant; qui pèsera le pour et le contre avec soin et en pleine indépendance d'esprit, ne se rangera peut-être pas délibérément du côté des critiques — et il en reste de considérables — qui ne croient pas que l’Apôtre ait mis le pied à Rome, mais, au moins, demeurera très perplexe et ne comprendra guère l’assurance agressive de M. Harnack!.
Remarquons d’abord que les témoignages relatifs à un séjour dans la Ville de Pierre seul sont très peu nombreux ; ils se réduisent à celui de la Z Petri, qui reste douteux et à quelques attestations postérieures, qui semblent n'être que des inadvertances, ou sortes de documents sans aucune autorité. La plupart des textes unissent Paul et Pierre et ne permettent pas de les séparer; et nous savons déjà quelles difficultés
4. Qu'on lise le premier chapitre du récent livre de l'abbé J. Turmel, Hist. du dogme, et on sentira à quel point un esprit impartial comme le sien, peut être touché par les arguments des adversaires de la tradition.