‹ La primauté de Pierre et la venue de Pierre à RomeChapitre 78 sur 221 · TRE · texte numérisé non relu

TRE

tions : quasi impossibilité de faire venir Pierre à Rome avant 58; plus même, avant 63; nécessité d'écarter la tradition bien mieux étayée, qui l’associe dans la mort à l’Apôtre des Gentils ; difficulté d’expliquer comment ce dernier, écrivant aux Galates, en 56, peut ne pas même faire une allusion à la mort glorieuse de l’Apôtre de la circoncision et comment il observe un silence aussi complet et véritablement scandaleux, deux ans après, dans son Épiître aux Romains; comment enfin l’auteur des Actes l’imite lorsqu'il le conduit à Rome en 61. L’assertion du Catalogue libérien ne peut résister à toutes ces objections; nous avons l’impression que son auteur ne disposait que d'une affirmation ferme : « les 25 ans de Pierre » et d’un point de départ traditionnel : l’Ascension ; il a obtenu son point d'arrivée, 55, en plaçant « les 25 ans de Pierre » tout de suite après FAscension‘. Reste à savoir comment il a eu l’idée de sa combinaison. Un passage du De mortibus persecutorum nous permet peut-être de l’entrevoir : on y lit que les Apôtres mirent 25 ans, à partir de l’Ascension, à fonder l’Église, par toutes les provinces et les villes (per omnes provincias ef civitates) de l'Empire ; et que, sous le règne de Néron, Pierre vint à Rome ; sa prédication y obtint beaucoup de succès et il fut dénoncé à l'Empereur qui le fit mettre à mort, ainsi que Paul®. Ce n’est pas qu’une semblable

1. Dufourcq, Gesta mart. rom., I, p. 104 Remarquer que le Chronographe de 354, place l’Ascension au 5 mai 29. 2. De mort. pers., 2: Cum iam Nero imperaret, Petrus Romam

version soit encore acceptable, car les 25 ans de prédication de Pierre nous conduisent, aussi bien que les 25 ans de son épiscopat à placer sa mort et de plus, ici, celle de Paul (t) en 55, mais, du moins se trouve dissipée l'impossibilité de faire séjourner l’Apôtre à Rome durant un quart desiècle*. J’incline, pour ma part, à croire que ce chiffre de 25 années s’est fixé d’abord, et pour des raisons que nous ignorons, sur la période d’origine de l’Église; on l’a postérieurement appliqué à l’activité de Pierre et, plus étroitement encore, à son épiscopat romain. Le texte de Lactance nous offre la légende en son état de transition.

advenit… primus omnium persecutus Dei servos, Petrum cruci afjixit el Paulum interfecit.

1. On pourrait, ilest vrai, ergoter sur le texte de Lactance et soutenir qu’il ne dit pas explicitement que Pierre et Paul sont mis à mort ensemble; mais cette interprétation n'offre aucune chance d’être la bonne. Si l’auteur ne croit peut-être pas à la mort absolument simultanée des deux Apôtres, le même jour, il croit qu’elle se produit dans le même temps et dans les mêmes circonstances, car c’est là une opinion acceptée à l’époque où il écrit. La chronologie de Lactance est la même que celle du Catalogue libérien; il dispose autrement « les 25 ans de Pierre, » voilà tout. On pourrait àussi supposer, à la rigueur, que, dans sa pensée, les 25 ans employés par les Apôtres à fonder l'Église prennent fin au moment où Pierre se rend à Rome, que son séjour n’y est pas compris et qu’il se prolonge jusque vers 64. Il faut pourtant avouer que le texte ne se prête pas à cette interprétation ; à le lire simplement, il ne pouvait pas supposer un long laps de temps (il faudrait bien une dizaine d’années) entre l’arrivée de l’Apôtre et son supplice; dès que Néron constate que chaque jour une multitudo magna passe à la nouvelle religion, il sévit. Il paraît donc naturel de comprendre la prédication de Pierre ä Rome;dans les 25 ans dont parle Lactance. Cf. J. Guiraud, Quest. d’hist., p. 221. Kellner, Tradition, p. 30, entend le cum iam Nero imperaret dans le sens de « quand Néron devient empereur, » c’est-à-dire en 54, et il place la mort de Pierre en 55.

Lactance et la source du catalogue libérien ont compté « les 25 ans de Pierre » en partant de l’Ascension; d’autres, au contraire, ont pris comme point de départ la date de la mort de l’Apôtre, que divers témoignages plaçaient entre 64 et la fin du règne de Néron (juin 68), et ils ont compté les 25 ans en arrière. Les divergences que l’on rencontre dans leurs témoignages, touchant l’arrivée de Pierre à Rome, tiennent tout simplement aux hésitations de la tradition quand elle cherchait à préciser le moment où l’Apôtre avait péri. C'est pourquoi les 25 ans se trouvent déterminés tantôt par 64 et 39, tantôt par 65 et 40, tantôt par 67 et 42. La Chronique d'Eusèbe amène Pierre à Rome la troisième année de Caligula (mars 39 à mars 40), selon la version arménienne et la seconde année de Claude (soit 42), d’après la version latine de S. Jérôme; c’est la date que confirme Eusèbe lui-même en ÆE., IT, 14,6. La mort de Pierre se place alors la treizième année de Néron (octobre 66 à octobre 67°) et les 25 ans sont atteints. S. Jérôme, en confirmant, dans la notice qu’il consacre à Simon Pierre, au début de son De viris illustribus, que l’Apôtre arrive bien dans la Ville, la seconde année de Claude (42), recule son supplice jusqu’à la dernière année de Néron, soit la quatorzième (uctobre/67 à juin 68*). Malgré cette rectification,

1. La leçon arménienne présente toutefois l'avantage de maintenir pour la mort de Pierre la date de 64, à laquelle ticunent beaucoup de critiques.

2, Chron., ad ann 13 Neronis. ; 3. De voir. ill., 1 : Simon Pelrus... secundo Claudii anro….

dont je ne vois pas la cause‘, Eusèbe et S. Jérôme ne représentent, selon la vraisemblance, qu’une seule et même source d’information, dont l’origine a toutes chances d’être la Chronique perdue de Julius Africanus?; d'où il suivrait qu'entre 190 et 217, à peu près, on acceptait les 25 ans d’activité de Pierre, on le considérait déjà comme le premier évêque de la Ville et, malgré les difficultés que comportait l'opération, on localisait ses 25 ans à Rome même. Il ne s'agissait point d'établir une vérité historique, mais de donner un lustre incomparable à l'Église romaine, ce qui est tout autre chose et veut moins de scrupules. C’est pourquoi il me semble que Lactance pourrait bien représenter une tradition plus ancienneÿ.

Au reste, les objections que soulève la version easébienne et hiéronymienne des « 25 ans de Pierre » ne sont guère moindres que celles que provoque la philocalienne‘. Pourquoi les Actes et l'Épitre aux Romam pergit ibique viginti quinque annis cathedram sacerdotalem tenuit, usque ad ultimum annum Neronis, idest quartum decimum.

4. Peut-être Jérôme songeait-il que Néron n’a point passé l’an-

née 67 à Rome et qu'il y rentre au début de 68.

2. Harnack, Chron., I, p. 124 et ss.; 704; accepté par Tvrmsl, Hist. du dogme, p. 14.

3. Je signale, pour mémoire, l'explication que Provenaz, S. Pierre, p. 29, trouve de la contradiction visible entre le témoignage de Lactance et celui d'Eusèbe : Lactance ne s'occupe que des crimes de Néron et de la fin des persécuteurs; « il parle de Néron, le premier de tous et mentionne, par manière d'introduction, la venue et les œuvres de S. Pierre, sous le règne de ce prince; il ne prétend pas

nous indiquer le précédent voyage de Pierre. » Il faudrait prouver qu'il ne l’exclut pas.

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