DE L'ARITHMÉTIQUE POLITIQUE
n'ignore pas que chaque Gobemouche reçoit en naissant un numéro qui ne le quitte jamais et le suit jusque dans la tombe.
— Admirable invention, continua le ministre en s'échauffant. Elle met l'ordre au sein du chaos, elle range sous la loi du nombre l'infinie variété de ces mille créalures,différentes d'âge,de sexe, de caractère, d'esprit, de fortune, qui fourmillent dans un grand pays. Elle réduit le gouvernement à un simple problème d'arithmétique. Que Votre Alajesté en juge par elle-même. Voici mon état civil, ou mon cartouche pour parler comme la loi, »
Disant cela, Touche-à-Tout détacha du parement de sa manche une patte de drap, agrafée par deux boutons, et sur laquelle on avait brodé les chiffres suivants :
« Est-il possible, continua-t-il, de dire plus clairement, plus énergiquement et plus brièvement, que je me nomme le comte de Touche-H- Tout, que je suis né au pays jadis appelé Fauconville, le 18 janvier (vieux style), de l'an du monde 7810, que je suis veuf avec un enfant,
50 LE PRINCE-GANIGIIE.
que je suis grand propriétaire et fonctionnaire du premier rang?
— Vous voyez tout cela dans ces neuf chiffres? demanda Jacinthe surpris et charmé.
— Que Voire Majesté veuille bien m'écouter un instant ; elle connaîtra bientôt le plus ingénieuse combinaison qu ait jamais inventée le peuple le plus spirituel de la terre.
a Autrefois, sire, sous le règne de votre illus* (re bisaïeul, le pays des Gobemouches était mi* sérablement divisé en provinces, cantons, villes et villages, portant chacun un nom différent» L'année élait partagée en mois, les mois en semaines et les semaines en jours ; ces mois et ces jours avaient des noms particuliers ; c'était une variété sans fin, une perpétuelle confusion. II y avait là un encombrement de souvenirs historiques qui gênait de la façon la plus déplorable Tuniformité administrative. Nos pères, qui avaient l'esprit géométrique, ont fait table rase du passé; s'ils n'ont pu atteindre cette triomphante unité qui nous fuit, du moins ont ils réduit en chiffres et du même coup, la géographie, l'almanach et Tétat civil. C'est là une de ces découvertes que le monde nous envie, et
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qu'il n*a pas le courage de nous emprunter.
« Tout Gobemouche reçoit chaque année en payant l'impôt, une bande brodée de neuf chiffres qu'il doit constamment porter à son bras gauche, sous peine d'amende et de prison. De ces neuf chiffres, les trois premiers expriment Vespace^ les trois suivants donnent le temps^ les trois derniers, la personnalité. Que Votre Majesté considère les trois premiers chiffres de mon cartouche ; les signes 6, 2, 5 ne disent-ils pas clairement que je suis né dans la 6* province, 2* canton, 5* commune, c'est-à-dire au lieu jadis appelé Fauconville, comme l'indiquent les dictionnaires. Les chiffres suivants, 5*
— Que veut dire 5*? demanda Jacinthe.
— Sire, c'est notre façon d'écrire dix. Nous comptons par neuf afin de n'avoir jamais iju'un chiffre dans chacune de nos colonnes qui exprime un fait ; et d'ailleurs ce serait un crime de lèsemajesté que d'employer le zéro, le chiffre royal. Les nombres 5% 2, 9', disent visiblement que la dixième année du siècle, à la seconde neuvaine • (c'est le nom de notre semaine régénérée), et le neuvième jour, j'ai été inscrit le sixième sur le registre de l'état civil.
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« Quant au nombre 5^56, il indique le rang que j'occupe dans la faucille et dans la société. Le chiffre 3* dit que je suis veuf avec un enfant. Je portais le chiffre 2 quand ma femme vivait, et le chiffre 1 avant mon mariage. Le 5 qui vient ensuite indique que j'appartiens à la cinquième classe qui est celle des grands propriétaires. Le numéro i est porté par les prolétaires, le numéro 2 par ceux qui ne payent que la capitation, le numéro 5 par les patentés, le numéro 4 par les petits propriétaires. Enfin le chiffre 6 annonce que je fais partie de la sixième classe qui est celle des foncfionnaires supérieurs. Les paysans ont le numéro 1 , les ouvriers le 2, les marchands et fabricants le 5, les soldats portent le numéro 4, les fonctionnaires et les gendarmes le 5. Tout cela est d'une merveilleuse simplicité.
— Trop simple, dit le baron Pleurard en soupirant. L'ancien temps valait mieux. »
Pour toute réponse, Touche-à-Tout haussa les épaules, et s adressant au prince :
« Ce n'est pas, dit-il, à un esprit aussi élevé que celui de Votre Majesté que j'ai besoin d'indiquer les innombrables avantages qui sortent de cette admirable simplification. Qu'un jeune