CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
18, QUAI DE l'£COLE
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LE
Cosas (le bbpaùa.
ENTRE L'ÂUTEUU ET L*ÂM1 GUOSË
L*AMi CHOSE. J*ai lu voire petite drôlerie; un conte de fées, c'est bien vieux.
L AUTEUR. J'ai suivi le goût du jour. En France, il n'y a plus que le vieux qui soit à la mode ; on n'aime que le bric-à-brac et le rococo I Voyez la liberté ; chacun repousse la pauvrette parce que son <îxtrait de baptême ne lui donne guères que soixante-dix-huit ans.C'est une roturière pour des gens qui datent de Louis XIY ou des croisades.
l'ami chose. Pour Dieu I ne parlons pas poli'
tique.
2 LE PRINCE-GAMIGIIE.
l'auteur. Au contraire, parlons-en à notre aise.
l'ami chose. Mon cher, j'aime la musique. Je suis Français, c'est tout dire. Mais voilà vingt ans que vous nous jouez sur tous les tons le finale de Don Juan ; Viva la libertà ! est-ce que vous ne pourriez pas essayer d'une autre chanson ?
l'auteur. Pourquoi changer? Le public revient à ce vieil air que nos pères cliantaient si volontiers.
l'ami chose. Quel public? Ce n*est pas le public littéraire assurément? Il n'aime que l'art pour l'art, les paradoxes et les systèmes ; il n'y a rien de pareil dans votre manuscrit. Vous n'attaquez même pas l'existence de Dieu, comment voulezvous que la grande critique s'occupe de votre conte à dormir debout?
l'auteur. Je me passerai de la grande critique et de ses inventions renouvelées des Grecs.
L^AMi CHOSE. Pour qui donc écrivez- vous ?
l'auteur. Pour mes amis inconnus.
l'aui chose. Quels sont-ils, ces illustres ano'^ liymcs?
l'auteur» Tous ceux qui n'ont pas oublié le finale de Don Juan.
l'ami chose. Et vous croyez qu'il en resteencore?
L*AUTEUR. Je ne le crois pas, j'en suis sûr.
l'ami GHCfôE. Que ne leur dédiez-vous voire chefd'œuvre ?
l'auteub. C'est ce que j'ai fait.
L AMI CHOSE. Je n'ai pas vu voire dédicace.
l'actedr. Pardon, vous lavez lue. Elle est tout entière dans les trois mots de l'épigraphe : Cosas de Espcna.
l'ami cflosE. Vous moquez-vous ? J'ai été en Espagne, je sais ce que ces trois mots veulent dire ; on en assassine l'étranger. Quand je reprochais à ces hidalgos de s'embosser dans leur manteau troué et de se promener au soleil en vrais fainéants, au lieu do solliciter une bonne place ou un petit monopole, comme font les gens civilisés, ils me repondaient fièrement : Cosas de Espaûa ; en bon français : Cest notre affaire^ vous n'y comprenez rien. Quel sens donnez-vous à ce proverbe impertinent?
l'auteur. Celui-là même que vous lui prêtez.
l'ami chose. C'est-à-dire qus vous n'écrivez que pour les fanatiques de voire espèce, pour ces fous qui se font de la liberté une marotte, au lieu de courir sagement après la fortune.
l'auteur. Vous l'avez dit, homme sans préjugés.
4 lE PRINGE-CAMCilE.
i/ami chose. Mon cher, vous êtes un rôvenr.
Les Français n'aiment pas la liberté.
i/auteur. Cosas de Espana.
l'ami ciioiE. Si vous aviez lu nos nouveaux philosophes, vous sauriez que le climat, le tempérament, le milieu, que sais -je? la cuisine même, font de la France une armée et non pas un peuple.
l'auteur. Cosas de Espana.
l'ami cHOfŒ. Abandonnez les Français à euxmêmes, ils se mangeront entre eux et vous dévoreront tout le premier.
l'auteur. Cosas de Espana.
l'ami chose. Voulez-vous en savoir plus que tout le monde? Est-ce que tous les ininistres passés, présents et futurs, qui se sont toujours dévoués pour nous, ne nous ont pas toujours démontré que nous sommes incapables de vivre en paix, et de faire nous-mêmes nos propres affaires?
l'auteur. Cosas de Espana.
l'ami chose. Allez au diable !
l'auteur. Voilà un vœu inconstitutionnel ! Vous oubliez, mon bon ami, que l'enfer est un gouvernement absolu; je ne suppose pas qu'on y consulte les administrés plus qu'on ne le (ait ù
Paris ; si j'y allais, j'y prêcherais la liberté el je demanderais la responsabilité des ministres ; on serait obligé de me mettre à la porte.
l'amï chose. Voulez-Yous que je vous parle en bon français? Celle ironie perpétuelle est fatigante. Cela était bon pouf Rabelais, pour Swift, pour Voltaire ; mais vous qui n'allez pas à la cheville de ces terribles railleurs, pourquoi forcer votre nature? Pourquoi ne faites-vous pas simplement un gros livre sérieux?
L AUTEUR. Et que pers(fnne ne lirait? Grand merci. Je ne suis pa? un écrivain, je suis un soldat, je me bats pour mon drapeau. L'ironie est la seule arme qui réussisse en ce pays, je remploie. Je dis comme Lope de Vega :
Como las paya el vulgOy es juslo Hablarle en necio paradarle guslo *.
l'ami cho?e. Et vous croyez que les Français souffriront qu'on se moque d'eux?
l'auteur. Assurément, ils ont assez d'esprit pour cela; il n'y a que les sots qui n entendent pas la raillerie.
* Puisque c'est la foule qui paye, il est juste de lui dire des folies, pour la servir à son goût.
LE PRINCE -CASICIIE.
l'ami chose. El VOUS oserez attaquer cette ccn- Irnlisation que l'Europe nous envie !
l'auteur. Si elle nous Penvie, qu'elle la prenne.
i/ami chose. Et vous oserez dire aux Français qu'endormis ou éveillés, ils ne sont pas le premier peuple du monde?
l'auteur. Pourquoi non ?
l'ami chose. Je vous en défie.
l'auteur. C'est fait. Chers concitoyens, je vous offre respectueusement le Prince-Camche.
(ilaligny-Versailles, 20 oc'obre yJC7.