‹ La prince-canicheChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE ROiNlIEDR d'aVOIR UNE MARRAINE, ET LE DANGER

d'en avoir deux.

Dans le royaume des Gobemouches, le plus ancien et le plus glorieux des Ëtats que le soleil ait jamais éclairés, il y avait une fois un roi et une reine qui, après quinze ans de mariage, n'avaient point d'enfants. La reine en était désolée, elle avait le cœur d'une mère; le roi faisait meilleure contenance, mais il n'était guère moins affligé ; il était né prince, et se demandait avec effroi ce que deviendraient son empire et le monde, le jour où s'éteindrait sans héritiers Tillustre maison des Tulipes, qui durant tant de siècles avait gouverné d'une main paternelle, Taimable et léger peuple des Gobemouches.

Le ciel eut enfin peur d'un pareil désastre.

Après une si longue attente, la reine devint

grosse, et mit au monde un fils que, suivant l'usage, on appela le prince Jacinthe. Cloches et canons apprirent ce grand événement au bon peuple des Gobemouches ; ce fut une ivresse uni verselle. De tousles coins du royaumeon vit accourir, comme un régiment de fourmis, des dépulations vêtues de noir, et armées de longs discours. Le roi les écouta avec une patience admirable. N^était-il pas le plus heureux des princes et le plus glorieux des pères? Pour comble de joie, une amie de la famille, la fée du jour, avait accepté d*étre la marraine du royal enfant. Que ne devait-on pas attendre d'une si puissante protection?

Le jour du baptême, la cour et la ville défilèrent en procession devant le berceau où dormait le jeune prince, entouré de trois gouvernantes, et gardé par deux chambellans en habit jaune serin. De là on passa dans la grande salle des fêles, où était dressée une immense table en fer a cheval, toute couverte de cristaux, de fruits et de fleurs. Sous un dais cramoisi, surmonté de plumes blanches, le roi s'assit, couronne en tête, ayant n sa gauche la reine, à sa droite la fée du jour. Tout aussitôt la musique des gardes joua Fhymne national :

nobjes fils des Gobemouclies, Toujours galanls, toujours vainqueurs.

Votre image est dans tous les cœurs, Votre nom dans toutes les bouches!

Sans avoir jamais rien appris, Vous savez tout : art et science ; C'est le -droit de votre naissance, Le ciel vous a tous faits marquis.

Devant vous le monde s'incline, YX vous donne, du même coup, Le prix de la mode et du goût Et la palme de la cuisine. Etc.

11^ avait cinquante couplets sur ce ton ; par malheur Ihistoirc ne nous a gardé que les trois premiers. Tout ce qu'on sait, c'est que, malgré son impatience naturelle, le peuple des Gobemouches écoula, sans s'irriter, ce long récit do ses vertus, après quoi cent et un coups de canon apprirent à la foule charmée que le banquet allait commencer.

Déjà le roi, plus gracieux encore que de coutume, avait souri à chacun de ses hôles et fait mille compliments à son aimab'e voisine la fée du jour, quand tout à coup, au mépris de l'étiquetle, une main insolente frappa trois fois à la

porte de la salle. Aussitôt il se fit un silence de mort ; chaque convive resta inuet et immobile, la reine était pâle et défaite, la fée cachait sa tôte dans ses deux mains.

a Chambellan, dit le roi, quel est ce bruit? »

Le chambellan était là, à son poste, avec son habit jaune serin et sa clef en sautoir, les deux bras arrondis et le sourire sur les lèvres, mais il ne répondit rien et ne bougea point ; une main invisible Pavait pétrifié.

Les trois coups retentirent avec une force nouvelle.

a Capitaine des gardes, cria le roi, faites arrêter l'audacieux qui ose troubler cette fête. »

Le capitaine des gardes était là, à son poste, avec ses moustaches retroussées, son air vainqueur, ses trente-six croix et son grand sabre ; mais il ne répondit rien et ne bougea pas plus que le chambellan.

Et les trois coups recommencèrent, et le palais trembla.

Furieux, le roi se leva ; il poussa brusquement les deux battants de la porte et se trouva en face d'une grande femme au teint mat, aux cheveux noirs, à Fair sombre et menaçant. C'é-

lait la fée de la nuit. Une robe de crêpe noir, toute parsemée d'étoiles bleuâtres, un .diadème d'acier surmonté d'un croissant en diamants, rehaussaient la majesté de sa personne et ajoutaient à la sévérité de ses traits.

a Salut, prince des Tulipes, dit la fée d'un ton sec et dédaigneux. Vraiment, on n'est pas plus aimable que Votre Majesté. Venir en personne au-devant d'une inconnue, pour être le premier à lui offrir la main, c'est la fleur de la galanterie ou je ne m'y connais pas. »

Et sans se soucier plus longtemps du roi, la fée passa devant lui et entra brusquement dans la salle :

a Belle fête, dit-elle, et digne de celle à qui on la donne. Il est seulement fâcheux que Tamitié qu'on porte à ma sœur, fasse oublier ce qu'on me doit, à moi qui suis l'ainée* N'importe, j'ai l'âme bien faite et ne me fâche pas pour si peu de chose. Où est-il, ce bel enfant? Moi aussi, je veux lui faire mon cadeau . »

Et suivie du roi qui baissait la tête, de la reine qui tremblait comme la feuille, et de la fée du jour qui ne disait mot, la fée de la nuit entra dans la chambre où reposait le prince royal.

U LE PUINCE-CAMCIIE.

Elle s'approclia da berceau, regarda reniant qui agilait ses petits doigts, et lui mettant la main sur le front :

« Jacinthe, dit-elle, avec un accent solennel, je te donne Fesprit, la force et la beauté.

— Ah! madame, s'écria le roi, qui retrouva soudain la parole, que vous êtes grande et magnanime! Comment expier mon ingratitude et mon oubli ? Comment vous témoigner mon admiration et ma reconnaissance?

— Roi des Gobemouches, reprit la fée en souriant d'une façon singulière, c'est ainsi que je me venge. Adieu.

— Quoi, madame, vous nous quittez ! dit la reine, fondant en larmes. Après tant de bienfaits, nous laisserez- vous le mortel regi*et de croire que vous ne nous avez pas pardonné.

— La fête est pour ma sœur, répondit sèchement la fée. Je me ferais scrupule de troubler sa joie. Adieu. »

Elle eut beau faire, elle ne put empêcher le roi et la reine de lui baiser les mains. Tous deux raccompagnèrent jusqu'au pied du grand esca* lier, où Taltendait son char traîné par des hiboux. Quand elle eut disparu dans l'immensité

D£UX MARKAINËS. 15

des airs, le roi se jeta au cou de la reine el Tem* brassa lendrcment.

« Quel bonheur, s'ccria-t-il, el quelle grandeur pour mon fils ! L'esprit el la force ! Le monde est à lui. Ceux qu'il ne séduira pas, il les écrasera ; ceux qu'il ne pourra pas écraser, il les séduira. Lion et renard tout ensemble, ce sera le plus grand politique de notre immortelle dynastie. Heureux peuple desGobemouches, préparc tes enfants et ton or; la gloire de ton prince éclipsera celle des Âlexandres et des Césars.

— Et moi, dit la reine, je songe que sa beauté lui donnera tous les cœurs. 11 aura pour lui toutes les femmes ; chacune Taimera ; qu'y a-t-il de plus glorieux et de plus doux que d'être aimé? x>

Tout en parlant de la sorte, ils s'aperçurent que la fée du jour ne les avait pas suivis. Courir auprès du jeune prince fut l'affaire d'un instant. Pour plaire à l'une des sœurs, il ne fallait pas risquer de blesser l'autre; on en avait senti le danger.

Penchée sur le berceau de l'enfant, la fée du jour regardait Jacinthe avec une tendresse ma-

ti LK PRINGE'CAMCllE.

terncUc. Elle avait Tair inquiet, elle fronçait le sourcil ; on eût dit qu'elle voyait dans l'ombre un ennemi', et qu'elle hésitait avant de le combattre; ni le roi ni la reine n'osaient parler, quand tout à coup la fée se redressa, et agitant sa baguette, lit trois cercles autour du berceau.

« Jacinthe , dit-elle d'une voix tremblante, pour que lu échappes aux pièges de ma sœur, je veux qu'à compter de la seizième année, au jour et à Theure qu'il me plaira de choisir...

— Arrêtez, madame, arrêtez, s'écria le roi ; mon fils est parfait, ne lui souhaitez rien, je vous en supplie*

— Je veux, reprit vivement la fée, qu'à compter de ta seizième année, au jour et à l'heure qu'il me plaira de choisir, tu sois changé en chien caniche.

— Mon fils, un chien ! mon enfant, un bar*betl s'écria la reine éplorée. Madame, par pitié, retirez cet arrêt fatal si vous ne voulez pas que je meure.

— Oui, dit la fée d'une voix sombre et lente, il le faut. Jusqu'à ce que Jacinthe reconnaisse la perfidie de ma sœur, il deviendra caniche chaque fois que je l'ordonnerais Sachez que si vous ré-

vêlez ce secret à Tenfant, deux heures après il sera mort et vous avec lui. Un jour Jacinthe me remerciera de ma bonté. »

Après ces mots la fée partit. Ni le roi ni la reine n^essayêrent de la retenir. Le prince des Tulipes élait hors de lui.

« Si c'est là, disait-il, le présent d'une marraine, le ciel nous délivre de nos amis et nous conserve nos ennemis ! J'ai toujours soupçonné que pour nous autres souverains la nuit valait mieux que le jour; j'en suis sûr à présent. Maudite fée...

— Taisez-vous, sire, disait tout bas la reine; si elle nous entendait, qui sait ce que serait sa vengeance ? Résignons-nous ; d'ici à quinze ans sa colère passera, et peut-êlre la ferons-nous revenir sur les menaces d'aujourd'hui.

En disant : a Résignons-nous, » la pauvre mère pleurait comme une fontaine ; elle berçait l'enfant dans ses bras et l'embrassait tendrement, mais le cœur lui battait chaque fois que Jacinthe ouvrait la bouche ; elle avait peur qu'il n'aboyût.

Pour comble de misôre, il fallut renirer dans la salle, présider au banquel, et faire bonne

1(1 LE PRlNCE-CAMCIie.

mine ù (oui le monde. Le sort jelé sur le prince roynl éiait un secret d*Ëla( que personne ne de- \ail pénétrer; le trône des Gobemouches était à ce prix. Les peuples obéissent volontiers à des lions réroces, à des loups dévoranis, mais quel est celui qui serait assez Islclie pour obéir à un cliicn qui ne mange personne, et surtout à un vil caniche, Tarai de Taveugle et du mendiant? Céder à la force, c'est la tradition, cela a bon air; céder à la douceur, cela ne s'est jamais vu ; il fallait, par tous les moyens, épargner au peuple des Gobemouches l'idée môme d'une pareille humiliation.

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