CHAPITRE XXII
Ik LANTERNE MAGIQUE.
En sortant du conseil, où Touche-à-Tout et Pieborgne s'étaient mutuellement reproché de mener le roi et la monarchie à l'abîme, Jacinthe, fort soucieux, n'eut rien de plus pressé que d'appeler la fée à son secours. Dès qu'ill'aperçut :
« Marraine, s'écria-t-il, sauvez-moi, sauvez mon peuple ! Faites-nous une constitution.
— Mon enfant, dit la dame, tu me parles hébreu. Nous autres fées, qui sommes du bon vieux temps, il faut nous demander de proléger les petits princes et de marier les jeunes princesses. Que veux-tu que j'entende à la politique ? Je ne m'occupe que de rendre les gens heureux.
— Marraine, si je ne trouve pas une constitution qui fasse le bonheur de mon peuple, je suis perdu !
— Mon enfant, veux-lu que je te mène dans le royaume des perroquets, où tout le monde parle pour ne rien dire? dans l'empire des oies, où chacun est fier de son esprit ? dans le royaume des serins, où chacun s'enorgueillit d'être serin?
— Non, non, marraine, ce n'est pas cela qu'il me faut.
— Essayons d'autre chose, mon fils; voyons ce que nous pourrons faire. »
La fée ouvrit une fenêtre et appela une hirondelle qui chassait en l'air.
« Amie, lui dit-elle, es-tu heureuse?
— Oui, dit l'hirondelle avec son cri joyeux.
— Pourquoi es-tu heureuse?
— Parce que je suis libre, » répondit l'oiseau. Et il partit comme le vent.
La fée regarda une seconde fois par la fenêtre et appela une abeille qui butinait son miel sur un chèvrefeuille.
« Amie, lui dit-elle, es-tu heureuse?
— Oui, répondit la bestiole en bourdonnant.
— Pourquoi es-tu heureuse ?
— Parce que je travaille du matin au soir.
— Qui règle ton travail? demanda Jacinthe.
— Moi-même, répondit l'abeille ; ai-je besoin
d'un maître pour suivre la loi que Dieu m'a donnée? » Disant ceci, elle s'envola.
« Donne-moi la main, » dit la fée à Jacinthe.
En un clin d'œil, ils se trouvèrent au milieu des champs.
Il y avait là un troupeau de moutons, gardé par un berger qui dormait, et un chien qui veillait.
« Es-tu heureux I demanda la fée à un gros mouton qui tondait l'herbe à pleines dents.
— Comment le serais-je ? répondit l'animal à longue laine. Soir et malin on me mord, on me bat ; demain on me tondra ou on m'enverra à la boucherie. Pour être heureux, il faut s'appartenir.
— Et cependant, dit Jacinthe, tu broutes, tu engraisses et tu dors ?
— Mon sort est d'être mangé par les loups ou par les hommes, dit le mouton ; le plus sage est de n'y pas songer. »
II enfonça sa tête dans l'herbage et se remit à paître de plus belle, pour rattraper le temps perdu.
« Mon enfant, dit'la fée, il me semble que notre œuvre avance. Être libre, travailler, s'appar-
tenir, voilà ce qui fait le bonheur ; mets cela dans ta constitution.
— Marraine, dit Jacinthe, la liberté fait le bonheur des brutes, mais les hommes qui sont doués de raison ne peuvent pas être heureux à si bon marché.
— C'est-à-dire, reprit la fée, qu^avec tout leur esprit, ils sont plus bétes que les bétes.
— Marraine, dit Jacinthe, il me faudrait consulter quelque sage de lancien temps. Ah I si je pouvais voir Aristote !
— Mon compère Aristote ne refusera pas de venir, dit la fée, traçant des cercles en l'air. Je le connais de longue date ; les fabliaux nous ont appris ses fredaines.
— Marraine, c'est un philosophe !
— Pour être philosophe, mon enfant, on n'en est pas moins homme ; les plus grands clercs ne sont pas les plus sages. »
Tandis qu'elle parlait, il sortait de terre une vapeur qui, peu à peu, prit une forme humaine. Jacinthe vit tout à coup devant lui un homme de grande taille et de figure agréable, qui portait avec élégance le costume grée.
« Bonjour, chère sœur, dit le philosophe en
baisant la main de la fée. J'étais à cent lieues d'ici, occuper à taquinerie beau Platon, qui rêve toujours; j'ai entendu votre* appel, me voici; qu'y a-t-il pour votre service ?
— Compère, dit la fée, voici un jeune roi qui vous demande une constitution pour ses peuples.
— A quoi bon? dit Aristote. S'il est le plus beau, le plus fort, le plus savant, le plus sage et le plus habile, s'il a toujours raison, s'il ne se trompe jamais, qu'il gouverne seul. A ces signes certains, chacun le reconnaîtra pour chef et pour roi ; sinon, qu'il laisse ses peuples se gouverner eux-mêmes, et qu'il n'ait pas le prétention de conduire ceux qui valent mieux que lui.
— Seigneur Aristote, dit Jacinthe, la chose n'est pas aussi simple que vous' le' croyez. Mes sujets me chargent de faire leur bonlieur, et je ne sais comment m'y prendie.
— Sont-ce des Barbares ou des Grecs ? demanda le philosophe.
— Ni l'un, ni l'autre, répondit le prince; ce sont des Gobemouches.
— Jeune homme, tu ne me comprends pas, reprit Aristote; il n'y a dans ce monde que deuH
races politiques : Tune faite pour obéir, ce sont les Barbares; l'autre faite pour se gouverner elle-même, ce sont les Grecs, ou, sous un autre nom, les peuples civilisés.
— A quoi les reconnait-on ? demanda la fée.
— Chez les Barbares, dit le philosophe, c'est rhomme qui commande ; chez les peuples civises, c'est la loi. Les premiers sont soumis comme des esclaves au caprice d'un maître; les seconds n'obéissent qu'aux lois qu'ils ont faites eux-mêmes.
— Hélas I s'écria Jacinthe, j'ai grand peur que les Gobemouches ne soient des Barbares; car assurément ils ne se gouvernent pas eux-mêmes, et chez eux les hommes ont plus d'autorité que les lois.
— Chaque citoyen est-il soldat? demanda Aristote.
— Non, il y a une armée permanente.
— Ce sont des Barbares, dit le philosophe.
Nomment-ils leurs magistrats par le suffrage populaire et pour un temps limité?
— Non, dit Jacinte.
— Deux fois Barbares, reprit le philosophe.
Jugent-ils eux-mêmes les procès criminels?
— Non, dit Jacinthe.
— Trois fois Barbares, reprit le philosophe.
Se réunissent-ils librement pour s'occuper des affaires publiques ? Ont-ils le droit de critiquer chaque matin les actes de tous leurs magistrats?
— Pas toujours, dit Jacinthe.
— Qualre fois Barbares, reprit le philosophe. Y a-t-il une éducation générale qui fasse pâlir toute distinction de fortune et de naissance?
— Non, dit Jacinthe.
— Pourquoi donc me déranges-tu, jeune homme? dit le sage en fronçant le sourcil. Gouverne à la façon du grand roi des Perses ; conduis sous ta houlette ce troupeau bêlant ; construis des palais, fais la guerre, livre-toi à toutes les passions de ton cœur, mais ne t'inquiète pas de gouverner des hommes : il n'y en a point dans ton empire. »
Disant cela il s'évanouit dans les airs comme une fumée qu'emporte et dissipe le vent.
« Marraine, dit le prince, j'ai eu tort de vous faire évoquer ce Grec; il n^entend rien aux conditions de la vie moderne ; me voilà plus triste qu'avant de Tavoir consulté.
-^ Attends, mon fils, dit la fée. J'aperçois là-
278 LE PRIKCE-GANIGHE.
bas une vieille connaissance qui fera mieux ton aiïaire. Holà, cria-t-elle, seigneur Ahasvérus, venez un peu par ici ; nous avons besoin de voire expérience et de vos conseils. »
A l'appel de la fée accourut un vieillard en haillons qui tenait un grand bâton à la main. Son costume n'était d'aucun pays. Sa face jaunie était sillonnée de rides profondes, sa barbe blanche lui couvrait la poitrine, ses yeux brillaient comme des charbons ardents. C'était le Juif errant. Jacinthe reconnut de suite ce personnage célèbre dont le portrait est partout.
a Marchons, dit l'étranger, je ne puis m'arrêter ; nous causerons en roule ; que voulez-vous?
— Seigneur Ahasvérus, dit Jacinthe, vous qui avez vu tant de choses, dites-moi quels sont les peuples les plus heureux?
—Je n'en sais rien, répondit le vieillard* A un malheureux comme moi, qu'importe le bonheur d'autrui? Mais, si tu veux, je te dirai comment les peuples vivent et comment ils meurent, j'en ai tant vu naître, grandir et disparaître I
— Parlez, mon père, dit Jacinthe, je vous écoute<
— Mon fils, reprit Ahasvérus, une seule chose
fait la grandeur des peuples, la liberté ; une seule chose les tue, l'administration. Écoule et reliens mes enseignements.
« Quand je sortis de Jérusalem, condamné au supplice d'une marche éternelle, je laissai derrière moi une poignée de Juifs, disciples de celui que, dans ma folie, j'avais outragé. C'était là toute l'Église chrétienne. Je courus à Rome, la maîtresse de Funivers; j'y admirai la majesté de ces empereurs païens qui tenaient le monde dans leurs mains. Tout leur appartenait, Tespace et le temps; il n'y avait pas un Romain qui ne comptât sur l'éternité de la grandeur romaine ; les vaincus ne pensaient pas autrement que les vainqueurs.
c< Ce fut sous le règne de Commode que je revins dans la Yille éternelle. Quel changement s'était fait en un siècle et demi ! Trajan, Adrien, Anfonin,Marc Aurèle, ces grands administrateurs, ces princes paternels, avaient couvert le monde de routes et de monuments ; ils n'avaient fait que précipiter la décadence. L'empire s'effondrait par la perfection même de son régime; ceux qui gouvernaient et qu'on payait étaient plus nombreux que ceux qui payaient et qu'on
'm LE PRIMGE-CANICHE.
gouvernait. Aussi n'avait-on plus affaire qu'à un peuple àffomé, languissant, mourant. Ce qui vivait, c'étaient ces chrétiens qu*on persécutait et qui grandissaient par la liberté. Ce qui vivait, c'étaient ces peuplades du Rhin longtemps méprisées et qui maintenant se jetaient sur Tempire comme une meute sur un cerf aux abois.
a Je voulus voir ces barbares. Tatoués, nus ou à demi couverts de peaux de bétes, ils étaient horribles; ils passaient la journée à boire, à jouer, à dormir dans leurs tanières enfumées ; ils puaient l'ail et le suif; mais ces sauvages n'avaient pas de maître ; chaque famille se gouvernait elle-même, chaque bande élisait son chef, chaque Germain se battait pour sa tribu, c'en était assez pour rendre ces peuples indomptables. Rome eut beau leur opposer son or et ses mercenaires, ils dévorèrent l'empire lambeau par lambeau.
« Je m'enfuis en Orient, je vins en Chine, je vis comment un gouvernement paternel réduit les peuples à l'état de troupeau. Étouffer toute vie publique, détruire tout intérêt commun, favoriser tous les appétits, encourager l'égoîsme, c'est la politique chinoise; elle a fait un peuple
sans pairie et un empire sans citoyens. Las de cette civilisation abâtardie, je passai en Amélique, longtemps avant qu'un Européen soupçonnât l'existence de ce vaste continent. Au Mexique, au Pérou, je trouvai de grandes monarchies et des peuples esclaves ; c'était la Chine sous un autre nom.
« Quand la fatalité me ramena en Europe, les croisades étaient passées ; chrétiens et Germains avaient achevé leur œuvre. La campagne était partagée en une multitude de domaines souverains. Les villes, entourées de murailles, se gouvernaient et se défendaient elles-mêmes. L'Église, rUniversité, formaient des corporations puissantes et respectées. A la surface, tout élait inégalité et confusion; au fond, malgré des violences et des crimes sans nombre, la liberté agissait comme un ferment généreux, les peuples vivaient. Gênes et Venise couvraient la mer de leurs vaisseaux et construisaient leurs palais, leurs galeries, leurs églises ; Florence renouvelait Alhènes ; la Flandre élevait ses beffrois et la Normandie ses cathédrales. L'Université de Paris était un foyer de lumières. Toute l'Europe accourait pour écouter ces professeurs dont rien
282 LE PRIKCE-CAKICUE.
ne gênait la hardiesse ; l'Église, toujours sur la brèche, parlait, écrivait, enseignait. C*est elle qui défendait les peuples contre la tyrannie des grands. Partout l'art, la poésie, la science, la richesse, naissaient avec la liberté. J'admirais cette floraison du monde moderne quand une main impitoyable m'envoya dans Tlnde. J'y retrouvai r éternelle décrépitude de ces peuples d^Orient, qu'un despotisme héréditaire condamne à rêver et à servir.
a Louis XIY était à Tapogée de sa puissance quand je fus rejeté en Europe. Partout s'étaient établies de grandes monarchies, de vastes administrations. Je me retrouvais en Orient. Des princes trompés, des gouverneurs insolents, des peuples muets, de grands travaux publics, de lourds impôts, de nombreuses-: armées : c'était le spectacle même que je venais de. quitter en Asie. Partout le luxe des cours et la misère des campagnes, partout le silence imposé et la pensée poursuivie. L'Allemagne endormie, l'Italie mourante, l'Espagne morte, la France épuisée. 11 n'y avait de vivant. que deux nations, l'Angleterre, qui venait de chasser un roi; la Hollande, qui, au fond de ses marais, avait ouvert un
asile aux proscrits de toutes les Églises et de tous les pays.Durantun demi-siècle, j'errai au milieu de l'Europe ; puis le sort me poussa dans les forêts du Nord de l'Amérique. Là j'ai vu recommencer la \ie. Des bannis, des exilés volontaires, oubliés ou méprisés par la métropole, avaient fondé dans les bois de petites sociétés qui se gouvernaient elles-mêmes, sans roi, sans clergé, sans noblesse. Chaque citoyen y était tour à tour soldat, juge, magistrat. C'était une nouvelle civilisation en train 4'éclore, je ne pouvais m'y tromper.
c( Telle est, mon fils, l'histoire du monde.
C'est par la liberté que commencent les peuples, c'est par l'administration qu'ils finissent. Au début, ils ont toute l'exubérance, tout le désordre, mais aussi toute la générosité et toute la vitalité de la jeunesse; plus tard ils deviennent craintifs, calculateurs et égoïstes comme des vieillards. Tout bruit leur fait peur, même celui de la pensée; tout mouvement les effraye, le froid les gagne, la mort approche. Vienne une guerre, leur empire s'effondre, la puissance leur échappe et passe entre les mains de ceux qui ont foi dans l'avenir.
284 LE PRINGE-CANICUE.
a Adieu, mon fils, tu as mon secret, fais-en ton profit. »
Sans attendre de remerciements, le Juif s'éloigna à grands pas. Jacinthe se retourna pour demander conseil à la fée ; elle bâillait comme un poisson.
« Enfin, s'écria-t-elle, ce vieux fou en a fini avec son radotage. Faut-il tant de discours pour prouver que les hommes n*ont pas plus de cervelle que les alouettes, et qu'avec le même miroir on attrape les plus niais comme les plus huppés? Donne-moi la main, mon enfant, j'ai un rendez-vous avec mes sœurs daiis les montagnes de la lune, je t'emmènerai avec moi. »
En un instant Jacinthe vit les arbres, les maisons, les montagnes s'enfoncer rapidement, puis il plana dans les airs et aperçut enfin Timmense plateau de l'Afrique qui semblait sortir du sein des mers.
ce Tiens, dit la fée, en prenant pied non loin du cap Palmas, puisque tu aimes les expériences politiques, reste là, je te prendrai à mon retour. »
Disant cela, la fée s'envola, laissant Jacinthe ébahi. Le prince regarda autour de lui. Il était
dans une petite ville bâtie régulièrement et percée de larges rues, mais tous les habitants étaient noirs. Sa figure étrangère attirait sur lui tous les yeux; les femmes le montraient du doigt, les enfants fuyaient à sa vue, les chiens aboyaient après lui.
Jacinthe s'approcha d'un nègre crépu qui rangeait des banques d'huile dans un grand magasin ; il lui demanda où il était. Quoique un peu surpris de la question, le marchand répondit civilement et en bon anglais que la ville s'appelait Monrovia et qu'elle était la capitale de l'Ëlat de Libéria.
« Tels que vous nous voyez, ajouta-t-il, nous sommes tous d'anciens esclaves venus ici des États-Unis pour y vivre en liberté. Avec l'aide de Dieu nous espérons fonder une république qui, par le nombre et la richesse de ses habitants, éclipsera quelque jour l'Europe et TAmérique. La race blanche est depuis longteînps maîtresse du monde ; la race noire réclame aujourd'hui sa part d'héritage. Elle l'obtiendra : l'Afrique lui appartient.
— Votre peuple est-il nombreux? demanda Jacinthe.
— Nous ne sommes que vingt-cinq mille civilisés, répondit le noir , mais nous apportons avec nous un talisman qui nous permettra de conquérir pacifiquement toute TAfrique et de l'élever au niveau de l'Europe.
— Quel est ce talisman?
— C'est la liberté américaine, dit le nègre.
— Pourquoi ne dites-vous pas là liberté tout simplement?
— Parce qu'il y a deux espèces de liberté, répondit le noir, l'une qui est un mot, l'autre qui est une chose. La première n'est qu'un cri de guerre et de révolution qui bouleverse le vieux continent; la seconde est un ensemble d'institutions qui fait la grandeur de l'individu et la prospérité des nations. Celle-là, nous l'avons apportée d'Amérique avec nous, c'est le germe que nous avons planté; nos enfants lui devront la richesse et le bonheur.
— QueHes sont ces institutions?
— 11 y en a sept : l'Église libre, l'école libre, la presse libre, la banque libre, la commune libre, la milice et le jury. Dès qu'un navire débarque, on laisse les émigrants choisir le terrain qui leur plaît ; une fois établis sur le sol, et dès
la première année de culture, ils fondent des écoles pour instruire leurs enfants, des églises pour prier Dieu, des journaux pour éclairer tout le monde, des banques pour faciliter le travail et les échanges. Voilà le noyau formé, la commune existe; c'est une république, parfaite en soi, qui s'administre librement par le concours de tous les citoyens, et si quelque danger la menace au dedans ou au dehors, chacun de nous est juré pour la défendre, soldat pour la protéger. . Voilà notre liberté, étranger. Est-ce ainsi qu'on l'entend dans voire pays?
— Je vois que vous connaissez votre Aristote, dit Jacinthe.
— Aristotel dit le nègre, roulant ses gros yeux blancs et se grattant le front, c'est un nom inconnu sur notre place; c'est sans doute quelque maison nouvelle qui n'a pas grand crédit.
— Mon ami, répondit le prince, rougissant de tant d'ignorance, Aristote est un grand philosophe grec qui a dit, il y a près de deux mille ans, que le citoyen devait être tour a tour soldat^ juré, administrateur, et que la franchise de la parole et l'éducation commune étaient deuxcon-
288 LE PRINCE-CANICflE.
ditions essentielles de la liberté et de la civili-
salion.
— M'est avis, dit rAfricain, qu'il n'est pas besoin d'être un grand philosophe pour voir des choses aussi claires que le soleil en plein midi. Passez huit jours à Monrovia, il n'est pas un enfant de nos écoles qui, sur ce point, ne vous en dise aussi long que votre Grec.
— Et vous espérez, reprit Jacinthe, que ce • germe américain, le produit le plus pur de la civilisation la plus avancée, lèvera au milieu de . votre barbarie?
— La chose est faite, répondit le noir.
— Permettez-moi d'en douter; la liberté est une question de race.
— C'est une question d'éducation, dit le nègre. Depuis que, sur notre souche noire, nous avons greiïé l'esprit américain, nous nous sentons tout aussi capables de nous gouverner nousmêmes que ces milliers d'Irlandais et d'Allemands qui, chaque année, émigrent auK États- Unis et s'y transforment comme nous. En trois générations, nous serons maîtres de la vallée du Niger; le reste n'est plus qu'une question de temps.
— C'est un rêve brillant, dit Jacinthe ; mais il est trop beau pour être vrai.
— Voilà un doute qui prouve que vous êtes du vieux continent, répondit le nègre. Êtes-vous comme nos voisins du Sénégal, qui s'imaginent coloniser quand ils envoient des généraux pour faire la guerre aux noirs, et des préfets pour régenter et entraver les blancs? Ce n'est pas ainsî que nous agissons. Nos instruments de conquête sont la paix, la liberté et le travail. Cbez nous la commune est comme un polypier : en grandissant, elle pousse un bourgeon, une nouvelle commune qui s'ajoute à la première, tout en vivant de sa propre vie. A son tour, ce bourgeon produit une cellule nouvelle qui ne sera pas moins féconde. L'œuvre ne s'arrête jamais. C'est ainsi que, silencieusement, peu à peu, par un travail latent et irrésistible, notre peuple grandit, couvre le sol, absorbe et transforme la barbarie. Déjà plus de cent mille noirs, venus de l'intérieur, sont entrés dans nos écoles pour y prendre nos idées et nos mœurs. De ces chasseurs ignorants et cruels nous avons fait des fermiers, des ouvriers, des citoyens. L'avenir est à nous ; la commune changera la face de l'Afrique, et le
jour n'est pas loin où, prenant rang parmi les nations civilisées, nous ne ferons plus qu'un peuple et qu'une république.
— Si vous ne vous brisez pas en mille morceaux, dit Jacinthe.
— Encore une erreur du vieux monde, dît tranquillement le noir. Dans ces monarchies créées par la force et militairement gouvernées, tout est dans la main d'un homme, et la main d'un homme ne peut tout contenir : la grandeur de l'empire fait la faiblesse du prince. Mais chez nous, où l'Élat n'est qu'une fédération de petites républiques, vivant chacune de sa propre vie, rétendue de l'empire n'est qu'une plus grande garantie de la paix et de la liberté communes. Où se ferait la rupture? Le centre est partout, la circonférence nulle part. Ne sentez-vous pas qu*un nouvel esprit gouverne les choses et les hommes ? L'Amérique dans sa fleur, rAustralic qui vient d'éclore, l'Afrique dans son premier germe, ne vous disent -elles pas qu'aujourd'hui ce sont des continents entiers qui arrivent à la vie politique, et que la vieille Europe, divisée, régentée, va bientôt entrer dans r histoire comme l'antique Orient et ne
sera plus que le débris d'une civilisation évanouie?
— Je ne crois pas cela, dit Jacinthe un peu ému de la prédiction.
— Il en sera pourtant ainsi, répondit le nègre, à moins que TEurope ne nous emprunte notre liberté américaine et ne change l'esprit de ses enfants. Pardon, étranger, ajoula-t-il, voici le soleil qui baisse, il faut que j'aille au comité d'écoles, au comité milifaire et à la réunion de la banque ; excusez-moi si je vous quitte.
— Vous êtes un des grands fonctionnaires de ce pays? dit Jacinthe.
— Non, dit le nègre en souriant, je suis tout bonnement marchand d'huiles et citoyen de Libéria. »
En attendant le retour de la fée, Jacinthe se promena dans les rues de Monrovia ; il visita le port, les magasins, les églises, les écoles, les bibliothèques. A sa grande surprise, il s'aperçut que les nègres n'étaient pas des Gobemouches et n'en valaient pas moins pour cela.
Une fois rentré dans son palais :
« Marraine, dit-il à la fée, je tiens ma consti-
292 LE PRINCE-CAKICRE.
tulion, et je crois que, grâce à vous, je pourrai faire le bonheur de mon peuple.
— Tant mieux, mon cher enfant, reprit la bonne fée. Maintenant embrasse-moi et disonsnous adieu. Tu ne me verras plus. Où commence la raison unit mon empire. Tu as reçu en partage l'esprit, la force et la beauté ; l'expérience t'a appris à y joindre la justice et la bonté : te voilà un homme; marche courageusement devant toi, tu subiras plus d'une épreuve. Les peuples sont comme les enfants, qui crient quand on les débarbouille. Mais tu auras pour toi ta conscience et le sentiment du devoir rempli ; cela vaut mieux que ces applaudissements qu'une foule banale ou gagée jette à tous les princes, vain murmure qu'emporte le vent.
C'est de toi seul, désormais, que dépend ton
bonheur et ta gloire ; tu n'as plus besoin de moi, adieu. »
Jacinthe embrassa la fée en pleurant et courut s'enfermer dans son cabinet. Dés le soir même, il rédigea une constitution en douze articles qui (j*en demande pardon à cet illustre prince) n'était autre chose que la charte de Libéria. Au fond, c'était la quarantième édition de
cette constitution des États-Unis, qui fait le tour du nouveau monde et qui arri\(era quelque jour en Europe, quand elle aura régénéré les Chinois.
A sa constitution Jacinthe joignit un décret qui changeait le sceau de TÉtat. La vieille devise : Tout pour mou tout par mot, était remplacée par les mots : Vivre et laisser vivre^ termes mystérieux et faits pour étonner les Gobemouches, à qui l'on n'a jamais rien dit de pareil.
Quand la Vérité officielle publia ces deux pièces, ce fut une agitation et une rumeur incroyables. La constitution eut un grand succès. Toute nouveauté charme ce peuple aimable ; t'est une occasion de ne rien faire. On prononça des discours, on illumina, on chanta, on cria. « Le prince, disait-on, eSt le père du peuple ; il a deviné ce que tous ses enfants avaient dans le cœur. » Jacinthe fut médiocrement ému de cet enthousiasme universel ; il savait déjà qu'avec les Gobemouches il n'y a pas de bonne fête sans lendemain.