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CHAPITRE XXI

ORESTE ET PTLADB.

Après une journée aussi remplie Jacinthe n'avail d*autre désir que de rentrer dans ses appartements et de reprendre possession de luimême ; mais on n'est pas roi pour se reposer, surtout quand on a Thonneur de commander aux Go1)emouches. Avec ce peuple théâtral la comédie dure toujours ; il ne peut souffrir les onlr'actes. Un prince ne s'appartient point , on ne lui passe ni les plaisirs, ni le chagrin, ni la réflexion, ni la maladie ; mort ou vif, il faut qu'il joue son rôle jusqu'à ce qu'on l'enterre en cérémonie ; toujours monarque, jamais homme.

Quand Jacinthe et la reine entrèrent dans le bal, chacun fut frappé de leur attitude. La tétc droite, les yeux brillants, l'air triomphant, la reine était rajeunie de vingt années. Son fils était

vainqueur, et elle ne craignait plus pour lui. Au contraire, le prince avait un visage grave et sévère; il commençait à connaître les hommes, triste science qui agrandit l'esprit, mais qui brise le cœur.

Tamaris, belle et parée, s'approcha du jeune roi, et lui décocha un sourire qu'elle avait longtemps étudié devant son miroir. Jacinthe répondit par un salut silencieux, et se rapprocha de sa mère. La vicomtesse regarda fixement le prince, qui détournait les yeux ; elle marcha droit à lui. Elle était de ces femmes qui croient innocent tout ce qu'elles osent, et qui ne se doutent pas que ce qu'on appelle l'aisance des manières chez les grandes dames ressemble beaucoup à ce qu'on nomme l'impudence chez les petites gens.

« Sire, dit-elle, après les inquiétudes que nous avons éprouvées, Votre Majesté permettrat-elle à une humble sujette de lui dire qu'elle joie nous ressentons aujourd'hui ? »

Ce fut la reine qui répondit.

« Mademoiselle, dit-elle avec une certaine hauteur, nous savons depuis longtemps quel est le dévouement de votre famille pour notre mai-

m LE PRINCE-GANICUE.

son royale; le comte de Touche*à-Tout et sa fille pourront toujours compter sur notre bienveillance et notre protection . »

Tamaris reçut de l'air le plus gracieux cette froide réponse, et salua en souriant. Rentrée dans la foule, elle porta son éventail devant sa bouche et se mordît les lèvres. Mais elle reprit bientôt sa sérénité, et ce fut avec une adorable nonchalance qu'elle arrêta au passage un petit marquis étranger, vingt fois millionnaire, qui promenait dans le bal son importance et sa nullité.

a II parait que ce soir on ne connaît plus ses amis, lui dit-elle, en faisant la moue la plus aimable. Je vous attends pour me donner le bras, et vous passez devant moi sans me regarder. »

Durant plus d'une heure le marquis promena la belle vicomtesse; il lui adressa les complinients les plus vifs, les déclarations les plus tendres, les reproches les plus passionnés ; elle répondit à tout en souriant ; de tous ces discours elle n'avait pas écoulé un mot. Trois fois elle avait passé auprès de Jacinthe, avec l'espoir d'éveiller en lui la jalousie, mais malgré ses éclats de voix et le jeu de son éventail, le prince ne l'a-

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vait pas même regardée. Furieuse, elle quitta brusquement le bras de 'Son adorateur et pria son père de la ramener cbez elle.

Une fois rentrée, la \icomtesse éclata.

« Le lâche ! s'écria-t-elle, il ne m'aime plus, et c'est sa mère qu'il charge de m'insulter. J'ai lu dans ses yeux, je ne lui suis pas même odieuse, je n'existe plus pour lui. Les hommes sont tous les mêmes ; bien folle est celle qui s'inquiète de ces ingrats. »

Le comte essaya de Tapaiser, en lui disant que les princes ont aussi leurs caprices, et que peutêtre tout n'était pas perdu.

« Mon père, répondit Tamaris, résignez-vous à boire le calice jusqu'à la lie, si cela vous convient ; pour moi je quitte la cour, et de ma vie je n\y remettrai les pieds. Que le prince Charmant garde pour d'autres sa ridicule bienveillance, et que sa bonne femme de mère me fasse grâce de sa royale protection. Je ne supporte pas l'affront, moi, je ne suis pas ministre, d

Touche-à-Tout baissa la lête devant l'orage, liinis, uiie fois seul, il rentra dans la salle du bal, et chercha des yeux son ami Pieborgne. Il l'aperçut dans un groupe, qu'il égayait de sa

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bonne humeur et de ses méchants propos.

« Cher collègue, lui dit-il, pourriez-vous m'accorder un moment d'entretien?

— Volontiers,, dit l'avocat ; mais, entre nous, mon cher, vous vous échauffez trop pour les affaires publiques. Les ennuis viennent assez vite ; pourquoi ne pas jouir de la vie, quand elle est une fête, comme ce soir? »

Le comte ne répondit rien ; il conduisit Tavo* cat dans une pièce écartée, ferma la porte au verrou, et regardant Pieborgne entre les deux yeux :

a Vous souvenez-vous, lui dit-il, de la promesse que vous m'avez faite, il y a un mois à peine, quand le roi est parti pour la guerre ?

— C'est un interrogatoire, dit l'avocat. De quoi suis-je accusé?

— Répondez sérieusement, je vous prie, dit Touche-à-Tout ; il y va de votre fortune et de la mienne.

— Vraiment? répondit Pieborgne. Eh bien !

mon cher juge, je me rappelle parfaitement que pour garder ma place qui était entre vos mains, je vous ai promis d'être en tout et partout de votre avis.

ORESTE ET PYLÂDË. 265

— Et VOUS avez tenu parole?

— Sans doute.

— Comment se fait-il donc que je vous trouve toujours avec le roi et contre moi ?

— Permettez, dit Pieborgne; quand je vous ai promis d'être toujours de votre avis, j'ai compris que je vous soutiendrais contre tous les ministres présents et futurs ; c'était une ligue offensive et défensive que nous signions ensemble ; mais je n'^ai jamais entendu que je me mettrais avec vous contre le roi. Cela, ce n'est pas seulement un pacte nul de soi, c'est un cas de haute trahison.

— Oui, dit le comte, vous autres avocats, vous avez toujours une loi qui vous dispense d'obéir à l'honneur.

— Déjà des gros mots? reprit tranquillement Pieborgne ; à quoi bon ? Dites ce que vous voulez ; jouons cartes sur table.

— Je tenais à vous rappeler votre promesse, dit Touche-à-Tout ; dès que vous la niez, je n*ai rien à vous demander. Demain, je prierai le roi de choisir entre votre politique et la mienne.

— Vous voulez dire entre votre politique et la sienne, s'écria Pieborgne ; car, pour moi, vous

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savez que je n'ai nulle prétention de gouverner rÉfat. Je défends les idées du prince : c'est là ma seule ambition et mon seul mérite.

— Fort bien, monsieur, dit sècliement le comte; continuez votre honorable ministère.

Aujourd'hui, dites au peuple que le blanc est noir ; demain, changez de langage pour les besoins de la cause, et enseignez que le noir est blanc. Tant que vous serez au pouvoir, vous trouverez des mercenaires pour vous applaudir; mais quand vous aurez faussé l'esprit public, quand vous aurez détruit tout amour de la vérité, tout sentiment de la justice, un jour viendra où vous apprendrez à vos dépens qu'on ne se joue pas impunément de la conscience humaine. Ce peuple que vous n'avez pas respecté vous méprisera à son tour. Son instinct lui dira qu'il y a quelque chose de plus honteux que la femme qui se vend, c'est l'homme qui prostitue son âme et qui fait du mensonge un métier.

— Pardieu ! vous me la baillez belle avec voire morale I s'écria Tavocat, rouge comme un coq< De quel droit me parlez-vous sur ce ton, vous qui énerve^ ce peuple et qui l'abêtissez? Quand je parle, moi, je provoque la réponse^ je ne fuis

pas le combat; tout se passe au grand jour, les armes sont égales. Mais vous et vos agents, vous marchez dans l'ombre, éteignant toute lumière, clouffant toute voix, répandant autour de vous le silence et la mort. L'éloquence vous est suspecte, le talent vous gêne, l'indépendance vous fait peur* Vous avez contre vous tous les esprits éclairés, toutes les âmes généreuses ; vous le savez, aussi votre politique n est-elle que Tétouffement. Pour rassurer votre médiocrité, il faut que la vie s'arrête, et que rien ne dépasse l'étroite mesure de votre ignorance et de vos préjugés. Un couvent ou une caserne, voilà votre idéal ! Encore si vous vous rendiez justice ! Mais à l'étroitesse de vos conceptions, vous associez l'ambition la plus ridicule, l'ambition de l'immobilité. Tout prévoir, tout savoir, tout régler, telle est la modeste prétention de cette église infaillible, qui ne souffre pas la discussion. Des gens qui seraient incapables de faire pousser un épi de blé s'attribuent le droit d'administrer Tintelligence, la conscience. Tactivité, la fortune, la vie de tout un peuple. Ne rien faire et tout empêcher, c'est leur mission: ils n'y réussissent que trop, je l'avoue. Donnez- leur une nation

mobile et confiante, en moins d'un siècle ils l'auront bercée, endormie et étouffée. La belle conquête ! et comme il vous appartient d'insulter à ceux qui parlent, vous les eunuques du sérail I

— Monsieur, s'écria le comte en se levant, savez- vous ce qu'on dit à un insolent ?

— Non, monsieur, mais je sais ce qu'on lui répond.

— Fort bien, monsieur, reprit Touche-à-Tout ; demain vous me rendrez raison de vos paroles.

-T Comme il vous plaira, mon cher collègue, reprit Pieborgne en haussant les épaules. Si vous ne trouvez pas que nous sommes assez ridicules, battons-nous ; mais sachez qu il est plus aisé de tuer un avocat que de le forcer à se taire. Sur ce, je suis votre serviteur. »

• Le lendemain, cette conversation qui n'avait pas eu de témoins était la fable de la ville. Les Gobemouches prétendent que les femmes sont bavardes ; mais on assure qu'ils ont inventé cette calomnie pour faire croire qu'ils sont discrets. La vérité est que, lorsqu'un Gobemouchc confie un secret d'État à son collègue ou à son voisin, le premier soin de chacun d'eux est de communiquer ce grand mystère à ses amis et connais-

sances en leur recommandant de n'en rien dire, ce qui fait que le soir même la nouvelle est dans tous les journaux. Ce peuple aimable est heureux de mépriser ceux qui le gouvernent; rien ne Tamuse autant que de connaître les faiblesses de ses ministres et les vices de ses grands hommes. S'il avait un roi vertueux, il ferait une révolution pour ne pas mourir d'ennui.

On ne s'en tenait pas au récit de la querelle qui avait éclaté entre les deux ministres, on ajoutait que devant le roi, la dispute s'était rallumée; le prince avait été forcé d'imposer silence aux deux conseillers qui lui manquaient de respect. Naturellement on attendait un démenti officiel pour confirmer la vérité de ces bruits ; mais, à la surprise générale*, on lut dans le journal du gouvernement que le comte de Touche-à-Tout avait donné sa démission, et que le chevalier de Pieborgne était appelé à d'autres fonctions. A cette nouvelle, les sages hochèrent la tête et dirent que la fin du monde approchait ; les ambitieux coururent dans les salons, les oisifs bavardèrent, les boursiers perdirent la tête ; il n'y avait pas à s'y tromper, on était à la J

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veille d'un changement politique, grand sujet d'amusement pour les Gobemouches, qui n'aiment rien tant que les nouvelles pièces et les nouveaux acteurs .

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