‹ La princesse d'Erminge (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

y ^^SuRANT quinze jours, vers le milieu de è ^i^)))i novembre, on chassa aux Tachouères, ÏZ^'^^ dans la propriété que le prince d'Erminge possédait en Sologne : une fantaisie de Madeleine de Guivre, subitement lasse de Paris. Les perdreaux étaient déjà décimés; mais c'était le beau moment des battues de taisans, de lapins et de lièvres, et les chasses à courre commençaient. Toute la bande accompagna Madeleine, Ariette et Christian. Le gros Campardon, qui ne chassait guère, assurait que l'exercice qu'il prenait en regardant chasser les autres le faisait maigrir. Jérôme suivait les rabatteurs, un volume des Trincipes de morale dans sa poche. Le ménage d'Ars rallia le troisième jour, puis

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Saraccîoli, dont M""® de Guivre avait fait son cavalier servant, son « chandelier servant », disait Campardon. Le peintre Apistrol lutta d'élégance sportive avec Rémi de Lasserrade. Enfin, pour la plus grande battue, qui devait avoir lieu à la • fois sur les terres des Tachouères et sur le domaine, limitrophe, du marquis de la Monnerie. M""® d'Avigre et ses filles acceptèrent de passer une journée au château de la Monnerie.

En pleine Sologne, à cinq kilomètres de tout village, la bâtisse Louis XIII des Tachouères dresse, au milieu des bois, sa longue taçade de briques encadrée de pierre, ses pavillons coiffés d'ardoise. A l'entour, les panaches verts de nobles groupes d'arbres décorent les pelouses. Clos seulement par des fossés sans profondeur, en maints endroits comblés, le parc se fond insensiblement dans la campagne environnante, monotone avec douceur. La terre grise, aux maigres récoltes d'avoine et de sarrasin, alterne avec les taillis de bouleaux, les futaies de chênes, les étangs endormis dans leur cirque de roseaux... Tandis que faisans et lapins occupaient les chasseurs, les autres invités organisaient des excursions ou simplement des parties de tennis. Un équipage voisin courut le cerf entre Millancey et Romorantin. Le soir, comme la saison restait exceptionnellement tiède, la mode fut de

sortir dans le parc, aussitôt le dîner fini. Le parc devenait alors une sorte de vaste salon galant, où les couples se dispersaient au gré des sympathies. Le gros Campardon s'isolait avec M'^^d'Ars, délaissée par Apistrol qui affectait de courtiser Ariette. Madeleine de Cuivre traînait à sa suite Christian, Rémi, Saraccioli. Puis le jeu ramenait tout le monde autour des tables de bridge et de poker, et, selon l'expression de Campardon, le tripot fonctionnait parfois jusqu'à deux heures du matin.

La princesse d'Ermînge parut des plus enragées, au jeu comme à la chasse. Apistrol ne la quittait guère, et, comme il était bon cavalier, — enfant de famille engagé à dix-huit ans, après dès folies, et qui avait été six ans sous-officier instructeur à Saumur, — leurs après-midi s'écoulaient souvent en promenades à cheval, qu'Ariette ne trouvait jamais assez longues ni assez forcenées de vitesse et de danger. La nuit, au jeu, c'était elle qui faisait les plus fortes différences et exigeait que l'on prolongeât le plus tard les parties. Nerveuse, inlassable, elle méritait l'admirarion de Made qui s'écriait :

— Bravo, Ariette! Te voilà redevenue digne de ma bande!...

Tout le monde, sauf peut-être Jérôme, plus clairvoyant, admettait qu'elle s'était enfin con-

solée de son abandon, et qu'Apîstrol était le consolateur. Le peintre, flatté, souriait dans sa barbe à la Henri IV, quand on le télicitaît. Il n'avouait pas qu'il était, au contraire, avec la pauvre Martine Lebleu, un des objets sur lesquels la princesse « passait » en ce moment son excessive nervosité, et qu'un matin, dans une halte sous bois, s'étant enhardi jusqu'à vouloir effleurer de sa moustache le cou penché d'Ariette, il n'avait eu que le temps de parer avec son bras un coup de badine qui lui eût sillonné le visage.

A la vérité. Ariette, après un sursaut de révolte et de désespoir, le jour où elle avait retrouvé Rémi de Lasserrade chez Holtz et deviné une intrigue naissante entre Madeleine et lui, avait perdu toute orientation à travers sa propre conscience, et cherchait l'oubli d'elle-même dans l'affolement de la « bande ». Aux nainutes de solitude, elle percevait bien l'ignominie de ce séjour aux Tachouères, entre Rémi, Christian et Madeleine. Mais que faire? où aller? où fuir? Et que devenir, si elle tuyait? Cependant, sa souffrance d'être délaissée par le seul être dont elle eût jamais espéré quelque tendresse s'apaisait lentement. Madeleine de Cuivre ne lui inspirait nulle jalousie. L'unique trace d'amour qu'elle retrouvât en elle-même pour l'infidèle, c'était la

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peur nerveuse qu'il ne lui arrivât malheur, engagé comme elle le voyait entre Madeleine et Christian. Elle appréhendait une péripétie tragique, menaçant ce jeune ami, auquel elle avait un instant, avec tant de naïveté, confié l'espoir de toute sa vie. Ainsi sa pauvre pensée se meurtrissait sans cesse à imaginer les tureurs de Christian, redoutées soit pour Rémi, soit pour elle-même. Car nul indice n'était venu la rassurer contre son angoisse secrète. Chaque jour l'aggravait au contraire, malgré l'excès de dépense physique, la fatigue de muscles qu'elle s'imposait, dans l'obscur espoir de s'affranchir. Rompue, les os douloureux et la tête broyée de migraine, elle regagnait, le plus tard possible dans la nuit, sa chambre, où Martine, brisée ellemême d'inquiétude et d'insomnie, l'attendait.

— Allons, Martine, vivement, déshabillezmoi!...

Martine obéissait. Ariette la traitait avec une dureté de patricienne romaine pour son esclave. Guettant les prétextes de mécontentement, rien ne la désarmait. Elle sentait dans les yeux de la chambrière un reproche silencieux : ce reproche non exprimé étouffait visiblement Martine. Devant la princesse, cette fille se dressait comme une conscience qui l'attendait au logis, la jugeait, la condamnait.

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Une si âpre tension de la pensée, une telle frénésie de fatigue, eurent vite ébranlé la santé d'Ariette. Après moins d'une semaine de ce régime, remontant une nuit dans sa chambre et se livrant aux soins de Martine, elle eut une brusque syncope, comme elle en avait eu le mois précédent au cours de son essayage chez Émery.

Martine osa une humble remontrance :

— Madame la princesse aura beau me gronder, je lui dirai ce que je crois devoir lui dire. Il faut cesser de monter à cheval et de se serrer comme elle fait... Je ne peux pas continuer de voir la princesse se tuer comme cela... je ne peux pas!...

Ariette fut interdite un instant. Elle balbutiait, jouant la colère et pourtant touchée, tant l'affection désintéressée de Martine se trahissait à travers les mots :

— Que voulez-vous dire?

Ariette était étendue, Martine s'agenouilla près d'elle, et, si émue qu'elle en oubhait les formules habituelles :

— Ma princesse! ma princesse!... Je vous en prie... laissez-moi vous soigner... J'ai tant de chagrin!...

Le silence dura quelques instants entre la femme de chambre et sa maîtresse. Celle-ci, que

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la surprise avait fait pâlir, eut le loisir de se calmer. Elle dit simplement et sèchement à Martine :

— Finissez de me déshabiller et taisez-vous.

Ariette, cette nuit-là, fut longue à trouver le sommeil. Elle songeait :

« Cette fille sait mon secret... Puisqu'elle me tient, ne ferais- je pas mieux de lui demander son aide? Elle aime l'argent. Et, seule, je ne puis rien. »

Bien que l'air fût tiède et que, par surcroît, un teu léger dansât dans la cheminée, la princesse osa cette fois, la première tois de sa vie peut-être, regarder en face sa destinée.

« Oui, il faut se décider, il faut agir. A quoi bon douter à présent? Il n'y a plus de doute possible... »

Elle tendit toute sa réflexion à imaginer, à combiner des projets. Pitoyable Ariette! Combien de femmes avant elle avaient erré dans le même labyrinthe, s'arrêtant aux mêmes hypothèses, s'agripant aux mêmes racines d'espoir, frissonnant de la même peur mortelle, par moments!.;. Combien avaient trouvé, rejeté, repris les solutions si peu nombreuses, si étroites de ce problème : frauder une loi de la nature, afin de sauvegarder son repos, et les apparences!...

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Mondaines, bourgeoises, l'angoisse horrible dont Ariette était maintenant étreinte guette, comme une hydre à l'issue d'un jardin défendu, presque toutes celles qui croient pouvoir dédoubler la vie conjugale, avoir ici l'union des intérêts, ailleurs l'amour. Pitoyable Ariette ! moins condamnable qu'une autre, parce que le mariage l'avait vraiment trahie, elle, et que nul appui moral ne s'était offert pour la réconforter et la soutenir! L'angoisse des maternités adultères l'étreignait à son tour. Que taire? que taire? L'idée que Christian, dont elle connaissait les colères de fou furieux, pourrait un jour se douter, questionner, suffisait à lui glacer les membres.

« Voyons!... je m'affole... Bien d'autres avant moi... y>

Elle récapitulait les propos de scandale dont la « bande » de Made relevait l'ordinaire de la conversation. Des noms de jeunes mondaines réputées galantes, des noms de teinmes honnêtes aussi, avec le consentement de leur mari... Ce n'est donc pas si difficile. Les romans le prétendent : une course à cheval, le saut opportun d'un fossé!...

(c Voilà quinze jours que je me brise le corps, pensa-t-elle amèrement, et j'en suis toujours au même point. »

Alors, tenter quelque chose de plus? Au lieu

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d'appeler le hasard, le contraindre? Elle n'osa se préciser à elle-même ce qu'elle rêvait; mais cette rêverie confuse suffit à faire courir soudain sur sa peau, comme une onde électrique, un trisson prolongé. Peur de la mort? Révolte intime de la conscience?... Les deux, peut-être. Sa pensée eut un brusque recul :

« Oh! non! pas cela... pas cela... y>

Alors, quoi?

(H J'aime mieux m'enfuir. Si vraiment c'est ce, que je crains, car après tout je n'ai pas de certitude, j'aime mieux me sauver du prince, de ma belle-mère, de tout... Il n'est personne à qui je tienne. J'ai une petite rente insaisissable de deux mille francs que m'a laissée ma tante de la Prade. C'est assez pour vivre... »

Elle se prit à construire un budget avec des ignorances d'entant. Obligée pourtant de s'avouer que deux mille francs de revenu seraient courts, elle se disait :

« Je puis travailler : Martine assure que je gagnerais ma vie à faire des chapeaux, tant j'ai de goût! »

Elle recommença des additions. Son cerveau léger s'y lassa vite, et de cette lassitude s'éleva enfin une tumée de sommeil... Ariette s'endormit en gémissant, n'ayant en somme rien décidé, opprimée seulement par le poids des né-

cessités prochaines où elle ne démêlait encore qu'une iniquité du sort et non la sanction inévitable d'une loi morale.

Le lendemain, une battue monstre était organisée par le marquis de la Monnerie. On avait fixé le rendez-vous vers dix heures et demie, pour déjeuner, à une terme nommée la Fauconnière. L'infatigable M"® d'Ars, la « petite boufteuse de kilomètres », proposa de partir à sept heures du matin en automobile et de se rendre à la Fauconnière en passant par Blois, ce qui revenait à taire quatre-vingts kilomètres pour gagner un point distant de moins de trois mille mètres. Cette proposition saugrenue rallia naturellement les suffrages : la peur des minutes vides est le mal secret qui ronge de tels oisits. Ariette se leva beaucoup trop tard pour se joindre à l'excursion. Elle n'eut que le temps de s'habiller et de taire atteler un tonneau qu'elle conduisait elle-même. Par un raccourci à travers le parc des Tachouères, elle atteignit, en moins d'un quart d'heure, la lisière des taillis que dominaient les toits rouges de la Fauconnière. Là, elle dut descendre et renvoya son léger attelage avec le groom. Un petit ru, tranchi par un ponccau de planches, où l'on ne pouvait passer qu'à pied, séparait en cet endroit les deux propriétés. Le jour était beau et sec; Ariette passa le pont,

puis s'engagea dans les bois, goûtant le plaisir de la marche et de la solitude.

L'étroit chemin, vers la Fauconnîère toute proche, serpentait assez irrégulièrement entre de jeunes taillis, repoussés sur une coupe qui devait dater de cinq ans au plus et que dominaient çà et là les statures plus élancées des baliveaux. Connu des seuls habitants des deux domaines voisins, on y passait rarement; sa trace était indécise... Ariette marchait sans hâte, avec l'envie, par moments, de rebrousser chemin; mais son dégoût des gens qu'elle allait rejoindre à la Fauconnière le cédait encore à la crainte d'une détresse morale dont rien ne la distrairait aux Tachouères. Elle suivit donc le sentier jonché, par-dessus la mousse, de claires lamelles d'or tombées des bouleaux et d'aiguilles de pins desséchées. Parfois un gros cèpe dressait sa capsule brune au milieu des teuilles déchues, de la mousse frisée... Un faisan se levait d'un vol maladroit, avec une clameur enrouée; un lapin détalait si brusque, si preste, qu'on entrevoyait à peine deux oreilles abattues par la peur, une tache blanche dans un paquet de fourrure grise, qui bondissait, bondissait, et soudain, comme par une trappe, disparaissait.

Tout à coup Ariette s'arrêta, aux écoutes.

Dans le taillis abandonné, au point où le sen-

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tîer croisait un chemin plus large, elle entendait des voix. Cela partait, elle s'en rendit compte sur-le-champ, d'une cabane de charbonnier entrevue à travers les broussailles, à demi démolie d'ailleurs et qui datait certainement du temps' où la coupe avait été pratiquée. Son architecture de terre, de bûches et de branchages tenait à peine, toute la toiture enlevée; mais la paroi du fond, orientée vers la princesse d'Erminge, restait intacte et protégeait les interlocuteurs.

Ariette s'approcha, à l'aise dans son costume de chasse pour entrer au fort du taillis qui la dissimulait; elle perçut nettement la parole gouailleuse de Rémi :

— Chère madame, je ne sais pas au monde une autre femme capable de m'amener dans des huttes forestières sous prétexte de rendez-vous, et de me renvoyer, une heure après, comme je suis venu. Est-ce que vous vous moqueriez de moi?

— Quoi? fit la jolie voix un peu grave de M"'° de Cuivre, vous vous plaignez?... C'est le meilleur temps de l'amour, celui-ci... un poète l'a dit. Comme il avait raison !

Rémi apparut debout hors de la cabane...

M""® de Cuivre devait être encore assise à l'intérieur. Ariette n'osa bouger. Elle trem-

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blaît. d'être vue; maïs les buissons la cachaient bien.

— Peureuse! fît Rémi. Je ne crois pas à votre sentiment. Vous n'êtes pas romance pour un sou, au fond. Et vos yeux, que je connais bien, me disent que vous pensez, sous la meilleure façon de procéder en amour, à peu près la même chose que moi. Seulement vous avez peur.

— Et quand ce serait? répliqua Madeleine apparaissant à son tour, déplissant sa jupe courte et détachant de l'étoffe les brins de fougère qui s'y accrochaient. Ce que je puis vous assurer, ajouta-t-elle en regardant Rémi en face, c'est que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

La délicate figure de Rémi se contracta d'ironie.

— Ah! c'est pour moi? Eh bien! vous allez voir... J'en ai assez, moi, de la peur du Reître, et des précautions contre le Reître. Ça ne va pas traîner... Je trouverai bien un moyen de m'expliqueravec lui...

M"™® de Cuivre eut un cri si ardent que l'écho en heurta le cœur d'Ariette.

— Ah ! je vous le défends, je vous le défends... Il vous briserait... Vous, livré à ce furieux? Mais vous ne le connaissez donc pas?...

— Bah! fit Rémi... Un homme en vaut un autre. Il est plus fort, mais je suis plus leste.

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D'ailleurs, nous ne nous battrons pas à coups de poing, je suppose?

— Taisez-vous I Rien que l'idée d'une rencontre entre vous deux me bouleverse...

Et s'approchant de lui :

— Soyez sage et prudent, ou je vous affirme que je n'accepterai même plus des rendez-vous comme celui-ci, que vous pouvez juger fades, mais où nous jouons tout de même notre vie... Oui, ne riez pas, notre vie... Si vous m'écoutez, au contraire, je ne vous en ferai pas repentir...

if Voyons... Vous avez reçu ce matin la convocation que vous attendiez pour votre stage d'officier de réserve?

— Oui, vendredi prochain, la défense nationale me réclame à Bourges. Pendant un mois, à cheval dès cinq heures du matin. Polygone, conférences, tir simulé, mess... Vive l'armée!

— Vous n'avez pas dit la date au prince?

— Non. Il sait que je pars après-demain, voilà tout.

— C'est aujourd'hui samedi. Tout à l'heure, à table, dites tout haut que vous êtes convoqué pour mardi... que vous ne faites qu'aller saluer votre grand-oncle, lundi, à Paris, et que, mardi matin, vous serez en selle au polygone de Bourges.

— Compris! Vous vous arrachez vous-même,

mardi, aux délices des Tachouères, et l'on se rejoint à Paris?

— Mardi, non! ce serait trop tôt. Christian se méfierait. Je partirai mercredi et nous nous verpons le soir même à Paris.

— Va pour mercredi. Chez moi?

— Vous êtes fou?... Je vous recevrai rue d'Offémont. Si vous voulez, vous dînerez avec moi... Et docile, comme ici... ou bien, plus jamais!...

Rémi écrasa du talon une pomme de pin sur le sol.

— Soit!...

Puis, mécontent d'avoir laissé deviner son impatience, il se railla aussitôt lui-même :

— Vous aurez le courage de me laisser partir en campagne sans le moindre contentement, ma promise?

Madeleine hésita, puis répondit :

— Nous verrons.

— C'est bon, dit sèchement Rémi... Je rentre, n'est-ce pas?

— Oui. Il faut que vous arriviez à la Fauconnière avant l'automobile qui ramène le prince. Prenez à droite... ce chemin-ci, et regagnez la maison par le premier sentier. Moi, je prends à gauche et j'y vais directement.

Rémi s'éloigna; puis M™® de Cuivre, ayant

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achevé d'ordonner sa toilette. Ariette écouta le bruit de leurs pas jusqu'à ce qu'il cessât d'être perceptible,.. Alors elle sortit du fourré, s'engagea dans le chemin que Madeleine avait suivi. Elle éprouvait une sensation singulière. Le dé^ goût de ce qu'elle venait d'entendre se mêlait à un vrai soulagement d'être libérée de pareilles intrigues. Et toujours, nulle jalousie. Voir Madeleine et Rémi jouer leurs rôles de galanterie mondaine, loin d'aviver ses regrets, la calmait, cicatrisait la blessure de l'abandon. C'était tellement autre chose, ce qu'elle avait espéré, cherché, cru posséder un moment dans l'amour!

« Ah! jamais plus, jamais... j'en suis délivrée à présent. Tant mieux ! »

Elle arrivait en vue delà grande bâtisse rouge, environnée d'arbres géants. Jérôme, les petites d'Avigre, Apistrol, Rémi et Madeleine se groupaient devant le seuil. On entendait corner au loin l'automobile qui, par la route de Blois, amenait Christian, Saraccioli, le ménage d'Ars.

Dans sa gêne de revoir sur-le-champ Madeleine et Rémi, Ariette attendit que la lourde voiture blanche souillée de poussière vînt se ranger devant le seuil de la Fauconnière, pour avancer elle-même, glisser sa présence, qu'elle eût souhaitée inaperçue, — dans le brouhaha de cette arrivée.

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Le marquis de la Monnerie, dont l'allure évoquait certains capitaines de Franz Hais, vint à elle et lui souhaita le bonjour. Madeleine embrassa son amie.

— Par où es-tu passée, ma chérie? Tu apparais tout d'un coup, comme une jolie fée.

— Je suis venue par le bois, tout simplement.

— Tiens, moi aussi, fît la comtesse sans nul embarras.

M"® d'Ars dépaquetait son aimable visage de trotrin des voiles de gaze qui l'enveloppaient, jetait sa peau de bête à Saraccioli obséquieux, et, très excitée, expliquait à Jérôme de Péfautles incidents de la course. Au retour, elle avait conduit.

— A Lucenay, j'ai tué un oiseau net, par le choc. Dix kilomètres plus loin, à une sale descente, j'ai écrasé un chien... Oh! nous faisions du soixante-quinze, j'en suis sûre... Nous avons traversé Cissey à ce train-là, comme des fous! Les paysans étaient furieux, on nous jetait des pierres... ce que c'était amusant!... Le prince a reçu un morceau de tuile dans sa casquette!

Tout en causant, on rentrait dans la Fauconnière, où l'on trouva la marquise de la Monnerie, fine et charmante figure encadrée de cheveux prématurément blancs, et, à ses côtés, M'"'' d'A-

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vîgre, la mère de Rose et de Marguerite, petite femme blonde, mince et grave, vêtue avec une sobriété recherchée. Ses filles lui ressemblaient, ou plutôt le visage de la mère rappelait, la grâce en moins, les attrayants visages des jumelles, — comme certaines copies sèches et raides qu'exécutent, d'après les maîtres, des amateurs inexpérimentés.

La Fauconnîère était une ancienne ferme que le comte de Calm, père de Christian, veneur passionné, avait achetée et fait accommoder en rendez-vous de chasse. Après la mort du comte, la princesse Charlotte -Wilhelmine, trouvant ' assez lourde la charge des Tachouères, vendit cette ferme au marquis de la Monnerie. Elle n'était remarquable que par le majestueux cercle de chênes qui l'encadraient, la dominaient, y maintenaient une fraîcheur délicieuse aux jours les plus ardents... Par cette matinée d'automne, claire mais un peu froide, on avait cru prudent de réchauffer la salle où la table était dressée. Au moment où l'on y pénétra pour déjeuner, de hautes et larges flammes léchaient l'âtre de pierre et de briques, et leur reflet dessinait en arêtes luisantes et en pans d'ombre les solives du plafond.

Ariette, placée entre le marquis et Apistrol^

mangea de bon appétit. Elle avait toléré, ce matin, à son lever, que Martine relâchât un peu l'étau de son corset; le corps plus libre, elle respirait mieux. Elle écouta distraitement, mais sans mauvaise humeur, les fades galanteries d'Apistrol, les plaisanteries un peu grosses que Campardon échangeait avec le marquis, les histoires de battues merveilleuses, d'incroyables records d'automobile... Saraccioli fit pour M"®* d'Avigre, ses voisines, le récit, en termes précieux et pittoresques, d'une chasse à courre dans la campagne romaine. Cependant, la princesse d'Erminge, de plus en plus absente de ce qui se passait autour d'elle, fixait sa pensée sur un projet qui avait tout à coup germé dans sa tête, en entendant M. de Péfaut raconter à M"® d'Ars une anecdote du temps où il était interne à l'hôpital Beaujon.

(H Jérôme est médecin. Il est absolument sûr. Il a de l'amitié pour moi, bien que depuis mon mariage il se soit un peu refroidi, et cela par ma faute... Si je le consultais, il ne me refuserait pas un avis... i>

Jusqu'où se confierait-elle à lui? Et même, que lui demanderait-elle? Elle ne le savait pas encore. Comme toutes les âmes débiles, elle avait juste assez de courage pour commencer les choses et les livrer ensuite à la destinée.

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Le repas terminé, alors que les chasseurs s'équipaient, Ariette déclara qu'ayant mal dormi la nuit précédente, et se sentant un peu fatiguée, elle ne suivrait pas la battue : elle reviendrait aux Tachouères à pied, à travers le parc. Apistrol s'offrit à l'accompagner.

— Non, pas vous, lui dit-elle, vous êtes un trop beau fusil. Le tableau, ce soir, se ressentirait de votre absence. Mon cousin de Péfaut, qui chasse avec un livre sous le bras, ne me refusera pas sa compagnie.

— Assurément, répliqua Jérôme. Et jamais je ne me serai tant félicité d'être un tireur médiocre.

Ils se divertirent quelque temps au départ des chasseurs. Le marquis, Christian et Madeleine partirent les premiers, derrière les rabatteurs, puis Rémi avec M""® d'Ars et Saraccioli, puis les autres en groupe, Campardon fermant la marche avec M. d'Ars, Rose et Marguerite d'Avigre.

Une Victoria ramena la marquise et M"'® d'Avigre au château de la Monnerie. Jérôme et Ariette reprirent alors, à travers bois, le chemin par où Ariette était venue.

— Je ne me flatte pas que ce soit l'avantage de ma compagnie que vous ayez désiré, dit en souriant M. de Péfaut dès qu'ils furent seuls. Vous avez quelque chose à me dire?

LA PRINCESSE d'eRMINGE tOp

— D'abord je goûte beaucoup l'avantage de votre compagnie, répliqua Ariette. Et puis, c'est vrai, je voulais vous consulter tout en taisant un peu de footing avec vous. Vous êtes médecin, n'est-ce pas, et bon médecin?

— Bon médecin, personne a'en sait rien, pas même moi, puisque je n'exerce pas. Je suis docteur en médecine, voilà tout.

— Ah! fit-elle un peu découragée... Au fait, pourquoi n'exercez-vous pas?

— J'ai essayé, ma chère cousine. Quand j'ai eu mes diplômes, j'ai tenté bien réellement de iaire de la clientèle. Seulement, ni mes maîtres ni mes clients ne me prenaient au sérieux. J'avais le tort d'être baron de Péfaut, et réputé riche. Voyez-vous, on n'est pas juste pour nous. On critique l'inertie de l'aristocratie moderne, et on ne lui tolère pas de métier. Nous n'avons le droit de nous occuper que de chevaux et de femmes.

Malheureusement ni l'un ni l'autre de ces passetemps ne m'amuse. Bah!... Cela ne fait rien.

Avec des livres et un laboratoire, on se console de tout... Et puis, je vais avoir une cliente, il me semble?

— Oh! il ne s'agit pas de moi, corrigea précipitamment Ariette, d'un ton qui s'altérait un peu.

Au loin, on entendit les premiers coups de

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feu, amortis parla distance jusqu'à ne plus faire qu'un léger claquement de fouet.

— De qui, alors? demanda Jérôme.

— J'ai une femme de chambre... Vous la connaissez?

— Martine? Je croîs bien! Elle est parfaite.

J'ai eu, par téléphone, quelques conversations avec elle. Elle s'exprime comme une dame.

— Elle est très convenable. Seulement, voilà, elle a fait une sottise...

— Un amant? questionna Jérôme, regardant Ariette dans les yeux.

Ariette détourna le regard, et, avec efiort, sentant que depuis quelques répliques sa voix prenait une fêlure de mensonge, dit :

— Justement.

On arrivait au pont de planches qui séparait les deux domaines; Ariette le passa la première, heureuse de dissimuler le flux de sang qui lui empourprait le visage. Quand Jérôme l'eut rejointe, elle reprit, plus calme :

— Voilà... Un garçon l'a séduite et l'a abandonnée... Et elle a des raisons de craindre les conséquences.

— Pourquoi cette peur, si elle est libre? Un enfant n'est jamais un malheur... et elle doit gagner assez chez vous pour payer la sage-femme et la nourrice?

LA PRINCESSE d'eKMING^ III

— Bien sûr, murmura Ariette,

Elle ne savait plus ce qu'elle voulait demander, interloquée par les tranquilles réponses de M. de Péfaut.

— Enfin, que dois-je faire? interrogea celui-ci. Est-ce qu'elle ades malaises?

— Oui, c'est cela, reprit vivement la princesse d'Erminge. Des malaises constants. Elle n'ose pas consulter... Vous concevez, elle ne m'a pas dit les choses aussi nettement, mais je m'en doute.

— Désirez-vous que je la voie? C^est facile tout de suite, puisque nous rentrons aux Tachouères.

— Non! non! ce n'est pas nécessaire... Pour le moment, elle va mieux. C'est dans le cas où elle se trouverait souffrante ici, pendant que nous sommes à la campagne, que je vous ai averti... pour que vous n'ayez pas de surprise si je vous appelle inopinément, et que vous nous gardiez le secret... Voilà ce que je voulais vous dire. Maintenant, je ne vous retiens plus, et, si vous voulez rejoindre la chasse, vous le pouvez certainement. Les rabatteurs ramènent le gibier vers l'étang de Villiers. Vous n'avez qu'à vous y rendre directement. Vous y serez avant tout le monde.

— Sincèrement, fit Jérôme, vous ne préférez pas que je vous accompagne? Vous savez que

j'aurais plaisir à passer l'après-midi auprès de vous, comme autrefois, quand vous étiez fillette, et que vous vous installiez chez nous en janvier. Vous rappelez-vous?

— Oui, je me rappelle, dit la princesse, devenue peu à peu nerveuse. Mais aujourd'hui je serais une désagréable compagnie... J'ai la migraine. Laissez-moi rentrer seule, Jérôme. Allez chasser et vous amuser. Voici votre route vers l'étang de Villiers.

Elle s'était arrêtée, incapable de dissimuler son impatience d'être seule. Jérôme n'insista pas.

— Soit. Puisque vous le désirez, je vais rejoindre les autres. Mais un mot encore au sujet de Martine...

— Puisque je vous dis que rien ne presse.

— Si, laissez-moi parler, poursuivit-il avec une nuance d'autorité qui imposa à Ariette.

Cette fille, si les symptômes se confirment, va être en butte à des tentations que vous pressentez, pour sortir d'embarras. Votre devoir est de l'en détourner. S'il s'agissait d'une femme du monde, il suffirait de lui dire : « Prenez garde au chantage! » Il ne s'agit que d'une chambrière; qu'elle sache donc le risque qu'elle court : la vie une fois sur dix, la santé neuf lois sur dix.

— Est-ce donc sî périlleux? interrogea Ariette, qui, malgré elle, avait pâli.

— Je viens de vous le dire... Redites-le-lui!... Ace soir!

Il s'éloigna vivement, coupant court à l'entretien. La princesse eut un instant envie de l'appeler, de courir après lui. L'aveu lui semblait presque facile maintenant. Jérôme n'avait-il pas deviné?... Mais, tandis qu'elle réfléchissait, le baron était déjà loin. Elle reprit lentement le chemin des Tachouères. Elle était extrêmement lasse, et dès qu'elle eut regagné sa chambre, elle se jeta sur une chaise longue et s'assoupit.

Elle ne s'éveilla qu'à la nuit tombante. Les chasseurs, rentrés aux Tachouères, faisaient collation : elle entendit le bruit de leurs pas et de leurs voix dans la salle à manger.

— Madame de Guivre, lui dit Martine, a demandé des nouvelles de la princesse, tout de suite en arrivant... Elle m'a recommandé de la prévenir dès que la princesse serait réveillée.

— Bien! qu'elle monte si elle veut, fit Ariette.

Madeleine ne tarda pas. Elle questionna Ariette sur sa santé avec une bonne grâce affectueuse. Elles parlèrent de la chasse, des hôtes, de chiffons. Sa présence ne taisait pas souffrir Ariette. Au contraire, elle la distrayait des soucis intimes auxquels elle était lasse de rêver.

114 LA PRINCESSE DERMINGE

— Tu sais, chérie, dit Madeleine, que je vais être forcée de vous quitter un peu avant le retour de notre bande à Paris.

— Ahl Pourquoi? demanda la princesse.

Et aussitôt elle se rappela la conversation entendue dans le bois de la Fauconnière. Rémi, au déjeuner, avait annoncé qu'il quittait le lendemain les Tachouères pour faire à Bourges un stage d'ofBcier.

— Mon notaire de Rouen m'écrit. que la succession de ma tante de Langeois, — le domaine de Goberville, qui avait été hypothéqué indûment, — est liquidé. Mais il faut ma signature et ma présence.

— Oh! c'est ennuyeux, dit Ariette. Comment vais-je m'arranger ici sans toi? Si nous avancions tous notre retour?

— Non, dit vivement M™® de Cuivre. Je mettrai tout bien en train ici avant de partir, petite paresseuse. D'ailleurs, cela ne fait que deux jours à passer, puisque vous-mêmes rentrez samedi... Mais à quoi penses-tu?

Ariette avait les yeux fixes, elle sursauta.

— A rien, fit-elle... à ce que tu dis...

Quand Madeleine avait dit : « Deux jours à

passer, d Ariette avait songé soudain : « Deux jours... et deux nuits. » Les paroles de M. dePéfaut : chantage, mort, avaient chassé définitive-

LA PRINCESSE DERMINGE Ilf

ment de son cerveau les projets criminels. Mais n'y avait-il pas un autre moyen?... Deux jours, Madeleine absente des Tachouères... Deux jours... et deux nuits... .

La pression de la nécessité et le hasard de cette absence de Madeleine se conjurèrent alors pour suggérer à la princesse un projet qu'elle n'avait pas encore envisagé, non par répugnance au mensonge (elle était en ce moment en pleine révolte de conscience, et voulait se sauver malgré tout, contre tout), mais parce qu'il semblait à première vue absurde, impraticable. Dès que M"*® de Guivre l'eut de nouveau laissée seule, elle le médita. Absurde, impraticable, telle elle le jugea d'abord. On ne pouvait être moins une épouse qu'Ariette ne l'avait été pour Christian. Leur unique semaine conjugale laissait à celle-ci un souvenir confus d'insomnies effarées, hachées de peur et de dégoût. Puis, du jour où Madeleine de Guivre était intervenue dans leur ménage, sa vie et celle du prince s'étaient continuées sans se mêler jamais, jamais plus, à ce point qu'ils évitaient même de se trouver seuls ensemble, de se parler sans témoins, de se toucher : oui, de se toucher! Leurs mains à peine se irôlaient, et seulement quand ils y étaient contraints par la présence de tiers. Un pareil régime, impossible aux unions bourgeoises, est facilité

Il6 LA PRINCESSE d'eRMINGE

dans le monde par l'extrême rareté des moments de solitude, par la présence continuelle des gens de service... Pourtant Christian et Ariette ne se haïssaient point. La rupture profonde de leur vie sentimentale se traduisait simplement par l'absence de toute intimité, de tout contact... Pour mener à bout son entreprise. Ariette devait donc reprendre les choses de loin. Elle fouetta son inertie naturelle, sa paresse à réfléchir et à agir, par cette injonction qu'elle se répétait à elle-même : c: Il le faut... il le faut... Cela, ou le risque de chantage et de mort... Donc, il le faut. »

Incapable de dresser un plan méthodique, raisonné, pour influer sur les sentiments de son mari, elle se jeta dans ce projet avec l'instinct de la conservation, sans plus. Et la volonté de réussir l'obséda. Mais, dès qu'il fallut préciser un moyen pratique, elle constata combien le sens est confus de cette phrase, qu'elle avait lue dans tant de romans : a: se rapprocher de son mari. y> Tant que Madeleine lut présente, Ariette tâcha bien de s'associer de plus près aux divertissements du prince; mais Madeleine participait à ces divertissements, Ariette la trouvait toujours là; le prince ne prêtait nulle attention à sa femme. Une ou deux fois, celle-ci s'arrangea pour s'isoler un moment avec lui. A l'ordinaire,

quand le hasard leur imposait de pareils tête-à tête, ils ne prenaient aucune peine, l'un et l'autre, pour combler le vide entre eux : chacun d'eux continuait d'agir exactement comme s'il avait été seul... Ariette, dans sa nouvelle disposition d'esprit, hasarda quelques paroles : en les prononçant, elle sentait que ces paroles ne servaient à rien, puisqu'elle ne pouvait rien dire qui vraiment les intéressât tous les deux. L'échange des phrases lut si vain qu'il ne devait laisser aucun souvenir dans la mémoire de Christian : « Avezvous reçu des nouvelles de votre mère?... d ou bien : m De quel côté menez-vous la chasse aujourd'hui?... ]^ Ainsi, l'efiort naïl de rapprochement, durant ces jours préliminaires, eut pour efl'et de démontrer à Ailette, plus maniiestement encore, que son mari et elle étaient deux étrangers, et pis qu'étrangers, puisque entre étrangers la sympathie et l'harmonie peuvent naître dès l'abord, et qu'ici la désunion était consommée. Alors, songeant au point essentiel de son dessein, elle désespéra. Elle fit vingt plans auxquels elle dut renoncer aussitôt. Elle comprit enfin que de telles reprises ne se négocient guère : elles peuvent naître d'un incident, d'une rencontre. Non pas qu'elle imaginât que, Madeleine partie, Christian tomberait dans ses bras ; seulement, ils pourraient enfin converser; elle

Il8 LA PRINCESSE d'eRMINGE

pourrait lui dire : d J'ai à vous parler, écoutezmoi... y> Elle remit donc sa tentative à l'époque où Madeleine serait partie, a: J'irai trouver le prince, et je lui parlerai... » Elle médita un discours.

Elle croyait se sentir forte de ce fait que le tort initial venait de Christian, et qu'elle avait un droit indiscutable à lui demander compte de sa jeunesse délaissée. Une voix timide, dans les plus secrètes profondeurs de sa conscience, objectait bien que ce droit, au moment même où elle allait le revendiquer, elle ne le possédait plus ; que cette démarche, aujourd'hui si gênante, elle eût pu la faire avec une sorte d'autorité et de dignité un an auparavant. Elle avait beau se rebeller et ne pas vouloir entendre cette voix, elle en éprouvait un étrange malaise. Ce malaise, cet embarras, c'était le premier avertissement, pour elle jusque-là si insouciante, qu'il existe un équilibre, une loi d'action et de réaction dans les choses mystérieuses de la vie morale, qui échappent à la vue et à la mesure. Ayant transgressé pour son compte le pacte conjugal, même si cette transgression n'était connue que d'ellemême, elle sentait ses droits comme abolis. La constatation de sa déchéance s'imposa par ailleurs encore. Quand Ariette conversait en soi-même de son projet de rapprochement avec le prince.

LA PRINCESSE DERMINGE IIÇ

elle se disait : « Je lui parlerai, je lui ferai sentir l'iniquité de mon délaissement. 3> Elle se disait cela, mais elle ne voulait pas réfléchir plus avant, examiner si elle comptait sur sa seule parole, sur la revendication légitime de ses droits d'épouse, ou sur l'effet des moins nobles hasards : une sorte de pudeur l'empêcha d'imaginer le rapprochement jusqu'au bo^t... Et qu'elle fût arrêtée là par cette pudeur l'étonnait encore, lui était une nouvelle révélation des lois inscrites au fond de soi, de la loi qui dit à l'homme, en certaines conjectures, et sans qu'il en puisse appeler : « Tu déchois !... y> Loi mystérieuse I D'où lui venaitelle? Point de son éducation : elle n'apercevait d'influence morale exercée sur elle que par Jérôme de Péfaut et sa mère, et cette influence lui semblait avoir été trop brève et trop intermittente pour la modifier. Rien, rien n'avait agi sur elle avec autant de force impérieuse que cette gêne égoïste résultant de la faute : après la faute, ce n'était pas seulement physiquement qu'elle était autre. Elle ne se sentait plus la même personne, avec les mêmes droits, les mêmes possibilités. Irritée de constater cela, elle ne voulut plus réfléchir. Elle se buta à penser : ce Le premier soir où Madeleine sera absente, j'irai trouver le prince, causer avec lui. Ma démarche sera diflîcile; mais que peut-il, lui, op-

I20 LA PRINCESSE DBRMINGE

poser à ma réclamarion de reprendre ma place d'épouse? y>

Parmi ces angoisses, les heures cependant passèrent vite. Rémi de Lasserrade était parti le lundi. Le mercredi, M"*® de Guivre quitta à son tour les Tachouères, prenant à Salbris un train du matin. Christian, persuadé que depuis vingtquatre heures le jeune Lasserrade était à Bourges, se sépara d'elle sans défiance, mais non sans mauvaise humeur. Par surcroît, dès la pointe de l'aube, la pluie commença à tomber, fouaillée par un vent aigre : une de ces pluies d'automne qui noient l'horizon, vieillissent d'un coup le paysage, lui mettent par avance son masque d'hiver... Ariette avait vaguement compté profiter de la battue quotidienne pour commencer ses approches. Elle tut déçue et désemparée. A travers les hautes fenêtres à croisillons de sa chambre, elle regardait le suaire d'eau envelopper tout l'horizon; et son faible génie d'intrigue, d'invention, s'irritait de se sentir désarmé. D'abord, que faire des invités? Par de telles journées, ces oisifs qui, sauf Jérôme de Péfaut, ne trouvaient en euxmêmes qu'un morne ennui, et haïssaient le recueillement autant que la lecture, tuaient les heures au jeu. Dès qu'on avait pris le café, après déjeuner, on installait la table de baccarat. L'habillage avant le dîner, puis le dîner, faisaient une

LA PRINCESSE t> ERMINGE 121

trêve entre sept et dix heures. Ensuite le jeu à petites tables, bridgeou poker, reprenait jusqu'au milieu de la nuit. Ce fut le programme de ce mercredi, où le mauvais temps et l'absence de M"*® de Cuivre conspiraient à épaissir l'atmosphère. Ariette elle-même joua, perdit, puis brusquement, la nuit déjà venue, regagna tout ce qu'elle avait perdu, et deux mille francs de plus. Le prince gagnait aussi quelques billets de banque. On ne quitta le salon qu'à la dernière minute, quand il fallut s'habiller. La fièvre d'une journée de jeu tenait tout le monde; le dîner fut assez gai. Ariette ne but que du Champagne à peine trempé d'eau. Quant au prince, que d'ordinaire M""® de Cuivre surveillait, il se laissa aller à son instinct de buveur héroïque, et vida à lui seul un flacon de corton et une bouteille de Champagne brut... Le jeu recommença aussitôt après le dîner, et, quand Ariette remonta dans sa chambre, il était deux heures du matin.

(C Voici bientôt la minute d'agir, pensa-t-elle : je veux, je veux réussir... »

Déjà peu à peu transformée au creuset de la souffrance et de la réflexion, elle essayait de se justifier devant son propre arbitre.

(C C'est mon mari, voyons!... Je ne fais rien de mal en cherchant à le reprendre... i>

Mais ce faux-fuyant ne la leurrait pas.

122 LA PRINCESSE DERMINGE

« Au fond, je veux lui faire croire ce qui n'est pas vrai... Eh bien! tant pis... J'ai vraiment trop pâti moi-même; c'est ma revanche. 3)

Elle médita :

« Sa chambre a une issue dans la bibliothèque... J'irai chercher un livre tout à l'heure, quand les gens seront couchés... Je ferai tomber un gros in-folio pour attirer son attention. Il ouvrira la porte. Alors, comme nous serons seuls, il faudra bien que nous nous parlions. »

Elle se répétait la phrase qu'elle avait imaginée pour amorcer l'entretien... « Christian, puisque vous voilà, je voudrais vous demander quelques instants... y>

Et le discours, gauchement préparé, se déroulait dans sa pensée :

(C Je ne vous reproche rien et je ne vous dirai rien du passé, mais de l'avenir, de notre avenir... ][>

Il y avait un point sensible. Ariette le savait, dans l'âme rude de Christian : le respect gardé à sa mère, la princesse Charlotte- Wilhelmine. Or, le vœu constant de celle-ci était que Christian eût un fils, que le dernier rameau d'Erminge ne se desséchât point avec lui. En associant au désir de la vieille princesse un désir personnel de maternité, il semblait à Ariette qu'elle pouvait donner une apparence à la fois vraisemblable et avouable à sa tentative...

... Le carillon anglais, imitant les premières mesures de celui de Westminster, vient de sonner en haut du pavillon la demie de deux heures après minuit... Les bruits de pas, les échos de rire s'apaisent dans toute la longue maison.

Voilà que l'oreille, dans le silence, recommence à distinguer le crépitement doux de la pluie sur les pelouses, l'égrènement des gouttes d'eau dans l'armature de zinc des chéneaux. Ariette est seule dans sa chambre. Elle a congédié Martine avant que Martine ait achevé de la dévêtir, ne pouvant supporter ce témoin silencieux, mais non confident, de ses projets. Ariette est seule... Tout se tait; l'égouttement de la pluie devient lui-même plus rare, plus lent... Entr'ouvrant la porte. Ariette s'assure que l'électricité est partout éteinte. On ne voit plus, on n'entend plus rien. Elle frissonne, ce n'est pas de froid... Mais soudain elle se rappelle la nécessité impérieuse de ce qu'elle va faire : elle a peur de ne pas rencontrer son mari, de le trouver endormi...

Elle se décide et sort de sa chambre.

Cependant, Christian d'Ermînge, après le jeu, était lui-même remonté dans son appartement, composé d'un vaste cabinet de travail encombré

124 Ï-A PRINCESSE D ERMINGE

principalement d'outils de chasse, et d'une chambre à coucher carrée, installée dans le pavillon d'angle. Il s'était fait déshabiller par son valet de chambre, puis, ayant passé un pyjama, s'était mis à fumer des cigarettes, tout en vérifiant la charge des cartouches dans sa ceinture, poui le lendemain. Son cerveau, accoutumé au vin, était déjà libéré des fumées du corton et du Champagne. Mais il se sentait nerveux et ne pouvait se résoudre à gagner son lit, où il redoutait de ne pas trouver le sommeil.

Depuis le début du séjour aux Tachouères, il avait coutume, chaque nuit, dès que l'ombre était refaite dans les corridors, de rejoindre M"*® de Guivre. La chambre de celle-ci était située sur la grande façade, dont le pavillon habité par Christian formait l'angle. La bibliothèque, puis un autre appartement laissé soigneusement vide par les ordres du prince, séparaient le pavillon de cette chambre. Aujourd'hui, Madeleine était absente : la longueur prévue de cette nuit solitaire tourmentait l'amant. Il était fort rare en effet que Christian, même à Paris, restât vingt-quatre heures éloigné de la comtesse. Rue d'Offémont, il la visitait avec une assiduité qu'elle trouvait parfois importune, mais qu'elle lui pardonnait vite, liée à ce compagnon redoutable par les liens les plus mystérieux de sa sen-

LA PRINCESSE D ERMINGB I2f

sibilîté. Les semaines passées aux Tachouères étaient encore plus intimes, presque conjugales, puisque les appartements du prince et de Madeleine, séparés en apparence, communiquaient en réalité. Christian, toujours épris de Madeleine jusqu'à l'envoûtement, chérissait des séjours qui lui livraient ainsi sa maîtresse comme une épouse. Madeleine les lui accordait avec mesure, pour le récompenser d'avoir été moins tyrannique, ou pour le calmer quand elle sentait gronder en lui un orage de frénésie jalouse.

Peu rêveur par nature, dépourvu également d'imagination et du goût de méditer, le prince était sujet cependant, comme tous les voluptueux, à l'obsession des souvenirs. Quand il eut fini de vérifier ses cartouches, il rentra dans sa chambre, essaya de parcourir les journaux de Paris disposés à côté de son lit... Mais ses yeux ne voulaient pas lire; des détails précis de telle ou telle heure mémorable de sa longue liaison avec Madeleine se substituaient à la lecture.

Il pensait :

ce Que fait-elle à présent?... »

Et plus nettement qu'une imagination de romancier, la mémoire tenace de tous ses sens évoquait l'hôtel de la rue d'Offémont, l'escaHer aérien à rampe de fer peinte en vert qui menait

à la chambre de Madeleine, la chambre ellemême, toute blanche.

« Un autre que moi dans cette chambre?

Quel autre?... i>

Rien qu'à rêver cela, il crispa sa main sur le fusil à deux coups qu'il avait pris distraitement au râtelier, et le serra comme une arme qui va donner la mort et non pas à d'inoffensives bêtes de forêt ou de plaine... Puis il raccrocha le fusil et réfléchit. Il pensait à Rémi de Lasserrade, et tout à coup notait la coïncidence de son stage militaire avec l'absence de Madeleine. Rémi et Madeleine d'accord?... Lui bafoué aux Tachouères, pendant que?... Les veines de ses tempes se gonflèrent, toutes bleues, tandis que son front, assez pâle d'ordinaire au-dessus du visage coloré, se teintait de plaques rouges... (( Ah! je les tuerais... je les tuerais tous les deux... » Et il haït un moment Madeleine, pour cette impossibilité où il était condamné de la posséder toute, et d'être sûr qu'il la possédait seul. Il ne la sentait pas asservie comme il l'aurait voulu : par tant de côtés de son esprit délié, elle lui échappait! Il se jugeait incapable de la pénétrer, de la surprendre, ^i un jour elle s'avisait de le trahir. Et, comme tous les êtres d'une grande force physique unie à un esprit un peu court, cette idée d'être joué par de plus faibles

LA PRINCESSE D ERMINGE I27

que soi lui suggérait un besoin violent de frapper, d'abuser de sa force comme d'un argument auquel on ne réplique point.

« Voyons, voyons! Rémi est certainement à Bourges pour son service militaire. Madeleine, elle, m'a télégraphié aujourd'hui de Paris... demain elle doit m'écrire de Rouen... y>

Il se rassura par cet argument sommaire : ses accès de jalousie lui donnaient une lassitude intolérable, une vraie courbature mentale. Puis, tracassé d'une anxiété obscure, le désir lui vint de gagner, ainsi que chaque soir, la chambre de la comtesse. Violenté aussitôt par ce désir évocateur, il courut à la porte qui, par les appartements vides au delà de la bibliothèque, conduisait à ceux de Madeleine. Mais la porte le repoussa de tout l'effort qu'il venait de faire. Elle était verrouillée à l'intérieur. Un instant, la colère du prince se rua contre cette porte. Puis il songea qu'il n'avait qu'à revenir sur ses pas, à suivre le corridor : sûrement de ce côté Madeleine n'avait pas terme à clé.

En sortant de sa chambre, il crut percevoir le bruit d'une porte qui s'ouvrait, dans une autre aile du château. Il resta indécis, car il ne se souciait pas d'être rencontré. Mais tout bruit cessa, il n'entendit plus que le lent crépitement de l'eau qui s'égouttait des toitures. Il s'engagea

128 LA PRINCESSE d'eRMINGB

vivement dans le corridor. L'obscurité, par cette nuit noyée, était complète. Il atteignit sans difficulté Tappartement de Madeleine de Guivre, l'ouvrit, et, tâtant de la main, vira le commutateur... Une lampe-veilleuse s'alluma, éclaira le lit de milieu, un lit Louis XV à panneaux cannés, laqué d'un vert pâle sous un léger baldaquin de soie... Comme il se retournait pour fermer la porte derrière lui, il vit Ariette, debout dans le corridor, immobile, qui le regardait.

Christian n'avait aucune présence d'esprit; ce colosse était, devant l'imprévu, timide et gauche comme un enfant, à moins que sa timidité ne se changeât brusquement en colère. Ariette, au contraire, avait médité durant toute la journée l'éventualité d'une rencontre. Elle regarda son mari bien en face et dit assez fermement les mots qu'elle avait préparés :

— Je ne pouvais pas m' endormir. Alors j'ai eu l'idée d'aller chercher quelque livre à la bibliothèque.

Le prince répondit :

— Moi non plus, je ne dormais pas.

Et, malhabile aux inventions, il emprunta son prétexte à la princesse, et presque ses mots :

— Alors je suis venu chercher ici un volume que Madeleine lisait et qu'elle m'a recommandé.

LA PRINCESSE D ERMINGB I29

Comme on ne voyait aucun livre dans la chambre parfaitement en ordre, il ajouta :

— Mais elle a dû l'emporter, car je ne le trouve pas.

Le mari et la femme s'observèrent...

Il n'est pas vrai, comme l'ont enseigné des casuistes, qu'entre le désir et l'acte il n'y ait, au point de vue moral, que la distance de la possibilité. Vertueuse ou criminelle, la résolution prise subit, devant l'occasion, une épreuve suprême, où se mesurent les véritables et profonds desseins de l'âme. La rencontre souhaitée par Ariette s'accomplissait aisément; le prince était là, qui lui parlait; son embarras d'être surpris au seuil de la chambre de Madeleine de Cuivre le rendait plus accessible... Mais, devant l'opportunité d'agir, toute la laideur de son projet apparut soudain à la jeune femme et la glaça. La nudité affreuse du mensonge qu'il comportait se dévoila. Il fallait tromper : elle était venue pour tromper. Sans doute elle avait souffert par cet homme... a: Parce que j'ai souffert, je ne déchois pas moins en le trompant... » Et la princesse d'Erminge distingua, dans un éclair d'instinct, ce qui lui avait paru jusqu'ici tellement obscur : qu'elle avait en effet le droit de chercher à se rapprocher de son mari, mais à la condition que celui-ci connût d'abord toute la vérité.

Elle se taisait, incapable de mouvement comme de parole. Le prince la regardait. Elle était pâle. La méditation et la souffrance exprimaient sur son visage cette vie intérieure sans laquelle toute beauté paraît froide, et qui longtemps avait manqué à sa beauté. Les mouvements de son cœur faisaient palpiter la mousseline brodée qui la couvrait. Elle eût voulu quitter la place et ne pouvait pas. Elle vit les yeux du prince s'attacher sur elle, avec une persistance, une curiosité qui l'épouvanta... C'est que l'habitude de la volupté tient le cœur et les sens des hommes sous un joug autrement rude que l'habitude de l'alcool ou du jeu. Seul en face de sa femme au milieu de la nuit, pour la première fois depuis trois ans, Christian, sourdement travaillé tout le jour par le souvenir de Madeleine absente, vit Ariette telle qu'elle était : délicieuse de grâce souffrante et de faiblesse enfantine. Plus qu'Ariette n'avait rêvé se trouva ainsi préparé par le hasard. La main du prince, hésitante, un peu inquiète, chercha le bras de sa femme, s'y posa avec une gêne intimidée. Ariette le sentit à sa merci; elle n'avait pas à lui tendre de piège : il souhaitait le piège.

Mais ce contact, qui pourtant n'était pas même une caresse, suffit à rendre à la princesse l'usage de ses muscles et l'énergie de l'action.

LA PRINCESSE D ERMINGE I3I

Tout en elle se révolta soudain contre ce qu'elle désirait la veille, et qui était pour elle le salut. Ce contact léger d'une main sur son bras, qui faisait concrète une chose confusément rêvée, fiit le choc qui provoqua la réaction, comme il suffit d'une étincelle électrique pour déterminer une combinaison, ou de la chute d'un petit cristal dans un liquide saturé pour déterminer la cristallisation. La vraie forme de sa conscience se réalisa subitement. Elle comprit que ce qu'elle avait imaginé, elle ne le voulait pas. L'instinct lui révéla qu'elle préférait la fuite ou la mort à cette tromperie essentielle, où son corps refusait de prendre part. Elle recula. Le prince perçut ce recul et en ressentit de l'humiliation. Il n'insista pas, s'écarta.

— Pardon! murmura-t-il, avec une pointe d'ironie colère dans la voix.

Il s'effaça devant Ariette, dont le regard s'affolait comme celui d'une bête menacée... Elle n'eut pas sur elle-même la maîtrise de dissimuler cet effroi : elle courut au plus près, à la bibliothèque qu'elle ouvrit et où elle s'enferma dans l'obscurité. Collée contre la porte, elle y attendit, apeurée, ne sachant plus de quoi elle avait peur, de l'homme qui rôdait alentour, ou de ce qu'elle avait un instant entrevu de vilenie en elle-même. Elle n'avait même pas allumé les

ip LA PRINCESSE DERMINGB

boules électriques. Enfin elle entendit le pas à la fois lourd et leste de Christian passer devant le seuil, s'éloigner dans le corridor. Une porte, au loin, fut repoussée. Alors la princesse s'échappa à son tour, d'abord en pressant sa marche, puis de toute sa vitesse; elle regagna sa chambre et y tomba sur un fauteuil bas, à côté de son lit.

Elle promena un œil hagard sur le décor somptueux qui l'environnait : la grâce ancienne des meubles, la courbe moirée des rideaux et du baldaquin, les pastels bleutés, pendus aux murs.

« Eh bien! voilà... murmura-t-elle... je ne peux pas... Je suis trop lâche. y>

Elle ne se faisait aucunement honneur de la révolte de conscience qui la rejetait dans le plus atroce danger, alors qu'il n'aurait tenu qu'à elle, tout à l'heure, de s'affranchir par un mensonge.

« Maintenant, c'est fini... Je suis perdue!... »

L'horreur de l'avenir qui la menaçait, l'épouvanta. Toute son énergie se brisait, de l'effort qu'elle venait de faire. Elle eut peur de sa solitude; elle appela:

— Martine! Martine!

Martine, qui couchait dans le cabinet voisin, se hâta d'accourir :

— Ma princesse est malade?...

Ariette fit signe que non. Elle prit les poignets

LA PRINCESSE D ERMINGB I33

de la chambrière et les ramena contre elle, d'un geste instinctif de noyé qui se raccroche. Et vraiment elle sombrait, elle ne savait plus ce qu'elle allait devenir. La voix si égarée qu'un moment Martine crut qu'elle délirait, elle dit :

— Je suis perdue... Martine... Je suis perdue. Martine s'agenouilla près d'elle :

— Mais qu'y a-t-il, ma princesse? Ma princesse souffre? Que puis-je faire? D6is-je appeler?...

— Non... je suis perdue. Et vous le savez. Ne dites pas non. Vous savez dans quel état je suis.

Martine hésita un instant, puis dit très bas :

— Oui. Je sais.

— Eh bien! reprit Ariette, subitement redressée et serrant de nouveau les mains de Martine, si étroitement que celle-ci sentit la piqûre des ongles, voilà... depuis trois ans... le prince n'est pas mon mari... Comprenez-vous? Alors, un jour viendra où la vérité ne pourra plus être cachée... Et le prince me tuera. Je suis perdue.

Elle tremblait de fièvre, debout devant le lit. Martine, épouvantée par cette brusque confession, ne sachant encore si elle ne la devait pas à un accès de délire, n'osait répondre, n'osait même avoir l'air de comprendre. Elle dit seulement :

— Ma princesse est toute fiévreuse... Que ma

134 L^ PRINCESSE D ERMINGB

princesse veuille bien se coucher... Je resterai près d'elle.

— A quoi bon? fit Ariette.

Elle céda pourtant, et consentit à se glisser dans le lit. Martine l'installa sur les oreillers et s'assit près du chevet, sans prononcer un mot de plus. Elle sentait que toute parole, en ce moment, eût fait souffrir sa maîtresse. Ariette, en effet, demeurait immobile, comme une entant trop brutalement corrigée, à la fois meurtrie et aigrie. Pourtant ce n'était plus la même souffrance qu'auparavant : si la peur de l'avenir s'aggravait, il y avait dans cette pauvre âme une anxiété de moins, l'anxiété des louches solutions qu'elle avait un moment accueillies pour sortir d'embarras. Elle était sûre désormais qu'elle ne ferait rien pour empêcher de naître l'enfant qui devait naître. Elle ne considérait pas cette résolution comme une victoire sur elle-même, mais comme une nécessité à laquelle elle était incapable de se soustraire. Et de même, elle ne se garantirait pas de Christian par une fraude. Elle ne pouvait pas, décidément, se ployer l'âme à de pareilles immolations. Et d'avoir constaté cela, elle se sentait moins désespérée.

Elle regarda Martine qui la veillait. Elle lut tant de pitié anxieuse dans ses yeux qu'elle lui fut reconnaissante. Elle lui tendit la main :

LA PRINCESSE D ERMINGE I^f

— Vous êtes bonne et dévouée, Martine. Merci. La jeune femme appuya son front sur la

chaude petite main d'Ariette.

— Oh! ma princesse... J'aime tant ma princesse... Et j'ai eu tant de chagrin!

— Pourquoi, Martine?

Martine hésita.

— Parce que ma princesse ne voulait pas se soigner. Et je voudrais, moi, soigner ma princesse... pour que tout se passe heureusement.

La pensée d'Ariette erra, à la suite de ces mots, sur cet événement envisagé pour la première fois comme réalisable : être mère... Avec cette âme dévouée auprès de soi, donner la vie à un petit être... L'irrésistible attrait que cette pensée exerce sur le cœur des femmes la conquit. Elle se laissa aller à oublier un moment tout le péril que ce mot de maternité enfermait pour elle. Elle rêva, lasse de souffrir, à la possibilité du bonheur. Martine, qui suivait la pensée sur les traits et dans les yeux de sa maîtresse, murmura :

— C'est si doux!... ma princesse verra... c'est si consolant d'être... (elle hésita encore, puis toute confuse :) d'être une maman!

Ariette se souleva à demi :

— Vous dites cela, Martine, comme si vous le saviez par expérience.

f^Ô LA PRINCESSE d'eRMINGB

— Mais oui, ma princesse... je le sais par expérience.

— Comment? Vous avez un enfant?

— J'en ai un.

— De votre amant?

Martine dit avec effort :

— Je n'ai pas d'amant.

— Alors?

— Eh bien!... J'ai aimé quelqu'un que je devais épouser.

— Et quand il vous a eu rendue mère, il vous a abandonnée?

— Non, c'était un honnête homme... Il voulait sincèrement se marier avec moi et nous avions, d'accord, fixé la date... Malheureusement... il est mort avant.

Elle ne pleurait pas, mais la désolation qui se lisait sur son visage bouleversa la princesse. Ariette se jeta au cou de Martine.

— Pardon, Martine! je vous fais de la peine.

Ne m'en veuillez pas!... je suis si malheureuse! Je ne sais plus ce que je fais!

— Ma princesse!

Et timidement, comme Ariette l'enlaçait toujours, Marrine lui appuya ses lèvres sur le cou... Ce fut un baiser bien léger, bien humble, le baiser d'un croyant sur la relique vénérée; mais sa timide douceur descendit comme une fraîche

LA PRINCESSE DERMINGE I37

coulée d'onde jusqu'au cœur navré de la patricienne.

— Petite Martine, murmura-t-elle, je mets en vous toute ma confiance, et je vous aime bien.

Elle cherchait à poser une question, hésitait. Elle se décida :

— Voulez-vous, si cela ne vous cause pas trop de chagrin, me raconter l'histoire de cet enfant?

— Certainement, dit Martine. Mais ma princesse trouvera que cela n'a guère d'intérêt. Enfin, voilà... Je suis de l'Yonne... d'un petit pays près de Sens qui s'appelle Gizy-les-Nobles. Mes parents étaient des cultivateurs assez à leur aise... Ils m'ont élevée pour être institutrice : j'ai fait mes études à l'école normale du département.

— Quelles études?

— Toutes mes études primaires.

— Vous avez passé des examens?

— Bien sûr! Les deux brevets et ce qu'on appelle certificat d'aptitude pédagogique.

— Mais alors vous êtes très instruite?

— Oh! tout cela ne fait pas beaucoup de science, répliqua Martine en souriant. J'aimais l'étude; je crois que, si les circonstances s'y étaient prêtées, j'aurais pu suivre mon chemin dans l'enseignement. Malheureusement, mon père est mort, ma mère s'est laissé exploiter par un maître valet qu'elle a fini par épouser; elle

138 LA PRINCESSE d'eRMINGB

n'a plus désiré me voir, et, moi-même, je me sentais mal à l'aise chez nous. Quand on m*a nommée institutrice adjointe à Ricaut, dans l'Aisne, je considérais que j'étais orpheline, que je n'avais plus personne au monde. A l'école des garçons, il y avait un jeune instituteur...

— Il vous a fait la cour?

— Nous nous voyions tous les jours. Parmi cette population ouvrière, nous étions à peu près les seuls à nous occuper de choses de l'esprit.

— Est-ce qu'il était beau? questionna Ariette. Et tout de suite elle sentit la niaiserie de sa

demande.

— Mon Dieu, répliqua Martine, ce n'était pas un de ces garçons que les filles se disputent. Il était un peu plus petit que moi, robuste et trapu. Mais je l'aimais surtout parce qu'il était la bonté, la droiture mêmes. Je crois que nous aurions été bien heureux.

Elle se tut quelques instants, et, derrière ses yeux, pour ainsi dire, un nuage glissa encore, que d'un effort elle empêcha de se résoudre en larmes. Ariette, qui la regardait, sentit un étrange désir de la consoler à son tour, de la caresser, de la dorloter, comme Martine elle-même l'avait dorlotée, caressée, consolée, lorsqu'elle souffrait.

Martine reprit :

LA PRINCESSE D ERMINGE I39

— Avant la fin de la première année que nous passâmes tous deux à Ricaut, nous avions résolu de nous marier. Nous avions même fixé la date : dès que mon futur aurait été nommé de seconde classe, ce qui devait arriver dans un trimestre ou deux... Car, ne possédant rien ni l'un ni l'autre, il fallait tout de même pourvoir aux frais d'un mariage.

« Les frais du mariage?... Cela coûte donc pour se marier, même quand on est pauvre? » songea Ariette, sans poser la question. Elle écoutait Martine avec une curiosité apitoyée, étonnée par la révélation de cette vie sentimentale, de ces touchantes épreuves dans une âme de servante. Elle avait été jusque-là implicitement convaincue que les a: gens », comme sa mère les appelait, formaient une troupe inférieure et hostile d'êtres dépourvus de conscience, d'honneur, de sensibilité, qui ne pensaient qu'à rafler de l'argent, à travailler le moins possible, à trahir les maîtres et à leur nuire; quant à leur vie entre eux, c'était la licence des bêtes, sans aucun frein, et des choses sans nom se passaient sous les combles où la coutume les parque. Mais cela n'avait pas d'importance, puisqu'ils étaient d'une autre race.

— Et alors? fit Ariette, regardant Martine comme si, pour la première fois, à travers son visage et ses paroles, elle la découvrait.

— Alors... nous nous sommes bien aimés, vraiment comme des époux. Les écoles étaient voisines, celle des filles et celle des garçons; Antonin venait chez moi, dès que la nuit avait tout endormi dans le village. Et voilà qu'au mois de février. Je me suis aperçue que j'étais grosse... Nous nous en sommes réjouis, puisque nous allions nous marier et changer de conimune.

Seulement (elle baissa la voix, et, sans aucune emphase, mais avec une triste simplicité douloureuse, elle finit son récit), seulement, au printemps, Antonin a pris une grippe, qui est vite devenue une bronchite. Madame la princesse comprend que j'ai mis les convenances hors de cause, que j'ai été le soigner dans son logis de l'école des garçons, comme une femme soigne son mari... Il est mort entre mes bras. Après sa mort, les médecins ont trouvé qu'il avait eu, non pas une bronchite, mais la fièvre typhoïde. ,

— Et il ne vous a pas épousée avant de mourir?

— La fin a été trop rapide. Quand j'ai reçu ce coup d'apprendre que la mort venait, je n'ai plus souhaité autre chose que rester près d' Antonin.

Encore une fois le silence plana dans la chambre. Ariette ne pensait plus à ses propres terreurs. Elle vivait, avec une force imagina-

LA PRINCESSE DERMINGB I4I

tive extrême, la douloureuse et banale aventure que Martine venait de lui conter. Celle-ci reprit :

— Quand tout a été fini, je suis tombée malade à mon tour... Je me suis soignée de mon mieux, à Sens, car je voulais vivre pour ce qui vivait en moi, de mon mari défunt. A peine rétablie, il a fallu songer à mes couches... Je suis venue les faire à Paris, où personne ne me connaissait. J'ai mis au monde un beau petit garçon... oui, vraiment (sa figure s'éclaira), un très beau petit garçon.

— Ohl Martine, murmura la princesse, comme tout ce que vous me contez là m'intéresse!

— Mes couches finies et l'enfant en nourrice, j'avais épuisé toutes mes ressources... Il m'était assez difficile de rentrer dans l'enseignemenr, parce que mon histoire s'était ébruitée; j'aurais été mal cotée, tracassée par mes chefs et peutêtre par les familles. Une dame étrangère, qui était venue faire ses couches chez la même sagefemme que moi, avait besoin d'une camériste qui fût un peu dame de compagnie. Elle était riche, elle donnait un bon prix... trois fois plus que je ne gagnais comme institutrice. Je me suis offerte... et je suis restée avec elle à Paris plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle retournât dans

son pays. C'est la seule place que j'aie faite avant d'entrer chez madame la princesse.

— Et votre petit garçon? ,

— Il est près de Saint-Cloud, en pension chez une femme de la campagne, une veuve très sérieuse qui l'élève. Il est heureux comme un petit roi; il ne manque de rien. Pour moi je ne dépense guère, et la princesse est si généreuse !

— Oh! mais, fit Ariette, frappant dans ses mains... mais alors je comprends... vos sorties... et ce que je croyais être votre avarice!... Je vous ai mal j ugée, Martine.

— Je m'en doutais un peu, et cela me faisait du chagrin. Je me consolais avec mon petit Pierre, qui me console de tout.

— Ah ! murmura Ariette, vous êtes heureuse, vous.

— On ne peut pas être heureuse quand on a perdu l'homme qu'on aimait, corrigea Martine, l'homme qui voulait vous consacrer toute sa vie et à qui vous aviez donné toute la vôtre. Je ne suis pas heureuse; je suis consolée.

La princesse médita quelque temps.

— Une chose m'étonne dans votre récit, fitelle. Vous avez été (elle hésita, puis, avec une délicatesse qui déjà montrait l'aflSnement de sa sensibilité) la... femme de votre ami, sans re-

LA PRINCESSE d'eRMINGE I43

courir au prêtre, et je vous croyais religieuse? Martine répondit sans embarras :

— C'est vrai, je suis assez pieuse à présent. Avant la mort d'Antonin, je ne l'étais pas,

— Comment cela?

— Les élèves des écoles normales sont souvent libres penseuses. Moi, je n'étais qu'indifférente. Aucune répugnance ne m'écartait des églises. Mais je ne pratiquais pas, et même je ne priais jamais. Quand mon mari m'eut quittée et que je fus à genoux au pied de son lit à réciter des prières, qui jusqu'alors m'avaient paru n'être que de jolies amplifications poétiques, — la nécessité d'espérer que je reverrais celui que je perdais, ou du moins que sa pensée communiquerait un jour de nouveau avec la mienne...

l'horreur d'admettre que la mort terminait tout, cela m'a donné le besoin, le désir de croire... J'ai fait de mon mieux pour croire... et j'y suis parvenue.

— On ne croit pas à volonté, comme cela, murmura la princesse.

— Peut-être, quand on est très fort et très heureux. Quand on est une pauvre femme isolée, qu'on a perdu tout ce qu'on chérissait... je vous assure, ma princesse, on n'a pas de grandes luttes à soutenir contre soi pour se réfugier dans la prière, et dans la foi.

144 l'A' PRINCESSE d'eRMINGE

— Moi, fit tristement la princesse, je ne crois à rien.

Elle faisait, d'instinct, un retour sur elle-même. Sa destinée lui apparut si noire qu'elle envia avec une sincérité passionnée le sort de l'humble fille qui venait de lui conter sa jeunesse. Elle osa le lui dire, tant sa vanité agonisait :

— La vie vous a meurtrie, mais vous avez un enfant qui est tout pour vous, et qui vous console.

D'un geste vif et gracieux, Martine se pencha contre l'oreille de sa maîtresse, à demi voilée par les cheveux blonds.

— Oh! ma princesse... il ne tient qu'à vous de l'avoir vous aussi, ce petit consolateur.

— Non. Moi, je ne peux pas être mère...

Vous connaissez le prince. Si je ne me tue pas avant qu'il apprenne la vérité, c'est lui qui me tuera.

Martine ne répondit pas : elle réfléchissait; comme la princesse, elle n'apercevait pas d'issue. Quelque temps, la servante et la maîtresse demeurèrent aÎQsi immobiles, butant au même obstacle l'effort de leur pensée. Puis Marrine alla tourner le commutateur : la chambre ne fut plus éclairée que par le reflet d'une veilleuse voilée de bleu. Le silence opaque du milieu de la nuit s'appesantissait sur le château et ses alen-

LA PRINCESSE D ERMINCE I45

tours; nul bruit de pluie ne s'entendait plus.

Revenue au lit de sa maîtresse, Martine arrangea les couvertures, releva les oreillers. Quand elle eut tout mis en ordre, elle s'agenouilla simplement au chevet, et, son front caché dans ses mains, ne remua plus. Ariette n'eut même pas la force de lui demander ce qu'elle faisait. D'ailleurs, elle le devinait.

ce Elle prie. Sans doute elle prie pour moi.

Pauvre fille... Hélas! les prières, ce n'est que des rêves, que des choses en l'air. La vie est mauvaise : rien d'intelligent ne la guide, hors de nous... »

Pourtant la présence de cet être humain, prosterné auprès d'elle, et de qui la pensée, la volonté, s'efforçaient de fléchir la rigueur du sort, produisit sur elle, à la longue, un singulier effet d'apaisement. Ses nerfs moins irrités cessèrent de défendre sa lassitude contre le sommeil. Elle s'assoupit, non pas d'une torpeur continue, mais par des plongées successives dans l'oubli, entrecoupées de courts réveils.

La dernière fois qu'elle eut conscience de s'éveiller ainsi, elle vit le petit jour poindre derrière les rideaux des fenêtres.

Martine n'était plus à genoux. Elle s'était assise au chevet du lit. Mais elle gardait ouverts ses yeux vigilants, et ses lèvres remuaient, comme si elle continuait de prier.

A cette même heure, par la matinée encore brumeuse, mais sans pluie, qui se levait sur Paris, les fenêtres du petit hôtel que Madeleine de Guivre habitait rue d'Offémont, presque à l'angle de la rue de Prony, présentaient leurs persiennes de tôle closes hermétiquement, sauf, au troisième étage, un œil-de-bœuf encadré de moulures, logis sans doute de la personne de service à qui la garde de l'immeuble était commise. En effet, une assez jolie domestique sortit de l'hôtel, la tête coiffée d'un châle de laine; elle observa les abords vers la droite, où par la rue de Prony toute proche on découvrait jusqu'aux ramures dénudées du parc Monceau, puis vers la gauche, où la solitaire rue d'Offémont alignait les façades hétéroclites de ses étroites demeures privées. Elle gagna l'une des rues voisines, où s'ouvrent les rares boutiques du quartier. Peu de temps après elle revint, portant quelques emplettes dans un filet. Et l'hôtel montra de nouveau sa mine renfrognée, toutes persiennes closes.

Pourtant l'hôtel vivait, sous ses apparences de silence et de sommeil. Par sa façade opposée, il regardait un petit jardin contigu à d'autres jardins du voisinage : et sur les verdures, sur les allées sablées de fin gravier, sur les chry-

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santhèmes et les dahlias de ce lumineux parterre de poupée, s'ouvrait librement le petit salon contigu à la chambre de Madeleine de Guivre.

Au moment où un premier rayon de soleil l'égaya, là comtesse y prenait son déjeuner du matin avec un convive qui, à première vue semblait une femme, mais qui n'était autre que Rémi de Lasserrade, vêtu d'un peignoir de Madeleine, lequel seyait d'ailleurs parfaitement à sa physionomie imberbe et à ses cheveux ondes. La veille, l'ombre tombée, le jeune homme s'était glissé dans l'hôtel, après s'être assuré que personne ne l'y voyait entrer. Vers le milieu de la nuit, M™® de Guivre, inquiète bien qu'elle sût Christian aux Tachouères, avait tenté de renvoyer son hôte. Mais le page entêté avait déclaré qu'il ne se souciait nullement de déambuler dans le parc Monceau, à quatre heures du matin, par cette nuit mouillée où il serait peut-être impossible de trouver un fiacre, que d'ailleurs il se sentait fort bien et qu'il était résolu à ne partir que le lendemain, après avoir déjeuné, et encore il ne promettait rien! Madeleine de Guivre, amusée et éprise, avait cédé. Le moyen de résister à ce gamin pervers et drôle, inventif de boutades comme de caresses, qu'elle commençait à chérir avec le trouble profond d'une voluptueuse par-

venue au tournant de la quarantaine. Ouï, cette fois elle aimait, et non plus seulement avec son désir, mais avec une étrange tendresse passionnée. Si elle avait pu! Et s'il avait voulu, lui!... Des rêves lui traversaient l'esprit, dont elle s'étonnait elle-même, et qu'elle n'avouaif pas à Rémi, redoutant la pointe d'ironie dont il crevait impitoyablement toutes les phrases sentimentales. S'en aller vivre à l'étranger, ensemble, ne fût-ce qu'un an, loin de la tyrannie de Christian d'Erminge, loin de la fête parisienne! Vivre à deux comme cette nuit, dans la chambre blanche qui jamais n'avait abrité une si amoureuse Madeleine de Cuivre, comme ce matin, en dînette d'amants avec ce page délicieux, à peine moins joli qu'une femme, si spirituel, si pervers, si brave en même temps, car il n'ignorait pas le péril de ce rendez-vous!

Madeleine rêvait ces choses indécises, grave malgré son effort de gaîté. Elle contemplait l'enfant travesti qui grignotait une rôtie en jetant sur le jardin un regard indifférent. Autour des jolis yeux bleus de Rémi, la nuit n'avait pas même laissé une marque de fatigue, tandis qu'ellemême observait avec effroi, dans une glace voisine, l'image meurtrie de ses traits. Et voici que Rémi éclata d'un rire de collégien.

— Dis donc, Made?

LA PRINCESSE D EKMINGE I49

— Mi?

— Je pense à la tête que ferait le Reître, s'il nous voyait ici, déjeunant tranquillement ensemble, quand il nous croit à deux cents lieues l'un de l'autre. Il aurait une attaque.

— Ah 1 ne ris pas, je t'en prie, ce n'est pas drôle. Moi, je tremble toujours de le voir surgir autour de moi... oui, sauter par-dessus les murs du jardin, foncer sur nous.

— Envoie-le promener une bonne fois!

— Si je pouvais, murmure Madeleine... Mais il me tuerait sur le coup,

A voix plus basse, baisant le poignet que laisse entrevoir le peignoir de Rémi :

— Et puisque maintenant je t'ai, je ne veux pas mourir.

— Oh! Made, pas de troisième acte, dis?

Elle se força à rire, pincée au cœur tout de

même par cette raillerie, car elle avait jeté un cri sincère. Encore un long moment, elle admira le charmant androgyne, déjà distrait à suivre les allées et venues d'une jeune fille dans un jardin contigu.

a: Voilà comme il est, pensa-t-elle tristement... Toutes les femmes l'attirent et toutes sont des jouets pour lui. Je ne suis pas, comme Ariette, sotte et sans tempérament: pourtant je ne suis rien de plus qu'Ariette, pour lui! y>

IÇO LA PRINCESSE D'ERMINGE

Rémi s'était levé : cambrant sa taille étroite sous le peignoir, il s'amusait de son rôle de femme devant Madeleine, qui, le cœur serré, voulait sourire. Mais la porte du petit salon s'ouvrit brusquement, la femme de chambre parut sur le seuil, toute pâle :

— Qu'y a-t-il, Francine?

— Madame!... Le prince est là.

— Le prince? balbutia Madeleine.

Et d'un geste instinctif elle passa devant Rémi comme pour le protéger.

— Donnez-vous donc la peine... mon prince!

bouffonna celui-ci.

— Vous ne l'avez pas laissé entrer, je suppose? fit Madeleine.

— Oh! non, madame la comtesse. Le prince n'a même pas sonné. Il est dans la rue de Prony à faire les cent pas; il guette l'hôtel,

— Vous êtes sûre que c'est lui?

— Tout à fait sûre. Je l'ai vu de ma chambre. De ma chambre on découvre la rue jusqu'au parc.

— Oh! mon Dieu, que faire? Ne riez pas, Rémi, vous m'énervez! On dirait vraiment que vous ne savez pas quel sauvage est Christian!

— Francine, dit Rémi à la servante, vous allez nous laisser monter dans votre chambre. Il faut que je me paye le plaisir de regarder le Rcître

LA PRINCESSE D'ERMINGE tp

monter sa garde. Allons, Made! ne faîtes pas votre tête de troisième acte. Montons chez Francine. En avant!

Çt gaiement, enlaçant la taille de M"** de Guivre, empoignant le bras de la chambrière, il les força l'une et l'autre à grimper jusqu'au dernier étage, où, par l'œil-de-bœuf, ils aperçurent la forte stature du prince d'Erminge, qui arpentait le trottoir de la rue de Prony situé en face de la rue d'Offémont, jetant à chaque passage un regard sur l'hôtel, s'arrêtant parfois à l'examiner, comme s'il voulait percer avec les yeux le secret des murailles.

Christian, tracassé de jalousie, avait en effet quitté les Tachouères à l'aube, après cette nuit où il avait rencontré Ariette devant la chambre de Madeleine. Sa jalousie ne résultait pas de méditations ni de déductions. Il avait eu simplement, à son réveil, un accès plus poignant de méfiance. « Si elle m'avait menti, tout de même? Si elle était à Paris?... » Et comme cette idée lui était insupportable, il avait voulu vérifier de ses yeux, au plus vite, que Madeleine était effectivement absente de Paris. Il avait pris le premier train, et était arrivé dans la marinée. La vue de l'hôtel fermé et silencieux le rassura un peu. Pourtant son doute ne le lâchait pas. « Si Madeleine est là, il est évident qu'elle se cache...

If2 LA PRINCESSE D ERMINGE

Les persiennes fermées ne prouvent rien. » Il y avait bien un moyen très simple de savoir la vérité : sonner, entrer en bousculant la domestique qu'il avait aperçue allant aux provisions, fouiller la maison. Mais comme, au fond, il restait tremblant devant Madeleine, la sentant indispensable à sa vie, toujours épouvanté à la menace d'une rupture ou même d'un refroidissement, il n'osa pas, se contenta d'un guet de policier. Madeleine et Rémi, de chez Francine, l'épiaient. Ils virent, à plusieurs reprises, le prince qui faisait de ses mains le geste de serrer, de pétrir quelque chose. Madeleine reconnut ce geste et frémit. Il signifiait évidemment ce qu'il ferait du cou d'un homme, s'il trouvait un homme chez Madeleine.

Tout le jour, le prince d'Erminge demeura au guet, s'enhardissant parfois jusqu'à pousser des incursions dans la rue d'Offémont et à regarder la maison face à face. Peu à peu son extrême tension nerveuse se relâchait; un bien-être inondait cet organisme puissant et simple. Il revenait à la confiance aussi ardemment qu'il avait incliné à la jalousie. Madeleine n'avait pas menti, donc elle lui était fidèle. Il désira la revoir, lui demander pardon de ses doutes... La journée passait, et, malgré tout, le prince ne pouvait se décider à abandonner son poste d'espion. Il

n'avait ni bu ni mangé depuis dix-huit heures, mais il ne sentait ni soif ni faim : seulement une migraine légère commençait à lui marteler les tempes. On alluma les premiers réverbères.

Christian s'approcha de l'hôtel, s'adossa juste en face, au mur d'un petit jardin. De ses yeu'X pénétrants et sûrs de chasseur, qui jamais ne se trompaient, il examina les fenêtres. La façade restait obscure. Soudain, en haut, derrière les vitres d'un œil-de-bœuf, une lampe brilla. Les yeux du prince s'attachèrent à cette lueur. « La chambre de Francine, 3) se dit-il. Il resta encore. La migraine s'aggravait. Il croyait toujours Madeleine vraiment absente, mais il n'en éprouvait plus de joie. Il se sentait désemparé, honteux du rôle qu'il jouait. Comme il lui arrivait souvent après ses crises d'anxiété et de jalousie, il perçut l'amertume de sa vie manquée. Il repensa à toute cette fîère, brutale, heureuse race des Ermingen, qui n'avait d'autre souci que de livrer batailles, de brûler des villes, de forcer des femmes, de donner et recevoir des coups. Dans ces mœurs de Parisien mondain, il était mal à l'aise comme en un vêtement trop petit pour sa taille. Cependant la nuit était tout à fait venue...

Christian vit s'éteindre l'œil-de-bœuf. Puis la porte de l'hôtel s'ouvrit. La même domestique que le matin apparut, chapeautée et voiletée.

If4 LA PRINCESSE D'ERMINGE

(c Voilà Francine qui profite de l'absence de sa maîtresse pour aller voir quelque connaissance, y> pensa-t-il .. Il faillit appeler : (a Francine! » et demander à brûle-pourpoint : « La comtesse estelle là?... » Mais encore une fois il n'osa pas se décider... Déjà la fille, qui marchait vite, était au bout de la rue d'Offémont, tournait le boulevard Malesherbes. Christian se résolut à abandonner sa faction, héla un fiacre et se fit conduire chez lui. Il n'avait que le temps de refaire sa toilette : car, ce soir même, il partait pour Saint-Clair, où il devait chasser quelques jours avec les Destreux.

S'il avait su!... S'il avait su que toute cette journée où la jalousie lui dévorait le cœur, sa maîtresse et le rival qu'il soupçonnait l'avaient passée en caresses, en caresses que la certitude d'être épiés et l'appréhension d'un danger possible rendaient plus passionnées, plus folles, plus poignantes!... S'il avait entendu leurs propos, où son nom et son sobriquet se mêlaient!... S'il avait pressenti que cette chambrière alerte, soigneusement chapeautée et voiletée, c'était Rémi de Lasserrade, qui, joyeux de jouer cette farce au Reître, poufi'ait de rire en se dandinant dans le corset et les jupes de Francine... S'il avait vu enfin Madeleine, point rassasiée par cette nuit et cette journée de ce que Rémi avait

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appelé l'amour cellulaire, revêtir avec une sorte de frénésie la robe de chambre que le jeune homme avait portée une partie du jour, et se baiser les bras pour respirer encore l'absent !

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